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Le Comte de Caprivi, ses ennemis et sa disgrâce

Le Comte de Caprivi, ses ennemis et sa disgrâce
Revue des Deux Mondes4e période, tome 127 (p. 207-218).
Le comte de Caprivi – Ses ennemis et sa disgrâce


Lorsqu’on apprit, en 1890, que le comte de Caprivi avait été nommé chancelier de l’empire allemand, on s’étonna que l’empereur Guillaume II eût fixé son choix sur un soldat qui, fort entendu aux choses de la guerre, passait pour n’avoir en matière de politique qu’une ferveur de novice. On s’empressa de prédire que ce parvenu, investi subitement de la succession du prince de Bismarck, ne tarderait pas à plier sous le poids des affaires, à se déconsidérer par son insuffisance. On s’était trompé. Le nouveau chancelier prit à tâche de justifier sa fortune et la faveur que lui témoignait son souverain, et comme il possédait le don de la parole, que son genre d’éloquence sobre et contenue avait de l’action sur les assemblées, il ramena à lui une partie des mécontens.

On a publié l’an dernier un recueil de ses discours, et quiconque les lira avec quelque attention sera disposé à reconnaître qu’il avait l’étoffe d’un homme d’État. Il y a quelques mois, un professeur allemand, M. Max Schneidewin, Hanovrien de naissance, philologue et philosophe de son métier, pour qui ces discours étaient paroles d’évangile, a cru se devoir à lui-même de les gloser, de les paraphraser lourdement dans une brochure intitulée : Le Système politique du comte de Caprivi [1]. Il avait mal choisi son titre : je ne crois pas que M. de Caprivi se soit jamais piqué d’avoir un système politique. Cet homme avisé et d’une irréprochable tenue avait le sentiment net des situations, l’esprit d’opportunité, beaucoup d’empire sur lui-même ; se gardant de chercher les effets oratoires, il évitait avec soin les paroles dangereuses, il aimait mieux n’en pas dire assez que d’en dire trop, et il a toujours tenu le langage qu’exigeait la circonstance. Il avait assurément ses doctrines, ses principes ; mais il n’avait pas de préjugés, de préventions aveugles. Il ne demandait pas mieux que de s’entendre avec tous les partis, pourvu qu’ils fussent sages et modérés, et, comme il l’a dit lui-même, « il ne se faisait aucun scrupule de cueillir les plantes salutaires lorsqu’elles avaient poussé dans un autre jardin que le sien. »

Quoiqu’il eût l’esprit conciliant, il s’était fait beaucoup d’ennemis ; on en a toujours quand on est resté quelque temps au pouvoir. Les uns ne pouvaient lui pardonner d’avoir accepté sans hésitation l’héritage d’un grand homme, et ne manquaient aucune occasion de faire des comparaisons odieuses, d’affirmer que jadis tout allait bien, que désormais tout allait mal, que les hommes du nouveau cours avaient tout compromis et menaient l’Allemagne a sa perte. D’autres à qui la main de M. de Bismarck avait paru trop lourde, et qui, heureux de n’être plus sous sa verge, avaient fait tout d’abord bonne mine au nouveau chancelier, se plaignaient de ne pas le trouver aussi complaisant, aussi souple qu’ils l’avaient espéré, et, déçus dans leur attente, lui tenaient rigueur. Mais avec quelque vivacité qu’on attaquât sa politique, on respectait son caractère. Tout le monde rendait justice « à l’intégrité, à la loyauté de cet homme qui, n’ayant ni femme ni enfans, ni un pouce de terre au soleil, ohne Halm und Ar, étranger à tout amour des plaisirs et à toute vanité, se passant de distractions et de repos, se donnait tout entier à ses laborieuses fonctions. » D’ailleurs si nombreux et si bruyans que fussent ses ennemis, sa situation semblait assurée. On n’avait aucune raison de croire qu’il fût en dissentiment avec son souverain sur un seul point, qu’aucun incident pût troubler leur bonne harmonie, et on pensait que Guillaume II tiendrait à honneur de couvrir de sa protection l’homme de son choix, auquel il n’avait rien à reprocher et qui jouissait, disait-on, de son entière confiance.

