Le Dauphin (Albert Giraud)

Parnasse de la Jeune BelgiqueLéon Vanier, éditeur (p. 130-131).


Le Dauphin


I


Loin de ce siècle obscur, au fond de ma mémoire,
Où d’anciens jours vécus m’éblouissent encor
Et regardent mon âme avec leurs braises d’or,
En un soir somptueux, où des fleuves de moire
Roulent superbement vers le couchant vermeil
Les fleurs du crépuscule et le sang du soleil,
Au balcon d’une vieille et royale demeure
Dont les vitraux pensifs, glorieux et lointains,
Évoquent la splendeur des missels byzantins,
Je revois, dans la mort ineffable de l’heure,
S’accouder un gracile et rose enfant princier
Qui pleure d’être heureux, et dont la tête lasse
Plie adorablement sous l’orgueil de sa race,
Comme sous un tragique et trop pesant cimier,
Et qui vierge, et déjà fatigué de la femme,
Semble, l’énigmatique et si frêle dauphin !
Prier le ciel d’été de lui montrer enfin
Le songe de son cœur à travers une flamme,
Pendant que la couleur de ce soir fier et doux,
Où se plaint un appel de clairons nostalgiques,
Caresse le duvet de ses lèvres magiques,
Et s’attarde en rêvant sur ses longs cheveux roux.


II


Dors en paix dans l’oubli des hommes, bel enfant !
Dors avec ton désir dans l’oubli triomphant,
Loin de ce siècle vil et de ce monde athée,
Et de tous ceux qui vont, l’âme déveloutée,
Chercher éperdûment l’infini dans la chair !
Tu revis en un cœur à qui ton cœur est cher,
Et qui chante pour toi, comme un orgue mystique,
À l’heure vespérale où le ciel extatique,
Rose comme un brasier de grands lys enflammés,
Nous fait penser à ceux que nous aurions aimés.