Le Comte de Sallenauve/Chapitre 01

L. de Potter (Tome Ip. 3-40).


I

Le monde à l’envers.


Il serait difficile de marquer le moment précis où dans nos mœurs contemporaines est apparue une espèce de religion nouvelle que l’on pourrait appeler l’idolâtrie des enfants.

Nous ne trouverions pas plus aisé de découvrir à la faveur de quelle espèce d’influence ce culte a pris le prodigieux développement auquel nous le voyons parvenu aujourd’hui.

Mais, tout en restant inexpliqué, le fait existe et doit être recueilli par tout historien fidèle des grands et des petits mouvements de notre société. Aujourd’hui, dans la famille, les enfants ont pris la place que tenaient chez les anciens les dieux domestiques, et qui ne partagerait pas cette dévotion, ne serait ni un esprit difficile et chagrin, ni un contradicteur morose et fâcheux, ce serait tout simplement un athée.

L’influence que Rousseau avait eue momentanément sur l’esprit des mères pour les décider à allaiter leurs enfants, est cependant passée de mode ; mais un observateur superficiel pourrait seul dans cette autre remarque entrevoir une contradiction.

Pour qui a pu assister au grave délibéré qu’entraîne le choix d’une nourrice sur lieu, et se rendre compte de la place, qu’aussitôt la qualité de son lait bien constatée cette reine du biberon prend dans l’économie de la maison, il reste bien évident que le renoncement fait à son profit par la mère n’est de la part de celle-ci que le premier de ses dévouements et de ses sacrifices. Déclarée par le médecin et par l’accoucheur, qu’elle n’a garde d’influencer, impuissante à nourrir, c’est uniquement, la chose est toujours convenue, dans l’intérêt du petit être auquel elle va donner la vie, qu’elle se résigne à lui refuser son lait. Mais, autour de l’enfant mis, par cette sublime abnégation, en possession, comme disent les chefs de pensionnat, d’une nourriture plus saine et plus abondante, que de soins passionnés et que de sollicitudes ! Combien de fois le médecin réveillé la nuit pour venir constater que l’indigestion la plus bénigne n’est pas une attaque du terrible croup ! combien d’autres fois, disputé au lit d’un mourant, le même docteur est appelé d’urgence et interrogé avec angoisse par la mère éplorée, laquelle s’est aperçue que son petit ange était grinche, ou bien qu’il était pâlot, où qu’il n’avait pas taché ses langes tout à fait à la manière accoutumée !

Enfin, l’enfant a passé cette première et difficile période, et, descendu des bras de sa nourrice, il cesse de porter le chapeau à la Henri IV harnaché de plumes et de bouffettes à la manière d’un mulet d’Andalousie ; mais alors lui ou ses jeunes contemporains vont, d’autre façon, nous rappeler l’Espagne ; voués à la Vierge et tout de blanc habillés, on les prendrait pour de jeunes statues du Commandeur empruntées à l’opéra de Don Juan.

Quelques-uns, à la suite de Walter Scott et de la Dame Blanche, ont l’air d’être descendus des montagnes de l’Écosse, dont ils portent à la rigueur le costume, y compris la jaquette et le mollet nu. Plus souvent ces chères idoles nous forment, comme aurait dit M. Ballanche, une palingénésie habillée des annales nationales, et en rencontrant aux Tuileries les cheveux coupés carrément à la Charles VI, les pourpoints de velours, les cols de dentelle et les guipures, les chapeaux à la cavalière, les manteaux courts, les canons et les souliers à rosettes de Louis XIII et de Louis XIV, on peut faire un cours d’histoire de France racontée par les tailleurs et les couturières, avec une exactitude plus rigoureuse que par Mézerai et par le président Hénault.

Puis reviennent les soucis, sinon pour la santé, au moins pour la constitution toujours frêle de nos petites divinités domestiques, et tous les ans, pour la fortifier, les bains de mer, la campagne, ou quelque voyage aux Pyrénées, sont impérieusement commandés.

Il va sans dire que pendant les quatre ou cinq mois employés par la mère à cette locomotion hygiénique, le mari, s’il est retenu à Paris, doit s’arranger de son veuvage, de sa maison fermée et déserte, de toutes ses habitudes bouleversées.