Ce qu’on jugeait invraisemblable ou impossible est arrivé : M. de Caprivi a été remercié, et si on s’était étonné de sa soudaine élévation, sa disgrâce inattendue a causé plus de surprise encore. Il n’avait pas offert sa démission : on a exigé qu’il la donnât ; il a vu se présenter chez lui le chef du cabinet civil, M. de Lucanus, exécuteur désarrois irrévocables, le messager sinistre chargé de porterie cordon aux pachas qui déplaisent. Quoiqu’il n’eût point prévu son aventure, il paraît l’avoir prise avec beaucoup de philosophie. Ceux qui ont eu l’occasion de le voir dans sa retraite, sur les bords du lac Léman, assurent qu’il fait bon visage à son malheur ; que, s’il a des regrets et des amertumes, il les garde pour lui. Ce qui a dû l’aider à se consoler, ce sont les sympathies qui lui ont été témoignées, les peines qu’on a dû prendre pour le remplacer et les difficultés contre lesquelles se débat son successeur, dont les débuts n’ont pas été heureux.

En arrivant aux affaires, M. de Caprivi avait senti aussi vivement que personne ce qu’il y avait de périlleux dans sa situation, et combien était pesante la tâche qu’il assumait. Il avait rendu un éclatant hommage au génie de son prédécesseur et déclaré qu’il s’inspirerait de ses leçons et de ses exemples, qu’il suivrait en toute chose la même ligne de conduite, qu’il n’avait aucun goût pour les innovations précipitées et dangereuses. Il lui en coûtait peu de conformer sa politique à celle de M. de Bismarck, dont il partageait les opinions et les croyances. « Je me crois, avait-il dit, foncièrement conservateur : Ein durch und durch conservativer Mann. » Les vrais conservateurs, avait-il ajouté, ont une façon particulière de considérer le monde et la vie : ils croient à l’action divine et que les individus ne sont que les instrumens de la Providence ; que les institutions séculaires ont un caractère sacré et ne doivent être modifiées que dans les cas de suprême nécessité ; que la monarchie chrétienne est le seul gouvernement qui convienne à l’Allemagne.

Comme son prédécesseur, ce conservateur idéaliste et chrétien s’est appliqué on toute occasion à défendre les prérogatives de son souverain contre les prétentions téméraires des libéraux. Il a toujours affirmé qu’un empereur-roi qui prend son autorité au sérieux a le droit de choisir librement ses ministres, sans tenir compte des volontés confuses et changeantes d’une majorité ou d’un parti. « Grâce à Dieu, s’est-il écrié un jour, nous ne connaissons pas en Prusse le gouvernement parlementaire ! » En ceci encore, il demeurait fidèle aux traditions. Le régime constitutionnel est regardé par les hommes d’État prussiens comme une maladie organique dont il est impossible de se débarrasser, et avec laquelle il faut vivre. Devient-elle trop grave, on fait venir le médecin et on avise. Il est dur pour un chancelier ou pour un président de conseil d’avoir à discuter avec des Chambres ; mais s’il leur permettait d’entreprendre sur les droits réservés, sur les libres décisions du souverain, il manquerait à tous ses devoirs. M. de Caprivi en était aussi convaincu que le prince de Bismarck, et s’il avait eu le moindre doute à ce sujet, l’empereur Guillaume II l’aurait mis à pied dès le premier jour.

Cependant le Parlement existe, et on ne peut le supprimer. C’est lui qui tient les cordons de la bourse : bon gré mal gré, il faut, sous peine de conflits sinon périlleux, du moins désagréables, s’entendre, s’arranger avec lui. Or, dans l’état actuel des partis, il n’y a dans le Reichstag comme dans la Chambre des députés prussiens aucune majorité fixe et cohérente, agissant toujours d’accord avec le gouvernement et résolue d’avance à accepter ses propositions, à le soutenir contre l’ennemi commun. Selon les conjonctures, conservateurs, libéraux, catholiques, chaque parti se résout à appuyer les ministres dirigeans ou à leur faire opposition, et c’est à Berlin plus que partout ailleurs que le gouvernement doit s’accoutumer à regarder ses amis d’aujourd’hui comme ses ennemis de demain. L’Allemagne est le pays des majorités artificielles et composites : celle qui était bonne dans un cas ne l’est plus dans un autre, il faut la remplacer, et les ministres sont toujours aux expédiens pour vivre.

