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Pierre Laffite (p. 5-8).




AVANT-PROPOS

C’est le personnage, ce sont les prouesses de Sherlock Holmes qui ont établi en France la réputation de Sir Arthur Conan Doyle. Sans doute les débuts de l’écrivain anglais ne dataient point de ce Crime Étrange où il utilisait pour la première fois le célèbre détective ; mais ses essais dans le roman historique, très remarqués en Angleterre, n’avaient pas eu chez nous de retentissement immédiat. Enfin Holmes vint ; et quand on aura dit que nous n’avions pas attendu jusque-là pour voir la méthode déductive entrer dans la fiction policière, on n’aura rien enlevé aux qualités qui font de lui une création originale et vivante. Il saisit du coup le public. La longue suite de ses « Exploits » et de ses « Aventures » valida cette prise de possession.

Pourtant, l’on commettrait une injustice envers Conan Doyle en ne faisant pas, à ceux de ses livres d’où Sherlock Holmes est absent, la part qui leur revient dans son œuvre. Il est le type même de l’écrivain que les Anglais qualifient de « versatile ». Aucun ne change plus volontiers sa manière ; aucun n’a davantage la curiosité des tentatives ; aucun n’y porte, d’ailleurs, plus de variété dans l’invention, de souplesse dans l’exécution, de juste sobriété dans le style. Car, notons-le, nos romanciers populaires n’ayant pas accoutumé de nous gâter à cet égard, Conan Doyle, s’il peut être classé, quant au choix des sujets, parmi les romanciers populaires, se distingue au moins d’entre eux en ce qu’il a un style. Sa langue est claire, précise, élégamment directe. Encore n’est-ce qu’une partie de ses mérites. Il a cet art incontestable qui, une fois le drame bâti, le « situe », évoque les milieux, anime et oppose les figures, détermine une « atmosphère ».

Après le roman historique, après le roman judiciaire, il a abordé le roman d’aventures. Le Monde Perdu a, dans son genre, des côtés de chef-d’œuvre. C’est, si l’on veut, du Jules Verne, mais avec une bien autre vigueur dans le dessin des caractères, et ce quelque chose de très spécial, de très savoureux, qu’y peuvent ajouter le tour d’esprit et l’humour britanniques. Cependant, s’il est un terrain où Conan Doyle se sent particulièrement à l’aise, c’est dans ce que nos voisins appellent la short story, autrement dit le récit bref, la nouvelle. Là, toutes ses qualités interviennent ensemble. En se concentrant, elles se servent. La série des « Sherlock Holmes » est faite, au principal, de short stories. Dans celui de ses livres qui a pour titre Round the fire stories (« Histoires du coin du feu »), d’où l’on a tiré en français les deux volumes intitulés Du Mystérieux au Tragique et La Main Brune, il a réuni une vingtaine de contes dont certains ne seraient pas indignes d’être comparés à ce qu’il y a de meilleur depuis Poe dans le récit à base de tragédie et de mystère. M. Paul Bourget, qui a si bien défini les conditions de l’art de la nouvelle, après en avoir lui-même donné d’admirables exemples, y trouverait, au besoin, une confirmation des lois qu’il a posées.

Plus qu’un roman, le Ciel Empoisonné est, au sens où nous l’entendions jadis, une nouvelle. Pas de développements, pas de digressions ni d’à-côtés. Une action violente et rapide ; des épisodes fortement noués et réduits à l’essentiel. Les personnages sont encore ceux du Monde Perdu ; mais là s’arrête le rapport entre les deux ouvrages, et l’un n’est nullement la suite de l’autre. Dans le Monde Perdu, deux savants, Challenger et Summerlee, un grand seigneur passionné de grandes chasses, lord Roxton, un journaliste londonien, Edouard Malone, s’en vont explorer un haut plateau de l’Amazone où l’on croit que survivent des espèces animales préhistoriques. Dans le Ciel Empoisonné, nos quatre hardis compagnons sont par hasard réunis chez Mrs. Challenger au moment où un cataclysme inattendu bouleverse la planète. Évidemment, cette hypothèse d’un désastre cosmique n’est pas en soi toute neuve : on la trouverait déjà dans le roman de P. Shiel, si curieux et trop ignoré en France, le Nuage Pourpre ; et elle ne va pas sans analogie avec le postulat de Wells dans Au temps de la Comète. Ce qui est intéressant ici, c’est la manière dont Conan Doyle l’a rajeunie, c’est le parti qu’il en tire, c’est comment réagit, à la menace de l’anéantissement universel, chacun des cinq privilégiés qu’il épargne. Et déjà il semble qu’en plusieurs endroits l’on voie se manifester chez l’auteur ce mysticisme qui devait, après 1914, l’incliner comme tant d’autres au spiritualisme, et faire de lui le plus fervent propagandiste de ce qu’il a nommé le « message vital ».

L. L.