Le Devisement du monde/Livre 1 - 50 à 59

Edition de E. Groulleau (p. 82-94).


De la cité de Carocoram, & de l’origine de la seigneurie des Tartares             Chap. L.



Ayans passé ce grand desert, on vient à la cité de Carocoram, qui est située sur la coste de Septentrion, de laquelle à pris source & origine la premiere domination & seigneurie des Tartares : Car des leur commencement, & au paravant que d’eux on eust aucune congnoissance, ilz habitoient es campaignes de ceste contrée, n’ayans villes ne bourgades, mais seulement cherchans les pasturaiges & rivieres pour nourrir leur bestail, & n’avoient aucun chef ne capitaine de leur nation, mais estoient tributaires à un grand Roy & seigneur nommé Uncham, lequel aujourdhuy on appelle vulgairement Presteian. Or eulx venans à croistre & multiplier de jour en jour, ce Roy Unchan voyant que leur puissance excedoit la sienne, commença à craindre qu’ilz ne se fortifiassent contre luy, & veinssent à se rebeller. Au moyen dequoy afin de diminuer leur puissance, s’advisa qu’il seroit tres expedient & à son grand advantage de les diviser & separer, & envoyer prendre nouvelles habitations en diverses contrées. Ce que il s’efforça faire, mais ilz ne voulurent permettre d’estre ainsi rompuz & desassemblez, mais au contraire se retirerent ensemblement en un desert prochain & sur la coste de Septentrion, ou ilz occuperent grand pays, vivans en seureté, & sans craincte de leur Roy, auquel deslors & depuis refuserent payer aucun tribut.


Les Tartares eslisent un Roy d’entre eulx, & de la guerre qu’il eut contre Uncham.
Chapitre           LI.



Peu de temps apres les Tartares d’un commun accord & consentement esleurent pour leur chef & Roy, un homme d’entre eulx qu’ilz jugerent estre le plus prudent & saige, nommé Chinchis. Ce fut en l’an de nostre Seigneur, Mil cent quatrevingtz & sept, auquel ilz baillerent la couronne royalle, & de toutes partz s’assemblerent vers luy pour luy presenter leur obeissance & subjection avec promesse de fidelité. Or luy qui estoit homme de grande prudence, sceut si bien & discrettement gouverner ses subjectz, qu’en peu de temps conquist huict provinces, qu'il annexa à son royaulme. Et quand il prenoit quelque ville ou chasteau, jamais ne permetoit tuer aucun, ne le spolier de ses biens, qui voluntairement se fust rendu & submis à sa subjection, ou qui luy eust donné confort & ayde à subjuguer les autres citez, par quoy usant de telle humanité, se feit aymer & priser de tous. Donc se voyant desja eslevé en si grande gloire et puissance, envoya ses ambassadeurs vers le Roy Uncham, auquel au paravant il avoit esté tributaire, pour luy demander sa fille en mariage. Ce que le Roy Uncham prenant à grande injure, leur auroit par indignation respondu, j'aymerois mieulx avoir fait brusler ma fille, que l'avoir mariée à mon serviteur. Et en dechassant les ambassadeurs de Chinchis, leur dist : Dictes à vostre maistre, Pource que tu es parvenu à si grand orgueil & presumption, que tu as osé entreprendre de demander à femme la fille de ton seigneur, pour empescher que tu ne joysse de tes desirs, je la feray mourir de male mort.


De la victoire des Tartares contre le Roy Uncham       Chap.   LII.



