Le Cas du docteur Plemen (Pont-Jest)/II/XII

E. Dentu (p. 375-393).

XII

ENTRE DOCTEURS


Après avoir traversé la salle des pas-perdus, où la foule, surexcitée, commentait les incidents de l’audience et les phases des débats, Maxwell sortit rapidement du palais de Justice pour sauter dans une voiture de place, en donnant au cocher l’adresse du docteur Plemen.

Cinq minutes après, le fiacre s’arrêtait boulevard Thiers, à la porte de l’hôtel du savant praticien.

L’Américain sonna ; on lui ouvrit aussitôt. Un valet de pied se tenait devant la loge du concierge, Il lui remit sa carte, le chargeant de la porter de suite à son maître.

— Monsieur est malade et ne reçoit personne, répondit le domestique.

— Je sais que mon confrère est souffrant, en effet, reprit l’ami d’Elias Panton, mais j’ai une communication des plus importantes à lui faire, et je ne doute pas que, pour moi, il ne lève la consigne.

Le mot « confrère » ne permettait pas au serviteur d’hésiter à obéir. Il s’agissait sans doute d’une consultation urgente. Or, dans ce cas particulier, Plemen, alors même qu’il reposait ou travaillait, était toujours à la disposition de ceux qui demandaient son concours. Tous ses gens le savaient.

Le valet de chambre introduisit alors l’étranger dans un grand salon, au rez-de-chaussée, et, le priant d’attendre, il passa dans le cabinet du médecin.

La pièce où se trouvait Maxwell prenait jour sur le jardin ; de la fenêtre dont il s’était approché, il aperçut, dans le mur mitoyen, la petite porte qui mettait en communication l’hôtel du docteur avec celui des Deblain. En examinant cette issue, il hocha la tête et ses lèvres esquissèrent un sourire étrange.

Il était là depuis quelques minutes, impatient, la physionomie plus grave que jamais, quand le valet de pied revint et lui dit : — Si monsieur veut bien prendre la peine d’entrer.

Redevenant aussitôt complètement maître de lui-même, Maxwell franchit en quelque sorte d’un bond les doubles portes qui séparaient le salon de la pièce où son confrère l’attendait ; mais, lorsqu’il eut refermé ces portes derrière lui, il ne put réprimer un mouvement de stupeur, en reconnaissant Erik Plemen dans l’homme livide, amaigri, aux regards fiévreux, qui se tenait debout, auprès de sa table de travail, s’appuyant sur le dossier d’un siège, comme s’il allait défaillir.

Le docteur, en effet, était horriblement changé. Depuis un mois, il avait vieilli de dix ans. Ses yeux étaient caves, ses traits tirés, ses pommettes saillantes.

— C’est bien moi, monsieur, dit-il, d’une voix gutturale, en s’apercevant de la surprise qu’éprouvait son visiteur c’est bien moi, si méconnaissable que je sois. Je vous attendais. Une seule chose m’étonnait, c’était de ne pas encore vous avoir vu.

— Vous savez donc, monsieur, ce qui m’amène ? demanda Maxwell.

— Puisque je viens d’avoir l’honneur de vous dire que je vous attendais. Néanmoins, je vous écoute.

Et, lui faisant signe de prendre place dans un fauteuil, il s’assit lui-même, lourdement.

Après s’être recueilli pendant quelques secondes, l’étranger prit la parole :

— Monsieur, dit-il d’une voix ferme, si je ne suis pas venu vous voir plus tôt, c’est que j’espérais que cette visite serait inutile. Il me paraissait impossible que l’instruction ouverte contre Mme Deblain ne se terminât point par une ordonnance de non-lieu. Tout au contraire, vous le savez, la veuve de celui qui était votre ami a été envoyée en cour d’assises, ainsi que l’homme qu’on accuse d’être son complice. On les juge en ce moment et malgré les preuves multiples de l’innocence de Mme Deblain, malgré l’éloquence de son défenseur, il se pourrait qu’elle fût condamnée. Sa condamnation entraînerait celle de M. Félix Barthey.

« Si, au contraire, ces innocents sont acquittés, il restera toujours un doute dans l’esprit des calomniateurs, peut-être même dans l’esprit de leurs juges. Lorsqu’un crime a été commis, l’opinion publique veut un coupable, et lorsque celui qui a été traduit devant la justice en raison de ce crime est renvoyé indemne, il n’en reste pas moins flétri aux yeux de bon nombre de gens, si le véritable criminel demeure inconnu. Vous me comprenez.

