Le Comte Alghiera

LE


COMTE ALGHIERA





I.


Lorsque le roi Charles-Albert passa le Tessin, le vieux marquis del Griclo vint se joindre à l’armée piémontaise avec une centaine de volontaires qu’il ramenait de Milan. Ces jeunes gens étaient très bien équipés; ils montaient des chevaux magnifiques, et comme ils étaient pleins d’ardeur et d’impatience, on les mena des premiers au feu. Dans tous ces combats d’avant-garde, ils firent merveilles, et bientôt leurs rangs s’éclaircirent. Ils furent très maltraités à Pastrengo, dans cette brillante échauffourée où Bevilacqua trouva une mort si glorieuse. Quand l’armée italienne battit en retraite, l’escadron milanais était déjà réduit de moitié; à Volta, il ne comptait plus qu’une trentaine d’hommes; tous ses officiers avaient été tués, et ce fut un jeune lieutenant vénitien, le comte Massimo Alghiera, qui prit le commandement.

En ce moment, toute la ligne ennemie était attaquée avec fureur par les Sardes; la brigade de Savoie reprenait ses positions à la baïonnette, et déjà le drapeau tricolore flottait sur la chaussée. Le comte Alghiera reçut l’ordre d’enlever une batterie que les Autrichiens venaient de démasquer; les Milanais chargèrent à fond de train, et sabrèrent les artilleurs sur leurs pièces. Malheureusement ils furent bientôt séparés du gros de l’armée par deux bataillons de Croates qui reprenaient l’offensive; sur la gauche, ils étaient cernés par des compagnies de Tyroliens échelonnées le long des fossés. Sans hésiter, ils traversèrent au galop cette nuée de tirailleurs; mais au tournant de la chaussée, ils donnèrent en plein sur un corps d’infanterie qui les fusilla à bout portant. L’escadron fut anéanti. A la seconde décharge, tous les cavaliers qui suivaient Maxime Alghiera étaient renversés ou frappés à mort. Maxime seul traversa cet ouragan sans autre blessure qu’un coup de feu au bras; son cheval, criblé de balles, s’enleva désespérément du milieu des cadavres, et vint s’abattre dans un fourré d’herbes et de roseaux. Maxime s’étendit à plat-ventre sous le feuillage comme un mort. Tout un régiment défila à dix pas de lui. Jusqu’à la nuit, il resta dans cette attitude, et comme il était brisé de fatigue, il finit par s’endormir au bruit monotone de la canonnade.

Lorsqu’il se réveilla, la fusillade avait cessé. Il se hasarda à sortir du fourré et monta sur un arbre. Les armées s’étaient déplacées de quelques lieues sur la gauche; dans le lointain, les feux de bivouac des Autrichiens s’étendaient en lignes sinueuses jusqu’à la rivière; plus en arrière, à une lieue de là, une seconde ligne de feux indiquait les positions occupées par les Piémontais. Maxime calcula qu’il pourrait les rejoindre par un détour en marchant toute la nuit sur la gauche, et, craignant de tomber dans quelque avant-poste, il s’enfonça encore dans les terres; mais dans la nuit l’armée sarde s’était mise en retraite sur Lodi, et lui, marchant dans une direction opposée, il s’éloignait de plus en plus. Au point du jour, il se trouva sur la route de Nasi. Une troupe de paysans sortait de ce village. Maxime s’avança vers eux en agitant son chapeau et criant : Vive l’Italie! Ces paysans lui rendirent le salut, mais aucun d’eux ne répéta le cri national. — Que craignez-vous? leur dit Maxime, je suis des vôtres. Voici le moment de laisser les bêches pour les fusils. Que toute votre jeunesse s’arme! Je conduirai les plus braves au camp du roi.

Tous s’empressaient autour de lui et lui demandaient des nouvelles de la guerre; il se mit à les haranguer passionnément, en leur racontant le combat de la veille. Il reconnut bientôt que leur curiosité seule était excitée; on l’écoutait avec intérêt, mais comme on écoute un acteur au théâtre. Tout à coup une femme accourut hors d’haleine en criant : — Fuyez, fuyez, seigneur capitaine ! Ils arrivent, ils arrivent!

Un parti de fourrageurs ennemis se montrait dans le lointain. Ils étaient une centaine environ, et n’avançaient qu’avec prudence, au petit trot de leurs chevaux. — Ah! l’honnête fortune! dit Maxime. Ils sont à nous, mes amis ! Qu’on les laisse s’engager jusqu’aux prairies, et, quand ils auront dépassé la chaussée, qu’on sonne le tocsin dans le village; nous, par ici, nous leur couperons la retraite.

Quelques jeunes gens, entraînés par son ardeur, se disposaient à courir au clocher; mais le chef de famille, qui se trouvait là, les arrêta. — Tout ceci finira mal pour nous, dit le vieux paysan. J’ai vu les grandes guerres du temps des Français; ces mauvais jours sont revenus. Pillés par les amis, pillés par les ennemis, foulés par tous, voilà notre sort. Le mois dernier, vos volontaires ont tout saccagé en passant par ici. Voulez-vous donc qu’aujourd’hui ces Allemands nous brûlent vifs dans nos maisons?

Tout en parlant, il attelait à la hâte un chariot. — Allons, partez, dit-il à Maxime quand tout fut prêt; partez au plus vite; sautez sur ce char, mon fils vous conduira en lieu sûr. S’ils vous voyaient ici, ils incendieraient notre village.

— Cela vous donnerait peut-être du cœur, répondit Maxime irrité, et de rage brisant son épée, il s’assit à terre, décidé à ne pas défendre plus longtemps une vie misérable, découragé, accablé, doutant de l’Italie, saisi de cet immense dégoût de toutes choses qui envahit l’âme au spectacle des lâchetés populaires. On le suppliait de partir, il refusa durement. — Livrez-moi, leur dit-il, livrez-moi à vos amis, à vos maîtres, et que la honte en retombe sur vous!

Quatre mains vigoureuses l’enlevèrent brusquement et le jetèrent sur le chariot au milieu des ramures; les chevaux partirent au galop. En deux heures de course, ils eurent atteint l’extrémité de la chaussée. Le jeune paysan qui menait la voiture s’était assis à côté de Maxime d’un air résolu, et très décidé à le retenir de force s’il tentait de s’évader. Maxime n’y songeait guère; il avait pris très gaiement son parti, et se laissait conduire avec insouciance à la fantaisie de ce guide si zélé. Lorsqu’ils se séparèrent, ce fut de très bon cœur qu’il le remercia pour ses bons offices.

Maxime avait été recommandé par son guide à des métayers qui voulaient le garder chez eux et lui donner asile. L’ennemi n’avait pas encore pénétré dans le pays; mais comme les armées se rapprochaient, disait-on, tous ces paysans vivaient dans des terreurs extrêmes. Du reste ils ne savaient rien des nouvelles de la guerre, et de leurs récits contradictoires il n’y avait pas à retirer la moindre indication. Il apprit d’eux qu’il y avait à quelques lieues de là un château, la casa Olgiati, habité par un étranger dont l’arrivée avait mis tout le pays en rumeur. On le voyait passer souvent sur la route avec sa suite de laquais. On racontait de lui toute sorte d’histoires extraordinaires. Sur ce qu’on lui dit de cet étranger, Maxime se décida à partir pour la casa Olgiati en compagnie d’un chasseur qui s’en allait de ce côté.

La casa Olgiati avait été louée pour toute la saison d’été par un Anglais, nommé sir John Harris, qui revenait de Rome. Sir John était membre de la chambre des communes et votait avec les whigs quand par hasard il se trouvait à Londres, car c’était bien le plus errant des Anglais voyageurs, et, sous prétexte d’étudier les questions de politique extérieure, il passait sa vie sur les grands chemins. Il était veuf depuis deux ans; sa fille Olivia le suivait dans tous ses voyages, en compagnie d’une respectable gouvernante écossaise, miss Sarah Hutchinson. Un Français du Rouergue, le docteur Girolet, voyageait avec eux comme ami et comme médecin.

A vingt lieues à la ronde, toutes les habitations de plaisance étaient désertes, et les riches citadins n’étaient pas d’humeur à se loger en rase campagne, quand leurs fermiers venaient en foule se réfugier dans les villes. Il fallait être sir John pour venir en villégiature dans une contrée si menacée. Lui trouvait le lieu fort à sa convenance; il l’avait choisi tout exprès pour se rapprocher du théâtre de la guerre, et, dans son impatience, il lui arrivait souvent de monter à cheval et de battre le pays à l’aventure, pendant des journées entières, à des distances très éloignées.

Le soleil déclinait à l’horizon lorsque Maxime sonna à la grille du parc. La blonde miss Olivia et sa gouvernante se promenaient par ce doux temps dans une contre-allée, à quelques pas de la porte. Maxime ne s’attendait pas à cette rencontre, car les paysans ne lui avaient parlé que de sir John. A la vue de ces belles dames parées, Maxime songea pour la première fois de la journée au grand désordre de sa toilette. Tête nue, les vêtemens en lambeaux, la figure et les mains souillées de poudre, il était tout honteux d’être surpris par ces Anglaises en si triste équipage; mais la dédaigneuse miss Olivia s’était à peine aperçue de la présence de Maxime. Elle l’avait vu sans le regarder, sans lui prêter plus d’attention qu’elle n’aurait fait pour un mendiant rôdant autour des grilles. Quant à la gouvernante, miss Sarah, elle était toute ravie de l’allure élégante et de l’air martial du jeune inconnu. Avec son uniforme déchiré, son bras en écharpe, son épaulette fendue d’un coup de sabre, Maxime était d’un débraillé fort pittoresque. — Oh! le charmant jeune homme! dit-elle en rabattant vivement son grand voile marron. Qu’il est intéressant! Sans doute il vient nous demander asile. Allons chercher votre père. — En s’éloignant, elle tournait la tête de côté pour bien voir Maxime sans être vue de lui.

La grille s’ouvrit; Maxime écrivit deux lignes sur une carte de visite qu’il envoya à sir John. Sir John, déjà averti par miss Sarah, arriva en courant. — Soyez le bienvenu, criait-il du fond de l’allée. Evviva l’Italia ! — Il avait à la main une grande bouteille de madère dont il fallut boire tout d’abord. — Vous devez être mort de faim, dit-il joyeusement; avant tout discours, venez dîner. Par malheur, je sors de table, mais au dessert je vous tiendrai compagnie. On ne cause bien que le verre à la main.

On se mit à table, et Maxime raconta ses aventures de la journée. Sir John bondissait sur sa chaise; il était indigné de l’inertie de ces paysans de Nasi. — Et ils vous ont refusé un cheval pour retourner à la bataille! s’écria-t-il. Ah! les misérables esclaves! Venez avec moi.

Il l’entraîna à l’écurie, — Choisissez, dit-il en lui montrant trois vigoureux andaloux. N’hésitez pas, c’est à l’Italie que je les offre. Ah ! si j’étais libre comme vous, si je n’avais pas une famille sur les bras, je vous suivrais de grand cœur.

