Le Diable à Paris/Série 3/Le Petit Chose

Le Diable à ParisJ. HetzelVolume 3 (p. 115-120).
LE PETIT CHOSE
par gustave droz

Le petit A. de B…, plus connu sous le nom du petit Chose, est ce qu’on appelle un fort joli garçon. Il est pâle, blond, favoris clair-semés et roulés comme un tuyau de gouttière. Il a les épaules basses et étroites, le cou long, une poitrine de volaille, les jambes maigres, les genoux un peu en dedans, une voix d’enfant de chœur, l’œil éteint derrière sa vitre. Du reste, mise extrêmement recherchée et peu d’orthographe.

C’est un garçon qu’on voit partout. Il eut été bachelier comme tout le monde sans une liaison qu’il eut en rhétorique et qui fit alors assez de bruit dans Paris. Cette liaison fut, à vrai dire, la seule toquade sérieuse qu’il se soit payée. Il ne la regrette pas, mais du diable si on l’y repince. C’est idiot ces bêtises-là. Il n’en est pas moins le camarade sérieux de la grosse Niniche et de la petite Ninoche et d’une foule d’autres petits chiens chéris qui n’ont pas de secrets pour lui. Leur intimité est si grande que cela ressemble à des relations de famille. On se dit tu, on se connaît, on s’estime, on jabote ensemble, et au besoin même on se fait une politesse de temps en temps, mais rien de plus ; le petit de B… a fait ses preuves et tout le monde sait qu’il n’est point homme à se laisser repincer. « On les connaît ces blagues-la ! c’est pas plus drôle qu’autre chose et ça coûte trop cher, pas vrai, Niniche ! » Et Niniche est bien obligée de dire oui et d’éclater de rire, car le petit de B… a parfaitement raison. Quoi qu’il en soit, ils ne se brouilleront pas pour cela ; ils étaient hier au soir à la première du Gymnase, tous deux décolletés et mangeant dans le même sac. Demain vous les verrez encore aux courses. C’est aux courses surtout que le petit de B… est joli et triomphe. Il est partout à la fois, se faufilant au milieu des voitures, passant sous la tête des chevaux, montant sur les marchepieds. En deux heures il a trouvé moyen de serrer deux cents petites mains parfumées, il a bu dans tous les verres, dit une bonne blague à toutes, frôlé toutes les jupes, salué du bout des doigts, à l’italienne, un nombre incommensurable d’amis intimes.

Il veut s’en aller, mais voyez, cela ne lui est pas possible :

« Dis donc, de B…, viens donc ! — Alfred, mon chien, j’ai quelque chose à te dire ! — Voyons, ne fait donc pas la bergère, Alfred ! — De B… ! Alfred ! Eh ! là-bas !… psst… »

Et l’on ne dira pas que ce soit calcul ou intérêt qui attire ces demoiselles. Elles aiment le petit de B… tout simplement parce qu’il est leur ami ; il est dans leur intimité, connaît leurs petites affaires et y prend intérêt ; il est au milieu des cancans, des bavardages, des potins de tous ces petits anges, comme le poisson dans l’eau, souriant en se faisant les ongles, lâchant de temps en temps le conseil toujours bienveillant de l’homme qui s’en fiche ; mais tout en bâillant à deux battants pour conserver sa dignité, il s’amuse beaucoup et prend un vif intérêt à tout cela. Il fait ses visites après son déjeuner, vers une heure et demie, et, tout naturellement, on le reçoit dans le cabinet de toilette où madame achève de s’habiller. La pièce est douillette, parfumée, on y est entre hommes, dans la coulisse pour ainsi dire, et l’on y bavarde tranquillement au milieu d’un luxe épicé qui ne coûte rien et aide à la digestion. C’est dans ce boudoir que le coiffeur de la petite Chose est devenu le sien et qu’il a eu l’idée charmante de porter ses cheveux frisés en boule, sans raie ni séparation. C’est là qu’il a fait connaissance des seuls savons dont un homme élégant puisse se servir, et aussi d’une foule de liqueurs et de pâtes qui, véritablement, donnent à la peau du velouté. C’est là, dans cet endroit béni, qu’un beau jour, en riant comme un fou, il se laissa étaler sur la face une toute petite couche discrète de blanc nymphéa et que, riant toujours de plus en plus, il risqua une pointe de pencil japonais, au coin de l’œil… un rien. Mais cela lui donna si bonne mine qu’il a conservé l’usage du pencil japonais et du blanc nymphéa pour sa toilette du soir.

Je dis toilette du soir, mais il trouve moyen d’en faire bien d’autres en dépit des occupations dont sa journée est pleine comme un œuf.

Vers midi et demi, le petit de B… se réveille à peu près, bâille un instant et sonne son valet de chambre qui fait le jour chez lui. Quelques minutes après il passe dans la pièce voisine où son bain l’attend. C’est, étalé dans cette onde pure et parfumée, qu’il ouvre ses lettres, fume une cigarette, lime ses ongles en chantonnant, gourmande son bottier ou discute avec son tailleur.

