Le Diable à Paris/Série 4/Le climat de Paris

Le climat de Paris
Le Diable à ParisJ. HetzelVolume 4 (p. 1-10).

T4 - p001 - Le climat de Paris.png
LE CLIMAT DE PARIS
pour servir à l’histoire de france

Les histoires sont des livres assez ennuyeux, qu’on est obligé de lire au collège pour prendre son grade de bachelier. En général, on écrit ces livres en copiant les autres ; c’est un travail grave, fait par des hommes sérieux, qui se garderaient bien de hasarder le moindre mot plaisant, de peur de compromettre leur solennelle profession d’historien. Ces écrivains ne savent pas que les acteurs de tous ces livres sont des hommes, et qu’il n’y a jamais eu un seul héros perpétuellement sérieux, depuis David, l’inventeur de la chorégraphie publique, jusqu’à Napoléon, qui a naturalisé l’opéra-bouffe à Paris. L’histoire serait une chose charmante comme la fable, dont elle est la froide et grave copie, si elle savait descendre à tant de ces petits détails qui ont souvent produit les grandes choses. Mais l’histoire ne veut pas descendre ; elle a des hauteurs qu’elle garde, et d’où elle juge les hommes et les événements avec tant de gravité profonde, qu’à moins d’être candidat bachelier, le livre, à sa seconde page, vous tombe des mains.

J’ai vainement cherché dans les histoires de France une seule réflexion sur l’influence que le climat de Paris a fait subir à la coiffure des rois, aux mœurs, à la littérature et même à la religion. Cette influence a été prodigieuse, paradoxe à part ; elle méritait un chapitre dans Mézeray ou Anquetil, deux historiens détestables. On aurait lu ce chapitre, au moins :

Lorsque Pharamond eut commis l’énorme faute de se faire élire sur un pavois, dans les marécages de Lutèce, au 49e degré de latitude nord, il ne tarda pas à s’en repentir : l’humidité de son palais royal et les plages de son petit royaume lui procurèrent de nombreuses maladies, dont Mézeray ne parle pas, et qui le conduisirent au tombeau après un modeste règne de huit ans. On est saisi d’un véritable sentiment d’historique pitié en songeant que le fondateur de notre monarchie parisienne n’a fait que passer à travers les marécages de son royaume, et que son corps vigoureux s’est subitement éteint de consomption entre le double rhumatisme des pieds et du cerveau.

Son successeur comprit mieux que personne cette immense faute. Clodion avait entendu les longues doléances rhumatismales du fondateur de notre monarchie, et, pour prolonger son règne au delà de huit ans, il inventa la race des rois chevelus, et donna l’exemple à ses successeurs de ce préservatif capital. Rien n’égalait, dans les crinières fauves, l’ampleur opulente de la chevelure de Clodion ; et pourtant il ne se crut pas suffisamment garanti contre le climat de Lutèce, et il jeta un regard de convoitise vers la tiède Italie, où les rois avaient la faculté de se coiffer impunément à la Titus. La monarchie française, à peine fondée, était donc sur le point de s’écrouler, à cause des rhumes de cerveau. Clodion abandonna Lutèce et déclara la guerre aux Romains. Aétius commandait les têtes chauves de l’Italie, Clodion les têtes chevelues du département de la Seine. On se battit avec acharnement. Clodion, vaincu, prit la fuite, et en traversant, échevelé, les plaines de l’Artois, il n’échappa que par un miracle au destin d’Absalon. Toutefois il ne voulut pas rentrer à Lutèce, et il fixa sa résidence royale à Amiens, ce qui lui permit de vivre vingt ans.

Sous la race des rois chevelus, on infligeait aux coupables la plus terrible des punitions, la mort lente, causée par une série non interrompue de rhumes de cerveau : on leur rasait la tête. Childéric II commit cet acte de cruauté envers le maire du palais, Ebroïm. On ne décapitait pas ; ce supplice était trop doux pour des crimes de lèse-majesté : on laissait la tête sur le corps, on ne coupait que les cheveux. C’en était fait du criminel.

