Le Diable à Paris/Série 3/Coup d’œil sur Paris à propos de l’enfer

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COUP D’ŒIL SUR PARIS
À PROPOS DE L’ENFER
par p.-j. stahl


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« Tout ceci est bel et bon, — s’écria Satan, en recevant son dernier bulletin et en s’adressant à son entourage, dont l’attitude lui parut exprimer plus de satisfaction que la circonstance n’en comportait, — et j’aurais sans doute mauvaise grâce à me plaindre quand vos seigneuries battent des mains. Mais il me semble à moi, messieurs les diables, que notre ambassadeur sur la terre en prend bien à son aise, et que, si nous avons à nous louer de quelqu’un en cette affaire, ce n’est certes pas de lui, mais bien des pauvres humains sur lesquels il a trouvé commode de faire peser tous les devoirs de sa charge. Parce qu’il sera sorti de nos lèvres royales quelques bâillements de moins depuis que nous avons imaginé de nous mettre en communication avec la terre, est-ce à dire que nous devions être désarmé et oublier que nous entretenons là-haut, aux frais de l’État et loin de tout contrôle, un serviteur infidèle !

« Çà, que pense-t-on de Flammèche autour de moi ? Est-il ici quelqu’un qui s’imagine que nous sommes au bout de la réponse qu’on peut faire à cette question « Qu’est-ce que Paris ? » Ce que nous savons, de qui le tenons-nous ? Et ce que nous ne savons pas, qui nous le dira ? Ce tableau qu’on nous fait, qui nous garantit qu’il soit fidèle et que, malgré le bon vouloir qu’ils semblent mettre à s’entredéchirer, les braves gens qui nous écrivent soient sincères ? — Je serais, parbleu, bien aise qu’on pût me dire s’il est dans un monde quelconque un métier plus doux que ce singulier métier de rédacteur en chef que le drôle que nous avons si follement honoré de notre confiance a su se choisir ? Et c’était, ma foi, bien la peine de faire les frais d’un ambassadeur — là où suffit un valet de chambre ! »

Flammèche, en sa qualité de favori de Satan, ne comptait nécessairement en enfer que des amis. Aussi, en voyant la redoutable colère de leur maître se tourner contre lui d’une façon si imprévue, l’émotion qu’en ressentirent tous ces bons amis fut-elle si douloureuse, que pas un ne se trouva la force d’ouvrir la bouche pour sa défense.

Satan s’étant alors levé au milieu du silence et de l’effroi général :

« Puisque ici chacun se tait, qu’on m’écoute, dit-il, je vais parler, et que l’exemple de Flammèche serve de leçon à quiconque tenterait de l’imiter ! » Puis se tournant vers le capitaine de ses gardes : « Monsieur le capitaine, lui dit-il, prenez quatre de vos diables, choisissez-les parmi les plus résolus, et sans plus tarder montez là haut et m’en ramenez Flammèche mort ou vif. »

Et comme le capitaine s’inclinait en signe de soumission : « J’ajouterai une corne à vos cornes, dit encore Satan dont la voix se radoucit tout à coup, si vous vous acquittez convenablement de l’importante mission que je vous confie. — Ah sire, » dit le capitaine.

arrivée du capitaine a paris, ce qu’il advint de lui et de ses diables.

Satan parlait encore, que déjà il était obéi, et que, dans leur empressement à exécuter les ordres de leur maître, le capitaine et sa petite armée, composée des quatre diables qu’il s’était adjoints, et de quelques autres qui l’avaient suivi en volontaires, étaient étourdiment arrivés au cœur même de Paris sans avoir pensé à se munir des renseignements au moyen desquels il leur eût été possible de parvenir jusqu’auprès de Flammèche et sans avoir pris aucune des précautions qui pouvaient assurer leur incognito.

Mais heureusement pour eux il se trouva qu’on était alors dans les derniers jours du carnaval, de façon qu’ils furent généralement pris pour des bourgeois qui voulaient s’amuser.

Le bruit courut bien un instant, à cause de leur teint qui était un peu foncé, qu’ils venaient ou de la Chine ou du Japon ou du Mexique ! Les Parisiens ont bientôt fait de tout confondre sitôt qu’il ne s’agit pas d’eux-mêmes. Mais bientôt tous ces bruits tombèrent comme tombent à Paris tous les bruits ; on entrait en carême et la seule chose qu’ils eurent à faire fut de s’habiller comme tout le monde pour n’être point remarqués. Si quelques-uns, à voir leur air emprunté dans nos vêtements, dont ils n’avaient pas l’habitude, les prirent pour des forgerons endimanchés, nous devons dire que ceux-là étaient des Parisiens raffinés, c’est-à-dire de ceux qui remarquent tout, mais qui ne s’étonnent de rien ; et la vérité est qu’il y avait à peine huit jours qu’ils étaient parmi nous, que déjà personne ne songeait plus à eux.

