Le Cercle rouge (Leblanc)/Chapitre XXXVI


XXXVI

Volonté et destinée


Quelques jours après les dramatiques événements qui avaient abouti à la découverte du mystère du Cercle Rouge, dans un modeste logement, au troisième étage d’une maison simple et tranquille, deux femmes s’entretenaient tristement.

C’étaient Florence et sa gouvernante Mary.

Grâce à la protection de Max Lamar, la jeune fille avait obtenu la mise en liberté provisoire, sous caution.

La chose ne s’était pas faite sans difficultés.

Silas Farwell qui avait porté plainte contre Mlle Travis, était implacable et accumulait démarches sur démarches pour s’opposer à cette faveur. Max Lamar avait vaincu tous les obstacles. L’amitié de Randolph Allen lui fut précieuse en cette circonstance. Le chef de police n’avait, on le sait, que fort peu d’estime pour Silas Farwell. D’autre part, il ressentait une sincère affection pour Max Lamar, et ne pouvait se défendre d’éprouver pour Florence une profonde pitié. Son action toute puissante leva les dernières difficultés.

Florence Travis se vit donc épargner la honte d’être enfermée avec des prisonnières de droit commun. Elle recouvra sa liberté le soir même de son arrestation.

Mais où aller ? Mme Travis l’avait chassée de sa demeure et de son cœur. Florence n’éprouvait pas pour la vieille dame le moindre ressentiment. Elle comprenait trop son chagrin, son horreur, sa détresse, et l’effroyable amertume de voir sa vie brisée. Avec le temps, peut-être, l’oubli viendrait panser un peu sa plaie. Mais, de toutes façons, Florence fût morte plutôt que de venir demander sa place au foyer dont on l’avait bannie.

La fidèle Mary, qui n’avait pas quitté la jeune fille, se dépensa sans compter pour trouver à cette situation une solution provisoire. Elle découvrit dans un quartier retiré un appartement meublé très modeste qu’elle loua sur-le-champ. Les deux femmes s’y installèrent.

— Pour le reste, ne vous occupez de rien, ma chérie, dit la fidèle gouvernante. Vous êtes toujours mon enfant et, moi, je ne vous abandonnerai jamais, vous le savez.

— Oh ! tu es bonne, Mary, tu es bonne… Sans toi, que deviendrais-je ? Il ne me reste plus que toi sur terre…

— Mais, que dites-vous, Flossie ? Oubliez-vous tous ceux pour qui vous avez risqué votre réputation et votre liberté, tous ceux pour lesquels vous souffrez tout ce que vous souffrez maintenant ? Il n’y a pas, au monde, que des ingrats et des égoïstes, soyez-en sûre, mon enfant. Quelque chose me dit que ceux qui reçurent de vous tant de bienfaits sauront vous témoigner leur reconnaissance. Tenez, croyez-vous que l’avocat Gordon, par exemple, oubliera que vous lui avez sauvé l’honneur et la vie ?

— Peut-être, en effet…

— Et, sans même parler d’eux tous, n’avez-vous pas le meilleur des amis ?

— Max Lamar ?… Oh ! celui-là, oui. Vraiment, j’étais ingrate. Que n’a-t-il pas fait pour moi ? Il s’est presque compromis pour me défendre. Tout le monde sait qu’il avait fait de moi sa collaboratrice. De là à le soupçonner de complicité, il n’y a qu’un pas que franchiront tôt ou tard tous les envieux qui ne peuvent lui pardonner son mérite… Oui, je sais tout ce qu’il est pour moi. Mais…

— …Mais quoi encore ? demanda Mary.

— Mais il est une chose contre laquelle sa science et son amitié demeureront impuissantes. Tu me comprends, Mary ?… Même si je suis sauvée de l’opprobre d’une condamnation, à quoi me servira ma liberté ? Ma liberté sans lui, sans lui que j’aime ?…

Mary se rapprocha de Florence.