Ayant le Roy Chinchis entendu l'outrageuse response du Roy Uncham, duquel il estoit ainsi mesprisé, assembla ses forces, & feit marcher son armée contre luy, en deliberation de se venger de tel outrage, & vint asseoir son camp en une grande plaine appellée Tanduc, puis envoya ses heraulx vers le Roy Uncham luy denoncer la guerre mortelle, & qu’il eust à se defendre, lequel aussi de sa part assembla grande armée, avec laquelle il se mist en la campaigne & vint camper au plus pres du camp de ses ennemis. Lors Chinchis Roy des Tartares commenda à ses enchanteurs, & astrologues, de luy declairer quel evenement il devoit avoir de la bataille, lesquelz prindrent une canne ou rouseau, qu’ilz diviserent en deux moytiez de sa longueur, & misrent les deux pieces en terre, l’une desquelles ilz nommerent Chinchis, & lautre Uncham, & dirent au Roy : Ce pendant que nous lirons les invocations de noz dieux, il adviendra par leur vouloir & permission, que ces deux verges de canne se batailleront l’une contre l’autre, & celle qui viendra à surmonter l’autre, & se mettre dessus, le Roy duquel elle porte le nom, gaignera la bataille & obtiendra victoire. Estant donc le peuple assemblé pour veoir le spectacle des deux verges, les astrologues commencerent à faire leurs invocations, & lire leurs enchantemens, Et lors s’esbranlerent soubdainement les deux parties de la ronce, se heurtans l’une contre l’autre jusques à ce que finablement celle qui tenoit le nom & parry de Chinchis, monta dessus celle du Roy Uncham : duquel spectacle les Tartares furent fort joyeux, s’asseurans de la victoire future. Trois jours apres fut donnée la bataille, qui fut cruelle, & furent tuez en icelle plusieurs personnes d’une part & d’autre. Toutesfois à la fin Chinchis eut le champ & demoura victorieux. Au moyen de laquelle victoire il subjuga entierement le royaulme de Uncham, & le rendit tributaire. Apres la mort de Uncham, Chinchis regna seulement par six ans, pendant lesquelz il conquist plusieurs provinces, mais estant devant un chasteau qu’il tenoit assiegé, & luy faisant donner vivement l’assault, s’estant approché trop pres d’iceluy, fut attainct d’une flesche au genoil, duquel coup il mourut peu apres, & fut ensepulturé au mont Alchai, auquel lieu tous les autres ses successeurs Roy des Tartares, & ceulx qui sont de leur race & lignée, sont inhumez, encores qu’il fust besoing y apporter le corps de cent lieuës loing.


Description des Roys de Tartarie & de leur sepulture au mont Alchai
Chap.     LIII.



Le premier Roy des Tartares estoit nommé Chinchis, le second Occhin, le trosiesme Barchim, le quatriesme Allau, le cinqiesme Monguth, le sixiesme Cublai, qui est à present regnant, la puissance & seigneurie duquel est plus grande que de tous ses predecesseurs, mais (qui plus est) si tous les royaulmes des Chrestiens & Sarrazins estoient tous ensemble, à peine seroient à comparer à l’Empire des Tartares : ce que plusamplement je donneray à congnoistre lors que je descripray leur grande puissance & domination. Or quand il advient qu’on porte le corps d’un grand Cham decedé pour ensepulturer en la montaigne d’Alchai. Ceulx qui le conduysent, tuent indifferemment toutes les personnes qu’ilz rencontrent par les chemins, leur disans : allez & servez en l’autre monde nostre seigneur & Roy : car ilz sont si abusez des folles persuasions de leurs faulx dieux, qu’ilz croyent fermement que ceulx qu’ilz font ainsi mourir, sont destinez au service de leur Roy en l’autre monde. Et non seulement ilz usent de ceste furie & cruaulté envers les hommes, mais aussi envers les chevaulx qu’ilz trouvent par les chemins, lesquelz avec les meilleurs chevaulx de l’escuyeris du Roy ilz font mourir, estimans qu’ilz seront destinez pour l’usaige de leur Roy en l’autre monde. Quand le corps du grand Cham Monguth predecesseur de cestuy qui à present regne fut porté inhumer en la montaigne d’Alchai, les gendarmes, qui le conduysoient, tuerent par les chemins (comme j’ay entendu) environ vingt mil hommes, pour ceste seule occasion & malheureuse superstition.


Des meurs & coustumes des Tartares en general.
Chapitre     LIIII.



Les femmes des Tartares sont entierement fideles à leurs mariz. Aussi ilz reputent entre eulx abominable, & vice intolerable, si aucun ose attenter contre la pudicité de la femme de son prochain, & rigoreusement est entre eulx defendu & prohibé, qu’en cela l’un ne face injure à l’autre. Toutesfois ilz estiment chose honneste & licite, que chascun puisse espouser autant de femmes qu’il en peult nourrir, combien que la premiere soit tousjours reputée la principale & plus honnorable. Hors mis leurs sœurs ilz peuvent espouser toutes leurs parentes en quelque degré qu’elles soient, en ligne collaterale, mesmes leur belle mere apres le deces de leur pere, aussi le frere peult espouser la veuve de son frere. Les hommes ne reçoivent aucun dot de leurs femmes, mais au contraire leur en assignent, & à leurs meres. A cause du nombre des femmes, les Tartares ont plusieurs enfans, & toutesfois la grande multitude de femmes ne leur est point trop griefve & onereuse, car elles travaillent & de leur labeur gaignent beaucoup. Oultre ce, elles sont fort curieuses & soigneuses pour le gouvernement de leur famille, & appareiller le boire & le manger de leurs mariz. Et n’ont pas moins de solicitude pour l’entretenement de la maison & choses domestiques. Quant aux hommes ilz s’employent à la chasse aux bestes saulvaiges, & au vol des oyseaulx, ou à l’exercice des armes. Les Tartares nourrissent de grands trouppeaulx de beufz, moutons, & autre bestail, avec lesquelz ilz demourent es lieux de pasturaige, assavoir en esté es montaignes & lieux plus froidz, esquelz ilz trouvent du boys, & bons pasturaiges pour leur bestail, & en hyver ilz se retirent es pays chaulx, esquelz ilz trouvent des fourrages pour leurs bestes. Ilz ont de petites maisonnettes en forme de Maisons des Tartares.tentes couvertes de feultres, qu’ilz portent avec eulx la part ou ilz vont : Car ilz les peuvent ploier & estendre, lever & oster facilement. Ilz ont tousjours leur huys & ouvertures au contraire du midy, semblablement ilz ont des chariotz couvertz de feultres, qu’ilz font tirer & mener par chameaux, dedans lesquelz ilz mettent leurs femmes, enfans, & utensilles necessaires, lesquelz par le moyen de telle couverture ilz saulvent & defendent contre la pluye & autres injures du temps.