M. de Bismarck excellait à résoudre ce genre de difficultés, et il a déployé autant de diplomatie dans le maniement de ses Chambres que dans les affaires extérieures. M. Emile Ollivier a remarqué avec raison que rien n’est plus propre à former un homme d’État que la vie des champs, et que le fondateur de l’empire allemand avait eu dès sa jeunesse une exploitation agricole à diriger : « Administrateur actif et avisé, il aimait la nature, les bois, les chevaux, les chiens, suivait les foires, savait très bien vendre ses laines ou son grain, apprenait par la vie quotidienne cette finesse et ce savoir-faire pratique, cette diplomatie rurale qui fut toujours la meilleure préparation à l’art de conduire les hommes [2]. » N’a-t-il pas dit lui-même que quiconque s’est habitué à vivre dans les bois, dans les libres espaces d’une verte campagne, où l’on n’entend que le coup de bec du pic sur un tronc d’arbre, a des divinations subites, profondes, qui ne se trouvent pas sur le pavé d’une ville ou autour d’un tapis vert ? Les divinations d’un bon sens guerroyant, aiguisé par l’étude, ne lui ont jamais fait défaut. Il a toujours su démêler le fort et le faible des hommes, et après avoir conclu des marchés pour vendre ses laines ou son grain, il en a conclu d’autres plus tard soit avec les gouvernemens de l’Europe, soit avec les partis allemands ou prussiens, à qui il donnait peu pour recevoir beaucoup. On sait que lorsqu’il est tombé du pouvoir, il négociait un accord clandestin avec M. Windthorst et le centre catholique. Cette négociation lui a coûté cher : l’empereur Guillaume II lui a fait entendre qu’un chancelier qui connaît son devoir n’a point de secrets pour son souverain.

M. de Caprivi, qui n’avait pas de terres à exploiter, n’a jamais fréquenté les foires, et ce n’est pas dans la diplomatie rurale qu’il a fait l’apprentissage de la politique. Il a déclaré au Reichstag que les marchés lui répugnaient, que tant qu’il serait chancelier il n’en ferait point. Ce conservateur aurait été heureux de pouvoir suivre son inclination, de n’avoir d’autre aide que ses amis naturels, de ne jamais recourir à l’assistance d’alliés douteux ou suspects. Un jour que M. Richter lui offrait son appui éventuel, il répondit qu’il éprouverait un secret malaise en l’acceptant : « Dass ihm etwas unheimlich geworden sei. » Cependant il a surmonté sa répugnance, il s’est résigné plus d’une fois à chercher du secours dans les partis qu’il n’aimait pas. « Nous prendrons, disait-il, notre bien où nous pourrons. » Sans conclure aucun pacte, il est arrivé au même résultat que M. de Bismarck. Il a su trouver une majorité pour faire passer l’important projet de la réforme militaire, et il n’a point rabroué les socialistes qui lui venaient en aide dans l’affaire non moins importante des traités de commerce. Les conservateurs l’ont accusé quelquefois de déroger à son caractère, de hanter les mauvaises compagnies ; mais avant tout il faut vivre, et quand M. Bebel vous offre quarante voix sans condition, ce serait de la démence que de les refuser.

Hormis en ce qui concerne les traités de commerce, le comte de Caprivi n’a innové en rien ; il a tendu aux mêmes fins que son illustre devancier, il a professé les mêmes principes. Mais sa méthode était différente : il a substitué la manière douce à la manière forte. Autre temps, autres mœurs. Il savait qu’on ne lui passerait pas certaines libertés qu’on tolérait au prince de Bismarck. Le génie a ses privilèges, il peut tout se permettre. Le prince traitait les ministres en sous-ordre comme de simples commis ; on sait l’horreur qu’il avait pour les délibérations en commun, pour les conférences de cabinet, pour ce qu’il appelait le régime collégial. M. de Caprivi n’avait pas l’humeur autocratique : il consultait ses collègues, se rangeait souvent à leur avis, leur laissait quelque liberté d’action. Il ne pensait pas qu’un chancelier fût tenu de tout savoir et de tout faire.

