Le Cas étrange du docteur Jekyll/07

Traduction par Madame B. J. Lowe.
Librairie Plon (p. 93-97).


VII

INCIDENT À LA FENÊTRE


Un dimanche, en faisant leur promenade habituelle, le hasard amena M. Utterson et M. Enfield dans le voisinage de la porte mystérieuse. Comme ils passaient devant, d’un commun accord ils s’arrêtèrent pour la contempler.

« Enfin, » dit Enfield, « cette histoire est finie, nous n’entendrons plus jamais parler de M. Hyde. »

— « J’espère que non, » répondit Utterson. « Vous ai-je jamais dit que je l’avais vu une fois, et que j’avais ressenti la même répulsion que vous à sa vue ? »

— « Il était impossible de regarder l’homme sans éprouver ce sentiment, » fit Enfield. « À propos, vous avez dû me prendre pour un fameux imbécile, de ne pas savoir que cette porte donne sur le derrière de la maison du docteur Jekyll ! Et encore, quand je m’en suis aperçu, c’était en partie grâce à vous. »

— « Alors, vous vous en êtes aperçu ? » dit M. Utterson. « S’il en est ainsi, nous pouvons entrer dans la cour et jeter un coup d’œil aux fenêtres. Pour parler franchement, je ne suis pas tranquille sur le compte du pauvre Jekyll, et il me semble que même du dehors la présence d’un ami devrait lui faire du bien. »

La cour était froide, un peu humide, et quoiqu’il y fît déjà sombre, le ciel au-dessus de leurs têtes était brillamment éclairé par le soleil couchant. La fenêtre du milieu était entr’ouverte, et assis dans l’embrasure, prenant le frais, Utterson aperçut le docteur Jekyll. Sa figure portait, comme celle d’un prisonnier sans espoir, l’expression d’une tristesse infinie.

— « Eh ! Jekyll, » cria-t-il, « j’espère que vous allez mieux ? »

— « Je suis très mal, Utterson, » répliqua lugubrement le docteur ; « très mal. Cela ne sera pas long, Dieu merci ! »

— « Vous vous enfermez trop, » dit l’avocat ; « vous devriez sortir et fouetter la circulation du sang, comme nous le faisons, M. Enfield et moi. (Laissez-moi vous présenter mon cousin, — Monsieur Enfield, — le docteur Jekyll.) Allons, venez, prenez votre chapeau et faites un tour avec nous. »

— « Vous êtes bien bon, » soupira l’autre ; « je voudrais bien ; mais non, non, non, c’est tout à fait impossible ; je n’ose pas. Dans tous les cas, Utterson, soyez sûr que je suis très content de vous voir, cela me fait vraiment grand plaisir ; je vous demanderais bien, ainsi qu’à M. Enfield, de monter ; mais ce n’est pas un endroit convenable pour recevoir personne. »

« Eh bien ! alors, » dit l’avocat avec bonté, « la meilleure chose que nous puissions faire, est de rester où nous sommes et de causer ainsi. »

« J’allais justement vous le proposer, » répondit le docteur avec un sourire. À peine avait-il proféré ces mots que le sourire disparut et fit place à une expression de terreur et de désespoir, si abjects, qu’elle glaça le sang des deux hommes, dans la cour. Ils n’eurent le temps que de l’entrevoir, car la fenêtre fut instantanément fermée ; mais cet aperçu fut suffisant, ils tournèrent sur leurs talons et sortirent de la cour, sans une parole. En silence aussi ils traversèrent la rue, et ce ne fut que quand ils arrivèrent à un endroit un peu animé, même le dimanche, que M. Utterson se retourna pour regarder son compagnon. Ils étaient pâles tous les deux et leurs yeux à tous deux avaient une expression d’horreur.

« Que Dieu ait pitié de nous ! que Dieu ait pitié de nous ! » exclama M. Utterson.

M. Enfield secoua gravement la tête et continua de marcher en silence.