Le Château des désertes (RDDM)/01

LE CHÂTEAU DES DÉSERTES.




À. M. W. C. MACREADY.

Ce petit ouvrage essayant de remuer quelques idées sur l’art dramatique, je le mets sous la protection d’un grand

nom et d’une honorable amitié.

George Sand.

Nohant, 30 avril 1847.





I. — LA JEUNE MÈRE.


Avant d’arriver à l’époque de ma vie qui fait le sujet de ce récit, je dois dire en trois mots qui je suis.

Je suis le fils d’un pauvre ténor italien et d’une belle dame française. Mon père se nommait Tealdo Soavi ; je ne nommerai point ma mère. Je ne fus jamais avoué par elle, ce qui ne l’empêcha point d’être bonne et généreuse pour moi. Je dirai seulement que je fus élevé dans la maison de la marquise de…, à Turin et à Paris, sous un nom de fantaisie.

La marquise aimait les artistes sans aimer les arts. Elle n’y entendait rien et prenait un égal plaisir à entendre une valse de Strauss et une fugue de Bach. En peinture, elle avait un faible pour les étoffes vert et or, et elle ne pouvait souffrir une toile mal encadrée. Légère et charmante, elle dansait à quarante ans comme une sylphide et fumait des cigarettes de contrebande avec une grace que je n’ai vue qu’à elle. Elle n’avait aucun remords d’avoir cédé à quelques entraînemens de jeunesse et ne s’en cachait point trop, mais elle eût trouvé de mauvais goût de les afficher. Elle eut de son mari un fils que je ne nommai jamais mon frère, mais qui est toujours pour moi un bon camarade et un aimable ami.

Je fus élevé comme il plut à Dieu ; l’argent n’y fut pas épargné. La marquise était riche, et, pourvu qu’elle n’eût à prendre aucun souci de mes aptitudes et de mes progrès, elle se faisait un devoir de ne me refuser aucun moyen de développement. Si elle n’eût été en réalité que ma parente éloignée et ma bienfaitrice, comme elle l’était officiellement, j’aurais été le plus heureux et le plus reconnaissant des orphelins ; mais les femmes de chambre avaient eu trop de part à ma première éducation pour que j’ignorasse le secret de ma naissance. Dès que je pus sortir de leurs mains, je m’efforçai d’oublier la douleur et l’effroi que leur indiscrétion m’avaient causés. Ma mère me permit de voir le monde à ses côtés, et je reconnus, à la frivolité bienveillante de son caractère, au peu de soin mental qu’elle prenait de son fils légitime, que je n’avais aucun sujet de me plaindre. Je ne conservai donc point d’amertume contre elle, je n’en eus jamais le droit ; mais une sorte de mélancolie, jointe à beaucoup de patience, de tolérance extérieure et de résolution intime, se trouva être au fond de mon esprit de bonne heure et pour toujours.

J’éprouvais parfois un violent désir d’aimer et d’embrasser ma mère. Elle m’accordait un sourire en passant, une caresse à la dérobée. Elle me consultait sur le choix de ses bijoux et de ses chevaux ; elle me félicitait d’avoir du goût, donnait des éloges à mes instincts de savoir-vivre, et ne me gronda pas une seule fois en sa vie ; mais jamais aussi elle ne comprit mon besoin d’expansion avec elle. Le seul mot maternel qui lui échappa fut pour me demander, un jour qu’elle s’aperçut de ma tristesse, si j’étais jaloux de son fils, et si je ne me trouvas pas aussi bien traité que l’enfant de la maison. Or, comme, sauf le plaisir très creux d’avoir un nom et le bonheur très faux d’avoir dans le monde une position toute faite pour l’oisiveté, mon frère n’était effectivement pas mieux traité que moi, je compris une fois pour toutes, dans un âge encore assez tendre, que tout sentiment d’envie et de dépit serait de ma part ingratitude et lâcheté. Je reconnus que ma mère m’aimait autant qu’elle pouvait aimer, plus peut-être qu’elle n’aimait mon frère, car j’étais l’enfant de l’amour, et ma figure lui plaisait plus que la ressemblance de son héritier avec son mari.

Je m’attachai donc à lui complaire, en prenant mieux que lui les leçons qu’elle payait pour nous deux avec une égale libéralité, une égale insouciance. Un beau jour, elle s’aperçut que j’avais profité, et Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/601 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/602 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/603 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/604 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/605 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/606 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/607 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/608 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/609 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/610 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/611 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/612 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/613 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/614 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/615 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/616 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/617 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/618 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/619 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/620 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/621 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/622 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/623 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/624 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/625 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/626 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/627 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/628 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/629 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/630 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/631 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/632 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/633 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/634 Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 9.djvu/635