Maxime accepta. Quoique la nuit fût venue, il était décidé à se remettre en route, et sir John se chargea de lui trouver un guide. De son côté, la bonne et pitoyable miss Sarah n’avait pas perdu son temps. Elle était allée en toute hâte chercher le docteur Girolet, et comme le docteur revenait à petits pas pour ne pas troubler le travail de la digestion, elle le pressait, elle le poussait, elle s’irritait de ses lenteurs. Ils arrivèrent dans la cour d’honneur au moment où Maxime se disposait à partir. Sir John était en train de lui faire ses adieux. — Je vous réponds de ces armes, disait-il en lui mettant dans les fontes une magnifique paire de pistolets. Je les tiens du colonel Colt lui-même. Vous les tirerez à mon intention. Dieu vous garde, et faites-en bon usage en souvenir de moi.

— Mais il est blessé! s’écria miss Sarah. Le docteur fit asseoir Maxime devant lui, et lui découvrit le bras pour sonder la plaie. Miss Sarah tomba évanouie dans les bras des femmes de chambre. Maxime voulait remonter à cheval. Quoique la blessure fût sans gravité, le docteur s’opposa au départ. Maxime, dit-il, avait grand besoin de repos, et d’ailleurs il était imprudent de le laisser partir ainsi, sans savoir si les routes étaient sûres. — Il fut décidé que le comte Alghiera coucherait à la casa Olgiati, et, sans plus tarder, le docteur Girolet se mit en route pour aller aux nouvelles dans la ville voisine. En partant, il laissa une belle ordonnance pour Maxime, et recommanda expressément de le mettre au lit de très bonne heure.

— Soyez tranquille, dit sir John, je serai son garde-malade. — Et dès que le docteur se fut éloigné, sir John vint dans la chambre de Maxime avec des flacons. — Voici mes tisanes, dit-il. Le cher Girolet est par chemins, nous sommes libres. Ni dames ni docteur. A nous deux!

Ils passèrent la soirée à boire du madère. Sir John but comme un Anglais; Maxime s’efforça de lui tenir tête. Il s’endormit en pensant à miss Olivia, et dans les plus doux songes il vit passer mille fois ce profil élégant qu’il avait entrevu sous le feuillage, aux dernières clartés du soleil.

II.

Le lendemain, au déjeuner, sir John présenta Maxime à sa fille. Olivia lui répondit vivement en anglais qu’elle n’aimait pas les nouvelles connaissances improvisées. Sans rien comprendre à ce discours, Maxime n’eut pas de peine à deviner qu’il était question de lui, et de la façon la moins gracieuse. Loin de chercher à cacher ses dédains, Olivia les trahissait à tout propos, et très nettement, très naïvement. Dans la journée, ils se rencontrèrent plusieurs fois, sans qu’elle eût l’air de se douter de sa présence. Devant lui, elle affectait de ne parler qu’anglais, comme pour l’isoler tout à fait.

Par contre, miss Sarah se montrait fort aimable pour Maxime. C’était une grande et sèche personne à lunettes, romantique à l’excès, avec ses cinquante-deux ans, jacobite comme Walter Scott, ce qui ne l’empêchait pas d’être très républicaine en Italie. Tout cela se conciliait parfaitement dans son esprit. Carliste en Espagne, Polonaise en Galicie, elle avait des sympathies très vives pour toutes les causes vaincues; elle exécrait les Turcs, les Autrichiens, les Russes. Miss Sarah se piquait de littérature italienne : elle savait par cœur des chants entiers de la Jérusalem, tout le premier livre des Nuits romaines, et quelques centaines de sonnets de Pétrarque, qu’elle récitait à l’anglaise, d’une voix chevrotante, avec des gestes passionnés et des jeux de visage d’une sentimentalité comique. Elle portait sur le cœur un médaillon de lord Byron cerclé de grenats, et des tours de corail lui couvraient les bras, le cou, s’enroulaient dans ses cheveux. Miss Sarah s’était emparée de Maxime, et déjà elle le prenait pour confident; elle lui racontait sa vie avec des larmes dans la voix. Tout cela était très obscur; Maxime eut l’air de comprendre, et la bonne demoiselle, toute ravie, se prit pour lui d’une passion enthousiaste. Dans les récits de miss Sarah, il y avait une douzaine de mots qui revenaient obstinément au milieu de ses phrases inintelligibles, sifflées avec véhémence, et Maxime finit par deviner qu’elle avait dans son temps beaucoup dansé pour les Grecs, et qu’elle avait longuement, très longuement aimé un infidèle. Pendant toute la journée, cette bienveillante personne ne cessa de s’occuper de Maxime. Elle avait pour lui des soins maternels, elle l’interrogeait à chaque instant sur ses goûts, ses projets, ses habitudes. Lui l’écoutait à peine, et dans son ingratitude il aurait donné toutes les bonnes grâces de l’Écossaise pour un sourire de la hautaine Olivia.

Le docteur Girolet resta deux jours absent. A son retour, il annonça que l’armée piémontaise était en pleine déroute; il fallait s’attendre d’un jour à l’autre à l’arrivée des maraudeurs ennemis; bientôt les routes ne seraient plus sûres, et il serait très prudent de faire partir au plus tôt Maxime. En homme avisé, le docteur avait pris des renseignemens sur le jeune officier. Un médecin de ses amis, originaire de Padoue, lui avait appris que le comte Alghiera était le dernier héritier d’une illustre famille sicilienne établie depuis un demi-siècle dans le Trévisan. L’obligeant Girolet s’était procuré un équipement complet pour Maxime. — J’aurais mis ma garde-robe à votre disposition, lui dit-il; mais moi, je suis bâti comme une futaille. Je crois que vous serez content de mes achats, et tout sera à votre mesure. Nous autres anatomistes, nous avons le compas dans l’œil... Miss Sarah ne put s’empêcher de donner un regret à ce bel uniforme déchiré, dont Maxime se défit si joyeusement; mais elle se consola en pensant que son héros courrait moins de dangers sous ce nouveau costume.

Tout était prêt pour le voyage, et Maxime vint prendre congé d’Olivia. Comme elle n’était pas visible, il retarda son départ de quelques heures. Dans l’après-midi, il se présenta de nouveau chez elle; elle l’accueillit très gracieusement, et dès qu’il parla de ses projets de voyage, elle lui dit avec courtoisie, en lui tendant la main : — Maintenant c’est trop tard; vous nous resterez. Le docteur nous a effrayés avec ses récits. Il faut attendre d’autres nouvelles.

Girolet, en sa qualité de médecin et d’étranger, pouvait passer partout, et le lendemain on l’envoya de nouveau aux informations, puis le surlendemain encore, et tous les jours de la semaine. Tous les jours il revenait plus inquiet, plus alarmant; il insistait pour qu’on fît partir Maxime, mais sir John se riait des craintes du docteur et répondait que jamais Autrichien ne se permettrait de mettre les pieds chez lui, qu’une maison anglaise était un asile inviolable, et que l’Autriche, déjà si mal dans ses affaires, n’aurait garde de se mettre le gouvernement de la Grande-Bretagne sur les bras.

Miss Sarah vivait dans des transes mortelles : à chaque instant, elle s’attendait à voir arriver des hordes de Croates; la nuit, dans ses rêves, elle ne voyait que manteaux rouges. Avec ses exagérations, elle contribuait beaucoup à rassurer Olivia et sir John, et tous les matins au déjeuner on lui disait en riant : Sœur Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?

Tout ce que le docteur put obtenir, ce fut qu’on renoncerait aux grandes promenades dans la campagne, et qu’à l’avenir on ne sortirait plus de l’enceinte du château. L’actif, l’infatigable sir John se trouvait très malheureux de cette captivité. Pour occuper ses loisirs, il se promenait dans le palais et dans les jardins, un crayon à la main, en méditant de grands projets de restauration. La casa Olgiati avait été bâtie par Bramante. Ce magnifique hôtel délabré était entouré de jardins peuplés de statues. Les rampes circulaires des terrasses aboutissaient à des futaies épaisses, coupées d’allées à la française d’une grande majesté; mais pour gagner ces ombrages il fallait traverser de vastes espaces en plein soleil et pendant cinq minutes poser les pieds sur les dalles brûlantes. Tout était sacrifié à la beauté des lignes, aux perspectives, à l’aspect monumental de l’édifice. Le noble génie italien se révélait fièrement dans ce mépris des commodités de la vie, allié au goût du grandiose, au culte passionné des arts. En hiver, on grelottait dans ces hautes salles démeublées, couvertes de fresques par les Florentins. Sir John prenait déjà ses mesures pour trouer les plafonds, percer les murs, et faire circuler partout un immense calorifère. — Puisque ce palais est à vendre, je l’achèterai, disait-il; mais c’est inhabitable, nous y ferons de grands embellissemens. Il faudra dessiner ces jardins à la moderne; je veux utiliser ces statues; quand elles auront toutes un bec de gaz à la main, ce sera d’un effet magique.

Pendant que sir John s’occupait de ces embellissemens, Olivia et Sarah se promenaient dans le parc avec Maxime. En rentrant, on faisait des lectures en famille. Maxime ne savait pas un mot d’anglais, ses hôtes parlaient italien d’une façon horrible; mais l’on s’entendait à merveille, et auprès d’eux Maxime oubliait ce dilettantisme moqueur, cette extrême susceptibilité que les Italiens apportent avec les étrangers pour tout ce qui touche à leur langage. Il commençait à s’habituer à l’âpre et brusque prononciation de sir John, et lorsque Olivia lui parlait, de très bonne foi il trouvait charmantes toutes les inflexions de cette voix brève et saccadée qui déchirait si vivement les belles syllabes harmonieuses.

Olivia avait voulu prendre des leçons de Maxime dans une Bible italienne. Un jour, en lisant Ruth, ils s’arrêtèrent à ce passage du livre sacré :

« 16. Ne vous opposez point à moi en me portant à vous quitter et à vous en aller, car, en quelque lieu que vous alliez, j’irai avec vous, et partout où vous demeurerez, j’y demeurerai aussi. Votre peuple sera mon peuple, votre Dieu sera mon Dieu.

« 17. La terre où vous mourrez me verra mourir, et je serai ensevelie où vous le serez. Je veux bien que Dieu me traite dans toute sa rigueur, si jamais rien me sépare de vous que la mort seule. »

Elle relut deux fois ces versets, d’une voix insinuante, en regardant très gravement Maxime. Les mots couraient sur ses lèvres fines comme un gazouillement d’oiseau, et lui, tout troublé, il l’écoutait avec ravissement, et toutes ces paroles de la Moabite résonnaient dans son cœur avec une douceur sans égale. Jamais bouche toscane ne lui parut plus mélodieuse. On était arrivé à la fin de la semaine. Le docteur Girolet se remit en route pour aller aux nouvelles; il resta trois jours absent, et revint consterné : les Autrichiens étaient devant Milan. Maxime se réveilla en sursaut. Le devoir l’appelait dans la ville assiégée; quelque danger qu’il y eût à tenter ce voyage, il n’y avait pas à hésiter, tout retard était une honte. Olivia et sir John le comprirent comme lui, et l’on fit les préparatifs du départ pour le jour même. Maxime devait monter à cheval à deux heures. A midi, miss Sarah arriva dans le salon, blême, effarée, avec des cris lamentables. Le château était cerné par les manteaux rouges, et l’officier qui les commandait sonnait violemment à la grille avec des menaces terribles, en réclamant le comte Alghiera.