Les rois fainéants craignaient de s’exposer à l’air, même sous le dôme épais de leur chevelure. Ils gardaient la chambre pendant dix mois et ne sortaient en litière à bœufs qu’au solstice d’été. Nous aurions eu soixante-six rois de ce genre, si le quatrième fainéant n’eut été mis au tombeau par une maladie de langueur. Le cinquième se disposait à vivre paresseusement comme son père, lorsqu’il reçut de son médecin Prisca l’ordre de changer de régime et de déclarer la guerre aux Allemands pour s’échauffer le cerveau. À cette époque de candeur patriarcale, dès qu’un roi dépérissait d’ennui et de froid, on lui conseillait une guerre contre les Allemands. La campagne durait quelques années ; on tuait beaucoup d’Allemands ; et le roi, guéri, venait se faire inhumer à Saint-Germain-des-Prés.

Les premières hérésies datent de l’époque suivante, et elles se rattachent encore à une épidémie de rhumes de cerveau qui désola notre belle France à l’apparition des églises gothiques. Ces superbes édifices, représentant les forêts du Nord, dans la pensée des architectes, en conservèrent aussi l’humidité homicide. Les ravages du fléau pétrifié furent immenses. Une hérésie rhumatismale éclata à Sens, à Auxerre. Un jeune clerc, nommé Sidonius, se mit en campagne, et, coiffé en sphinx, il prêcha contre les églises gothiques et appela les néophytes à sa chapelle étroite et tiède, construite en bois de sapin. On assembla un concile à Lyon. Sidonius fut excommunié, rasé et renfermé dans le couvent de Notre-Dame-du-Brou, L’étincelle devait produire plus tard l’incendie des guerres de religion. La Saint-Barthélemi, les dragonnades, les Cévennes, ont pour origine la victoire d’Aétius contre Clodion, et les rhumes de cerveau de Sidonius l’Auxerrois. Que nous sommes loin de Mézeray, d’Anquetil et de Bossuet !

La manie de guerroyer au delà des monts, comme dit Brantôme, cet écrivain toujours enrhumé, d’après son propre aveu, doit encore être attribuée à la faute originelle commise par Pharamond sur son pavois. Les rois de France et la noblesse, privés de la pâte de Regnault, et gardant leurs têtes éternellement découvertes sous les lambris du Louvre humectés par la Seine voisine, renoncèrent aux guerres de Flandre et d’Allemagne, et adoptèrent la mode hygiénique de passer les monts et de tuer beaucoup d’Italiens pour se délivrer des toux opiniâtres de l’hiver. Ce fut le célèbre médecin Ambroise Paré, l’inventeur des hermaphrodites, qui prescrivit ce régime aux princes et aux grands vassaux. Le connétable de Bourbon, en février 1524, prit un horrible catarrhe en se promenant avec la reine mère devant le bassin de Fontainebleau. Il pria François Ier de lui accorder une petite guerre hygiénique au delà des monts. À cette heure, le roi, satisfait des lauriers de Cérisoles et de Marignan, qui l’avaient radicalement guéri d’un refroidissement du cerveau gagné dans un Te Deum à Notre-Dame, s’amusait à écrire sur des vitres des quatrains à sa maîtresse ; il refusa donc la guerre au connétable. Celui-ci se révolta contre son maître et se mit à ravager des villes pour son compte. Le connétable arriva, toujours avec son rhume, de Fontainebleau jusqu’aux portes de Rome. Là il dressa ses batteries et acheva l’ouvrage d’Attila et de Théodoric. Il détruisit les thermes de Titus et d’Antonin, le Colisée, le portique d’Octavie et la tour de Cécilia Metella. Il était à la veille de sa guérison, lorsqu’une balle romaine lui coupa le crâne en deux. On l’enterra guéri.

Sous Louis XIII, les lamentations furent grandes, parmi la noblesse, au Marais et à Fontainebleau. Les arceaux de la place Royale retentissaient d’une tempête de toux. Le roi fit un édit pour obliger les gentilshommes à laisser croître à l’infini leur chevelure, et il donna lui-même l’exemple en adoptant la mode inventée par Clodion. Ce palliatif fit quelque bien ; mais le roi et la noblesse ayant conquis un trésor inépuisable de rhumatismes au siège de La Rochelle, en octobre et novembre 1628, Richelieu conseilla une petite guerre curative au delà des monts. Ce fut le duc de Savoie qui paya les frais du traitement. On ravagea tout chez lui, et on revint à Paris, en parfaite santé, aux premiers jours de printemps.

