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Édouard Dentu (p. 144-152).


IV


Avril 1866.

Cet après-midi, vers quatre heures, quand Hélène a repoussé derrière elle la grille de leur maison, et qu’elle est sortie en toilette de printemps, je la voyais. Sans qu’elle s’en doute, moi, de la fenêtre à tabatière d’une chambre au quatrième ou dorment mes vieux bouquins et un tas de paperasses, je plonge hors la ville, par-dessus la Rotonde et la grande fontaine, jusqu’aux maisons neuves des abords de la gare.

Elle marchait d’abord vite, mais, arrivée à la Rotonde, une fois montée sur le trottoir circulaire de la fontaine monumentale, un ralentissement de pas ; puis, un arrêt court, pour reboutonner son gant. Un cavalier arrivait alors au petit trot. Sa tête inclinée n’a pas bougé, pas plus que sa jolie ombrelle gris-perle. Puis, le cavalier passé, elle, descendant du trottoir, est entrée en ville. Mais le cavalier, retourné sur sa selle et maintenant son cheval, la regardait. J’ai reconnu le jeune comte de Vandeuilles.

Sur le Cours, elle allait lentement. Quand elle passa devant moi, contre la maison, de ma fenêtre mansardée je ne pouvais plus la voir. Et le temps me paraissait long.

— Si elle montait !

Et je savais pourtant qu’elle ne montait jamais chez moi. Puis, toujours à ma fenêtre, je l’ai retrouvée sur la promenade, apparaissant et disparaissant entre les touffes vertes des jeunes platanes, s’éloignant d’un pas souple, rythmique, révélé par les petits balancements gracieux de son ombrelle. Puis, elle ne fut plus, entre les deux barres vertes des platanes resserrés, qu’une mince tache gris-perle, toujours gaie à l’œil, imperceptible à la fin, claire encore. Et quand, l’ayant enfin perdue de vue, je me retirai de la fenêtre avec un violent torticolis, ma pensée continuait à la suivre.

Elle sort ainsi tous les jours, à la même heure, du chalet suisse de Moreau, d’ici semblable, avec son grand toit ridicule retombant bas et son peinturlurage rouge brique, à un jouet d’enfant, lourd et grossièrement fait. Irréprochable de tenue, noble et charmante, mieux mise que les autres, et avec ce cachet de Paris qu’on ne lui pardonne pas, elle entre en ville.

En ville, elle sait bien où elle est : X… tout entière, la connait maintenant et ne l’aime pas. Voici venir, en face, des dames avec qui elle n’est plus en visite. Leurs regards la dévisagent, la fouillent, la déshabillent ; puis, quand elle est passée, les mêmes se retournent, ne l’ayant pas assez vue, comme s’il s’agissait d’une bête curieuse. Voici maintenant la femme du procureur général, arrivant de loin, avec la marquise de N. N… Ces deux-là, du moins, la salueront : avec l’une, elle échange encore des cartes ! l’autre, la marquise, lui proposait, il y a quatre jours, d’aller, en même temps qu’elle, aux bains d’Uriage ! Eh bien, non ! toutes deux détournent la tête, prennent l’autre allée de la promenade… Et ici, il faut que ce soit elle qui se range pour laisser le passage libre à la toute jeune madame Jauffret. Sortie de son village, pour épouser un petit poseur qui ne lui vient qu’à l’épaule, cette grande asperge montée ne remplit seulement pas ses robes et voudrait occuper toute la voie publique… Puis, ce ne sont pas que les femmes ! À son passage, il y a de l’agitation devant les cafés et les cercles, ceux qui flânent dehors avertissent ceux qui se tiennent dedans ; des lectures de journaux sont interrompues ; des grappes de têtes nues apparaissent, entremêlées de mains qui tiennent une queue de billard ou des cartes étalées en éventail… En la voyant venir, les officiers du 217e cambrent la taille, effilent leur moustache, risquent une œillade. Plus insolents, nos gommeux et noblillons la lorgnent fixement, vont la regarder sous le nez. Et il n’est pas rare que des bandes de huit ou dix étudiants, fous lâchés, malfaisants échappés de collège, marchent obstinément à côté d’elle, en tenant à haute voix des conversations obscènes. Enfin, lorsqu’il ne passe personne, que la voie est libre, même au fond d’une de ces rues où l’herbe pousse et dont les maisons, portes et fenêtres closes, semblent dormir, elle se sent encore dans une atmosphère hostile : espionnée par des yeux qui voient à travers les murs, montrée au doigt par des doigts invisibles ; rebutée jusque par les pavés, plus raboteux pour son pied délicat, désireux de la voir tomber, comme la ville entière.

Alors, qu’y vient-elle faire, en ville ? Tous les après-midi, vers quatre heures, quelle nécessité de s’exposer ainsi sans défense à l’animosité de X… ! Sans doute, si j’osais l’interroger, elle ne me dirait pas la vérité vraie : peut-être ne se l’avoue-t-elle pas à elle-même ! Mais je la connais bien, moi ; de plus, je sais maintenant l’itinéraire qu’elle suit chaque jour, les rues où elle passe, les portions de trottoir qu’elle choisit, les fournisseurs chez qui elle s’arrête, jusqu’au pâtissier où parfois elle mange un gâteau, lorsque sa promenade n’a pas d’autre prétexte ; — aussi je la comprends !… À vingt-quatre ans, femme faite, c’est toujours la petite fille qui « voulait » si impérieusement, qu’on finissait par lui abandonner la manivelle de l’orgue à l’église, et qui, lorsque son père l’enfermait entre deux portes au milieu de ses larmes, poussait soudain un cri de défi : « Papa, j’y vois ! » Ce caractère, fait de volonté et de révolte, que l’éducation de Saint-Denis a laissé entier et qui est pour beaucoup dans la haine que lui porte toute une ville, la soutient du moins, lui permet de tenir bon. Voilà pourquoi, chaque jour, arrive une heure où Hélène éprouva le besoin de pénétrer dans X…, ni par désœuvrement, ni pour aller faire une emplette, ni pour aller manger un gâteau ; — mais il faut que sa présence crie à X… : « Me voilà ! où en es-tu, toi ?… Tu me déteste toujours !… eh bien, vois que je n’en suis pas plus mal coiffée ! mon teint ne jaunit pas ! eh ! comment trouves-tu ma nouvelle robe ? Rends-toi bien compte que rien ne manque à mon bonheur !… »