— Continuez, je vous prie, fit Plemen.

— Vous seul pouvez sauver Mme Deblain. Vous savez bien que cette malheureuse femme, que vous avez aimée, n’a pas empoisonné son mari. Votre ami n’a point succombé à l’absorption de sels de cuivre, car le cuivre que nous avons retrouvé, vous et moi, dans ses organes soumis à l’analyse, n’existait pas en quantité assez considérable pour avoir pu causer sa mort, en supposant même que ces sels soient un poison assez violent pour jamais foudroyer. Quant à de l’arsenic, ni vous ni moi n’en avons pu découvrir que ce qui se trouve dans tout corps humain.

« L’empoisonnement par des sels de cuivre et de l’arsenic n’a donc pas eu lieu. La preuve, c’est que lorsqu’il vous a été livré, le corps était déjà dans l’état de décomposition où je l’ai vu moi-même, trois semaines plus tard, et qu’il contenait, au moment où je l’ai examiné, de nombreuses ptomaïnes cadavériques. Or, vous le savez mieux que moi, la formation de ces alcaloïdes humains ne peut se produire dans un cadavre saturé d’arsenic et de cuivre, qui le préservent, pendant un certain temps, d’une décomposition rapide. Et cependant ce corps renfermait du cuivre, puisque, comme vous, j’en ai découvert. Mais en renfermait-il au moment où la vie l’a abandonné ? Vous seul pourriez me le dire. Quant à moi, j’affirme que, vivant, M. Deblain n’avait dans ses organes que le cuivre qu’on rencontre dans tous les corps, à l’état normal.

Jusque-là, le docteur Plemen, les regards voilés, était demeuré impassible mais, à ces derniers mots, il sembla sortir brusquement de sa torpeur, et ses yeux se fixèrent sur son confrère, intelligents, interrogateurs, comme pour le prier de poursuivre.

Maxwell reprit :

— M. Deblain, toutefois, n’en est pas moins mort empoisonné. Par quel toxique ? C’est vous-même qui m’avez mis sur la trace de ce poison !

Erik ne put réprimer un mouvement de surprise.

— Vous-même, répéta le défenseur de Rhéa. Le 23 septembre, vous avez présenté à l’Académie de médecine un travail des plus complets et des plus savants sur les anesthésiques et les ptomaïnes. Dans ce travail, dont je me suis procuré une copie, car il n’est pas encore imprimé, vous démontrez successivement, avec l’autorité de votre immense savoir, les conditions dans lesquelles se forment les alcaloïdes, leurs propriétés toxiques et le moyen d’en découvrir les traces dans les corps où ils ne seraient pas nés, mais où ils auraient agi comme poison, après avoir été absorbés durant la vie. De plus, vous ajoutez que quelques gouttes d’une solution de ces ptomaïnes peuvent causer une mort rapide, à peine douloureuse, agissant comme certains poisons végétaux, le curare, par exemple, en déterminant en quelques minutes la paralysie du cœur. Et cette fin sera plus foudroyante encore si le poison a été administré à l’aide d’une injection hypodermique. Or, M. le docteur Magnier, appelé le 23 septembre au matin, n’a constaté aucune trace de souffrance sur les traits de M. Deblain, qui était mort depuis plus de six heures. On n’a pas retrouvé l’instrument de Luër, avec lequel le malade se faisait des piqûres de morphine. Le malheureux n’a donc pas lutté, n’a pas appelé à son secours et, conséquemment, sa femme, dont l’appartement est contigu avec le sien, n’a pu être réveillée par ses plaintes.

Mme Deblain ! Peut-être n’était-elle pas à l’hôtel, s’écria Plemen, comme malgré lui.