Le pauvre capitaine et sa bande, qui avaient cru d’abord que rien ne serait plus facile que d’en arriver à leurs fins, n’avaient pas tardé à s’apercevoir que leur besogne n’était pas beaucoup plus aisée que ne le serait celle d’un homme qui aurait à chercher dans un fleuve quelconque une certaine goutte d’eau qu’on lui aurait vaguement signalée.

D’ailleurs, ayant toujours vécu, comme ils l’avaient fait, dans le pays des ombres, au milieu d’êtres impalpables, parmi des âmes enfin, ils n’entendaient absolument rien aux choses de la terre, et n’avaient pas la moindre idée de ce que peut être un corps, et de tous les embarras qu’il peut y avoir à exister à l’état solide.

Leur situation était celle de gens qui seraient venus au monde dans toute la maturité de l’age, et qui auraient à faire à trente ans, et en quelques jours, les expériences qui absorbent d’ordinaire les années de l’enfance et de la jeunesse.

Quand force fut aux pauvres diables de regarder pour voir, de marcher pour aller d’un lieu à un autre, de manger pour vivre, de parler pour être entendus, d’écouter pour entendre, de faire enfin des efforts d’intelligence pour acquérir les notions les plus élémentaires de notre vie terrestre, leur étonnement fut extrême, et toutes ces conditions matérielles et nécessaires de notre existence leur parurent souverainement bizarres et fatigantes.

Accoutumés qu’ils étaient à regarder des mondes, à voir de près des lunes et des soleils, ils eurent besoin d’une application extraordinaire pour se rendre compte de ces imperceptibles différences qui font qu’il est convenu de dire parmi nous — que le blanc n’est pas noir.

Il leur fallut, on le comprendra sans peine, toute une semaine pour distinguer un homme d’une femme, et il leur en fallut beaucoup davantage pour distinguer un homme d’un autre homme, une femme d’une autre femme, une voiture d’une autre voiture, une maison d’une autre maison, un boulevard d’un autre boulevard, un square d’un autre square, une rue d’une autre rue, dans une ville où l’on s’efforce de tout ramener à l’unité.

Pour ce qui est de ces nombreux et infinis détails dont se complique et se compose, dit-on, la véritable vie parisienne, laquelle use plus de nuances que de couleurs, et qui consistent à pouvoir reconnaître ou à croire qu’on peut reconnaître à la première vue la qualité d’un homme, s’il est riche ou pauvre, coiffeur ou gentilhomme ; à savoir à qui est telle voiture si bien attelée, combien M. O… a de chevaux, les noms de ces chevaux, leur généalogie, leur âge, etc. ; à dire tout d’abord où va une femme qui passe suivant qu’elle a telle ou telle autre toilette, qu’il est une heure ou une autre heure, si cette femme est un ange ou un démon, si elle attend son mari on son amant ; à parler de la nouvelle du jour, à inventer celle du lendemain, à oublier celle de la veille et mille autres choses dont l’importance est universellement reconnue à Paris, comme encore : — le nom de la femme à la mode, — les jours de réception de madame N…, — si tel salon est blanc, s’il est orange, — si madame la comtesse de W… est revenue de la campagne, — si les gens qui n’ont rien à faire ont été à Baden plutôt qu’à Vichy, — si les voyages en Suisse sont encore de bon ton, — combien dépense le romancier*** et de combien il est endetté, — ce qui s’est perdu tel jour chez l’Américain K…, — comment M. R… ayant su que sa femme…, et comment la femme de M. R… ayant su que son mari…, tout avait fini par s’arranger, etc., etc. — Ils étaient à cent lieues d’en soupçonner même l’existence.

Ce n’était cependant pas pour rien qu’ils étaient des suppôts de Satan, car ils avaient à peine passé six semaines dans Paris, qu’ils le connaissaient aussi bien qu’un Anglais du duché de Yorkshire, qui y serait débarqué de la veille.

Néanmoins, s’ils avaient dans ce court séjour gagné de pouvoir se perdre dans la foule, il faut bien dire qu’ils n’avaient pas avancé d’un pas vers le but de leur expédition.