Il se lève bientôt, présente au peignoir sa peau trop blanche, son petit dos voûté, et, quelques instants après, chaussé, entortillé dans sa robe de chambre, il se met à table. Sa cuisinière est bonne ; c’est une cuisinière de déjeuner, toute spéciale, et qui s’y entend. Le petit de B…, bien entendu, ne dîne qu’au cabaret : chez Bignon, chez Riche, au Grand-Hôtel, ou, mieux encore, au Cercle. Ne lui parlez pas de la Maison-Dorée ou de n’importe quel autre restaurant… gargottes infectes que tout cela ! (Le petit B… est très-entier dans ses opinions, qui rarement, au reste, lui appartiennent en propre.) C’est durant ce déjeuner léger, un peu anglais par la forme, qu’il ouvre les journaux, le Sport tout d’abord, qui l’intéresse beaucoup, et puis ensuite la Vie Parisienne, qu’il faut lire pour faire comme tout le monde, mais qui choque parfois ses idées religieuses. Cent fois même il eût été sur le point de répondre à certains articles vraiment révoltants, mais sa diable d’orthographe, dont il est un peu embarrassé, l’a toujours retenu, outre que le temps lui manquait.

Après le déjeuner il songe sérieusement à sa toilette ; son coiffeur l’attend. On le frise en boule tandis qu’il choisit un pantalon, un gilet, une veste, puis passe dans un cabinet de toilette, et, au bout de trois quarts d’heure, apparaît transformé, frais comme une rose, sentant bon, le regard brillant. Vers les deux heures il a boutonné ses gants à trois boutons et installé avec soin son chapeau sur sa tête en se regardant dans son armoire à glace. Suivant qu’il va voir Loloche ou monte à cheval, il prend sa canne ou sa cravache. Il n’est pas rare qu’il rentre chez lui vers quatre ou cinq heures pour changer de linge et de vêtements, avant d’aller à l’Impérial, faire un petit bac. Il est à la fois de plusieurs clubs (prononcez cleubs), ce qui lui permet d’avoir toujours un petit bac (lisez baccarat) sous la main. La partie se faisant, dans ces différents endroits, à des heures différentes, le petit de B… est à la fois du petit Club, du Sporting, de l’impérial et du Mirliton. S’il dîne au Cercle, ce qui n’est pas rare, il y arrive à sept heures ou sept heures et demie, en sortant du Bois ; il est brisé, son cheval est rendu. Fort heureusement son valet de chambre, qu’il a prévenu, lui a apporté sa toilette du soir, et rien au monde n’est réparateur et hygiénique comme de changer de linge et de vêtements. Sa toilette du soir est invariablement la même. Qu’il aille à une première des Variétés ou qu’il pousse jusqu’aux Italiens, à l’Opéra, entendre un petit air, qu’il visite Titiche ou qu’il fasse une apparition dans le monde, — car enfin il est du monde, — il est en tenue de bal et décolleté jusqu’à la ceinture. Ses bottines sont des bottines de femme, talon haut et pointu, couture sur le milieu. Pendant longtemps il a porté le soir, à la boutonnière, un bouton de rose orné de sa feuille, mais depuis qu’il a son petit ordre étranger, il risque la chaînette.

C’est de neuf heures du soir a minuit qu’il baille le plus volontiers. Il y a là dans sa vie un temps d’arrêt, il éprouve parfois une sorte de langueur. Fort heureusement l’idée qu’il va refaire un petit bac prochainement le soutient un peu et tant bien que mal il arrive à minuit sans avoir trop souffert ; à partir de cette heure il est sauvé. Le club s’emplit, on s’assoit lentement autour d’une grande table, le chapeau sur la tête, et l’on met la banque aux enchères, au milieu des éternelles discussions sur le tirage à cinq et les mille arrangements qui précèdent la partie.

Le petit de B… n’est point un joueur fou, et ce n’est pas lui qu’on verra partir pour les cent mille sans dire gare. Il se possède, et n’ayant pas de tempête dans le cœur ni d’orage dans l’esprit, il joue tout simplement pour jouer et gagner de l’argent en homme bien élevé. S’il attrape une culotte, soyez sûr qu’elle sera faible, qu’il saura s’arrêter à temps et attendre un sourire de la fortune pour se refaire. Du reste, il rentre dans la catégorie des pontes féticheurs — on devient légèrement superstitieux lorsqu’on est en compte courant avec le hasard. — Jamais, au grand jamais, le petit de B… ne se servira du râteau. Il a, tout exprès pour cet usage, sa canne de jeu, dont il se sert coquettement. Il est aussi certains individus qu’il ne peut souffrir derrière ou devant lui lorsqu’il a les cartes à la main. Il est convaincu que ces individus lui porteront la guigne, et, comme il est prudent, il s’abstient en leur présence.