— Je sais qu’elle était absente. Victime à la Malle d’un accident qui pouvait avoir des suites graves, Mme Gould-Parker l’avait envoyé chercher, et vous êtes parti avec elle, pour le château, vers dix heures. Vous en êtes revenu, vous, après minuit, tandis que Mme Deblain n’est rentrée chez elle qu’au point du jour. Tout cela est affirmé par plusieurs témoins, mais tous ces témoins, sauf un seul, sont ses domestiques, et il se peut que le jury ne croie pas à leurs déclarations. Ce n’est donc point un alibi, qui peut être repoussé, que la défense veut opposer à l’accusation, mais une preuve indiscutable de l’innocence de cette malheureuse femme. Cette preuve, je l’ai déjà faite scientifiquement, en démontrant que M. Deblain n’a pu être empoisonné par des sels de cuivre ni par de l’arsenic, et c’est à vous que je viens demander de fournir une preuve juridique, en me nommant le coupable. Ce coupable, vous le connaissez, puisque le rapport médico-légal que vous avez remis au parquet n’a été rédigé que dans le but d’égarer la justice. Est-ce qu’un savant tel que vous, à moins qu’il n’y ait intérêt, peut se tromper ainsi que vous l’avez fait ! Est-ce vrai, tout cela, monsieur le docteur Plemen, l’auteur de ce travail sur les anesthésiques et les ptomaïnes, dont la lecture a si justement émerveillé l’Académie de médecine, dans sa séance du 23 septembre dernier ?

— Oui, tout cela est exact, tout cela est vrai, répondit, d’une voix stridente, l’ancien ami de Raymond, en quittant brusquement son siège.

Son visage était empreint d’une sorte d’énergie sauvage.

— Le coupable, alors ? fit Maxwell.

— Vous pensez bien que je ne vous cacherai pas son nom, puisque je vous ai laissé parler et que vous êtes ici, vivant, seul avec moi, c’est-à-dire en face d’un homme qui vous attendait et pouvait, en vous brûlant la cervelle, se défaire de vous.

L’Américain, les bras croisés sur sa poitrine, n’accueillit ces mots que par un sourire ironique.

— Mais vous êtes brave, reprit Plemen ; vous êtes venu sans crainte ; vous avez bien fait. Vous ne supposez pas que j’aurais laissé condamner Mme Deblain ou qu’après sa condamnation, si ceux qui la jugent avaient été assez aveugles pour la prononcer, je n’aurais pas rendu sa réhabilitation éclatante. Mais j’attendais lâchement ; j’espérais que les débats se poursuivraient à la honte de ses accusateurs. Toutefois, vous avez raison, il ne faut pas que l’ombre d’un soupçon puisse jamais la souiller. Alors, écoutez-moi. Oh ! cela est épouvantable, mais je veux tout vous dire ! Oui, tout ! Cet horrible secret m’oppresse depuis trop longtemps

Impassible comme un inexorable justicier. Maxwell s’appuya contre un des corps de la bibliothèque et le docteur poursuivit, en précipitant ses paroles :

— Six mois à peine après l’arrivée de Mme Deblain à Vermel, je l’aimais déjà ; mais je croyais que j’aurais la force d’étouffer en moi cette passion doublement coupable, puisque son mari était mon ami. Il n’en fut rien, je luttai vainement ! Vainement je me réfugiai dans le travail et dans l’isolement. Par une implacable fatalité, c’était Raymond lui-même qui m’attirait chez lui, c’était sa femme elle-même qui me reprochait de les négliger tous deux. Je résistai ainsi pendant une année tout entière mais le jour où je crus que Mme Deblain en aimait un autre, que cet autre, Félix Barthey, était son amant, ce jour-là je voulus espérer qu’elle serait également à moi ; je devins jaloux et la cherchai avec plus d’ardeur encore que je n’en avais mis à la fuir. Elle m’avait dit : « Si, jeune fille et libre, je vous avais rencontré, jamais un autre homme que vous n’aurait fait battre mon cœur. » J’interprétai ces paroles comme une sorte d’aveu et je me pris à haïr, moi qui l’avais aimé ainsi qu’un frère, celui qui nous séparait. Ah ! je n’essayerai pas de vous peindre les horribles tortures que je dus à cette passion fatale. Rhéa me demanda de sacrifier son mari mon ambition politique. Je n’hésitai pas : je croyais l’acheter à ce prix. Mais elle n’était pas femme à se vendre et, chaque jour, bien qu’elle restât avec moi affectueuse, coquette, troublante, je craignais davantage qu’elle ne fût pas non plus femme à se donner.

« Mon existence était un supplice sans nom. Deblain n’était plus qu’un larron qui m’avait volé mon bonheur ! C’était pour moi que Rhéa avait été créée et non pour lui ! C’était à moi seul qu’elle devait être ! Je le prônais et le portais aux nues auprès de ses électeurs et, le trouvant si inférieur à moi en intelligence, au lieu de n’en vouloir qu’à moi-même du honteux et lâche marché que j’avais fait en me retirant pour lui céder la place, je ne m’en prenais qu’à lui, à lui qui allait m’enlever, dans le monde politique, la situation à l’aide de laquelle j’aurais su monter si haut que celle que j’aimais aurait été fière de se donner à moi.