Comme il n’était venu dans la tête d’aucun de ces honnêtes diables qu’une des conditions de sécurité pour une ville comme Paris était que la moitié de ses habitants fut soumise à l’espionnage intéressé de l’autre, au lieu d’aller tout droit au bureau de police, où ils auraient appris, pour vingt sous, dans quel hôtel Flammèche était descendu, ils se livrèrent ingénument à un genre d’investigation dont la naïveté atteste suffisamment leur innocence.

L’un d’eux remarqua que des hommes s’adressaient à d’autres hommes dont le métier paraissait être de dormir au coin des rues, quand on ne les réveillait pas pour leur demander le numéro d’une maison ou toute autre chose ; il s’adressa à l’un de ces hommes, et s’étant informé auprès de lui s’il savait où demeurait « M. Flammèche…, » il en avait obtenu, en échange de sa demande, le conseil poli de s’adresser à l’épicier à côté ou au fruitier en face.

Mais l’épicier l’avait renvoyé au boucher, et le boucher à d’autres.

Un second, qui avait fait de rapides progrès dans la lecture, avisant sur les murs de Paris une grande quantité d’affiches de couleurs variées, avait remarqué sur un certain nombre de ces affiches ces mots écrits en gros caractères : « chien perdu ; récompense honnête, etc., » et avait proposé au capitaine de faire placarder sur tous les murs de Paris de petites affiches du même genre, sur lesquelles on donnerait le signalement de Flammèche, en promettant également une récompense honnête à celui qui…

Mais le capitaine l’avait judicieusement interrompu en lui faisant observer que s’il paraissait reçu qu’on réclamât ainsi un chien perdu, il ne voyait pas qu’on eût jamais songé à faire l’application de ce moyen à la perte d’un ambassadeur.

Bref, ils étaient à bout d’expédients quand le hasard, qu’ils avaient oublié, vint un beau matin à leur aide en leur mettant fort à propos sous la main un abonné du Diable à Paris qui les mena rue Richelieu, à l’Hôtel des Princes.

ce qui se passa à l’hôtel des princes.

Baptiste étant devenu, par suite des incidents peu compliqués d’ailleurs que nous avons racontés au début de ce livre et grâce à la disparition tout à fait inattendue de Flammèche, un des plus utiles rouages de cette histoire, le lecteur bienveillant nous pardonnerait sans doute de consacrer ici quelques lignes à cet honnête serviteur, — ne fût-ce que pour lui rendre cette justice que, depuis qu’il cumulait les triples et délicates fonctions de secrétaire d’ambassade, de rédacteur en chef et de valet de chambre, il avait, par une ponctualité qui ne se trouva pas une fois en défaut, justifié l’absolue confiance de son maître. Mais Baptiste joignant à toutes ses autres qualités celle d’être extrêmement modeste, nous nous bornerons à dire, pour ne point le blesser dans ce bon sentiment, qu’au moment même où le capitaine sonna à la porte ce modèle des serviteurs venait, le plumeau en main, d’épousseter les meubles du cabinet de son maître avec un soin égal à celui qu’il y aurait mis si Flammèche l’eût quitté le matin pour y revenir le soir même.

Le capitaine, qui avait la main hardie, ayant sonné avec quelque vivacité, l’idée vint un instant à Baptiste que c’était peut-être son maître qui, sorti depuis un an, se décidait enfin à rentrer ; — mais tout en allant ouvrir, il fit réflexion que, quand on part comme Flammèche était parti, c’est qu’on peut revenir sans s’arrêter ainsi aux cérémonies de la porte ; aussi n’éprouva-t-il aucune déconvenue quand, au lieu devoir son maître, il se vit face à face avec le capitaine, qui était suivi de tout son monde.

« M. Flammèche est-il chez lui ? » demanda le capitaine d’une voix qu’il s’efforçait de rendre agréable.

On sait que Baptiste était fort bref en ses discours.

« Non, répondit-il au capitaine.

— Et depuis quand est-il sorti ? dit le capitaine.

— Depuis un an, dit Baptiste.

— Diable ! reprit le nouvel envoyé de Satan ; et savez-vous quand il rentrera ?

— Je n’en sais rien, répliqua Baptiste.

— De par l’enfer, » s’écria le capitaine oubliant tout à coup que son rôle pouvait être de cacher son jeu…

Baptiste, voyant que le capitaine s’échaudait, lui ferma la porte au nez.

Sur quoi, abjurant toute réserve, le capitaine, après avoir crié et tempêté de façon à ameuter contre lui tous les garçons de l’hôtel, se mit intrépidement à faire le siège de l’appartement de Flammèche, comme s’il eût disposé de tous les diables de l’enfer.