L’officier entra bientôt; il était seul. C’était un vieux Dalmate à barbe grise. Il s’avança vers sir John et lui remit ses papiers. — Moi! vous livrer le comte Alghiera? s’écria sir John, mais vous êtes fou. Mon domicile est inviolable; je me porte caution pour le comte Alghiera, et je vous défie de l’arrêter chez moi. — Puis il menaça l’officier de la colère de son gouvernement, du consul d’Angleterre, des journaux de Londres, du parlement, des meetings. L’impassible Autrichien s’assit, tirant sa montre : — Il me faut une heure pour faire reposer mes chevaux, dit-il. Monsieur le comte Alghiera, je vous donne ce temps pour vos préparatifs.

Sir John était outré de colère et perdait la tête; il voulait armer ses domestiques et soutenir un siège en règle dans son château. Le Dalmate lui répondit froidement : — Le comte Alghiera sera jugé à Milan par un conseil de guerre, et n’oubliez pas que la province est en état de siège; monsieur le comte Alghiera était au service de sa majesté, il a déserté son corps, et j’ai le droit de le faire fusiller sur place comme traître et rebelle. Si un malheur arrive, n’en accusez que vous.

— C’est bien, dit sir John en se maîtrisant, vous pouvez vous retirer.

— Et nous? dit Sarah.

— Que tout soit prêt dans une heure, dit sir John; nous aussi, nous partons.

L’escorte de Maxime s’arrêta à Santa-Croce, et là le prisonnier fut remis dans les mains d’un commissaire. Un hasard singulier le favorisa : comme il était en habit bourgeois, sur une fausse ressemblance de nom il fut placé dans la catégorie des prisonniers civils, et comme tel dirigé sur Milan. Le plus grand désordre régnait dans cette administration restaurée de la veille. A Crema, il y eut une nouvelle méprise au commissariat dans le triage des prisonniers, et Maxime fut envoyé directement à Bergame ; mais avant d’arriver dans cette ville, il se trouva oublié dans un vieux château qu’on avait provisoirement converti en prison, et si bien oublié, que le geôlier resta tout un jour sans lui apporter à manger. Maxime s’attendait à être fusillé, mais nullement à mourir de faim sans jugement. Enfin il reçut la visite d’un magistrat de village, qui feignit de l’interroger pour l’acquit de sa conscience, mais au fond ignorait tout à fait pour quelle raison on lui mettait ce prisonnier sur les bras. Il n’en avait nul souci, on ne le revit plus.

Maxime était là depuis deux jours dans une chambre humide sans nouvelles du dehors, vivant de pain et d’eau. Il n’avait vu qu’une fois son geôlier et n’avait rien pu en tirer. Dans la soirée, cet homme si taciturne entra chez Maxime de très belle humeur, et déposa sur la table un excellent souper. — Voilà un geôlier bien aimable, se dit le comte; décidément je vais être fusillé. — Il se rappelait avoir lu dans son enfance que c’était l’usage dans les prisons d’offrir un petit festin de prince aux prisonniers condamnés à mort.

Le geôlier entr’ouvrit sa veste et tira mystérieusement un paquet de cigares. Maxime ne savait comment le remercier. — Je n’ai ni argent, ni bijoux. Vos chers Croates m’ont volé comme dans un bois. Partageons au moins ces cigares. — Il déchira l’enveloppe et la jeta devant lui. Le geôlier ne cessait de lui montrer ce papier qui avait servi à rouler les cigares, il le montrait avec toute sorte de clignemens d’yeux, et comme Maxime ne comprenait rien à ces grimaces amicales, le geôlier s’éloigna en haussant les épaules. En revenant chercher ses assiettes, il ramassa ce papier et l’étala sur la table. Maxime finit par ouvrir les yeux. Une main bien connue avait écrit sur cet horrible et charmant chiffon les versets de Ruth. Il ne cessait de les relire en s’efforçant de les prononcer à l’anglaise.

A la nuit, le geôlier vint fermer et refermer les portes à triple tour : on l’entendait aller et venir à grand bruit de clés, faisant grincer les verroux dans les serrures. Jamais il n’avait eu une mine si farouche. Vers dix heures, ces portes si bien fermées s’ouvrirent sans bruit, d’elles-mêmes pour ainsi dire, et le geôlier entra chez Maxime, une lanterne sourde à la main. — Silence! lui dit-il; mettez ces chaussons de lisière, et suivez-moi. — Au bout du corridor, il éteignit sa lanterne, et, prenant Maxime par la main, il descendit jusqu’au jardin par un escalier dérobé.

Ce jardin donnait sur les derrières de la prison, et pour détourner l’attention des gens de service, le geôlier avait eu soin de lâcher les chiens de garde dans la grande cour d’entrée; on entendait de loin leurs aboiemens furieux. La sentinelle du jardin se promenait de long en large devant le mur. Dès que le soldat eut tourné le dos, Maxime et son guide se glissèrent à pas de loup sous les charmilles. Arrivés là, ils n’eurent qu’à pousser une porte pour se trouver dans la campagne. Par un détour, ils rejoignirent la route à une lieue du village. Sir John les attendait à la porte d’une ferme. Une berline de voyage était attelée dans la cour. Sir John remercia vivement le geôlier et lui remit un portefeuille. — Vous êtes un galant homme, dit le geôlier en comptant les billets de banque. En voilà cinq qui n’étaient pas dans le marché. Maintenant partons. — Il ouvrit la portière, et s’installa tranquillement dans la voiture à côté de miss Sarah. On ne put jamais le faire descendre. Cette fuite du geôlier compliquait de beaucoup l’évasion et ne rentrait nullement dans les combinaisons de sir John; mais quoi qu’il fît, prières, menaces, argent, l’Anglais ne put se débarrasser de ce compagnon de voyage, et sir John dut monter sur le siège. A quelques lieues de là seulement, le geôlier consentit à changer de place avec lui. On voyagea toute la nuit sans encombres. Sir John s’était endormi, laissant au geôlier la direction du voyage, et convaincu qu’on ne serait jamais pris avec un homme qui montrait une telle horreur pour les prisons. Le docteur Girolet était parti la veille pour Sesto-Calende, afin de faire viser d’avance les passeports. On devait s’embarquer sur le Lac-Majeur, et le docteur s’était chargé de tous les préparatifs du départ. A midi, on devait le rencontrer sur la route. Au relai de midi, on fut très surpris de ne pas le voir arriver. La raison en était fort simple : on était à une quinzaine de lieues du rendez-vous fixé. Le geôlier était originaire de la Valteline, et, pour se rapprocher de son pays, il avait changé de route : depuis le matin, on marchait dans la direction de Chiasso. En descendant de voiture, il donna toutes ces explications à sir John. On n’était qu’à trois heures de la frontière suisse, et c’eût été folie de courir à vingt lieues en arrière à la recherche du docteur Girolet. Il fut décidé qu’on risquerait le passage par Laglio avec les vieux passeports.

Miss Sarah était très effrayée de cette tentative; elle voulait à toute force qu’on déguisât Maxime; elle faillit tout perdre avec ces surcroîts de précautions théâtrales. Au dernier relai, tout s’était très bien passé. Sir John était descendu avec une grande assurance au bureau de la seconde ligne des douanes avant qu’on vînt lui demander ses papiers, il avait présenté hardiment ses vieux passeports, et le chef du poste y avait apposé ses visats de confiance sans les lire. On arriva à la première ligne des douanes. Par malheur, l’officier de service était absent, et le poste était commandé par un brigadier qui voulut faire du zèle et se donner de l’importance; il prit les passeports pour les examiner méthodiquement. Comme il était vieux et peu lettré, il lisait péniblement ces grandes feuilles toutes constellées de sceaux et de signatures hiéroglyphiques, et ses grands efforts d’esprit se trahissaient par des mines sombres, des regards farouches. Pour en finir, sir John lui glissa quelques guinées dans la main. Le brigadier prit les pièces d’or sans scrupule; mais une si grande générosité éveilla sa méfiance. Miss Sarah n’imagina-t-elle pas alors de jeter un manteau sur les épaules de Maxime et de le coiffer d’un grand chapeau à larges bords ! A la vue de ce changement de costume, le brigadier devint plus inquiet. Il se mit à compter les voyageurs, et désignant Maxime : — Et celui-là? dit-il. Je ne vois pas son nom sur les passeports.

— C’est mon fils, répondit sir John.

— Lui?... Est-ce bien vrai?

— Oui, dit sir John rouge de colère.

— Oh! oh ! oh ! votre fils, vous ne vous ressemblez guère, répondit obstinément le douanier. — Il se mit à réfléchir que, vu la gravité de l’affaire, il fallait en référer au capitaine des douanes. On alla chercher le capitaine au fond du village; l’officier venait de se mettre à table, et, sans jeter les yeux sur le passeport, il répondit qu’on eût à le laisser déjeuner en paix, qu’on attendît son retour au poste, et qu’on y retînt les voyageurs une heure ou deux. Les douaniers entouraient la voiture. Ils étaient une quinzaine. Sir John se promenait sur la route avec Maxime en étudiant le terrain. — Tout ceci tourne mal, lui dit-il; si dans cinq minutes nous ne sommes pas hors de ce village, nous sommes perdus. Mon plan est arrêté; tenez-vous prêt; faites ce que je ferai.

Il revint sur ses pas, et comme les chevaux étaient au soleil, il prit ce prétexte pour faire avancer la voiture jusqu’au tournant de la rue. — Décidément ces papiers ne valent rien, lui dit le brigadier. Sir John prit tranquillement ses passeports et les enferma dans son portefeuille. — Ah! ah! très bien, on va vous en donner d’autres. — Il appela son cocher et lui dit en anglais : Prends tes pistolets dans le caisson, cache-les sous ta capote, dis au valet de pied d’en faire autant, saute sur le cheval de droite; au premier signal, ventre à terre, et le premier qui t’arrête, brûle-lui la cervelle à bout portant.

— Et ces papiers? reprit le brigadier.

— Mon fils les cherche, dit sir John, qui voulait donner à Maxime le temps de s’armer et de faire rentrer les dames en voiture.