« Que de fois j’ai franchi la porte qui sépare nos deux hôtels pour me glisser furtivement chez la terrible charmeresse, avec la volonté formelle d’obtenir par la violence ce qu’elle refusait à ma passion folle. Une nuit, que je savais Raymond à Paris, je suis arrivé jusqu’à la porte de la chambre de sa femme, mais je n’ai point osé en franchir le seuil. Ah ! j’aurais mieux fait d’aller jusqu’au bout ! Ou j’aurais été le plus fort et elle m’eût appartenu ou j’aurais été chassé comme un laquais, comme un lâche, mais je ne serais pas devenu un assassin ! Vous savez bien que l’empoisonneur, c’est moi !

— Je le savais, répondit Maxwell, qui, malgré toute sa force de volonté, ne pouvait dissimuler complètement l’émotion que lui causait cet étrange récit, débité par Plemen avec un accent de douleur et de passion impossible à rendre.

— Eh bien ! maintenant, car il faut que vous n’ignoriez rien, reprit le docteur, laissez-moi vous dire comment cela s’est passé. Peut-être trouverez-vous quelques circonstances atténuantes à mon crime.

L’étranger inclina la tête.

— Je viens de vous dire que j’aimais à la folie cette femme, à laquelle j’avais sacrifié mon ambition politique, cette charmeresse que, par moments, je devais croire prête à tomber dans mes bras et qui m’échappait toujours, sans cesser, hélas ! de m’enivrer de ses coquetteries, de ses regards où je voulais lire ses regrets de ne pas se donner, de ses serrements de mains et de ses sourires que je traduisais en promesses d’abandon. Pour mon cœur enfiévré, pour mon cerveau que la raison fuyait, pour mes sens surexcités par le désir, si elle n’était pas à moi depuis longtemps, c’était seulement, me disais-je, dans ma volonté de la posséder, parce que l’occasion de sa chute ne s’était pas présentée ; c’était seulement parce que je n’avais pas osé la prendre. Ah ! quand je me souviens que, pendant si longtemps, j’ai vécu de la sorte, depuis ce jour où, me faisant cabotin, moi l’homme grave, j’avais pu lui dire combien je l’adorais.

« C’est dans cet état de vertige que j’étais lorsque, le 22 septembre, dans la soirée, elle me pria de l’accompagner immédiatement à la Malle. Un exprès, envoyé du château, venait de lui apprendre que sa sœur s’était blessée grièvement. Raymond, très souffrant, était remonté chez lui. Nous partîmes, sa femme et moi. Dix heures venaient de sonner ; la nuit était obscure. Nous étions l’un près de l’autre, dans un coupé étroit. À chaque élan nouveau de l’attelage, qui dévorait l’espace, son corps frôlait le mien ; l’atmosphère que je respirais était tiède de son haleine. Les effluves de son corps de vingt ans me grisaient. Alors je la pris dans mes bras, mes lèvres cherchèrent les siennes ; mais elle se dégagea avec une vigueur que je ne lui connaissais pas et me dit, avec un accent inexprimable, tout à la fois de prière, de tendresse et de menace : « Je vous en conjure, laissez-moi. Ne songeons qu’à ma pauvre Jenny, qui est peut-être en danger de mort. Et Raymond qui lui-même est souffrant et m’a confiée à vous ! Que se passerait-il, si demain je lui disais que vous avez tenté de lui prendre sa femme, vous, son ami ? Soyez fort et ne me faites pas lâche et coupable. — Mais ne m’aimerez-vous donc jamais ? lui demandai-je… — Qui sait ? Peut-être, » murmura-t-elle d’un ton à me rendre fou tout à fait. Était-elle sincère, ou avait-elle peur ? N’importe ! Ah ! elle savait bien me dompter par ces fausses espérances qu’elle semblait me permettre d’avoir ! Lorsque nous arrivâmes à la Malle, j’avais toujours ses mains dans les miennes, mais je n’avais plus osé dire un seul mot.