J’en étais là de mes réflexions, accoudé à la fenêtre de ma mansarde aux paperasses. Tout à coup, sur l’autre allée du Cours, je revis Hélène, marchant d’un pas ralenti. Elle rentrait pour dîner. Un peu derrière elle, M. de Vandeuilles, qui avait quitté son cheval, se promenait avec le petit de Lancy. Monocle à l’œil, les deux jeunes nobles la lorgnaient. Le petit de Lancy, riant aux éclats, un peu gris, voulait à chaque instant la désigner avec son steak.

Au moins M. de Vandeuilles retenait le bras du malotru.

Retrouvé en furetant parmi mes vieux papiers. J’écrivais ça, il y a bien longtemps, à un Parisien, à un brave garçon aventureux, mais intelligent qui, lui, se trouvant à l’étroit en Europe, est allé mourir à New-York de la fièvre jaune :

« … Prenez un raccourci de votre faubourg Saint-Germain, un racornissement de chaussée d’Antin, plus un soupçon de Marais, prolongé par un tronçon de queue de Belleville ; ne mélangez pas, distribuez au contraire cela en quartiers distincts, autant de diminutifs de mondes divers, tous en retard d’un siècle, se coudoyant sans se confondre, se regardant comme des chiens de faïence, gaspillant le temps à s’épier, à s’envier, à faire des commérages ; ajoutez beaucoup d’églises, paroisses, chapelles, un archevêque ; des chanoines, curés, vicaires, moines, sœurs de toute espèce de coiffe, capucines, capucins, jésuites, jésuitesses ; des confréries de pénitents blancs, noirs, bleus, gris, etc., etc. ; maintenant, si tout cela tient dans un pli de terrain au milieu d’une contrée accidentée, mais sévère, attristée partout par de petits oliviers poussiéreux, calcinée l’été par le soleil, glacée l’hiver par le mistral ; et si l’herbe pousse entre les pavés comme dans un cimetière ; si les fontaines sont sans eau ; si l’esprit ne court pas les rues ; si les idées sont antédiluviennes ; si…, je pourrais multiplier les « si » à l’infini… eh bien, mon cher, voilà X… !

» Tenez jeudi, huit heures du soir, une fin de journée d’été admirable. Rangée en rond au milieu du Cours, à la hauteur du café des officiers, la musique du régiment joue la Dame blanche. Du balcon de la maison où je suis né, mon ami, nous regardons. À nos pieds, voici les deux allées de la promenade, bordées de chaises qu’occupent des dames en grande toilette, des enfants, des messieurs. D’autres familles, également en toilette, sont assises sur la chaussée du milieu. Mais, en étudiant bien toutes ces chaises, nous découvrirons des catégories distinctes, des différences brusques, profondes ; nous arriverions à tracer une carte, oui, une vraie et curieuse carte de géographie sociale, aux lignes de démarcation certaines. Par exemple, cette femme d’huissier si longue, si osseuse, si mal fagotée, au nez proéminent et montagneux, ne se doute pas que nous la prendrions pour une frontière naturelle… Et un peu plus bas, — oui, là, précisément ! — ce clan de jeunes femmes et de jeunes filles, les unes affreuses, les autres charmantes, mais ayant toutes un air de famille, ce sont les israélites : la noblesse et la magistrature ne les salue pas, et les appelle « les juives ! » En dehors des grands bals de la sous-préfecture, — un terrain neutre et banal comme la chaussée du milieu, — elles ne vont qu’aux sauteries intimes de la femme d’un marchand d’huile. »

Ce chiffon de papier jauni me reporte à bien des années en arrière. Je sortais du collège, alors. Mes sensations avaient une verdeur exaltée qui me surprend. Il est vrai qu’en ce temps-là je n’étais pas sans quelques velléités littéraires, je lisais Balzac et Stendhal, je savais Musset par cœur. Dans mes lettres à des amis, comme dans mes premières plaidoiries aux assises, il m’arrivait de chercher à faire du style. Comme aussi le soir, dans mon lit, avant de m’endormir, d’échafauder de grands châteaux de cartes : Paris !… Des succès de publiciste et d’orateur !… Des amours à la Rastignac, à la Julien Sorel !… De l’argent ! des voluptés ! de la gloire ! du pouvoir !… Aujourd’hui, devenu positif, froid, de sens rassis, je ne récrirais pas ces lignes.

Ou, du moins, je ne m’amuserais plus à la futilité de dessiner un petit croquis de la musique du jeudi. Je ne m’attarderais plus au dénombrement clérical de la ville. Maintenant aussi, j’ai cessé d’en vouloir au mistral, j’ai pris mon parti des « petits oliviers poussiéreux » ; et l’herbe des rues, le pavé impraticable, les fontaines sans eau, la moyenne vulgaire de l’esprit des habitants, j’ai fini par m’y habituer… À part ces nuances de détail ou de forme, résultat de la différence d’âge, le fond de mes observations de ce temps-là était juste.

Moi seul, j’ai changé : X… est toujours X… !