Le brigadier, qui jouait à l’officier, voulait montrer ses talens militaires : il fit manœuvrer ses soldats autour de la voiture en rompant par sections; il aligna sept de ses hommes au tournant de la rue et les sept autres en arrière de la voiture, puis, déposant son fusil, il vint se poster seul devant les chevaux, le sabre sous le bras. Sir John s’assit à côté du cocher, et donna l’ordre au valet de pied de sauter en postillon sur le cheval de gauche. Maxime prit sa place. — En avant! cria sir John. Les chevaux se dressèrent, le brigadier voulut les saisir à la bride, mais tout aussitôt deux canons de pistolet s’abaissèrent sur ses yeux; il tomba à la renverse. — En avant! cria sir John. Evviva l’Italia! Il se pencha de côté et fit feu des deux mains; Maxime et le valet de pied l’imitèrent. Ces huit coups de feu tirés de très près mirent trois des douaniers hors de combat; le passage était forcé, et les chevaux s’emportèrent au galop. La troupe de la seconde ligne fit feu, mais la berline venait de tourner la rue, et ce furent les gens de la première ligne qui reçurent la fusillade. Les plus agiles se lancèrent en tirailleurs à la poursuite des fugitifs, et pendant cinq minutes on entendit sur la route un feu de peloton très vif.

Aux premières détonations, miss Sarah s’était trouvée mal; elle tomba en syncope lorsqu’elle vit Olivia prendre des pistolets dans le caisson et rabattre les coussins qu’on avait placés aux glaces. L’intrépide Olivia se penchait à la portière pour présenter une seconde paire de pistolets à sir John; les balles sifflaient et ricochaient sur le chemin. — C’est inutile, lui dit sir John, la bataille est gagnée : tout ce bruit ne prouve rien. Ce tir est très mal dirigé; ils n’ont pas calculé que la route monte un peu, et les balles qui portent jusqu’ici hachent les herbes ou viennent s’aplatir dans nos roues. En moins d’une heure, nous aurons passé la frontière.


III.

Miss Sarah retrouva ses esprits lorsqu’on fut arrivé sur le territoire suisse. Elle tendit les mains à Maxime et s’écria avec exaltation : Ah! nous l’avons sauvé!

Sir John gardait le silence; tout à coup il dit à Maxime avec la brusquerie la plus affectueuse : — Savez-vous bien que je vous ai appelé mon fils pendant cette bagarre! Ai je menti?

Et sans attendre la réponse de Maxime, il interrogeait la physionomie d’Olivia. Olivia était toute rayonnante de joie; miss Sarah rougissait et baissait les yeux comme si on l’eût demandée en mariage.

A Capo di Lago, on s’embarqua, et de Lugano on écrivit au docteur Girolet qu’on l’attendrait toute la semaine dans le Tessin. Le docteur arriva en toute hâte, et l’on partit pour Genève. Le mariage fut célébré dans les premiers jours de septembre. Miss Sarah fut la seule personne qui hasarda quelques objections à propos de ce mariage si précipité, non qu’elle fût devenue hostile à Maxime : loin de là, tous les jours elle l’aimait plus passionnément; mais ce brusque dénoûment détruisait tout le roman qu’elle avait imaginé. Elle disait souvent qu’elle ne s’intéressait qu’aux amours malheureuses, traversées par la destinée. Elle aurait désiré qu’on mît ces jeunes gens à l’épreuve, qu’on les séparât pour quelques années en leur permettant de s’écrire à la dérobée. A tous deux elle se proposait déjà comme une confidente discrète, mais le temps pressait et l’on ne tint aucun compte des objections de la bonne demoiselle. L’armistice avec l’Autriche allait expirer; Maxime s’apprêtait à rejoindre l’armée piémontaise, et de son côté sir John avait ses raisons pour brusquer les choses.

Huit jours après son mariage, Maxime partait pour Turin. Toute la famille l’accompagna jusqu’à la frontière. Olivia lui dit adieu sans faiblesse, miss Sarah pleurait comme une Madeleine. Sir John, que ce voyage avait mis en grand appétit, se fit servir au retour un copieux souper; il but vaillamment à la délivrance de l’Italie, si bien qu’à minuit il lui prit fantaisie de rosser un pauvre hère de maître d’hôtel très mou au service, mourant de sommeil, et qui répondait tout de travers aux questions qu’on lui adressait sur la politique du jour. Évidemment ce drôle ne pouvait être qu’un espion autrichien. Sir John s’endormit dans cette conviction.

Sur la route de Verceil, Maxime apprit que l’armistice était prolongé de quelques mois, et comme il n’allait pas en Piémont pour y tenir garnison, il s’empressa de revenir à Genève. Rien ne les retenant plus en Suisse, ils partirent tous pour l’Angleterre.

Sir John Harris n’avait qu’un pied à terre à Londres, et tout son établissement de famille était à Saint-Alban’s-House, dans le comté de Kent. C’était sa belle-sœur, miss Osborne, qui faisait les honneurs de la maison, et ce fut elle qui se chargea de présenter Maxime à toute la parenté.

Le révérend Annesley et l’honorable Granby, riche manufacturier de Leeds, étaient les habitués de Saint-Alban. Ils étaient alliés aux Harris et s’étaient fait construire un logement d’été à l’extrémité du parc; leur amitié se resserrant tous les jours, ils avaient fini par se fixer à demeure dans le pays avec leurs enfans. Ces trois familles n’en formaient vraiment qu’une. Sir John avait en outre de grandes relations dans le voisinage, et les visiteurs étaient très nombreux à Saint-Alban. Maxime ne s’y reconnaissait guère; c’étaient à chaque instant nouvelles présentations; il confondait tous ces visages, il trouvait que ces Anglais ressemblaient tous au docteur Girolet. Ce Girolet était pourtant né à Millau en Rouergue; mais l’habile homme s’était si subtilement travaillé, qu’il était difficile de découvrir son origine méridionale. La nature l’avait doté de magnifiques favoris roux dont il tirait un merveilleux parti pour se grimer à l’anglaise; il avait si bien maté sa volubilité gasconne, il avait si bien enraidi ses gestes, sa voix, sa figure, que les Harris disaient de lui avec admiration : Qui se douterait jamais que c’est là un Français?

Au bout de huit jours, sir John prit un prétexte politique pour enlever les nouveaux mariés. Il avait trouvé dans son gendre un compagnon de voyage infatigable, insouciant, toujours disposé à courir le monde, et il n’était pas d’humeur à lui laisser prendre de si tôt des habitudes casanières. Il s’arrêta deux jours à Londres pour prononcer un discours sur les événemens d’Italie et présider un meeting hongrois, puis il s’embarqua pour l’Orient. Au printemps, sir John, Olivia et Maxime partirent pour l’Espagne, et pendant deux années ils voyagèrent ainsi du nord au sud, de l’est à l’ouest. Qu’importait à Maxime, qui n’avait plus de patrie? Avec Olivia, il aurait consenti à vivre chez les Esquimaux.

Ces voyages auraient pu se prolonger indéfiniment, si le beau-père de Maxime n’eût été rappelé en Angleterre par de grands intérêts de famille : il s’agissait de défendre une succession très importante que lui disputaient des collatéraux éloignés. Le bateau qui les ramenait s’arrêta quelques jours à Malte pour faire du charbon. Il y avait là une sorte de comité italien, composé d’émigrés et de conspirateurs de la pire espèce. A les entendre, ils étaient toute l’Italie; ils parlaient en son nom, ils décrétaient de trahison ses plus dévoués serviteurs. Certes de pareils drôles n’avaient rien de commun avec ces nobles exilés qui portent si haut l’honneur du nom italien. Leur grand meneur était un certain Ferletti, dont sir John s’était engoué. Ils étaient là une dizaine d’orateurs qui se disputaient haineusement un lambeau d’autorité sur quelques pauvres diables ahuris qu’ils s’imaginaient gouverner; au fond, ils n’étaient que des instrumens dans la main de l’habile Ferletti, leur secrétaire, qui les faisait marcher à sa guise, en s’inclinant toujours devant eux. Ce fieffé coquin ne manquait ni d’esprit ni de patriotisme. Sir John l’avait vu dans le temps à Livourne, et, le retrouvant à Malte, il s’empressa de le recommander très chaudement à Maxime. Maxime se laissa entraîner à leurs réunions. On y parlait d’une descente prochaine en Italie; on annonçait une prise d’armes générale sur la côte et dans les montagnes; une vingtaine des leurs se tenaient prêts à partir. Ces projets étaient insensés. Maxime essaya de dissuader ses compatriotes; il éveilla les plus vives méfiances. Tous ces regards sombres et soupçonneux qui se portaient sur lui semblaient lui dire : Et vous, que faites-vous depuis deux ans? qui êtes-vous pour vous jeter en travers des grandes choses? — Alors il eut l’insigne faiblesse de céder à ces reproches muets. Noble, riche, heureux et libre, objet d’envie pour tous ces fanatiques, exaspérés par les misères de l’exil, il voulut leur donner des gages de dévouement, et se proposa pour conduire l’avant-garde de l’expédition. Sir John le loua beaucoup de cette résolution, car il était toujours disposé à soutenir les folies les plus téméraires, et le surlendemain Maxime partit avec quatre hommes sur un caboteur qui devait le jeter en Toscane.

Maxime ne s’était pas trompé : rien n’était prêt pour un soulèvement, ni sur la côte, ni dans les montagnes. Tous les rapports lus dans les comités étaient mensongers; l’impéritie des meneurs éclatait dans tous ces plans de campagne, si bien conçus de loin. Pendant un mois, Maxime battit le pays à travers mille périls; deux de ses compagnons furent pris et fusillés. Après avoir joué vingt fois sa vie et sa liberté dans cette aventure, Maxime revint à Malte, et là il lui fallut subir une sorte de jugement. On l’accusa positivement de trahison. Il repoussa avec hauteur ces accusations ridicules, et, dédaignant de se justifier, il rompit brusquement avec les réfugiés de Malte.

Au moment de s’embarquer, il rencontra Ferletti sur le port. Ce Ferletti était un de ceux qu’il méprisait le plus pour ses discours emphatiques, ses airs de prophète et sa profonde hypocrisie. — Vous avez été trop vif, lui dit gracieusement le conspirateur; mais je vous comprends et je leur ferai entendre raison. Il faut les ménager; avec cette vile canaille, nous ferons de grandes choses. Comptez sur moi. Je suis heureux de vous avoir rencontré; je vous cherchais. — Et moi je vous fuis. — Sans rancune, dit Ferletti; nous nous retrouverons un jour. — Jamais, ni vous ni les vôtres, dit Maxime en le repoussant. Il parlait en toute sincérité. Ce métier ténébreux de conspirateur lui répugnait. Sa nature élégante et fière se révoltait contre cette vie de mystères, de mensonges et de basses intrigues qu’il avait traversée. Toute cette fausse activité lui faisait horreur. Aux turbulens proscrits de Malte il opposait les inertes paysans lombards. Conspirer ou obéir, n’y avait-il donc point d’autre alternative pour l’Italie? Et la réponse à cette question, Maxime osait à peine se la faire, car il se surprenait à désespérer de son pays. Une épreuve commençait pour lui, épreuve délicate et terrible, qui allait durer autant que sa vie. Maxime avait jusqu’alors aimé l’Italie d’un amour ardent et profond. Cet amour se changeait tout à coup en un dégoût amer, c’était presque le sentiment de la patrie qui venait de s’éteindre en lui; mais comment le remplacer? comment se créer une patrie nouvelle?