Les papes, qui ont toujours eu plus d’esprit que les rois, s’indignèrent enfin contre cette manie des princes et des nobles de France qui choisissaient ainsi, en hiver, l’Italie pour leur maison de santé. Ils se gardèrent bien d’exhaler hautement leur juste colère, mais ils eurent recours à des machinations sourdes en usage au Vatican. Par l’effet de ces trames italiennes, le cardinal Mazarini, né à Rome, se créa roi de France sous Louis XIV, et son premier soin fut d’éteindre la manie des guerres au delà des monts. Pour suppléer à cette puissante guérison traditionnelle, Mazarini inventa les incommensurables perruques du grand siècle. Le règne de Clodion fut effacé. On se figure aisément l’hilarité intérieure du railleur et perfide Italien, lorsqu’il vit pour la première fois son idée se développer, avec une ampleur extravagante, sur les cerveaux du roi et des courtisans. Un livre à peu près inconnu, comme tous les livres de bon sens, m’affirme que la chambre de Mazarini, à Vincennes, retentissait nuit et jour d’un éclat de rire puissant et ultramontain, et que les gens de cour ne savaient à quoi attribuer cette explosion de gaieté solitaire, entretenue à huis clos par le cardinal. Certes, nous la comprenons aisément aujourd’hui cette joyeuse humeur, et il faut convenir qu’elle est dans l’esprit du caractère italien. Les perruques supprimèrent les rhumes de soixante-cinq rois, et les guerres d’Italie permirent à Louis XIV de passer le Rhin et d’assiéger Namur sans la moindre toux.

Sous Louis XV, le cardinal de Fleury usa de sa puissante influence pour éloigner le roi des guerres ultramontaines. On s’était un peu relâché des coiffures hygiéniques du grand siècle, et la noblesse avait été obligée de se guérir en masse, en tuant onze mille pauvres Italiens aux batailles de Parme et de Guastalla, batailles taxées d’inutiles par d’aveugles historiens. Le pape fit de sévères remontrances au cardinal de Fleury et le menaça de lui enlever son chapeau s’il n’inventait pas quelque nouvelle coiffure, puisque l’ancienne déplaisait au roi et à la cour. Fleury, poussé à bout, voulut renchérir sur Mazarini : il inventa la poudre. Un matin, il parut devant Louis XV avec des cheveux pétris dans un ciment d’amidon. Le cardinal avait un extérieur grave, et, bien qu’il commît quelques triches en jouant au piquet, on le regardait généralement comme un homme vertueux. Sa nouvelle coiffure fut jugée comme une inspiration du ciel ; et Louis XV, qui déjà s’ennuyait beaucoup à Versailles, voulut bien reconnaître les hauts services à lui rendus par le cardinal, en faisant bâtir le royal édifice de sa chevelure avec du ciment d’amidon. La contagion gagna toutes les têtes, car le roi était adoré. Les dames, ennuyées aussi de se voir classer en brunes et blondes, adoptèrent avec enthousiasme une mode qui les faisait toutes blanches et les dispensait d’avoir des cheveux. L’Italie rentra dans un doux repos, et le pape promit au cardinal de le canoniser au bout de cent ans.

La mode des coiffures romaines devait nécessairement rentrer en France avec la République ; mais l’armée garda la poudre et les cadenettes, ce qui nous avait déjà donné les victoires de Jemmapes, de Valmy et de Fleurus. Les soldats d’Arcole, de Lodi, de Marengo, des Pyramides, d’Héliopolis, auraient pu aisément raser leurs têtes et remporter les victoires de ces noms, sans cadenettes et sans poudre blanche ; mais ils avaient à cœur de conserver cette mode de leur jeune âge, malgré ses désagréments dans les pays chauds. L’amidon des cadenettes se fondait au simoun de Thèbes, de Ptolémaïs et du Thabor ; mais on se poudrait encore au bivouac du lendemain, en présence de ces graves sphinx éternellement blanchis, sur leurs longues bandelettes, par la poudre du désert. Au camp de Boulogne, Junot s’insurgea le premier contre la coiffure du cardinal Fleury, et un décret impérial ne tarda pas à la modifier. En Russie on la regretta beaucoup. M. de Narbonne, sous les sapins de la Bérésina, se poudrait encore, malgré le décret impérial et les cosaques de Tchitchakoff ; aussi on l’a vu rentrer à Paris, malgré son grand âge, en parfaite santé. Aujourd’hui, avec notre confortable de rues et de maisons, notre Paris perfectionné, notre pâte Regnault, nos passages couverts, nos vingt théâtres, nos bals, nos amusements infinis, on peut se coiffer à sa guise et laisser vivre les Italiens au delà des monts ; mais n’oublions point qu’il a fallu attendre quatorze siècles pour obtenir ce beau résultat.