« La situation de Mme Gould-Parker était, en effet, fort grave ; il était temps que je vinsse. Je vous fais grâce de l’accident dont elle avait été victime et des soins que je lui donnai. Deux heures plus tard, elle était complètement hors de danger et Rhéa me disait, en m’accompagnant jusqu’à la voiture qui allait me ramener en ville et en me laissant baiser fiévreusement ses mains : « Vous avez sauvé la vie de Jenny, je ne l’oublierai pas, je ne l’oublierai jamais ! » Elle ne rentrait pas à Vermel avec moi ; sa sœur l’avait suppliée de passer la nuit auprès d’elle. Je revins seul dans cette voiture pleine de son souvenir, parfumée de ses émanations enivrantes. Quand j’arrivai chez moi, je n’avais plus ma raison ! Que se passa-t-il alors ? J’ai peine à m’en souvenir ! Il le faut cependant, pour vous le dire !

« J’étais rentré dans ma maison par cette issue qui ouvre sur une ruelle déserte ; je traversai mon jardin et fus bientôt auprès de cette petite porte qui met en communication les deux hôtels. Pourquoi en ai-je franchi le seuil ? Comment, quelques minutes plus tard, étais-je dans la chambre à coucher de Mme Deblain, où je m’étais introduit dans le silence et l’obscurité de la nuit, ainsi qu’un voleur ! Non, ainsi qu’un amant attendu ! Une lampe recouverte d’un abat-jour rose éclairait faiblement la pièce. Son lit était là, entr’ouvert, prêt à recevoir son corps adoré. Il me semblait l’y voir, me tendant les bras. Dans mon hallucination, je m’élançai pour la saisir.

« À ce moment, je perçus de faibles gémissements. Je m’arrêtai épouvanté. Ces plaintes partaient de l’appartement de Raymond. Mon premier mouvement fut pour me sauver en prenant le chemin par lequel j’étais venu mais, comme malgré moi, fatalité horrible ! je me dirigeai au contraire, en traversant les deux cabinets de toilette, vers la chambre de mon ami. De mon ami ! Je fus bientôt au chevet de son lit. Il avait les yeux ouverts et me reconnut immédiatement, sans paraître surpris de me voir. « Je souffre comme un malheureux, me dit-il, et justement je n’ai plus de morphine. J’allais sonner Pierre pour l’envoyer chez le pharmacien. » Je ne sais ce que je lui répondis, peut-être même n’osai-je parler. Dans ma précipitation à rejoindre Mme Deblain lorsqu’elle m’attendait pour aller à la Malle, je ne m’étais pas débarrassé des deux flacons que j’avais rapportés de mon laboratoire à l’hôpital.

« L’un contenait un anesthésique à base de morphine, composé par moi-même, et l’autre, ah ! l’autre… Je les avais sur moi, dans l’une des poches de mon vêtement. Je pris l’un de ces flacons, j’emplis de la solution qu’il renfermait l’instrument qui était sur la table, près de la veilleuse, et, penché sur Raymond, je lui fis une injection hypodermique au bras qu’il me tendait, dans son désir d’être soulagé. Aussitôt, bégayant un « merci », il ferma les paupières, mais, moi, j’étouffai un cri d’horreur. En reprenant le flacon dans lequel j’avais puisé, il me sembla que ce n’était pas de la morphine qui s’y trouvait, mais ce poison terrible, extrait des alcaloïdes auxquels j’avais consacré ce travail que je devais présenter, le lendemain même à l’Académie de médecine.

— Ah ! c’est épouvantable, s’écria Maxwell, pendant que Plemen voilait de ses mains tremblantes son visage inondé d’une sueur glacée.

— Ah ! oui, épouvantable, horrible, plus monstrueux encore que vous ne le pensez, reprit Erik d’une voix stridente, car j’ignore si je me suis trompé ou si ma volonté n’était, pas d’empoisonner cet homme dont je voulais la femme à tout prix !

— Vous pouviez le secourir

— Je ne l’ai point fait ! Je n’étais pas certain d’être un misérable, car les phénomènes extérieurs de ce toxique que j’avais peut-être employé sont identiques à ceux que produisent les stupéfiants. Et puis, j’étais lâche, je ne voulais pas savoir ! Je retournai rapidement sur mes pas. Je me souviens que je fermai les portes des cabinets de toilette et que je traversai de nouveau cette chambre parfumée dont l’atmosphère avait achevé de m’affoler, mais je la traversai en courant. Peut-être craignais-je d’y revoir Rhéa, non plus me tendant les bras, mais me criant : « Assassin ! empoisonneur ! » Je rentrai chez moi. À sept heures, j’étais encore, le front glacé, contre la fenêtre qui donne sur mon jardin, lorsque je vis passer Mme Deblain. Elle revenait de la Malle. Je descendis bien vite et repoussai, pour ainsi dire derrière elle, la porte de communication de nos hôtels. Une demi-heure plus tard, je partis pour Paris. Vous savez ce qui s’est passé ensuite.