Des armes & vestemens des Tartares.
Chapitre       LV
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Les armes & acoustremens de guerre dont usent les Tartares ne sont pas de fer comme les nostres, mais sont faictz d’un cuyr fort & dur, comme est le cuyr de buffles & autres bestes qui ont la peau dure. Ilz sont fort bons archers, aussi des leur premiere jeunesse on les accoustume & exercite à tirer de l’arc. ilz usent aussi de massues & espées, mais bien peu. Ceulx qui sont les plus riches & opulens usent d’habillemens de soye & de drap d’or, fourrez de peaulx delicates, comme de regnardz, armelines & autres bestes, mesmes de celles qu’on appelle Soubellines, & autres peaulx qui sont estimées les plus riches & precieuses.


De leur vivre.         Chapitre     LVI.



Ilz vivent de grosses viandes, mesmement de chair, laict & fromaige, & sont autant affectionnez à la chasse des Viandes immondes.bestes viles & immondes, comme des autres qui sont nettes & bonnes à manger : Car indifferemment ilz mangent & chiens & chevaux, couleuvres & semblables bestes reptiles, dont il se trouve grande quantité au pays. Ilz beuvent le Laict de jumens.laict des jumens, lequel ilz preparent en telle sorte qu’il ressemble vin blanc, & n’est pas beaucoup fade & insipide à boire. Ilz appellent ce breuvaige, Chuinis.


Des erreurs & idolatrie des Tartares.
Chapitre     LVII.



Les Tartares adorent & reverent pour Dieu un certain Demon, qu’ilz ont d’eulx mesmes faict & inventé, & le nomment Nagatai, dieu des Tartares.Natagai, lequel ilz estiment estre Dieu de la terre, & avoir la solicitude d’eulx, leurs femmes, & enfans, ensemble des fruictz de la terre, & tout leur bestail. Ilz ont ce dieu en tel honneur & reverence, qu’il n’y a aucun d’eulx qui n’en ayt en sa maison l’imaige & figure. Et pource qu’ilz croyent asseurement leurs femmes & enfans estre en la charge & tutelle de ce dieu Natagai, ilz font mettre au pres de son imaige d’autres petites figures pour representer leurs femmes & enfans, assavoir leurs femmes a la main dextre, & les enfans devant la face de l’idole. Oultre leur font grande reverence, quand ilz vont prendre leur repas : Car devant que boire ne manger, ilz oignent & frottent la bouche de leurs images, avec la gresse de leur chair cuicte. Et font mettre une portion de leur disner ou soupper en certain lieu hors du logis, estimans que leurs dieux en prennent refection. Cela faict ilz se mettent à table pour prendre leur repas. Mariages entre les deffunctz.Si le filz d’aucun des Tartares decede avant que d’estre marié, & semblablement la fille d’un autre sans estre mariée, les parens des deux costez s’assemblent & accordent le mariage d’entre les deffunctz, comme s’ilz estoient vivans, & en font expedier lettres de leurs conventions matrimonialles, puis font peindre en un tableau la figure du jeune homme deffunct, ensemble de la fille, lequel tableau avec certaine somme de deniers, meubles & utensilles, ilz jectent dedans le feu de leur sepulture, croyans fermement qu’ilz seront ainsi conjoinctz par mariage en l’autre monde. Et pour raison de telles nopces, font de grands festins & bancquetz, mesmement font jecter & respendre portion des viandes dedans le feu de leur sepulture, estimans que les espousez en feront semblable solennité. En ce faisant les parens des deffunctz pensent avoir contracté entre eulx affinité, tout ainsi que si les nopces avoient esté faictes & celebrées du vivant des deux mariez.