La faute originelle de Pharamond a exercé aussi une singulière influence sur notre littérature. Aucun Rollin, aucun Le Batteux, aucun Romairon, n’ont envisagé cette question à son point de vue le plus important. Pharamond nous a procuré longtemps une poésie qui avait exilé de son sein tout ce qu’il y a de beau et de charmant au monde, le soleil, l’Océan, les étoiles, la lune, les fleurs. On frémit de douleur en songeant que Corneille et Racine, logés dans une mansarde des rues de la Huchette et de Saint-Pierre-aux-Bœufs, n’ont connu les astres du ciel et les grâces de la nature que de réputation et sur la foi des auteurs grecs-latins. Ces infortunés poëtes avaient appris, dans leur enfance, que Phœbus conduisait le char du Soleil ; que Diane s’habillait en lune pour regarder dormir Endymion ; que Jupiter lançait des carreaux sur les vitres en été ; que le tendre Zéphyre jouait avec les brillantes filles de Flore sur les rives du Sperchius. Aussi Corneille n’a parlé qu’une seule fois des étoiles dans le Cid ; et encore le vers est traduit de Romancero. Racine n’a cité qu’une seule fois le soleil dans son mot propre, mais il a traduit l’Hélios du poëte grec. Les astres du ciel et les fleurs de la terre ont été découverts en Amérique par M. de Chateaubriand, qui parvint à les naturaliser à Paris, malgré la vive et longue opposition de Morellet, de l’abbé Féletz et d’Hoffman, morts dans le sein de Diane et d’Apollon.

Et le public du grand siècle, ô Pharamond ! ne pourra jamais être pardonné. C’est lui qui a fait siffler le Cid, Athalie et le Misanthrope. Aurait-on pensé cela de Pharamond ? C’est pourtant la vérité pure. Nous, public de 1844, public libre et bien vêtu, marchant sur des trottoirs d’onyx, assis, au théâtre, sur des coussins de velours embaumé par les fleurs des loges, éclairés par un firmament de gaz, nous ne pouvons imaginer les misères du public du grand siècle et refaire pour cette époque la carte de Paris. Figurez-vous donc, avec un violent effort d’imagination, cette ville inhabitable, moins sûre, disait Boileau, que le bois le moins fréquenté ; figurez-vous des rues pavées de monceaux de boues, éclairées, la nuit, par les coups de pistolet des voleurs, toujours au dire de Boileau ; et ce malheureux, public gagnant à travers mille embuscades, et à tâtons, le théâtre de Corneille, au risque de se voir couper la bourse qui devait payer la représentation. Figurez-vous l’étrangeté primitive de la salle, de la scène, des acteurs ; les murs suintants, lépreux, enfumés ; un lustre et une rampe obscurcis par quatre chandelles de suif ; des coulisses de paravents humides ; des Horaces et des Curiaces portant le costume inventé par Mazarini pour éviter la guerre ultramontaine. Voyez arriver ce public crotté jusqu’à l’échine, toujours d’après Boileau, trempé de pluie, transi de froid, déchiré par la toux, et venant assister aux doléances d’un misanthrope chaudement vêtu et coiffé. Pauvre peuple du grand siècle ! Lui qui vendait ses cheveux, lorsqu’il en avait, pour subvenir aux prodigalités capillaires de Versailles, subissait avec une aigreur poignante la présence de ces Cléantes, de ces Valères, de ces Bajazets, de ces Augustes, ensevelis prudemment sous une coupole ardente de cheveux roux. Il se vengeait en sifflant, et il se consolait. Au récit de Phèdre, il s’attendrissait sur le sort du pauvre monstre dont le front n’était orné que de simples cornes, et il demeurait sec devant Hippolyte dont la perruque avait six étages blonds !

