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Édouard Dentu (p. 85-91).


IV


Il était largement cinq heures quand Jacques quitta l’avenue Trudaine. Au boulevard Rochechouart, l’orgue de barbarie d’un jeu de bague encore ouvert jouait continuellement. Il gravit la rue Dancourt, à grandes enjambées.

Devant le théâtre de Montmartre, il ralentit le pas. Un large urinoir couvert, établi au milieu de la petite place, n’existait pas de son temps. Mais chaque maison, avec ses fenêtres closes, lui semblait une ancienne connaissance. Et le théâtre, ce vieil ami de son enfance, où, gamin, il avait vu jouer tant de pathétiques mélos, eh bien ! d’un regard attendri, il s’oubliait à lui souhaiter un bonjour. C’étaient les mêmes barrières de bois, entre lesquelles il avait si souvent fait queue ! Tiens ! mais qu’est-ce que l’on jouait donc ce soir-là ? Il alla lire l’affiche :

« L’Assommoir drame en neuf tableaux, tiré du roman d’Émile Zola, par MM. W. Busnach et O. Gastineau. »

Diable ! du nouveau. Au fait, n’était-ce point ce succès qui avait fait courir Paris une année, et dont il avait lu le compte rendu, là-bas, au delà de l’Océan, dans un journal vieux de plusieurs mois ? Oui, il se rappelait : il était question du peuple dans cet ouvrage, du vrai peuple, représenté tel qu’il est, sans montage de coup, ni débinage. Et, puisqu’on jouait encore l’Assommoir, il payerait ce spectacle à la femme, aux enfants. Ce qu’on passerait une chouette soirée !

En arrangeant ce projet, Jacques avait pris la rue des Trois-Frères. Au carrefour, d’où rayonnent les rues Tardieu, Chappe et Antoinette, il s’orienta. Du réverbère, par la rue Tardieu, son regard plongeait dans le vaste enfoncement de la place Saint-Pierre, méconnaissable avec son square neuf. Sous le brouillard pâle qui noyait le soleil, les jeunes arbres et les massifs de verdure faisaient un décor d’une finesse adorable. Et Jacques se disait que le quartier avait gagné. S’il revenait souffreteux et vieilli, avec des cheveux blancs, il retrouvait les choses embellies, rajeunies. Et, des choses, sa pensée se reportait de nouveau vers les siens. Il n’allait même plus les reconnaître. Clara, par exemple, sa fille Clara ! Au lieu de la morveuse qu’il avait laissée, ce serait une belle demoiselle, à la fois timide et tendre. Et Pascal ! lui qui, en 1871, ne savait ni parler, ni marcher, devait être un petit homme. Quelle contenance aurait-il, devant le père arrivant à l’improviste ? Jacques se promettait de mettre son doigt sur la bouche, afin que la mère ne dise rien. Et il attendrait : il verrait si la voix du sang parlerait chez Pascal.

Tout cela, dans quelques minutes ! À moins que sa femme n’eût changé de rue, de quartier. Alors, ce ne serait pas long ; au besoin, il se fendrait d’un sapin. Maintenant Jacques courait. Encore quelques maisons de la rue des Trois Frères : l’hôtel meublé ! la crémerie ! le magasin de modes ! l’herboriste ! Les devantures étaient fermées, mais Jacques connaissait si bien les boutiques. Les enseignes disparaissaient sous des guirlandes en papier, sous des drapeaux. Deux ou trois lampions, à des fils de fer, brûlaient encore. Un nouveau coude de la rue et là, tout de suite, à gauche, le numéro 47 : une manière de porte cochère délabrée, toujours ouverte à deux battants, surmontée de feuillages verts et de deux drapeaux, donnant accès dans un passage à ciel ouvert, étranglé entre deux hautes murailles sans fenêtres. Au fond de l’étranglement, le même marchand de vin qu’autrefois, avec des mots peints en noir sur le plâtre du mur : « Vins en bouteille, — Vin à emporter. » Puis, un retour et un resserrement du couloir à ciel ouvert. Enfin là, devant lui, une masure à deux étages.