Pourtant avec l’hiver se reconstitue la famille, mais ces chers adorés, voulez-vous, bouffis comme ils sont de raison et d’importance, qu’on les amuse comme les générations nées aux époques infanticides et sans entrailles, avec des hochets, des poupées et des polichinelles à deux sous ? Allons donc ! aux garçons il faut des poneys, des cigarettes, la lecture des romans-feuilletons, et aux filles le plaisir de jouer en grand à la maîtresse de maison ; de donner des goûters dansants, des soirées où le vrai Guignol des Champs-Élysées et Robert-Houdin sont d’avance annoncés sur les cartes d’invitation, et ceux-ci ne sont pas comme Lambert et Molière à coup sûr ; on les a, une fois qu’ils se sont laissé inscrire au programme.

Enfin, comme allait faire Naïs de l’Estorade, parfois, ces petits souverains obtiennent de donner une fête assez grande personne pour qu’il soit nécessaire d’avoir quelques sergents de ville a la porte, et pour que, chez Delisle, chez Nattier et chez Prévost, on s’en soit d’avance aperçu aux soieries, aux fleurs artificielles et aux bouquets vendus à son occasion.

Avec le caractère déjà entrevu de Naïs, personne, mieux qu’elle, n’était capable du rôle et des devoirs qu’allait lui créer l’abdication faite entre ses mains par sa mère, de tout son pouvoir et de toute son autorité.

Cette abdication remontait plus loin que la soirée qui commence, car c’était mademoiselle Naïs de l’Estorade qui, en son nom, avait prié ses convives de lui faire l’honneur de venir passer la soirée chez elle, et comme madame de l’Estorade n’avait pas voulu pousser la parodie jusqu’à permettre qu’on imprimât des cartes, Naïs avait employé plusieurs jours à écrire ses lettres d’invitation, en ayant soin de mettre en grand relief la formule sacramentelle : ON DANSERA.

Rien de plus curieux ou, comme dut le dire madame Octave de Camps après le mot que nous savons d’elle, rien de plus effrayant que l’aplomb de cette petite fille de treize ans, se tenant, comme elle avait vu faire à sa mère en pareille rencontre, à la porte du salon, et marquant jusqu’à l’infini, avec ses invités qui arrivaient, les nuances de son accueil, depuis l’empressement le plus affectueux jusqu’à une froideur voisine du dédain.

À ses bonnes amies, elle donnait chaleureusement la main, à l’anglaise ; pour les autres elle avait des sourires en quelque sorte étagés selon le degré d’intimité ; de simples inclinations de tête pour les indifférents et les inconnus ; des mots de temps à autre et de délicieux airs de maman pour les marmots qu’on est obligé d’accepter dans le contingent de ces raouts enfantins, quelque dangereux et difficile à manier que soit cet élément.

En général, avec les pères et mères de ses convives, comme la fête ne se donnait pas pour eux, et qu’elle était tout entière sous l’invocation de la parole évangélique, sinite parvulos venire ad me, Naïs de l’Estorade s’étudiait à ne pas dépasser la limite d’une politesse froide quoique respectueuse. Mais quand Lucas, suivant les instructions qu’il avait reçues, renversant l’ordre habituel des préséances, annonça : « Mesdemoiselles de la Roche-Hugon, madame la baronne de la Roche-Hugon, et madame la comtesse de Rastignac, » la petite intrigante se départit de sa réserve ; elle courut au-devant de la femme du ministre, et de la meilleure grâce du monde, elle s’empara de sa main qu’elle porta galamment à ses lèvres.

De leur côté, madame, et surtout M. de l’Estorade, s’étaient empressés d’aller recevoir leur visiteuse inattendue, et, sans permettre qu’elle entrât dans aucune excuse relativement à la liberté qu’elle avait prise de venir sous les auspices de sa belle-sœur et en quelque sorte par-dessus le marché, ils la conduisirent à une place privilégiée, d’où elle devait avoir tout le coup d’œil de la fête, déjà arrivée à un haut degré d’animation.

Naïs ne pouvait suffire aux invitations que lui adressaient à l’envi les jeunes lions les plus élégants, aussi brouillait-elle un peu l’ordre de ses engagements. Malgré la fameuse entente cordiale, cette légèreté faillit ranimer l’éternelle rivalité de la France et de la perfide Albion. Entre un jeune pair d’Angleterre âgé de dix ans et un élève d’une école préparatoire pour la marine (pension Barniol, voir aux Annonces), une contredanse promise en partie double fut sur le point d’amener plus que des explications désagréables, puisque déjà le jeune héritier de la pairie s’était mis en posture pour bôoxer.