Maxime revint à Saint-Alban dans une telle lassitude de corps et d’esprit, qu’il ne demandait plus que le repos, le calme à tout prix. Cette grande paix si désirée, il la trouva pleinement dans sa nouvelle famille. On le traita avec une extrême courtoisie, et tout d’abord il fut séduit par la noble apparence des mœurs anglaises. Tout lui semblait admirable dans cette savante distribution des choses : les terres si bien aménagées, les élégans équipages, les serviteurs nombreux et bien dressés, les chasses magnifiques; nulles traces de pauvreté autour de cette riche et modeste demeure, dont le luxe se cachait à l’intérieur. S’il y avait des misérables dans le pays, ils étaient soigneusement tenus à l’écart, loin de toute rencontre, et jamais le spectacle des haillons ne venait attrister les regards sous ces grands arbres, au milieu des vertes pelouses. Ce qui charmait surtout Maxime à Saint-Alban, c’étaient les mœurs dignes, calmes, réservées, d’extérieur si décent, la grande et solide opulence. Ces parens des Harris, les Annesley, les Granby, et leurs voisins, qu’il n’avait fait qu’entrevoir à son premier voyage, l’avaient reçu comme un vieil ami. Dans la société de ces honnêtes gens, si respectueux d’eux-mêmes, d’une tenue si sévère, il prenait tous les jours en plus grand mépris ses anciens compagnons d’aventures, et par leur contraste avec ces fanfarons de Malte, tous les habitués de Saint-Alban lui paraissaient très aimables; il les trouvait tous d’un commerce charmant, tous, jeunes et vieux, les plus froids, les plus gourmés, et jusqu’à cette glaciale miss Osborne, qu’on n’avait jamais vue sourire.

Dans sa jeunesse, miss Osborne avait eu sans doute un grand renom de beauté, car les vieilles gens qui fréquentaient la maison ne manquaient jamais de lui comparer Olivia. Lorsqu’ils voulaient complimenter la comtesse Alghiera, ils ne trouvaient rien de mieux que d’insister sur cette ressemblance. Dans les premiers temps, Maxime ne prêtait pas grande attention à leurs discours; mais à la longue il finit par trouver ces rapprochemens fort ridicules, et comme il en témoignait un jour son vif déplaisir au docteur : — Pas un mot de plus! lui répondit le prudent Girolet en posant son doigt sur ses lèvres. Jusqu’à présent, vous avez eu le plus grand succès auprès d’elle; ne gâtez pas vos affaires. Pas un mot de plus, et surtout devant votre femme !

Olivia, comme toutes les personnes de la famille, témoignait à miss Osborne une déférence, un respect sans bornes qui, chez elle, se mêlait d’admiration. A Saint-Alban, parens, amis, serviteurs, tous se tenaient devant cette miss Osborne comme devant un juge inflexible et droit, inaccessible à l’injustice aussi bien qu’à la miséricorde. Dans les moindres choses comme dans les plus graves affaires, on pouvait reconnaître quelle grande autorité elle exerçait à Saint-Alban par la force de son caractère. Le gouvernement moral de toute cette famille était dans ses mains; rien ne se décidait sans son consentement. Le manufacturier Granby la consultait pour ses affaires d’industrie, et d’habitude le révérend Annesley lui soumettait ses plans de sermons. Sir John n’aurait jamais osé engager son grand procès, si sa belle-sœur lui avait dit de renoncer à ses légitimes prétentions. Lui-même, cet homme si brusque, si résolu, il se trouvait dans la dépendance de miss Osborne. Sa grande passion pour les voyages n’avait peut-être pas d’autre origine; ce n’était que sur les grands chemins qu’il se sentait vraiment libre et maître. A Genève, loin de sa belle-sœur, il avait marié sa fille à sa fantaisie, sans prendre conseil de personne; à Saint-Alban, il n’aurait jamais eu cette audace.

Toute une année s’écoula ainsi pour Maxime dans le demi-sommeil d’un bonheur domestique inaltéré, doux et monotone. Au milieu de ce grand repos, dans ce calme bien-être, il oubliait la patrie perdue, ses misères et ses souffrances; de l’Italie, il ne gardait qu’un souvenir vague et confus, mêlé de dédains, et, sans oser encore renier ce noble pays, il s’en détachait de plus en plus, il se donnait avec ses plus vives sympathies à la patrie adoptive ; il entrait de cœur dans cette grande société britannique si puissamment ordonnée, et, se dénationalisant de son mieux, il s’efforçait de se façonner une âme anglaise.

Il croyait y avoir pleinement réussi, lorsque tout à coup je ne sais quelle tristesse l’envahit, vague et persistante, sous mille formes, inopinément, sans motifs apparens, au milieu de cette tranquillité si parfaite. Que lui manquait-il? de quoi pouvait-il se plaindre? pourquoi ce vide profond dans son âme, et si soudainement cet ennui incurable? Se plaindre! et pourquoi? Le pouvait-il sans injustice? N’avait-il pas trouvé dans sa nouvelle famille la plus large, la plus loyale hospitalité? La riche Angleterre ne lui donnait-elle pas à profusion tout ce qu’elle offre à ses favoris, une vie noble, honorée, luxueuse, l’abondance de tous les biens terrestres? Qu’a-t-elle de plus à donner au monde? Et lui, n’avait-il pas accepté sans réserve le calme de cette vie heureuse et facile, oisive, oublieuse de tout sacrifice? Espérances de patriote, ardeurs de jeunesse, ambitions de gloire et de dévouement, il avait tout renié dans son cœur; il se croyait à jamais libre de toute passion généreuse, et voilà qu’au lendemain même d’une si complète abdication, il se réveillait avec des tressaillemens, des ardeurs, des inquiétudes, dont il n’osait s’avouer l’origine. Au fond, l’idée de l’Italie, cette idée qu’il avait entrepris d’effacer de son âme, y avait reparu avec tout son cortège d’espérances fiévreuses et de poignantes tristesses. Dans les jours mêmes où Maxime semblait le plus complètement gagné au noble prestige de la vie anglaise, il suffisait d’une rencontre, d’une lettre, de quelques lignes lues dans un journal pour le replonger dans l’atmosphère de trouble et d’illusions d’où il se croyait à jamais sorti. Autour de Maxime, rien n’était changé : ses hôtes et ses parens lui témoignaient toujours la même bienveillance, et lui déjà il se sentait étranger au milieu d’eux. Lui seul était changé, et, voyant Olivia si heureuse au milieu des siens, il craignait de trahir ses grands ennuis devant elle. Il se taisait, lui cachait ses souffrances avec une sorte de pudeur, et, sans s’en douter, il prenait ainsi l’habitude d’une vie en dehors d’elle, taciturne, sans expansion. Il lui dérobait quelque chose de lui-même, le plus pur peut-être, et le malheur, c’est qu’il se croyait dévoué et bon en retenant ainsi ces confidences, qu’Olivia ne lui demandait pas, mais qu’il lui devait.

Si désintéressés qu’en fussent les motifs, cet isolement était mortel. C’est un grand mal quand il y a dans l’amitié un seul point réservé, quelque chose de retiré de la mise en commun absolue, fraternelle. Dès qu’on laisse prendre à l’âme ce mauvais pli du silence, il se fait en elle un resserrement intérieur tous les jours plus étroit, plus avide; rien ne rayonne plus au dehors, tout s’endurcit et se dessèche à la longue dans une âme ainsi possédée tout entière par ce diable muet dont parlent les Slaves.

Maxime se laissait aller avec un certain dilettantisme de poète à savourer les amertumes d’une mélancolie si discrète, et, trompé par la délicatesse de ces sentimens, qui n’avaient rien de vulgaire, il n’en soupçonnait pas le subtil égoïsme. Il se faisait tous les jours une vie plus solitaire, et pendant des journées entières il errait loin des siens, dans les bois, au bord des rivières. Un matin de novembre, il s’en allait ainsi dans la campagne, au hasard, au milieu des brouillards qui s’étendaient sur la vallée, découragé de tout, malade de son mal inconnu, l’âme plus triste encore que ce paysage noyé dans les brumes. Tout à coup, dans le silence de cette route déserte, il entendit une voix qui le fît tressaillir. La voix montait sous le feuillage, claire et vibrante; des coups de marteau sonores se mêlaient à ses vifs éclats. Maxime reconnut un air vénitien qu’il avait entendu bien souvent dans les marches militaires, sur les bords du Mincio, et ranimé soudainement, comme si le vent de l’Italie eût soufflé sur ces rivages, il répondit à pleine voix à ce refrain, et courut tout joyeux jusqu’à la route. Le chanteur était au bord du fossé, marteau en main, battant et radoubant des vaisselles de cuivre. C’était un chaudronnier de la vallée d’Aoste; il avait été soldat dans l’armée italienne, et jusqu’à Novare il avait guerroyé noblement. Après ce grand désastre, il s’était embarqué à Gênes, et, se souvenant du métier de son père, il avait repris son marteau et ses fourneaux d’étameur, cherchant la liberté sur les grands chemins, en bon compagnon qui fait son tour du monde. Il raconta son histoire à Maxime; ils parlèrent longuement de l’Italie, et s’en allèrent bras dessus bras dessous au château.

Olivia se promenait avec miss Osborne sur la pelouse. Elle fut surprise et blessée de voir arriver Maxime en pareille compagnie, et ne lui adressa pas un reproche; mais l’impression mauvaise était reçue. Déjà Maxime était diminué dans son esprit : à ses yeux, ce n’était plus un parfait gentleman.

Sir John galopait sur la route, à cheval sur un étalon indocile qu’il montait à nu. L’étalon s’effaroucha, et d’un saut de mouton lança son cavalier par-dessus la Hale. L’Italien poursuivit le cheval, et bientôt le ramena sous lui, frémissant et maîtrisé. Sir John s’était relevé tant bien que mal; il demanda le nom de ce hardi dompteur. En deux mots, l’étameur lui raconta son histoire. — Puisque tu es si bon cavalier, lui dit sir John, nous te garderons à Saint-Alban, si c’est ta fantaisie.

L’étameur aimait les chevaux, il accepta de grand cœur; mais le lendemain, quand on voulut l’affubler d’une livrée, il dit à Maxime: — Cet uniforme ne me va guère... Enfin, s’il le faut, ce sera pour vous, capitaine. — Sur l’ordre de Maxime, l’intendant rapporta la livrée au vestiaire; mais il revint bientôt avec son costume de laquais sous le bras : miss Osborne l’avait exigé. Un sourire éclaira la belle figure spirituelle et moqueuse de l’Italien. — Je vois que je suis un trouble-fête ici, dit-il gaiement. En voyage! — Il reprit son chaudron et ses fourneaux et partit en chantant, joyeux et libre sous ses guenilles.