— Mon enfant, ne parlez pas ainsi… Le docteur Lamar vous a demandé votre main. À ce moment, il connaissait votre secret. Il vous savait coupable. Pourquoi voulez-vous que ses sentiments aient changé ? Au contraire, plus il vous saura malheureuse, plus il aura le désir de vous protéger. Et, tôt ou tard, vous épouserez le docteur Lamar…

— L’épouser ? Non, jamais, jamais, entends-tu bien ? J’aimerais mieux mourir. Voyons, ma pauvre Mary, ton affection pour moi te rend complètement aveugle. Réfléchis seulement une minute. Tu voudrais que je devinsse la femme du docteur Max Lamar en continuant à porter le poids de l’hérédité terrible qui me courbe sous une loi fatale et qui me marque comme on marquait les forçats ? Tu voudrais que j’apportasse en dot à cet homme, juste, honorable et généreux, les risques terribles de rechutes perpétuelles ? Qui te dit que demain, sous l’influence inéluctable du Cercle Rouge, je ne retomberai pas dans mes fautes passées ?… Je dis « mes fautes », pour parler comme tous… disons plutôt « mes aventures… » Pourrai-je me retenir sur la pente où je serai invinciblement entraînée ?

— Il faut l’espérer, ma chère Florence. Il faut en être sûre, dit la gouvernante. Si vous m’aviez écoutée, vous n’eussiez pas accompli ces actes.

— C’est vrai… mais je ne pouvais pas t’écouter. Une force me poussait plus puissante que ma volonté. Mais tu reconnaîtras que je n’en ai jamais mal usé, que je m’en suis servi toujours pour le bien.

— C’est précisément cela que le docteur Lamar a compris. C’est parce qu’il a deviné que le fond de votre nature était la bonté, la générosité, l’enthousiasme, qu’il n’a pas hésité à vous offrir son nom, sachant ce que vous aviez fait. Quand, vous serez, sa compagne, vous l’écouterez. Il triomphera de la malédiction qui vous accable.

— Hélas ! je ne puis le croire… Non, ma pauvre Mary, c’est un rêve auquel je dois renoncer et qu’il serait charitable à toi de ne pas encourager. La fille de Jim Barden ne peut pas être la femme de Max Lamar. Comprends-tu bien ce que cela veut dire : la fille de Jim Barden ?… De même que mon père m’a transmis cet affreux héritage, de même je le transmettrai à mes enfants, qui seront les siens, les nôtres… Non, non, cette pensée me paraît monstrueuse, et je ne veux plus l’éveiller. Le Cercle Rouge doit mourir avec moi…

— Mais qui vous dit que cette influence doive être éternelle ? reprit Mary avec ténacité. Vous ne lui avez été soumise que très tard, en somme… Qui sait si votre volonté n’a pas temporairement été faussée, affaiblie par moments, surexcitée à d’autres ? Et ne pourrait-on pas, dans ce cas, la guérir ? Le jour où, redevenue normale, elle ne serait plus sujette à ces à-coups irréguliers qui la détraquent, peut-être l’influence du Cercle Rouge disparaîtrait-elle à jamais… Je ne suis qu’une pauvre femme ignorante… Mais j’ai tant réfléchi sur votre cas !… Vous êtes une malade, une malade qu’on peut, qu’on doit guérir. Voilà.

Florence avait écouté les dernières paroles de Mary avec grande attention.

— Peut-être as-tu raison, murmura-telle enfin… Ma chère Mary, quelle amie tu es !… Quelle consolation dans ma détresse que de me sentir enveloppée par toute ton affection ! Oui, tu as sans doute raison. Oui, j’exercerai ma volonté à combattre le mal qui est en moi. Oh ! j’y ai maintes fois songé. Mais, malgré tout, je suis la moins forte. Ah ! si une influence extérieure m’était venue en aide, avait renforcé cette volonté qui s’égare et fléchit, peut-être eussé-je triomphé…

Mary sourit sans mot dire. À part soi, elle pensait :

« Je le connais, celui qui sera le grand guérisseur. Son œuvre se réalisera. »

Par la fenêtre, Florence laissait ses regards errer vers le ciel gris où couraient des nuages aux formes changeantes, qui, tour à tour, se précipitaient en groupes harmonieux ou se disloquaient sous le souffle de bourrasques.

— Voilà l’image de ma vie, se dit Florence. Des oppositions brusques, des contrastes… et une force extérieure et aveugle qui m’entraîne vers une destinée inconnue… Mary, laisse-moi seule quelques instants. J’ai besoin de repos et de réflexion.

La gouvernante se retira.

Une fois seule dans sa chambre, la jeune fille donna libre cours à ses pensées. Tant d’impressions et de sensations s’agitaient en elle depuis quelques jours qu’elle éprouvait le besoin de mettre un peu d’ordre dans ses idées bouleversées. Et puis, ne devait-on pas songer à l’avenir ?