Dans les discussions parlementaires, il n’était ni blessant, ni impérieux, ni insolent ; il n’a jamais exaspéré ses adversaires par ses hauteurs méprisantes ou ses sarcasmes. A la vérité, il portait quelquefois la main à la garde de son épée : — « Nous ferons tout ce que nous pourrons, disait-il aux socialistes, pour vous ôter le droit de prétendre que nous soyons indifférens aux souffrances des classes travailleuses : nous voulons avoir à cet égard une bonne conscience ; en revanche, si par malheur les affaires prenaient une tournure sérieuse, nous vous prouverions que nous n’avons pas les mains gourdes… Je désire sincèrement que les questions sociales puissent se résoudre d’une manière pacifique : croyez bien que, s’il en était autrement, nous saurions faire notre devoir… On ne respecte, disait-il aussi, que la main qui sait frapper. » Mais il employait plus volontiers les caresses que les menaces. Il ménageait les amours-propres, il respectait les formes, il mettait de l’huile sur les plaies. Il se contentait le plus souvent de dire tranquillement des choses sensées, et aucun de ses ennemis ne peut se plaindre d’avoir été maltraité par ce galant homme, qui évitait les éclats, les paroles dures, et se piquait de procédés,

Il n’avait pas l’irritabilité, les emportemens de son prédécesseur, ni ses nerfs orageux. Toujours maître de lui, on ne se souvient pas de l’avoir vu en colère ni qu’il ait perdu son sang-froid. Il avait une philosophie naturelle, qui prenait son parti de beaucoup de choses. — « Qu’on déchaîne contre moi l’opinion publique, je puis certifier à M. Rickert que le pouls ne me battra pas plus vite… Depuis que j’ai l’honneur de siéger à cette place, j’ai essuyé bien des attaques, bien des critiques et des blâmes : j’ai pris cela comme on prend le bon et le mauvais temps. » Dans l’occasion, il émettait des aphorismes comme ceux-ci : « Les hommes ne sont jamais contens… On ne changera pas la nature humaine… Rien n’est plus difficile que de convaincre un député… »

Il disait encore : « On ne supprimera jamais les antagonismes et les conflits… La faculté de faire beaucoup de mal est plus répandue que celle de faire un peu de bien… Un gouvernement doit savoir nager contre le courant… Si j’avais à mon service un employé uniquement chargé de démentir chaque jour les histoires qu’on débite sur le compte du chancelier de l’empire, je vous assure que ce serait un homme fort occupé. » Une lui arrivait de s’échauffer que lorsqu’on prenait à partie des fonctionnaires placés sous ses ordres : — « Attaquez-moi, s’écriait-il, je suis bon pour me défendre, mais n’attaquez pas mes fonctionnaires ; je les couvrirai toujours, c’est le plus beau de mes devoirs. » M. de Bismarck s’est-il jamais échauffé en défendant l’un de ses subordonnés ? On permet à l’homme de génie de n’aimer que lui-même ; son moi est si étendu !

Dans les affaires étrangères comme à l’intérieur, M. de Caprivi n’a rien changé aux règles de conduite qu’on avait suivies avant lui, et la triple alliance a été le pivot de sa politique. Mais dans ses rapports avec les voisins de l’Allemagne, quels qu’ils fussent, il a pratiqué la méthode douce. Il n’a jamais haussé la voix ni tenu un langage comminatoire ou irritant ; il n’a jamais fait naître des difficultés, il a mis du liant dans le commerce de la vie internationale. A la vérité il n’admettait pas qu’on soulevât certaines questions, et il a tenu à nous faire savoir que l’Allemagne garderait toujours ses conquêtes : — « La nation allemande ne se soumettra jamais à la décision d’un tribunal d’arbitres qui la mettrait en demeure de renoncer à l’Alsace-Lorraine. Elle verserait jusqu’à la dernière goutte de son sang plutôt que de se dessaisir de son bien. » Mais il disait aussi : « Dieu me préserve de prononcer une seule parole qui puisse déplaire à la France. »