Ce qu’il a de merveilleux, c’est le sang-froid et le tact ; en aucune circonstance il ne se désespère, et, serait-il culotté pour de bon, il trouve encore moyen de repasser sa culotte à quelque joueur d’écarté ou de piquet, qu’il choisit toujours avec un extrême bonheur. Avant de s’asseoir, il examine la partie, attend en causant le moment opportun, et s’il taille une banque, c’est que le ponte a perdu la tête. La chance est-elle mauvaise ? — il s’arrête tout net ; — son gain est-il respectable ? — il s’arrête avec la même facilité, laissant les culottés se culotter entre eux, tandis qu’on lui sert deux œufs brouillés aux truffes.

D’après ces quelques mots, vous pouvez vous faire une idée juste de ce qu’est la vie du petit Chose : — personne n’a des habitudes plus régulières que les siennes. Ce qu’il fait un jour, il le fera le lendemain. Mais j’oublie de vous dire l’heure à laquelle il se couche : cela varie un peu… entre sept heures et sept heures et demie du matin, mais il est bien rare qu’à huit heures sonnant il ne soit point au lit.

N’allez pas croire, après tout cela, que le cœur et l’esprit du petit de B… soient absolument vides ; que ce soit un écervelé, un viveur, un casse-cou ; qu’il jette au vent sa santé, sa fortune et le reste… Pas le moins du monde : à l’approche d’un rhume, il prend de la tisane, et dans son gousset met des bonbons fondants ; la nuit, il entoure son cou d’un fichu de mousseline et craint le froid aux pieds comme la peste. Il sait son estomac faible et le soigne ; il a renoncé bientôt aux exercices du corps, qui lui donnaient des courbatures. Il est faible, chétif : il le sait, il l’avoue ; il éprouve même une joie secrète en constatant que, grâce à sa délicatesse, il lui serait matériellement impossible d’être commissionnaire ou charpentier.

Quant à ses idées, ce n’est pas la franchise et la netteté qui leur manquent. Tout ce qui se dit, s’écrit, se pense à l’heure qu’il est, est incontestablement infect, c’est son mot ; il ne comprend même pas qu’il puisse y avoir un doute là-dessus. La littérature et la musique, qui sont en ce bas monde les deux seules questions sur lesquelles il discute, — j’excepte, bien entendu, le jeu, les chevaux et les chiens chéris — l’ont fait entrer parfois dans des colères bleues. C’est que, en effet, il a sur la morale et la religion des opinions très-absolues, qui lui rendent insupportables les études parfois un peu crues de notre littérature moderne. Il fait maigre le vendredi, et le jeudi saint se fait voir à Notre-Dame, en veste noire et sans éperons (tenue d’église), avec un petit livre sous le bras. Ce n’est pas qu’il pousse fort loin la dévotion quinteuse et étroite, mais il tient à certains principes sur lesquels il n’a jamais voulu s’expliquer ; de sorte que, condamnant au nom de ces principes mêmes la société tout entière, il n’est point toujours aisé de comprendre la cause de son indignation. Du reste, il faut qu’un joueur indispensable soit bien attardé pour qu’il ait l’occasion et prenne la peine d’émettre une opinion sur l’un des sujets dont je viens de parler, car, sincèrement, ce qui domine en lui, c’est la plus profonde des indifférences.

J’ai bien souvent pensé au petit de B… ; il m’intriguait beaucoup. Je cherchais vainement à m’expliquer la vie, les goûts et les idées de ce joli garçon, et, finalement, j’en suis venu à penser qu’il était simplement un petit niais.

« Niais ! me dit un ami commun, pas si niais que vous pourriez croire ; c’est un garçon pratique et qui n’est pas fils d’huissier pour rien, il entend les affaires.

— Mais où donc est son but, grand Dieu !

— Son but ?… Son but, c’est de gagner de l’argent pour vivre, sans cesser d’être honnête homme et sans érailler le beau blason tout neuf qu’il s’est fabriqué lui-même. Vous croyez que tout cela est facile ? Faites-en donc autant ? Et puis, il désire faire un beau mariage, ce garçon, c’est assez naturel ; il faut assurer son avenir, et vous pouvez être sûr qu’il y a une grande quantité de maîtres maçons fort riches qui lui donneraient volontiers leur fille ; mais il attend, il veut choisir, et il fait bien, il connaît sa valeur ! Un mauvais sujet sans passion aucune, un gentilhomme tout frais, il est vrai, mais qui a cette supériorité sur les vieux de savoir compter et d’être économe ; qui est grand seigneur par les bottes, par son tailleur, par ses relations, par ses habitudes, par ses convictions politiques et religieuses, et en même temps fils d’huissier par ses goûts intimes et l’adroite façon dont il a fait son chemin ; qui, en quelques années, a su faire accepter dans le meilleur monde un nom qui n’en était pas un, et vivre sans rien faire, quoiqu’il ne fût ni capitaliste, ni ecclésiastique. — Cet homme-là, croyez-le bien, n’est pas le premier venu. »

gustave droz.

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Paris, vue prise des hauteurs de Chaillot.