Quoi qu’elle en eût dit, toute énergie n’était pas morte en elle. Il lui faudrait, d’ailleurs, en avoir au jour prochain du procès retentissant dont tous les journaux parlaient déjà. Elle aurait à subir des interrogatoires et des confrontations. Il fallait qu’elle fît le choix d’un avocat. Tout cela demandait de la décision, du courage et de la présence d’esprit. Elle comptait beaucoup sur la protection occulte de Max Lamar. Elle était sûre qu’il ne l’abandonnerait pas…

Tandis qu’elle se livrait à ses pensées, la fatigue qui, peu à peu, s’appesantissait sur elle, engourdit sa volonté. La tête renversée sur le dossier de son fauteuil ; elle s’assoupit.

Alors la préoccupation obsédante qui ne lui laissait pas une seconde de répit dans la veille se poursuivit dominatrice pendant le demi-sommeil où la jeune fille avait glissé.

Et Florence eut un rêve étrange.

Son père, Jim Barden, lui apparut, avec la même intensité que s’il eût été vivant.

Il s’approcha et se courba vers la main de sa fille, posée sur le bras du fauteuil.

Sur cette main, le Cercle Rouge s’inscrivit, puis s’effaça.

L’ombre de Jim Barden alors se redressa. La jeune fille vit remuer ses lèvres et, sans entendre le son de ses paroles, elle en comprit le sens :

— Ma fille, puisque ta pensée depuis quelques jours s’est tournée vers moi, je veux à mon tour venir à toi. Je souffre de te sentir malheureuse par ma faute et je ne connaîtrai pas de repos tant que tu seras marquée de cet affreux stigmate du Cercle Rouge. Mais tu possèdes en toi-même le pouvoir de te guérir à jamais. Il te suffit de vouloir. Jadis, quelquefois, j’ai réussi moi-même à lutter contre l’influence maudite. Si je n’y suis pas toujours parvenu, c’est que j’étais un être farouche, malheureux et violent. Toi, ma fille, qui as eu le bonheur de recevoir cette éducation qui me manquait, de vivre dans la joie et la paix, tu dois triompher, et ce sera par l’action de ta volonté, de ta volonté qui, seule, saura vaincre la destinée mauvaise…

L’apparition s’évanouit progressivement.

Oppressée, brûlante de fièvre, Florence Travis se dressa, et, poussant un grand cri, tomba à terre sans connaissance.

À ce cri, deux personnes accoururent : Mary et Max Lamar. Ce dernier, venu pour voir Florence, causait avec la gouvernante, dans le petit salon, en attendant que la jeune fille se réveillât et le reçût.

Quand il aperçut Florence étendue sur le plancher, il s’empressa de la relever dans ses bras robustes. Il y parvint facilement, le corps de Florence se trouvant dans un état de raideur presque cataleptique. Il la maintint debout, priant Mary de la soutenir aux épaules.

D’un coup d’œil, le docteur avait compris quel parti il pouvait tirer de l’état d’hypnose où se trouvait la jeune fille.

Prenant la main de Florence, et concentrant sur elle toutes les forces de sa volonté, il lui dit à voix haute :

— Je veux que passe en vous toute l’énergie qui est en moi, afin que vous puissiez lutter contre la fatalité qui vous étreint et que vous en triomphiez à jamais.

Florence eut un tressaillement de tout son être et peu à peu ses membres s’assouplirent.

Alors, il lui dit tout bas :

— Je t’aime, Florence. Prends toute la force dans mon amour et dans ton amour. L’amour est la grande puissance. Avec l’amour, rien n’est impossible. Avec l’amour, tu redeviendras maîtresse de ta destinée. Aie confiance. Tu seras victorieuse.

Et il ajouta, en lui soufflant sur les paupières :

— Maintenant, éveille-toi, ma chérie. Éveille-toi de ton long cauchemar. C’est ta vraie vie qui commence, ta vie de bonheur et de sécurité.

Florence ouvrit les yeux, regarda Max Lamar, lui sourit, puis, vaincue par la fatigue, elle referma les yeux presque aussitôt, mais, cette fois, sous l’influence d’un sommeil naturel et réparateur.

— Couchez-la, dit le docteur Lamar à Mary. Veillez bien sur elle. Je reviendrai avant ce soir.