Il s’est toujours montré désireux de n’avoir de querelle avec personne. M. de Bismarck s’était donné, dans les dernières années de son règne, pour un grand ami de la paix, et assurément il était sincère. Mais on se défiait de lui ; on ne pouvait oublier son passé et qu’il avait été jadis le père des difficultés ; on se souvenait des étranges artifices auxquels il avait recouru pour provoquer ces incidens qui compliquent les affaires, ou pour forcer à se battre des gens qui s’en souciaient peu. On avait peine à croire à sa conversion : les loups devenus bergers sont toujours suspects et inquiétans. Il était plus facile de croire M. de Caprivi, qui n’avait jamais trempé dans aucun guet-apens, et quand il condamnait hautement les guerres de précaution, die prophylaktischen Kriege, celles qu’on déclare inopinément et sans raison valable à un voisin qu’on soupçonne d’avoir de mauvaises intentions, personne ne doutait de sa bonne foi. Le rapprochement de la Russie et de la France, qui lui fut peut-être désagréable, ne lui inspira aucune réflexion chagrine ou amère ; il s’en exprimait sur un ton débonnaire et enjoué : — « On a jugé à propos de se montrer inquiet parce que la flotte d’un de nos voisins s’est rendue dans le port d’un autre de nos voisins, et qu’on l’a reçue amicalement en lui donnant de grandes fêtes. On insinue qu’un tel événement n’est devenu possible que depuis que nous sommes à la fête des affaires. Eh bien ! je l’avoue, je ne sais comment nous aurions pu nous y prendre pour nous mettre en travers de deux de nos voisins qui désiraient se donner une poignée de main. On prétend, il est vrai, qu’en renouvelant la triple alliance, nous avons provoqué l’entrevue de Cronstadt. Peut-être a-t-on embouché trop de trompettes à propos de ce renouvellement, et par là on a inspiré à d’autres le désir d’emboucher également des trompettes. » A la vérité, comme on l’avait fait avant lui, il mit l’incident à profit pour engager l’Allemagne à ne pas lésiner sur ses dépenses militaires : « Les amoureux jouent avec le feu ; ils allument de temps à autre des feux de joie, et les étincelles pourraient bien tomber sur notre toit. Cela doit nous engager à tenir nos pompes en bon état et à renforcer nos pompiers, s’ils nous paraissent insuffisans. »

Durant les quatre années qu’il est resté au pouvoir, le comte de Caprivi n’a pas commis une faute grave ni essuyé aucun de ces échecs qui compromettent la situation d’un ministre ou d’un chancelier. Il avait rempli consciencieusement tous ses devoirs envers son souverain et envers le pays, il s’était montré irréprochable devant le Seigneur et devant Israël. Mais il y a des hommes irréprochables à qui on sait mauvais gré de ne les jamais trouver en faute : on les respecte et on n’a pour eux que de tièdes sympathies ; il se mêle une secrète irritation à l’estime qu’on ne peut leur refuser. Le cœur de l’homme est si mauvais que c’est souvent par leurs défauts que les grands politiques s’imposent à l’admiration des foules. Aussi M. de Bismarck n’a-t-il jamais pris la peine de se corriger des siens ; il les considérait comme des forces élémentaires, qui l’avaient puissamment aidé à se frayer son chemin dans le monde.

Dès le 27 novembre 1891, M. de Caprivi s’était plaint avec raison du mauvais vouloir qu’on lui témoignait, des intrigues, des sourdes menées qui se tramaient contre lui : « Il y a dans l’air comme un bacille de l’inquiétude ; plus d’un journal raisonnable se livre à la culture de ce microbe à l’état de pureté. » On prétendait que se sentant inférieur à sa place, il était dégoûté, découragé, qu’il allait quitter la chancellerie pour prendre le commandement d’un corps d’armée. Il répondait qu’il n’était ni las ni fourbu, qu’il demeurerait à son poste aussi longtemps qu’il plairait à son auguste maître de l’y maintenir. Il ajoutait, le 22 janvier 1892 : « C’est un des signes caractéristiques des épidémies de mécontentement que, lorsqu’on ne peut reprocher à un gouvernement des péchés positifs, on recourt aux suppositions et on lui dit : « Vous êtes de si piètres gens que les péchés que par miracle vous n’avez pas commis jusqu’aujourd’hui, vous les commettrez sûrement demain. »