Votre Italien est donc parti? dit Olivia en rencontrant Maxime. Ce votre, ainsi accentué, voulait dire : Donnez-lui tout l’argent qu’il vous plaira; mais votre amitié, y pensez-vous? Elle prononça ce mot avec une hauteur qui trahissait tout son secret mépris pour les pauvres. En ce moment, Maxime lui trouva une vague ressemblance avec miss Osborne. Déjà cette pleine confiance qu’il lui gardait était altérée dans son ingénuité. Cette vigueur d’âme qu’il admirait en elle serait-elle faite d’insensibilité et de sécheresse? Ces doutes et ces craintes le poursuivaient : il les repoussait sans oser les sonder, comme on écarte les illusions du mal. Il ne pouvait s’empêcher cependant d’opposer les souvenirs de la casa Olgiati à ses impressions de Saint-Alban. Quelle cause avait changé pour lui en une terre d’exil cette Angleterre qui pendant si longtemps s’était confondue dans ses rêves avec l’image d’Olivia? L’entraînement romanesque de la vie de voyage avait pu un moment effacer des différences que la vie sédentaire accusait autour de lui de plus en plus. Les hôtes graves et froids de Saint-Alban n’avaient rien de commun, il était forcé de le reconnaître, avec les touristes aventureux et enthousiastes qu’il avait connus sur les bords du Tessin. Les ténébreux conspirateurs qu’il avait rencontrés à Malte ne ressemblaient pas davantage à ses braves compagnons d’armes de Pastrengo et de Volta. L’Angleterre et l’Italie de sa jeunesse et de ses rêves avaient disparu, et Maxime se retrouvait en face de deux pays nouveaux, condamné à ne pouvoir aimer l’un et à désespérer de l’autre.


IV.

Sir John avait enfin gagné son interminable procès, et sa grande fortune se trouvait à peu près doublée; mais pendant ces deux années de repos Olivia s’était fait des habitudes à Saint-Alban : elle n’était plus disposée à courir le monde avec son père, et sir John, bien à contre-cœur, dut renoncer à ses voyages lointains. Il ne prit cependant pas racine à sa maison de campagne. On le rencontrait partout sur les routes, à toutes les courses, dans les grandes chasses, en Irlande, en Ecosse. Il entraînait avec lui son gendre, et Maxime se laissait enlever sans déplaisir, espérant dompter ainsi les inquiétudes de l’esprit par une grande activité physique. Leurs absences se prolongeaient souvent pendant quelques semaines; à la première chasse d’automne, Maxime resta près d’un mois hors de Saint-Alban, et, s’adressant à lui-même de grands reproches pour ses absences, à son retour il en témoigna tous ses regrets à Olivia. Olivia l’écoutait avec surprise. — C’est une coquetterie de femme, se dit tout d’abord Maxime avec une vraie fatuité de mari. Il n’en était rien; Olivia était trop fière pour ruser, et d’ailleurs elle n’avait rien à feindre. Elle voyait toujours Maxime avec un très grand plaisir, mais il ne lui était pas nécessaire à ce point qu’elle souffrît cruellement de son absence. Elle paraissait déjà parfaitement habituée à le voir mener au dehors une vie très active dont elle n’avait pas à s’inquiéter. Elle, de son côté, s’était fait une vie très occupée en toilettes, en visites, en lectures, en écritures, en longs repas. Son père, ses cousins, ses oncles, s’absentaient des mois entiers pour leurs plaisirs ou leurs affaires; elle ne voyait aucun mal à ce que Maxime fît comme eux. Il lui semblait tout naturel qu’après quatre ans de mariage on se laissât mutuellement une grande liberté.

L’époque des nouvelles élections approchait. La candidature de sir John était combattue par un colonel écossais qui venait d’organiser un meeting hongrois. Sir John se fit offrir la présidence du meeting des partisans de l’Italie. Ses nombreux amis l’accompagnèrent et lui firent un succès. Ferletti se trouvait au bureau comme secrétaire. — Je vous avais bien dit que tôt ou tard nous nous rencontrerions, dit-il à Maxime.

Sir John parla longuement et passionna ses auditeurs, en leur montrant quelle gloire ce serait pour l’Angleterre de donner ses institutions à tous les peuples du Midi. Les orateurs qui se succédèrent à la tribune parlèrent dans le même esprit, mais chacun à son point de vue particulier. Le révérend Annesley et l’honorable Granby ne voyaient dans la péninsule qu’un vaste marché, l’un pour ses bibles, l’autre pour ses cotonnades. Tout se rattachait pour eux aux intérêts anglais. — Et l’Italie? se disait Maxime. Il se rappelait alors ces vers mystérieux de Dante appelant le libérateur inconnu qui doit « chasser la louve ennemie de ville en ville. Celui-là ne se nourrira ni de terre ni d’or, mais de vertu, de sagesse et d’amour. Il sera le salut de cette humble Italie, pour laquelle la vierge Camille, Euryale, Turnus et Nisus sont morts de leurs blessures... »

Aucun des orateurs ne manquait de proposer des systèmes pour relever les Italiens de leur abjection, de leur avilissement séculaire : c’étaient les termes qu’ils employaient. Maxime les écoutait avec colère. L’injurieuse prétention que s’arrogeait cette race superbe l’indigna; il s’approcha de Ferletti, et lui dit impérieusement : Vous êtes quelque chose ici, allez-vous tolérer plus longtemps ce langage? — Laissez-les dire, patience, patience! répondit Ferletti; laissez faire, nous serons toujours plus fins qu’eux.

Il parlait ainsi avec une foi à la ruse si vive, si naturelle, si sûre d’elle-même ! Je répète les paroles, mais comment rendre la voix, le geste, le sourire, cette voix fine, et mordante et subtile, et cette mimique passionnée, d’une si rare souplesse? Maxime monta à la tribune. Il rappela ce qu’il avait entendu quelques mois plus tôt dans une assemblée où l’on demandait des fonds pour évangéliser une île de la Polynésie. L’orateur avait eu un grand succès en démontrant quels avantages résulteraient pour le commerce national, si ces sauvages, qui vivaient tout nus, se soumettaient aux lois de la pudeur chrétienne. Quel débouché ce serait pour les percales anglaises! Ces remerciemens ironiques furent d’abord pris très au sérieux; mais Maxime eut l’imprudence de s’y arrêter trop longtemps, et l’amertume de ses paroles le trahissant, on pénétra bientôt le fond de sa pensée. Il fut sifflé, hué, chassé de la tribune, et sans l’intervention de Ferletti on lui aurait fait un très mauvais parti.

Sir John revint à Saint-Alban, accompagné de Ferletti et très mécontent de son gendre. Lorsqu’on eut raconté l’affaire dans la famille, tout le monde se tourna contre Maxime; miss Sarah était consternée. Le bon Girolet essaya de ramener la paix en expliquant l’incartade de Maxime par le peu d’habitude qu’il avait de la langue anglaise, et Ferletti lui vint très gracieusement en aide. C’était la troisième fois qu’il se permettait de prendre Maxime sous sa protection. Il était très aimé à Saint-Alban, il plaisait beaucoup à ces gens graves par ses manières vives et turbulentes; il les réjouissait par ses bouffonneries, ses complimens, sa belle humeur infatigable, et jamais il ne s’en allait sans leur avoir tiré quelque argent pour ses affaires de conspiration.

— Quel métier! lui dit un jour Maxime, j’en suis honteux pour l’Italie.

— L’Italie ! dit Ferletti d’une voix haute et fière, je l’aime plus que vous, je lui sacrifie tout; au besoin, je lui donnerais mon honneur. Pour la servir, j’entrerais, si c’était nécessaire, dans la police autrichienne, et j’entends que nos ennemis fassent eux-mêmes les frais de la guerre. Avec le tsar, je serais cosaque s’il le fallait; avec les Turcs, je prendrais le turban. Ah! vous me connaissez mal, et je ne puis supporter plus longtemps vos mépris.

Cette dernière parole fut prononcée avec un sentiment de patriotisme si vrai et si sincère, l’Italien portait en lui une telle foi à sa cause, un tel sentiment de la supériorité de sa race, qu’il ennoblissait en quelque sorte ses plus viles pratiques. Maxime lui répondit avec tristesse : — Eh quoi ! toujours la ruse et la fraude? On dit que nos aïeux dans un jour de désespoir ont forgé ces armes empoisonnées. Hélas! voilà des siècles qu’on les retourne cruellement contre nous. Ah ! brisons-les dans ces mains indignes qui les retiennent, mais brisons-les avec des mains pures. Comment vaincrons-nous nos ennemis, si nous leur ressemblons? Montrons-leur des âmes plus hautes; nous ne relèverons notre patrie qu’en élevant nos cœurs et purifiant nos volontés.

— Ah ! cher poète, lui dit affectueusement Ferletti, vous ne serez jamais un grand politique. Sachez que la bonne arme est celle qui tue; le tout est de la bien tenir. Du reste, reprit-il d’un ton ironique, mettez vos vertus au service de l’Italie; moi, pauvre diable, je lui offre mes vices.

Sir John, tout à fait ramené par Ferletti, s’empressa de tendre la main à Maxime; mais Olivia lui dit avec un accent de reproche : — Ah! monsieur, vous n’êtes pas patriote! — Ah! sir Maxime, vous n’êtes pas patriote! répéta miss Osborne. — Ah! je comprends, répondit durement Maxime, vous voulez dire que je ne suis pas encore assez anglais.

C’étaient là les premières paroles amères échangées entre eux. Des deux côtés ils s’arrêtèrent brusquement, effrayés du tour imprévu que prenaient leurs pensées. Ce dissentiment n’eut pas d’autre suite, mais le charme était brisé; ils s’observaient déjà comme des étrangers. C’était un juge qu’il avait trouvé en elle, et non une amie indulgente; il le comprit vaguement, et son cœur se serra. Malgré lui, il pénétrait tous les jours de plus près la nature d’Olivia, et ces craintes qu’il avait conçues lui revenaient obstinément plus pressantes et plus vives. A chaque instant, les oppositions de race éclataient, et comme il redevenait franchement italien, toutes ces dissemblances le frappaient plus fortement encore. Non qu’il y eût jamais entre eux rien de grave ni de difficile, mais le désaccord secret se trahissait dans les moindres choses; il fallait que le mal fût déjà bien ancien, bien profond, pour que ces misères prissent une telle importance. Un seul mot de froideur tombait sur son âme pleine de tristesses comme la goutte d’eau qui fait déborder la coupe.

A mesure que Maxime ressaisissait le sentiment italien, Olivia de son côté devenait plus anglaise; ils se retiraient en quelque sorte toutes les concessions qu’ils s’étaient faites. Le comte Alghiera reconnaissait avec effroi qu’il y avait quelque chose de changé entre eux, qu’ils n’étaient plus dans cette inaltérable harmonie d’autrefois. A ces premiers signes du déclin des choses, on tremble, on hésite, on voudrait douter encore, on cherche à tromper ce sens critique qui s’éveille; mais sous ces artifices la vérité cruelle fait son chemin. Maxime s’efforçait de se donner le change. Quoi qu’il fît, ce mal, qu’il n’osait pas sonder, se révéla soudainement dans toute son étendue, dans son aridité. A vrai dire, rien n’était détruit entre eux, car la chose essentielle manquait à l’origine. Entre eux, il n’y avait jamais eu union en esprit; c’était là tout le mal, il le comprit, il voulut le réparer; il s’efforçait de se placer sur ce vrai terrain, de créer d’elle à lui ce doux commerce des âmes, plus intime et plus réel. Elle l’écoutait avec condescendance, mais sans le seconder. Cette fraternité qu’il lui offrait, elle la refusait non par dédain, non par caprice, mais tout naturellement; elle n’en avait pas besoin, elle se suffisait à elle-même. Triste ou joyeux, il recevait toujours d’elle le même accueil. S’il parlait, elle l’écoutait avec plaisir; s’il se taisait, elle gardait le silence. Elle n’avait jamais rien à lui dire, elle ne cherchait jamais à lire dans ce cœur si troublé : c’était pour elle comme un livre scellé qu’elle ne songeait pas à ouvrir, et pour elle-même, n’ayant aucun besoin d’épanchement, d’intimité plus profonde, elle ne pouvait pas soupçonner que l’isolement fût une souffrance, une souffrance qu’elle imposait cruellement à celui dont elle était aimée.