C’est encore à la faute de Pharamond que nous devons une terrible épidémie qui a désolé Paris pendant dix ans, l’épidémie des poëmes épiques sous le règne de Napoléon. Les poètes, race frileuse, emprisonnés chez eux par un climat geôlier, charmaient les ennuis de leur réclusion en embouchant la trompette héroïque. On fait une idylle, une ode, un sonnet en se promenant ; mais il faut au moins trois ans de travaux forcés pour accomplir dignement un poëme épique ; et l’on trompe la perfidie de trois hivers. Ces travaux eussent été pourtant circonscrits dans le domaine étroit de quelques écrivains, et l’épidémie n’eût pas dévoré Paris. Mais Napoléon, trop indulgent pour son siècle, abolit la conscription en faveur des poëtes épiques ! Faute comparable à celle de Pharamond ! Oh ! dès ce moment, Clio et les filles de Mémoire furent assaillies de pétitions en vers. Consultez le Journal de l’Empire, et vous serez étonnés de cette avalanche de poëmes épiques du siècle décennal de Napoléon. En ce temps-là, tout bon citoyen qui savait que le vers alexandrin a douze syllabes, et qui craignait la conscription, faisait un poëme épique sur le premier sujet venu. Un poëme de vingt-quatre chants exemptait l’auteur de la conscription, comme un vice naturel et caché. Les jeunes gens doués d’une humeur pacifique prenaient la trompette guerrière et chantaient les combats anciens pour se dispenser d’assister aux batailles modernes. Sous le prétexte que Voltaire avait fait sa Henriade à dix-huit ans, tout conscrit de dix-huit ans, aligneur d’alexandrins, exhumait un tyran ou un bon prince des tombes de Rome, de Constantinople, de Saint-Denis, et faisait sa Henriade avec son invocation aux Muses, son récit, son ascension au ciel et sa descente aux enfers. Il se présentait alors au conseil de révision pour faire valoir ses droits à la réforme ; on lui ordonnait, comme à tout le monde, de se déshabiller ; il se réduisait, pièce à pièce, au costume primitif d’Adam et de l’Apollon du Belvédère ; et lorsque les médecins l’interrogeaient sur son infirmité secrète, en examinant son corps, il répondait : J’ai fait un poëme épique. À cette déclaration, le conseil de révision s’inclinait, le conscrit reprenait ses vêtements, et il offrait un exemplaire de son poëme au colonel de gendarmerie, qui lui donnait, en échange, une dispense d’aller à Madrid ou à Moscou.

Ainsi nous pouvons affirmer que tous les malheurs politiques, religieux et littéraires de la France, depuis quatorze siècles, doivent être attribués à la faute fondamentale de Pharamond. Ce roi, il est vrai, a chèrement expié son erreur, et c’est, au moins, une raison pour respecter sa cendre ; mais on ne saurait croire à quel degré de splendeur la France se fût élevée au sortir du berceau gaulois, si Pharamond eût fondé Paris dans quelque tiède plaine du département du Var. L’Italie eût été province française sous un Clodion chauve ; nous aurions gardé Dijon et Bordeaux, à cause des vins ; Gênes nous eût approvisionnés de ses fleurs pour nos festins et nos bals ; nous serions tous catholiques, avec de bonnes et chaudes églises en lambris de bois de cèdre, comme Saint-Paul de Rome ; nous n’aurions pas fait les croisades, guerres entreprises par des seigneurs trop enrhumés dans leurs froids castels du Nord ; Chateaubriand et Victor Hugo se seraient levés à l’horizon du Midi, au plus tard sous Clovis ; l’Encyclopédie restait ensevelie dans le néant ; nos guerres civiles, produites par les ennuis des brouillards, n’auraient pas désolé ce pays ; Toulon, placé sous les yeux de la capitale, et fréquenté par les députés et les pairs, nous montrerait sur rade cent vaisseaux de haut bord ; le Fontenoy, qui pourrit depuis vingt-cinq ans sous la cale couverte de l’arsenal, serait achevé en 1844, aux yeux de cinquante mille marins. Quatorze siècles d’âge d’or, enlevés à la France par l’étourderie de Pharamond !

méry.


T4 - p010 - Le climat de Paris.png