Cette rixe apaisée, survint un autre épisode ; un bambin, voyant apparaître un plateau chargé de sirops et de pâtisseries, à la suite d’une polka qui l’a mis en nage, veut aller se réconforter, mais comme, par sa taille, il n’atteint pas commodément à la hauteur où les objets de sa convoitise sont tenus par le domestique, il a la déplorable idée de peser sur les bords du plateau afin de le descendre à sa portée : alors le plateau bascule, perd son équilibre, et par un de ses coins, formant rigole, comme de l’urne d’un fleuve mythologique, il épanche une sorte de cascade mélangée d’orgeat, de sirop de groseille et de capillaire à laquelle les verres ont donné naissance en se renversant.

Heureux si le jeune imprudent eût été seul à souffrir de la subite inondation de ce torrent sucré ; mais, au milieu du désordre créé par ce désastreux incident, dix victimes innocentes en ont reçu le contre-coup et les éclaboussures, et dans ce nombre, cinq ou six jeunes bacchantes, furieuses de voir leurs toilettes compromises, semblent vouloir faire un autre Orphée du jeune malencontreux.

Pendant qu’à grand’peine il est arraché de leurs mains et remis à celles d’une gouvernante allemande, accourue au bruit de ses hurlements :

— Quelle idée aussi a eue Naïs, dit une charmante petite blonde à un jeune Écossais avec lequel elle n’a pas cessé de danser pendant toute la soirée, d’aller inviter des petits garçons de cet âge-là !

— Moi je me l’explique, répond l’Écossais, c’est un petit de la cour des comptes ; Naïs a été obligée de l’avoir à cause des parents ; c’est une affaire de convenance.

En même temps, prenant par le bras un de ses amis :

— Dis donc, Ernest, fait-il, je fumerais bien un cigare ! Si au milieu de tout ce tapage-là nous cherchions un endroit !

— Je ne peux pas, mon cher, répond Ernest mystérieusement, tu sais que Léontine me fait toujours des scènes quand elle s’aperçoit que j’ai fumé. Elle est charmante pour moi ce soir. Tiens ! regarde donc ce qu’elle vient de me donner !

— Ah ! une bague en crin, répond dédaigneusement l’Écossais, avec deux cœurs enflammés ! Tous les collégiens en font comme ça.

— Qu’est-ce que tu pourrais donc montrer, toi ? répond Ernest d’un ton piqué.

— Oh ! fit l’Écossais, avec un air capable, nous avons mieux ; et tirant de la gibecière, qui fait partie intégrante de son costume, un billet sur papier azur parfumé : Tiens, ajouta-t-il en le mettant sous le nez d’Ernest, sens-moi un peu ça.

Ami peu délicat, Ernest se jette sur le billet, dont il s’empare ; furieux, l’Écossais se précipite pour le reprendre. Intervient alors M. de l’Estorade, qui, à mille lieues de se douter du sujet de la querelle, sépare les deux adversaires, de telle sorte que dans un coin du salon le ravisseur peut aller savourer son larcin.

Le billet ne portait aucune écriture. Le jeune roué avait pris le matin, dans le buvard de sa maman, ce papier odorant, dont peut-être elle eût fait quelque chose de moins immaculé.

Peu après, revenu auprès de l’Écossais :

— Tiens, j’te le rends, ton billet, lui dit Ernest, d’un ton goguenard ; il est joliment compromettant !

— Gardez-le, monsieur, lui répond l’Écossais, j’irai demain vous le redemander aux Tuileries, sous les marronniers. En attendant, vous comprenez que tout est fini entre nous !

Ernest était moins chevaleresque, il se contenta pour toute réponse, d’appuyer sur le bout de son nez le pouce de sa main droite déployée, qu’il fit insolemment pivoter sur cet axe, geste ironique qu’il avait retenu du cocher de sa mère ; puis, il courut prendre sa danseuse pour un quadrille qui commençait.

Mais à quels détails perdons-nous le temps, quand, sous cette surface enfantine, nous savons que des intérêts de l’ordre le plus élevé cheminent souterrainement.