Le jour où il eut le courage de tout lui dire, elle le regarda avec surprise; elle l’écoutait sans le comprendre, et bientôt elle repoussa ces confidences comme des reproches, sans irritation, avec l’indulgence qu’on doit aux bizarreries d’un esprit malade, ingénieux à se chercher des souffrances. Alors la vérité apparut complète à Maxime. En moins de quatre ans, la jeune fille de la guerre d’Italie s’était transformée en une Anglaise doctrinaire, froide et méthodique, sentencieuse et sermonneuse, satisfaite d’elle-même, très attachée à son bien-être, à son luxe, à ses opinions de lecture, à sa tranquillité d’âme. Elle s’était fait une paix définitive. Tout imprévu la choquait; elle ne craignait rien tant que d’être dérangée, de quelque manière que ce fût, au mieux ou au pire. Avant tout, elle redoutait d’être réveillée; elle haïssait d’instinct tout ce qui pouvait altérer la comfortable et paisible ordonnance de sa vie. Elle semblait ne plus aspirer qu’à réaliser le type que lui présentait miss Osborne, et à son exemple elle se tenait droite et raide dans ses habitudes d’esprit et ses orgueilleuses vertus terrestres, comme ces personnes bien attifées qui n’ont d’autre souci que de ne pas laisser friper leur toilette. Immobilisée dans ses goûts, ses sentimens, ses habitudes, elle se maintenait sans effort dans cette inaccessible région moyenne où rien ne vibre, rien ne tressaille, certaine d’arrêter tout élan, tout mouvement d’esprit, avec ce pharisaïsme énergique qui brisait toute élasticité dans son âme.

Était-ce bien là cette même Olivia dont il avait entrevu la beauté idéale dans une si haute lumière, cette Olivia qui s’était avancée vers lui, les mains pleines de grâces, dans le rayonnement de sa jeunesse ? Eh quoi ! tant d’espérances à jamais ensevelies, tant de promesses vaines! L’amitié héroïque aux jours de péril et dans les mille déceptions de la vie, l’appui, le secours intérieur, la douce assistance, toutes ces choses offertes et données, fallait-il les oublier comme des rêves, y renoncer à jamais? Non, ce n’étaient pas des rêves; toute cette vie s’était répandue avec richesse un jour, une heure, mais la source en était tarie.

Olivia était de celles qui n’ont qu’une lueur de jeunesse à jeter dans le monde. Il y a pour ces âmes une sorte de beauté du diable qui brille un jour, puis tout à coup s’efface et disparaît. Cette heure poétique ne reviendra plus. L’heure envolée, quels tristes lendemains! La prose a repris tous ses droits; l’envahissante nature inférieure ressaisit l’âme tout entière et se venge par un triomphe durable, continu. Un matin de printemps, ce cœur glacé s’était entr’ouvert; il se refermait pour toujours, après s’être épanoui comme par surprise sous le ciel d’Italie. Reprise par le génie de sa race et de sa famille, tous les jours Olivia s’isolait davantage en elle-même. D’heure en heure, elle se concentrait et se contractait plus durement encore dans son âpre individualisme.

Leur vie s’écoulait ainsi nulle et vide. Sans bruit, sans déchiremens, sans crises, de soi-même, tout s’écroulait, ou plutôt tout s’affaissait. En vain espérait-il encore faire revivre les choses du passé. Si unis en apparence, ils n’avaient plus rien de commun; en parlant le même langage, ils ne se comprenaient plus : il semblait que leurs esprits n’habitassent plus les mêmes sphères. Tous les jours l’abîme se creusait entre eux plus profond et plus vaste. Le mal irréparable étendait ses ravages lentement et sûrement. Déjà dans leur mémoire ces souvenirs lumineux des premiers jours, du temps heureux, s’effaçaient sourdement; le passé leur échappait tout autant que l’avenir. Leurs âmes se séparaient à jamais, comme ces lignes des angles qui S8 fuient à l’infini après s’être rencontrées dans un point de l’espace.

Et de ce mal profond, infini, rien ne se trahissait au dehors. Vivre ainsi tous les jours dans cette concorde apparente, et si profondément désunis! Rapprochés aux yeux de tous, et si étrangers l’un à l’autre, chacun relire dans sa sphère, dans son moi impénétrable, quelle chose mensongère!... Rien n’est triste comme cette paix dans la mort.

Quelle terreur saisit Maxime! quelle souffrance lorsqu’il eut conscience d’une si profonde détresse, lorsque le vrai de cette nature lui apparut, lorsqu’il toucha le fond de cette âme, ce fond dur et résistant, sans sonorité comme sans lumière, fermé de toutes parts comme un mur d’airain, sans perspectives, sans issues, où rien ne s’ouvrait vers l’infini! Il souffrait cruellement pour elle, et de cette certitude de ne pouvoir porter aucun secours à cette âme en si grand péril. Jamais son cœur ne s’était élevé si haut, et toute vie fraternelle lui était refusée! Quelle misère que la sienne! Ah! si cette lumière du foyer vient à s’éteindre, comment retrouver sa voie au milieu de la triste nuit qui nous environne? Il les connut, ces amères douleurs d’une âme aimante et toujours refoulée sur elle-même, condamnée à l’éternelle solitude. Il le gravit, cet âpre chemin où tous les grands cœurs ont laissé la trace de leurs blessures saignantes. Se donner sans cesse et ne rencontrer que l’indifférence et la tiédeur d’âme, exalter et raviver en soi la plus noble, la plus généreuse amitié, et ne rien recevoir en échange! Et tous les jours, à toute heure le navrant spectacle de cette aridité, de cette mort!

Il savait que tout était désespéré, perdu, et par la persévérance d’un amour fidèle, en redoublant de sacrifice, il tentait encore de réveiller l’âme d’Olivia; il remuait à toute heure les cendres de ce foyer éteint, et la triste certitude s’affermissant toujours, il tombait dans des agitations extrêmes. Les âmes en cet état de trouble, et les meilleures, donnent prise à chaque instant par leurs ardeurs inquiètes, leurs impatiences, leurs colères généreuses. Il n’est point difficile de les vaincre. Dans ses tentatives désespérées, il ressemblait vraiment à ces vaillans barbares qui se ruaient à découvert, le corps nu, sur le fer immobile des légionnaires de Rome. Elle, toujours armée de son indifférence, elle recevait le choc, sans trouble, sans colère, invincible dans sa froide discipline. Après ces défaites, il s’éloignait, humilié, découragé, et pendant des semaines, des mois entiers, il se tenait à l’écart avec une tristesse farouche; puis, la revoyant à son retour comme par le passé, tranquille et souriante, heureuse, il lui arrivait de s’accuser d’injustice et de dureté. Par momens même il espérait contre toute espérance. Ah ! si elle se réveillait, quel amour il lui garderait encore! Mais non, rien, rien! la nuit, le silence et l’horreur de la solitude ! Souvent alors, saisi d’une vraie colère, il secouait violemment cette âme engourdie, et d’une main irritée il s’efforçait de faire vibrer ces cordes mortes. Rien, rien, rien qui répondît jamais à ces appels passionnés. Etrangère à toute émotion, la calme, la froide Olivia demeurait elle-même, indifférente et bienveillante, et tout effort venait se briser contre sa douce inertie.

Elle pardonnait à Maxime cette exaltation douloureuse; mais tout entretien avec son mari lui devenait difficile et pénible. Un jour, comme il arrivait auprès d’elle plus troublé que jamais, elle trahit quelque chose de son déplaisir, et posa son livre sur ses genoux avec une sorte de résignation polie. — Écoutez-moi, lui dit-il avec une extrême véhémence. — La dureté impérieuse de ces paroles la blessa; elle se leva pour sortir, et lui, dans sa colère, il s’oublia jusqu’à lui saisir les poignets très rudement, et de force il la retint devant lui. Olivia se dressa avec terreur et poussa un grand cri; bientôt la porte s’ouvrit, et Maxime vit arriver sir John et miss Sarah, puis la tante Osborne. Olivia se leva, et leur montrant ses poignets rougis : — Voilà comme cet Italien m’a traitée!... dit-elle. Sir John offrit son bras à sa fille silencieusement, et s’éloigna avec elle triste et digne. Miss Osborne, passant devant Maxime, lui jeta un regard de haine implacable. En ce moment, Olivia et miss Osborne se ressemblaient comme deux sœurs jumelles. Maxime, profondément triste, se retira tout à fait chez lui.

Pas une démarche de réconciliation ne fut faite auprès de lui par Olivia. Elle et miss Osborne ne pardonnaient pas. En les voyant si irritées, le bon Girolet crut un jour les apaiser en leur disant : — Soyez-lui indulgentes, voilà déjà longtemps que je suis très inquiet de sa santé; bien des folies n’ont pas eu de symptômes plus graves. — Parlait-il sincèrement, ou n’était-ce que par obligeance? Quoi qu’il en soit, cette idée du docteur fit son chemin. Toutes les paroles, toutes les actions de Maxime furent étudiées, observées, comparées dans cet esprit de prévention. Les moindres faits prenaient une importance extraordinaire. Au salon, à chaque instant, les parens, les amis échangeaient des regards rapides comme entre complices; tout était interprété contre lui : sa mélancolie persistante, sa sauvagerie, ses longues courses, ses nuits passées au piano. Il cherchait dans l’art l’unique consolation; mais cet amour ne lui suffisait plus. Il exaltait l’imagination, mais sans fortifier l’âme. Les joies fugitives qu’il y trouvait étaient trop chèrement payées par la perte de cette énergie virile sans laquelle il n’est pas plus d’indépendance réelle pour les individus que pour les peuples.