— Et vous avez eu le courage d’accepter les fonctions de médecin légiste ! dit Maxwell.

— Pouvais-je faire autrement ? Est-ce que tout, par une juste volonté de là-haut, ne s’enchaîne pas dans les mauvaises actions humaines ? Est-ce que, si je refusais mon concours à la justice, elle n’appellerait pas à son aide quelque savant de premier ordre, un homme tel que vous, par exemple, qui lui démontrerait que M. Deblain avait été victime d’un crime. J’acceptai alors l’épouvantable mission que vous savez, et si je conclus à un empoisonnement par des sels de cuivre, c’est que ce malheureux avait tenté d’un traitement empirique par des pilules de sulfate de cuivre et que, d’ailleurs, on trouve du cuivre à l’état normal dans tous les corps, vous le savez bien.

— Dans les organes que j’ai soumis à l’analyse chimique, il…

— Il s’en trouvait plus encore qu’il ne devait y en avoir. C’est vrai ! Ah ! c’est que j’ai eu peur d’une seconde expertise et qu’au moment où ce corps m’a été livré, je l’ai saturé moi-même d’une solution de cuivre pour arrêter la décomposition. Elle était déjà plus que suffisante pour avoir fait disparaître toute trace d’empoisonnement par les alcaloïdes cadavériques.

L’Américain n’avait pu retenir, à ces derniers mots, un mouvement d’orgueil. Il ne s’était donc pas trompé.

— Un empoisonnement par le cuivre, reprit Erik, pouvait provenir d’un abus de ces sels comme médicament ; il pouvait être considéré comme un accident. La justice devait s’arrêter là, ne pas chercher des coupables qui n’existaient pas. Est-ce qu’il était possible de supposer qu’on soupçonnerait jamais cette pauvre femme dont les heures de prison ont été moins douloureuses que n’ont été pour moi les heures de liberté. Je comptais sans les haines de province, les dénonciations anonymes, la sottise, l’ardeur ambitieuse de ce juge d’instruction ! Je comptais aussi sans votre savoir… et sans Dieu !

Plemen n’avait plus, en prononçant ces derniers mots, l’accent tour à tour sceptique, exalté, ironique ou passionné, avec lequel il avait fait cet épouvantable récit. Sa voix était ferme et grave, sa physionomie était empreinte d’une résolution énergique, ses yeux fixaient avec franchise celui qui se demandait encore s’il avait devant lui un monstre ou une victime de la fatalité.

— Et maintenant, monsieur, termina l’ancien ami de Raymond, que justice soit faite ! Vous ne seriez pas venu, pendant cette suspension d’audience, que je me serais fait représenter devant la cour par cette lettre. Elle est adressée à M. de La Marnière. Veuillez vous en charger. Elle dit tout ce que les juges de Mme Deblain doivent connaître pour regretter de l’avoir soupçonnée un seul instant. Qu’elle me pardonne, ainsi que M. Félix Barthey ! Moi, je me suis condamné ! Avant même que vous soyez sorti de cette maison, je serai digne de votre pitié : j’aurai cessé de vivre.

D’une main, Plemen tendait à Maxwell un large pli ; de l’autre, il désignait un petit instrument de cristal à aiguille d’acier, qui était là, tout prêt, sur sa table de travail.

Profondément ému, l’Américain saisit la lettre et, s’inclinant sans prononcer une parole, il allait se retirer, lorsque, l’arrêtant du geste, son confrère lui dit, avec un calme effrayant :

— Vous n’ignorez pas que les poisons végétaux, sauf la strychnine, disparaissent avec la décomposition des corps ; celui dont je vais me servir est plus subtil. De même qu’il ne cause aucune douleur, il ne laisse aucune trace, à moins d’une analyse physiologique immédiate. Retenez cela, et que ma mort volontaire fasse faire un pas en avant à la science, puisque je l’ai déshonorée pendant ma vie. Adieu, monsieur, hâtez-vous ! On vous espère là-bas. Moi, on m’attend là-haut !

Maxwell s’inclina de nouveau et s’enfuit, en frémissant au bruit des portes du cabinet de travail d’Erik Plemen, qui semblaient s’être refermées derrière lui comme celles d’un tombeau.