Au rez-de-chaussée, le commencement d’un escalier en pierre, dont la première marche était de plain-pied avec le pavé de la ruelle. À côté de l’escalier, au-dessus d’un hangar fermé par une porte à claire-voie : « Fabrique de noir à sabot et à galoches. »

Jacques, avant de gravir les marches usées, se tenait à la rampe en plâtre. Quel battement de cœur ! Avant de monter, il avait reconnu, aux fenêtres du second étage, deux caisses à fleurs : son œuvre. Jadis, pour faire plaisir à Adèle, un dimanche, avec de vieilles planches, il les avait établies dans l’embrasure de chaque fenêtre. La terre, sa femme et lui étaient allés ensemble la ramasser sur la butte, prés du moulin de la Galette, un soir, et ils l’avaient apportée dans un sac. Le long des mêmes ficelles, ses gobéas et ses pois de senteur grimpaient encore. Aussi, en escaladant enfin les marches, s’abandonnait-il à un heureux pressentiment : rien ne devait être changé. La porte allait s’ouvrir. Dans quelques secondes, chez lui, il les presserait tous sur son cœur. Il frappa avec assurance.

Rien !

Il frappa encore, plus doucement.

Cette fois, à travers la cloison, tout contre la porte, ce fut comme le bruit d’un corps endormi qui se retournerait dans un lit.

Autrefois, le lit n’était pas place dans cette première pièce, servant d’atelier. Jacques frappait toujours, mais timidement.

— Qui est là ? fit une grosse voix d’homme.

Clouard se nomma.

— Connais pas !… On ne réveille pas les gens à cette heure.

Il demanda si madame Clouard ne demeurait plus ici. La grosse voix se fâchait :

— Je n’aime pas les farces, sacré imbécile !… Est-ce que je connais ta madame Clouard, moi !… Veux-tu me bien me foutre la paix ! ou je sors te flanquer une de ces…

— Nom de Dieu ! sors, si tu as du cœur !…

Jacques s’emportait à son tour, très rouge. Déjà son poing se fermait pour cogner sur la porte. Il se contint. Une idée cruelle lui venait pour la première fois. Dans sa candeur, en neuf ans d’absence, Jacques n’ayant jamais songé à l’hypothèse de l’infidélité de sa femme. Jamais, le démocrate rêveur qu’il était, ne s’était dit qu’une femme, jeune encore, restée seule avec deux enfants sur le pavé de Paris, avait pu faillir. Non ! à la suite de son évasion, passant pour mort et lorsque ses lettres étaient restées sans réponse, toutes sortes d’inquiétudes sur le sort des siens l’avaient torturé ; il avait tout redouté pour eux : la faim, la maladie, l’hôpital et le Père-Lachaise ; mais le déshonneur ? non ! Il était trop sûr d’Adèle, la sachant active, énergique et honnête. Maintenant, pour s’être sottement imaginé que le sort avait fini de s’acharner contre lui, ses plus chères croyances se trouvaient ébranlées. Écrasé sous des pensées nouvelles, sous des soupçons affreux, toute colère tombée. Jacques redescendait déjà, sur la pointe des pieds, comme honteux.

Le brouillard s’était dissipé. Quelle belle matinée ! Sous les premiers rayons d’un soleil déjà chaud, Jacques courait, se sauvant comme un voleur. À la sortie du passage à découvert, reconnu par une concierge de la rue des Trois Frères, il sut par celle-ci que, peu de temps après l’arrestation de son mari, madame Clouard avait quitté Montmartre, pour habiter rue des Moulins.

Un peu rassuré, il remercia cette femme, et, frémissant encore, redescendit au boulevard extérieur. Là, il trouva un omnibus, qu’il quitta devant le Théâtre-Français. Et il commença une enquête fiévreuse, accostant des messieurs qui n’étaient pas du quartier, voulant faire ouvrir les boutiques, sonnant à des portes.

La rue des Moulins n’existait même plus. À la place, il trouva une magnifique voie nouvelle : l’avenue de l’Opéra.