Mais par malheur pour lui la rue Richelieu est une rue où rien ne manque, pas même les agents de police ; — à la réquisition du maître de l’hôtel, l’un d’eux s’en alla chercher la garde ; si bien que l’infortuné capitaine fut, après une résistance héroïque, arrêté et conduit, pieds et poings liés, faut-il le dire ? — au violon d’abord, et puis après, devant M. le commissaire de police du quartier.

Là (historien véridique, nous sommes obligé de ne rien déguiser), là, le pauvre capitaine, sur cette réponse, la seule qu’on pût tirer de lui : « qu’il était venu de l’autre monde en celui-ci pour s’emparer du secrétaire intime de Satan, qui devait y être caché, » fut déclaré atteint de folie, et par suite enfermé à Charenton.

Des diables qui étaient venus avec lui, pas un n’eut le courage de partager son sort. — Tous, voyant que les affaires de leur chef allaient mal, s’étaient lâchement esquivés à la faveur du désordre que causa la défense de l’intrépide capitaine ; et comme ils se trouvèrent bientôt sans ressource sur le pavé de Paris, force leur fut de chercher à s’employer.

Les uns trouvèrent à se caser au Vaudeville, où ils essayèrent de faire pièce à Flammèche en lui prenant le titre de son livre ; les autres, sous divers noms, se répandirent dans les divers théâtres de Paris, qui furent en un clin d’œil inondés d’un déluge de chefs-d’œuvre où le diable avait nécessairement le beau rôle. — On en compta jusqu’à dix-sept, et nous donnerons ici le nom de quelques-uns, pour l’instruction de la postérité : les Sept Châteaux du diable ; — les Trois Péchés du diable ; — les Premières Armes du diable ; — Satan ou le Diable à Paris ; — Paris diabolique ; — etc., etc., etc.

Le diable une fois à la mode, on ne vit plus partout que diables et diableries, au grand scandale de ceux-ci et à la plus grande joie de ceux-là ; les murs en furent couverts, les maisons en furent pleines.

Quand tous les théâtres furent pourvus, quelques-uns, dit-on, s’allèrent mettre, en désespoir de cause, au service des ennemis, littéraires ou non, du livre que voici, et vécurent ainsi pendant quelques jours du produit de quelques pages qu’ils écrivirent, — contre tout ce qui réussit en général et contre le Diable à Paris en particulier, — dans deux petites revues, dont l’une va encore plus mal que l’autre, sans doute parce qu’elle va plus souvent ; mais il faut vivre, ce mot explique bien des choses, et tout bon apôtre trouvera que c’est justice que l’envie s’attache au succès et que la faim serve l’envie. Mais de ceci à quoi bon parler ? et veuille le ciel, — pour que toute jalousie s’apaise, — que ces renards de la fable trouvent enfin ce qui leur manque, c’est-à-dire quelques douzaines d’abonnés !

Un des mieux avisés, sans contredit, ce fut le plus obscur d’entre eux ; celui-ci endossa sans vergogne une veste de cuisinier, et ouvrit, tout près des boulevards, rue de la Lune, un restaurant de bonne mine où, jusqu’à présent, tout semble aller pour le mieux. Fasse la bonne étoile de l’hôtelier du Diable à Paris qu’il n’ait point à héberger les autres diables, ses confrères

Quant à l’infortuné capitaine, comme il s’opiniâtra d’autant plus dans sa folie qu’il était fou comme beaucoup d’autres peut-être avec tout son bon sens, — les portes de son cabanon restèrent impitoyablement fermées sur lui, — si bien que, n’entendant parler ni de lui ni de ses compagnons, et de Flammèche pas davantage, Satan, après toutefois s’être abandonné à quelques petits accès de colère dont trembla tout le noir empire, prit le sage et spirituel parti de faire son deuil de ses deux ambassadeurs. Disons que ceci lui fut d’autant plus facile que l’imperturbable Baptiste ne manqua pas de lui envoyer, comme si de rien n’eût été, son bulletin hebdomadaire ; ce que voyant, Satan finit par trouver que tout était pour le mieux sur terre comme aux enfers. « D’ailleurs, se disait-il, en pensant à Flammèche pour qui il se sentait toujours quelque faiblesse, si le pauvre garçon est véritablement amoureux là-haut, il est clair qu’il n’y reste pas pour son plaisir, et qu’il est plus à plaindre qu’à blâmer. Et puis, se disait-il encore, en tournant et retournant sa nouvelle livraison, ce serait bien le diable si tout ceci n’avait pas une fin. Tout vient à point à qui sait attendre… attendons. Dans ce petit monde, d’où toutes ces jolies choses m’arrivent, il n’y a rien d’éternel. »

p.-j. stahl.
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