En même temps qu’il fuyait les relations mondaines, il se plaisait parmi les hommes qui mettaient leur honneur à en secouer le joug. — Les Harris avaient pour cousin un certain William Mondy dont ils ne se vantaient guère, et qui s’était fait partout un triste renom d’intempérance. Autrefois, quand il habitait Londres, il avait coutume de passer ses nuits en orgies dans les tavernes, et tous les matins il rentrait chez lui cravaté de blanc, grave, décent, irréprochable. Pendant dix ans, il s’était ainsi grisé avec une tenue parfaite; mais depuis qu’il avait voyagé en France, ses mœurs étaient changées. Il fumait et s’enivrait outrageusement avec les gardes-chasse et les jardiniers, en plein jour, en public, sans respect humain : grand crime, irrémissible, inexpiable à Saint-Alban... A tort ou à raison, Maxime se persuada que ce William étouffait au milieu des mœurs anglaises, qu’il cherchait la liberté de son âme dans l’ivrognerie, toute autre issue lui étant fermée. Au lieu de le fuir comme par le passé, il le voyait quelquefois; sa conversation bizarre et poétique l’intéressait; il l’écoutait avec une certaine sympathie, et la reconnaissance que lui témoignait alors ce malheureux le touchait vivement. A Saint-Alban, on ne pouvait s’expliquer qu’avec sa grande sobriété italienne Maxime se fût choisi une telle société. Miss Osborne attendit une grande occasion pour témoigner en public ses mécontentemens. Un jour, dans un dîner d’apparat, devant vingt personnes, elle lui demanda brusquement comment il pouvait fréquenter un pareil homme, le déshonneur de sa famille. — Il vaut mieux que vous tous, s’écria Maxime. — Et il sortit pour monter à cheval. De huit jours, on ne le revit plus. Tous les convives se regardèrent avec stupeur. Miss Osborne bravée en face et de cette façon ! Après une pareille incartade, personne ne douta plus de la folie de Maxime.


Maxime pouvait désormais se regarder comme condamné à l’isolement sur cette terre anglaise où il avait cru trouver une seconde patrie. Une réprobation unanime planait sur lui; parens, amis, serviteurs, tous s’unissaient contre le mari d’Olivia dans les mêmes sentimens d’éloignement, de crainte vague et de pitié dédaigneuse; tous l’évitaient, tous se tenaient à l’écart de ce malade, dont on semblait redouter les violences. Miss Osborne alla même jusqu’à dire un jour de très bonne foi : — Je tremblerais de laisser Olivia seule avec lui. — Les choses en étaient venues au point que ces paroles ne surprirent personne.

Le docteur Girolet était au désespoir; il s’accusait de tout le mal, il se reprochait d’avoir donné naissance à cette opinion malheureuse qu’il ne pouvait plus déraciner. Sur sa demande, deux docteurs renommés furent mandés de Londres. On décida qu’ils passeraient quelques jours à Saint-Alban incognito, sans déclarer leur qualité de médecin, pour bien étudier le malade à loisir, sans le brusquer, avec les plus grands ménagemens. Le calme de Maxime surprit d’abord les docteurs, et peu à peu ils s’enhardirent à l’interroger vivement. Lui, Maxime, les écoutait à peine, et les déroutait à chaque instant par l’insouciance et le décousu de ses réponses; on le pressait de questions sur lui, sur Olivia, et les plus indiscrètes ne le blessaient en rien, éveillaient à peine son attention. De ce côté, rien ne pouvait plus l’atteindre. Son esprit n’était plus à Saint-Alban.

Depuis longtemps toute colère s’était éteinte en Maxime. D’Olivia, il n’attendait plus rien, il ne désirait rien, et dans ce délaissement il donnait toute son âme à l’Italie. Par ses misères présentes, il se sentait uni plus étroitement encore à cette noble race, si grande dans sa détresse, et quand le découragement le gagnait, tout à coup les vers sibyllins de Dante lui revenaient en mémoire : il répondait à cet appel héroïque en élevant plus haut son âme, en s’associant plus douloureusement encore à toutes les souffrances de l’Italie; il portait la croix de la patrie.

Ces sentimens rajeunis, animés, c’était toute sa vie; il les trahit un jour devant les docteurs, qui le pressaient de questions, et, se laissant aller à la plus noble exaltation, il leur parla passionnément de l’Italie et de cette espérance qu’il gardait toujours de verser son sang sur les champs de bataille de la patrie. — Ah ! voilà sa folie, dirent-ils en hochant la tête. — C’est un mystique, dit le plus ancien des docteurs. — Folie mystique, répéta le plus jeune. Et ils s’éloignèrent en grande tranquillité de conscience, enchantés d’avoir donné un nom à la maladie. Un mystique ! avec ce mot magique on retire un homme de la circulation; l’étiquette une fois bien fixée au front du patient, tous s’écartent de lui, comme les passans à la vue de ces écriteaux de voirie : Le public n’entre pas ici.

Le docteur Girolet eut le courage de défendre Maxime : c’était un homme simple et dont l’esprit n’était pas troublé par les grandes théories; il était ce qu’on appelle un guérisseur, il avait un vrai coup d’œil de médecin, une première intuition vive et sûre, mais voilà tout, et sa grande ignorance le mettait à l’abri de tous les systèmes. Il s’efforça de ramener ses collègues à la vérité, mais on lui tourna le des avec mépris, et il resta seul de son opinion à Saint-Alban. De son mieux, il cherchait tous les jours à réparer ses torts vis-à-vis de Maxime. Maxime se montra d’abord très insensible à tous ces témoignages affectueux; à la longue pourtant il en fut touché. Une amitié vraie les rapprocha. Le docteur avait tout à fait gagné la confiance de Maxime, il eut le secret de toutes ses tristesses. — Je connais votre mal, lui dit-il un jour en essayant de l’égayer, laissez faire votre docteur, il n’est pas de mal d’amour dont on ne revienne; je vous guérirai. — Je crains que vous n’ayez raison, lui dit Maxime.

Ces amours blessés à mort ne vivent plus que de leurs souffrances, et leur agonie ressemble à celle du héros thébain à Mantinée; la vie s’échappa de ce noble cœur, quand on retira le fer de sa blessure.


Dans les derniers jours de septembre, Maxime alla passer une semaine à Brighton, sans confier à personne le motif de son voyage. Au retour, il reçut la visite de Girolet. Le docteur essaya de lui parler d’Olivia : il avait eu la veille un long entretien avec elle, il était plein d’espérance et voulut faire partager sa joie à Maxime; mais dès les premiers mots Maxime l’arrêta. — Mon ami, lui dit-il, je suis en train de vous écrire tout ce que j’ai à vous dire. Demain, à midi, vous recevrez cette lettre que je vais terminer. Sous le même pli, vous recevrez une lettre que je vous prie de remettre à la comtesse Alghiera.

Par discrétion, Girolet s’abstint de toute question, et dans son embarras, pour se donner une contenance, il alla s’asseoir au piano.

— Puisque vous êtes en goût de musique, lui dit Maxime, vous plairait-il d’entendre un opéra-bouffe que j’ai écrit, il y a deux mois, pour tromper l’insomnie des mauvaises nuits? Le comte se mit au piano et joua une grande ouverture. — Maintenant, docteur, prenez en main votre partie et chantons ensemble le grand duo.

— Un opéra sans paroles ! dit Girolet.

— Qu’importe? dit Maxime, déchiffrez toujours. Vous verrez à la marge des dessins explicatifs.

Tous ces dessins étaient, comme la musique, d’une exécution joyeuse, vive et fantasque. L’accent passionné, l’ardeur sérieuse, la tristesse, éclataient souvent sous le rire. — Allons, Girolet, déchiffrez-vous? C’est à vous. Justement la basse chantante, c’est un docteur. Que dites-vous de cet air de sarabande? Maintenant le trio des fous. Je ferai la seconde partie au piano.

Ce morceau était écrit dans un style grave et sévère. — Quel diable d’air d’église me faites-vous chanter là? disait Girolet. Mais c’est très beau, ce chant lugubre! Voilà comment je veux être porté en terre.

Le docteur se passionnait à cette musique, et voulut tout lire, tout chanter. En chantant et déchiffrant, il se creusait la tête, puis regardait curieusement Maxime en lui montrant les dessins bizarres tracés en tête de chaque motif. — Mais c’est votre histoire en musique, s’écria-t-il enfin, et nous y sommes tous, moi le premier!

L’homme du Midi se laissait aller à sa verve. Ce n’était plus l’Anglais de salon, si bien dressé, encaqué dans le petit habit noir, mais Girolet le tapageur, le vrai Girolet de Milhau en Rouergue. — Ah ! cher malade, dit-il enfin, puisque c’est votre folie d’écrire de si belles choses, je n’aurai garde de vous guérir. — Hélas! je suis guéri, répondit tristement Maxime.

Il disait vrai; il était guéri, bien guéri. Olivia n’avait plus rien à craindre de Maxime, Maxime ne l’aimait plus. Il avait mis plus haut son espérance.

Le lendemain, dès le matin, le comte Alghiera s’embarquait à Brighton sur l’American. En recevant sa lettre, Girolet était parti en toute hâte, avec l’espoir d’arriver à temps et de ramener Maxime à Saint-Alban. Lorsqu’il descendit sur le port, on lui apprit que l’American venait de lever l’ancre. Il courut sur la jetée et vit passer devant lui le steamer. Maxime était assis à l’arrière. Ils se reconnurent, et de loin se dirent adieu. L’American entra en mer, et un coup de vent chassa devant eux des tourbillons de fumée; ils ne devaient plus se revoir.

Le comte Maxime avait dit un éternel adieu à l’Angleterre. Une vie nouvelle commençait pour lui. Il allait à l’inconnu. Du passé, il ne laissait rien derrière ses pas : fortune, amour, illusions de jeunesse, il avait tout perdu, il renonçait atout; mais il emportait avec lui l’inestimable richesse : son âme était libre. Le sentiment italien se réveillait en lui, plus ardent encore et plus passionné, mais détaché de tout égoïsme. Sans agitations, sans haine, sans vaines colères, il épousait résolument la pauvreté, l’exil. Ce grand travail qui doit se faire dans l’âme italienne, il le commençait sur lui-même, hardiment et durement, sans faiblesse, et, jetant un regard sévère sur son passé, portant en lui tous les péchés de sa race, il se disait avec une virile tristesse : « Tout nous trompe, tout nous échappe. Tirons notre force de cette extrême misère. Etions-nous dignes de la victoire? Sommes-nous prêts? Cette unité que nous rêvons pour notre patrie, est-elle fondée en nous? Avons-nous édifié dans nos âmes la cité nouvelle? » Il se préparait ainsi à ces grands sacrifices qui seront demandés à la race de l’avenir. Ces pensées l’animaient d’un noble courage lorsqu’il se sépara à jamais d’Olivia; elles le soutinrent au milieu des épreuves de la vie errante qui commença pour lui le jour même où il dit adieu à l’Angleterre. Sans patrie, sans famille, le comte Maxime pouvait tendre la main désormais à ces mille victimes des crises politiques de notre siècle qui portent sur tous les rivages le deuil d’une nation vaincue et le mystique espoir de destinées meilleures. Combien de temps durera son attente? Et cette existence condamnée s’éteindra-t-elle dans l’isolement? Qui peut le dire? C’est le secret des solitudes américaines, où le comte Maxime a cherché un refuge, sans renier ses espérances, dût-il tomber avant l’heure sur la voie douloureuse qui s’est ouverte pour le salut de l’Italie.


JULES DE LA MADELENE.