Arrivé vers quatre heures de Ville-d’Avray où il venait de passer deux jours, Sallenauve ne donna pas à madame de l’Estorade de bonnes nouvelles de son ami. Sous une apparence de froide résignation, Marie-Gaston était sombre, et remarque vraiment inquiétante, parce que le fait était contre nature, il n’avait pas encore été visiter la tombe de sa femme, comme s’il y eût d’avance entrevu la chance d’une émotion qu’il ne se sentait pas le courage d’affronter.

Cette situation morale avait paru à Sallenauve si fâcheuse, que sans la crainte de désespérer Naïs en ne venant pas à son bal, il aurait regardé à quitter son ami que rien n’avait pu décider à venir avec lui.

Il semblait que, dans cet éréthisme d’animation et de gaîté auquel il s’était monté pendant l’élection d’Arcis, Marie-Gaston eût épuisé le reste de ses forces, et maintenant une prostration du plus mauvais caractère succédait à la surexcitation dont sa correspondance avec madame de l’Estorade n’avait été qu’incomplètement le reflet.

Quelque chose pourtant avait rassuré Sallenauve pour les quelques heures pendant lesquelles il quittait son malade : au moment où il hésitait encore à partir on avait annoncé à Marie-Gaston la visite d’un gentleman qu’il avait connu à Florence et dont il parut accueillir la venue avec joie. Quelque bon effet pouvait donc être espéré de cette intervention imprévue.

Afin de distraire Sallenauve de ces appréhensions, qui d’ailleurs lui parurent exagérées, madame de l’Estorade s’empressa de le présenter à M. Octave de Camps. Celui-ci avait exprimé un grand désir de le connaître, et le député ne causait pas depuis un quart d’heure avec le maître de forges, que déjà il lui avait été au cœur par l’étendue des connaissances métallurgiques dont témoignait sa conversation.

On se rappelle qu’un des grands griefs de M. Bixiou contre l’ancien Dorlange, était la prétention de celui-ci, sinon à tout savoir, au moins à se rendre compte de tout.

Depuis un an surtout qu’il se préparait à la vie parlementaire, Sallenauve, n’ayant dérobé pour son art que le temps nécessaire à la création de sa sainte Ursule, s’était beaucoup occupé de toutes les connaissances positives qui, chez l’homme de tribune, autorisent sa parole quand elles viennent à propos soutenir et justifier ses aperçus de politique générale. Ainsi quoiqu’avec M. Godivet, le receveur de l’enregistrement à Arcis, il se fût modestement posé comme étranger à toutes les matières de son administration, en étudiant la grande question du budget et de l’impôt, il avait donné son attention à tous les éléments dont ils se constituent : les douanes, les droits de mutation, le timbre, la contribution directe et indirecte. Abordant aussi celle science si problématique et pourtant si sûre d’elle-même qu’on appelle l’économie politique, Sallenauve s’était également rendu compte de toutes les sources qui contribuent à former le grand fleuve de la richesse nationale, et, à ce compte, la question des mines, objet, dans le moment, des préoccupations de M. de Camps, n’avait pu être négligée par lui.

On peut se figurer l’admiration du maître de forges, qui s’était trop exclusivement occupé de la question des fers pour n’avoir beaucoup à apprendre dans les autres branches de la métallurgie, quand il entendit le jeune député lui faire, sur les richesses de notre sol, une sorte de conte des Mille et une Nuits, qui passé au contrôle de la science, ne serait pourtant qu’une très positive réalité.

— Comment, monsieur, vous croyez, s’écria M. Octave de Camps, qu’indépendamment de nos mines de charbon et de fer, nous possédons aussi des mines de cuivre, de plomb, voire même des mines d’argent ?

— Si vous voulez, monsieur, répondit Sallenauve, consulter quelques hommes spéciaux, ils vous apprendront que ni les gîtes si vantés de la Bohême et de la Saxe, ni ceux de la Russie et de la Hongrie ne sont comparables à ceux que renferment chez nous les Pyrénées ; les Alpes, depuis Briançon jusqu’à l’Isère ; les Cévennes, surtout du côté de la Lozère ; le Puy-de-Dôme, la Bretagne, les Vosges. Dans les Vosges, notamment près de la ville de Saint-Dié, je puis vous citer un seul filon de minerai d’argent qui se développe suivant une puissance de 50 à 80 mètres, dans une longueur de 13 kilomètres.