Les griefs qu’on pouvait avoir contre lui étaient fort contradictoires. Les libéraux lui rendaient la justice qu’il n’était jamais aigre dans ses paroles, acerbe dans ses réprimandes. Mais ils lui en voulaient d’avoir adopté toutes les doctrines de son prédécesseur ; ils le traitaient de Bismarck poli, commode à vivre, mais sans prestige, et se plaignaient que le nouveau cours ressemblât trop à l’ancien. C’était la même chanson, la musique seule était différente, et c’est la chanson qu’on aurait voulu changer. Les bismarckiens, au contraire, accusaient ce pâle imitateur de leur dieu d’avoir remplacé une méthode que le succès avait consacrée par une autre qui ne valait rien. Ils taxaient sa modération de faiblesse, sa douceur tranquille de pusillanimité et d’irrésolution. Ils le blâmaient hautement des concessions qu’il avait faites aux catholiques, de ses ménagemens pour les Polonais. Non seulement ils se plaignaient qu’il eût affaibli le gouvernement, compromis le principe d’autorité, ils affirmaient que, grâce à l’étourderie de ce novice ou à sa négligence, l’Allemagne avait déchu de jour en jour, qu’elle ne dirigeait plus la politique européenne, qu’on la respectait, qu’on la redoutait moins. On lui reprochait particulièrement ses condescendances pour l’Angleterre et de s’être laissé jouer par elle dans les affaires de l’Afrique orientale, d’avoir livré Zanzibar à son insatiable rapacité. Et cependant M. de Bismarck avait écrit en marge d’un rapport de la commission du budget : « L’Angleterre est pour nous beaucoup plus importante que Zanzibar et l’Afrique orientale. » Assurément M. de Caprivi n’avait à son compte aucune action d’éclat ; les occasions lui avaient manqué. M. de Bismarck s’était tant remué, avait tant agi, entrepris tant de choses que ses successeurs en étaient réduits à ne rien entreprendre, à se contenter de succès modestes et de l’otium cum dignitate. « Les lecteurs de journaux, disait le nouveau chancelier, ont l’amour des nouvelles à sensation ; ils ne sont contens que lorsqu’il arrive quelque chose, et lorsqu’il n’arrive rien, c’est la faute du gouvernement. »

Mais de toutes les inimitiés qu’il encourut, la plus dangereuse fut celle des conservateurs agrariens, qui ne pouvaient lui pardonner les traités de commerce. Il passait à leurs yeux pour un faux frère, qui n’ayant pas de bien au soleil, s’était facilement résolu à faire bon marché de leurs intérêts. En vain avait-il déclaré que l’agriculture est le premier, le plus noble des métiers, le plus favorable à la vie de famille, aux bonnes mœurs, au développement du sens religieux, au vrai patriotisme, que c’est elle qui fournit à l’armée ses meilleurs officiers et ses soldats les plus disciplinés. Il avait tout gâté en prétendant qu’on pouvait diminuer d’un mark 50 pfennigs les droits d’entrée sur les blés étrangers sans faire aucun tort sérieux à la production indigène, que le consommateur méritait, lui aussi, qu’on s’intéressât à lui, et qu’enfin, l’Allemagne étant devenue un des premiers pays industriels du monde, le gouvernement était tenu d’ouvrir des débouchés aux fabricans et au commerce. Il s’était permis de représenter aux agrariens qu’ils ne pensaient qu’à eux, que le vrai conservateur est un idéaliste, qui sait dans l’occasion sacrifier au bien public son avantage particulier. Les agrariens ne poussent pas l’idéalisme jusqu’à sacrifier le profit à l’honneur, et ils trouvent que le bien public consiste à procurer aux grands propriétaires de gros revenus, clairs et liquides. Désormais ils traitèrent le chancelier en ennemi, et ils ont beaucoup d’intelligences à la cour de Prusse.

Ce qui devait le rassurer, c’est qu’il n’avait jamais rien fait ni rien dit sans s’être concerté avec son souverain. Les bismarckiens ne l’accusaient-ils pas de n’avoir d’autre volonté que celle de l’empereur Guillaume II, d’être un de ces plats courtisans qui croiraient manquer à leur maître s’ils se hasardaient à lui adresser une remontrance ou à lui donner un conseil ? Le docteur allemand qui a paraphrasé ses discours avait tiré son horoscope et lui avait prédit que sa fortune serait toujours à l’abri de tout danger et de toute injure. Professant une égale admiration pour l’empereur-roi, qu’il traite d’incomparable, et pour le chancelier, qu’il met au rang des sages et des infaillibles, il affirmait que ces deux hommes s’étaient unis, conjoints, épousés à jamais. « Ne sont-ils pas faits pour s’entendre ? disait-il. Ils ont au même degré l’amour du bien, le dévoûment à la chose publique et la faculté de faire prévaloir l’esprit de mesure et de raison sur le subjectivisme. » Les docteurs allemands s’abusent quelquefois, et il faut croire que le subjectivisme est à Berlin comme ailleurs une puissance avec laquelle les chanceliers doivent compter.