De l’industrie & dextérité des Tartares.
Chapitre     LVIII.



Les Tartares sont gens belliqueux, & adextres aux armes, promptz & hardiz à entreprendre toutes choses, sans craincte ne timidité. ilz ne sont point effeminez, delicatz, ne adonnez aux delices & voluptez, mais au contraire de Sobriété des Tartares.grande patience & magnanimité, pour endurer labeur, faim & soif. Il advient aucunesfois qu’ilz seront un mois entier, sans boire ne manger autre chose que laict de jumentz, & chairs des bestes qu’ilz prennent à la chasse, mesmes leurs chevaulx quand ilz vont à la guerre ne sont nourriz que de l’herbe qu’ilz paissent par les champs, ilz sont aucunesfois toutes nuict à cheval armez. Et neantmoins ce pendant leurs chevaulx paissent es lieux ou ilz rencontrent bons pasturages. Quant à eulx ilz se contentent de peu de viande, quelque grand labeur & travail qu’ilz ayent prins. Ilz usent de grandes ruses & finesses, pour prendre une ville ou quelque forteresse. Et quand ilz dressent une armée, & font leurs apprestz pour aller à la guerre en pays loingtain, ilz ne portent avec eulx sinon leurs armes, & quelques petitz pavillons pour se couvrir en temps de pluye. Oultre un chacun porte deux petitz vaisseaux que nous appellons bouteilles ou flascons, lesquelz ilz remplissent de laict, dont ilz boyvent par pays. Aussi ont un petit pot pour faire cuyre leur chair. Et quand ilz sont pressez de partir pour aller encores plus loing, ilz prennent seulement pour porter avec eulx du laict caillé & endurcy, comme paste seiche, lequel en apres ilz broyent & destrampent avec de l’eaue, & leur sert de viande & breuvage.


De la Justice des Tartares.       Chap.     LIX.



Ilz punissent les malfaicteurs en ceste maniere, Si quelqu’un à desrobé une chose de peu de valeur & ne merite d’estre faict mourir, ilz le font fouetter par sept fois, ou dixsept fois ou vingtsept, ou quarante sept, selon la gravité du delict, adjoustant dix, & jusques à cent. Justice des des Tartares.Et quelque fois advient que les aucuns ainsi fustiguez en meurent. Et si quelqu’un desrobe un cheval, ou autre chose pour laquelle il doybve souffrir mort, ilz luy font donner un coup despée au travers du ventre, tellement qu’il en meurt. Mais s’il veult racheter sa vie, il fault qu’il rende neuf fois la valeur de la chose furtivement prinse. Ceulx qui ont des chevaulx, beufz & chameaux. ilz leur merquent le poil de certain signe qu’ilz font avec du feu, & les envoyent sans gardes paistre aux champs. Toutesfois au menu bestail ilz ont gardes & bergiers. Telles ont esté les premieres meurs & coustumes des Tartares, mais depuis qu’ilz sont venuz à se mesler & converser avec divers peuples, ilz ont aucunement degeneré de leurs premieres meurs & coustumes, & se sont accommodez aux meurs des peuples avec lesquelz ilz ont conversé & prins alliance.


Des campaignes de Bargu, & des dernieres Isles de la coste de Septentrion.
Chap.     LX.



Je me suys aucunement amusé à descrire les meurs & coustumes des Tartares, mais maintenant je retourneray à declarer les provinces de la region Orientale, selon l’ordre dont j’ay usé cy dessus. Donc laissans la cité de Carocaram, & tirans du mont d’Alchai vers Septentrion, on vient es campaignes de Bargu, qui ont quarante journées de longueur, les habitans d’icelles sont appellez Medites.Medites, & sont subjectz au grand Cham, vivans soubz mesmes meurs & coustumes que les Tartares. Ce sont gens sauvaiges & ruraulx, qui vivent des bestes qu’ilz prennent à la chasse, mesmement des cerfz, dont y a grande quantité au païs, & Cerfz privez.les sçavent si bien apprivoiser, qu’ilz s’en servent & les chevauchent comme on feroit des chevaulx, ou des asnes. Ilz n’ont point de bled ne vin. En esté ilz font de grans chasses & prinses, tant de bestes sauvaiges, que d’oyseaulx, dont ilz font leurs provisions pour vivre en hyver. Car toutes bestes & oyseaulx, approchant l’hyver, se retirent ailleurs, au moyen que le pays y est extremement froid