— Mais, monsieur, comment ces nombreuses richesses métalliques peuvent-elles n’être pas exploitées ?

— Elles l’ont été, répondit Sallenauve, à des époques lointaines, surtout pendant la domination romaine dans les Gaules, abandonnée lors de la chute de l’empire romain, leur exploitation a été reprise pendant le moyen-âge par les seigneurs et par le clergé, puis, durant la lutte de la féodalité contre le pouvoir royal et pendant les longues guerres civiles qui ont désolé la France, cette exploitation a de nouveau été suspendue, sans que depuis on s’en soit occupé.

— Et vous êtes sûr de ce que vous affirmez ?

— Les auteurs anciens, Strabon et les autres, parlent tous de ces mines, la tradition de leur exploitation est encore vivante dans les pays où elles sont situées ; les décrets des empereurs et les ordonnances de nos rois font foi de leur existence et de l’importance de leurs produits ; en certains lieux se rencontrent des preuves plus matérielles, dans des excavations d’une longueur et d’une profondeur considérables, dans des galeries et des salles taillées dans le roc vif, enfin dans la trace multipliée de ces immenses travaux qui ont immortalisé l’industrie romaine. À quoi il faut ajouter que les études modernes de la science géologique ont partout confirmé et complété ces irréfragables indications.

L’imagination de M. Octave de Camps, qu’avait assez passionné une simple mine de fer pour lui faire faire le voyage de Paris et le décider à se poser en solliciteur auprès d’un gouvernement qu’il méprisait, s’allumait à la révélation de toutes ces richesses enfouies et il allait demander à son initiateur ses idées sur la manière d’en aborder l’extraction si étrangement négligée, quand, par une coïncidence qui n’a rien d’imprévu pour le lecteur, Lassu, ouvrant à deux battants les portes du salon, annonça de sa voix la plus haute et plus solennelle :

— Monsieur le ministre des travaux publics !

L’effet produit dans l’assemblée fut tellement électrique, qu’il retentit jusque dans le tête-à-tête des deux causeurs.

— Que je voie un peu la figure de ce petit Rastignac, devenu homme d’État, dit négligemment M. Octave de Camps, en se levant.

Mais, au fond, il pensait que c’était une occasion d’aborder le ministre introuvable en vertu du grand principe : un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ; il laissait sommeiller les richesses cachées que venait de lui révéler Sallenauve, et retournait à sa mine de fer.

De son côté, le député entrevit comme inévitable un abordage ministériel ; il lui semblait impossible que le zèle conservateur de M. de l’Estorade ne cherchât pas à le lui ménager. Or, que diraient ses amis de l’opposition à la nouvelle, le lendemain répandue, qu’un représentant de la gauche avancée avait eu, dans un salon, une conférence avec un des ministres les plus renommés pour son ardeur et son habileté à procurer des conversions politiques !

Déjà, dans les bureaux du National, Sallenauve avait eu un avant-goût de la tolérance de son parti en s’entendant insinuer que les allures de modération promises par sa profession de foi électorale, à sa conduite parlementaire, ne devaient pas être prises au pied de la lettre et auraient bientôt fait de créer autour de lui le vide, s’il prétendait mettre d’accord leur pratique et la théorie.

Préoccupé d’ailleurs comme il l’était de Marie-Gaston, après avoir fait au bal de Naïs, acte d’apparition, il avait hâte de retourner à Ville-d’Avray ; par toutes ces raisons il se résolut à profiter de l’émoi général pour faire retraite, et, par une manœuvre habile et sournoise, déjà il avait gagné la porte du salon et pensait s’esquiver sans être aperçu.

Mais il avait compté sans Naïs à laquelle il avait imprudemment promis de danser une contredanse avec elle. Cette petite fille, au moment où il tournait le bouton de la serrure, commença à sonner l’alarme, et M. de l’Estorade, avec l’empressement que l’on peut croire, se mit de la partie pour empêcher cette désertion. Voyant sa sortie manquée, Sallenauve eut peur qu’une retraite qui tournait à faire événement n’eût un air de puritanisme qui pourrait être trouvé de mauvais goût ; au risque donc de ce qui pourrait arriver, il se laissa réintégrer sur la liste des danseurs de Naïs et se décida à rester.