Comment la crise s’est-elle produite ? On comprend sans peine que l’empereur ait rompu avec M. de Bismarck, qu’il ait éprouvé le désir de se soustraire à une pesante et impérieuse tutelle ; mais son nouveau chancelier était un de ces serviteurs fidèles et dévoués qui ne gênent ni n’offusquent leur maître, qui confondant leur honneur avec le sien, ne sauraient lui porter ombrage. Croira-1-on que Guillaume II ait cédé aux suggestions de l’un de ces conseillers irresponsables que M. de Bismarck détestait, et dont le plaisir le plus doux est de conspirer contre les hommes en place ? Il a toujours fait gloire d’être inaccessible aux influences de cour. Sans doute il a regretté que M. de Caprivi se fût brouillé avec les conservateurs agrariens ; mais il avait approuvé ouvertement les traités de commerce, on assure même qu’il en eut le premier l’idée. A-t-il fait de son chancelier son bouc émissaire ? l’a-t-il envoyé au désert pour expier leurs communs péchés ? Cela s’accorderait mal avec sa générosité naturelle. Il avait pris jusqu’ici plus d’une décision soudaine ; mais il avait mis le public dans sa confidence, il avait justifié, expliqué ses arrêts. Il aime à s’expliquer, et personne ne s’entend mieux que lui à exposer ses raisons. Il a gardé cette fois un prudent et obstiné silence ; il a refusé à l’Allemagne les éclaircissemens qu’elle lui demandait, et les curieux ont dû renoncer à pénétrer le mystère.

Tout compté, tout rabattu, la politique n’a joué peut-être qu’un rôle secondaire dans cette aventure de palais ; il y faut voir surtout un trait de caractère, il n’y a là-dessous qu’un cas psychologique. S’il est des Allemands à l’échiné souple pour qui leur souverain, quel qu’il soit, est toujours incomparable, il en est d’autres qui, poussés par quelque esprit malin, se donnent de grandes libertés et commettent d’impardonnables irrévérences. Il a paru dernièrement une brochure dont j’ai sous les yeux la 28e édition. C’est une étude sur la folie des Césars ; l’auteur a peint dans Caligula le type de ces souverains infatués d’eux-mêmes, qui finissent par ne plus se connaître, par adorer leurs caprices, et n’avoir plus d’autre dieu que leur bon plaisir. On nous rappelle que le fils de Germanicus et d’Agrippine, monté sur le trône à l’âge de vingt-trois ans, eut d’assez bons commencemens et donna d’abord de belles espérances, mais qu’on Ait bientôt se développer en lui de dangereux travers, des bizarreries d’esprit et d’humeur.

Il méprisait les conseils, il décidait tout par lui-même, et il eut hâte de mettre à pied Macron, préfet du prétoire, à qui il avait de grandes obligations. Il avait le goût de la dépense, du faste et l’incessant désir de faire parler de lui. Il aimait les revues, les manœuvres, les mobilisations improvisées. L’un de ses premiers soins fut de rajeunir les cadres de son armée ; il mit à la retraite des centurions de grand mérite, qu’il trouvait trop âgés ou trop pesans d’allure. Les hommes capables l’inquiétaient, il leur donnait des dégoûts, abaissait tout ce qui s’élevait, et se piquant de tout savoir, il méprisait les savans de profession. Il se plaisait à parler en public ; il avait le don de l’éloquence, quantumvis facundus et promptus, et il s’entendait à décocher des traits piquans, irato verba et sententiæ suppelebant. Avec cela, fantasque comme une mule, il étonnait tout le monde par ses perpétuelles transformations ; il changeait souvent de costume, et quand il revenait de voyage, on ne le reconnaissait plus : il avait laissé pousser sa barbe et ses cheveux. Autre signe particulier : il avait la passion des yachts et des longues promenades en mer.

C’est le cas de dire que voilà une similitude peu ressemblante. L’empereur Guillaume II a destitué Macron, il ne le tuera pas ; selon toute apparence, il ne fera pas de son cheval un consul, et jamais il ne souhaitera que le peuple allemand n’ait qu’une tête pour la trancher d’un seul coup. Il est possible que Caligula aimât les yachts ; mais il n’a pas écrit des lignes telles que celles-ci : « Mes voyages ont pour moi cette vertu de me soustraire à l’agitation de chaque jour et de me faire considérer de loin les choses de la patrie allemande. Je souhaite à mes compatriotes de connaître tous ces heures où l’on se rend compte de ce qu’on a tenté de faire et de ce qu’on a fait. Ces heures-là guérissent des folles présomptions, et c’est de quoi nous avons tous besoin. Ceux-là me comprendront qui sont descendus une fois en eux-mêmes quand ils se trouvaient sur le pont d’un navire, en pleine mer, n’ayant au-dessus de leur tête que les étoiles de Dieu. »

Mais il peut arriver qu’un prince très humain, disposé à s’entretenir avec les étoiles de Dieu, soit trop enclin aux décisions rapides, précipitées, aux coups de tête ; qu’il traite certains cas embarrassans de Schweinereien, et que, sujet à des impatiences nerveuses, il s’entende mieux à trancher les difficultés qu’à les résoudre. Il se peut aussi que jaloux de ses prérogatives, amoureux de sa volonté, il se fasse un plaisir de prouver qu’il est son propre maître, qu’il ne tient qu’à lui de se passer de tout le monde, que ses serviteurs les plus intelligens, les plus dévoués ne lui sont point nécessaires. Il se peut enfin que comme le méchant fou dont Chéréas, tribun des prétoriens, débarrassa l’univers, il joigne à sa vivacité d’humeur le goût d’étonner la galerie, et voilà peut-être pourquoi le comte de Caprivi n’est plus chancelier de l’empire allemand.

C’est ce qui explique aussi le sentiment d’inquiétude et de malaise qu’a causé cet événement inattendu dans les cercles politiques de l’Allemagne. On avait souvent parlé de l’instabilité des choses et des hommes dans les démocraties ; il s’est trouvé que, dans la plus réglée des monarchies, personne n’était assuré du lendemain : de quoi peut-on être sûr quand c’est le caprice qui gouverne ? Dorénavant il fallait s’attendre à tout, renoncer à rien prévoir, et on se dit : « Et après ? qu’arrivera-t-il demain ? » Aussi, quelles que fussent ses qualités personnelles, le successeur du comte de Caprivi a-t-il été froidement accueilli. On le regarde comme un chancelier provisoire, qui fait l’intérim, et on se tourmente pour deviner quel heureux mortel le chassera à son tour de la table de jeu.

Au surplus, le prince Hohenlohe a débuté dans de fâcheuses conditions. Il a dû présenter un projet de loi contre les menées subversives, et un article de ce projet porte que ceux qui auront allégué des faits de nature à jeter le discrédit sur les institutions de l’État ou attaqué publiquement et injurieusement la religion, la monarchie, le mariage, la famille ou la propriété, seront passibles d’une amende de 500 marks et de deux ans de prison. Ce texte manque de netteté ; si on ne le corrigeait pas, tel philosophe, qui n’est point un anarchiste, risquerait de faire son temps de prison ; rien n’est plus vague qu’un délit d’injure contre les choses. Le prince Hohenlohe a été chargé aussi de demander au Reichstag l’autorisation de poursuivre les députés socialistes qui ne se sont point levés quand le président du Reichstag a poussé le cri de : Vive l’empereur ! Cette autorisation a été refusée à une forte majorité. Le gouvernement a-t-il l’intention de chercher querelle au Parlement, de brouiller les caries, de susciter un conflit ? On l’en soupçonne ; on estime que désormais tout est possible, qu’il faut compter avec les sautes de vent, et qu’elles causent quelquefois des avaries considérables.

Il est des temps où un peuple est affamé d’événemens et de spectacles nouveaux ; il en est d’autres où il ne demande qu’à vivre en paix, à vaquer à ses petites affaires, pendant que là-bas, dans l’extrême Orientées Chinois et les Japonais se chamaillent et se gouraient. Sans doute beaucoup d’Allemands se disent aujourd’hui comme le bourgeois de Goethe :

Nein, er gefällt mir nicht, der neue Burgermeister

« Non, il ne nous plaît guère, le nouveau bourgmestre. Depuis qu’il est en charge, il devient chaque jour plus cassant, et nous devons obéir plus que jamais et, d’année en année, payer davantage. »


G. VALBERT.


  1. Das politische System des Reichskanzlers Grafen von Caprivi, von Prof. Dr. Max Schneidewin ; Danzig, 1894.
  2. L’Empire libéral, page 361.