Le Cas étrange du docteur Jekyll/05

Traduction par Madame B. J. Lowe.
Librairie Plon (p. 67-80).


V

L’INCIDENT DE LA LETTRE


L’après-midi touchait à sa fin quand M. Utterson sonna à la porte du docteur Jekyll. Ce fut Poole qui lui ouvrit et l’admit de suite ; il le fit descendre par l’office et traverser une cour qui, dans le temps, avait été un jardin et au fond de laquelle se trouvait le bâtiment indifféremment appelé laboratoire ou salle de dissection. Le docteur avait acheté la maison aux héritiers d’un chirurgien célèbre ; mais ses goûts étant plutôt portés vers la chimie que l’anatomie, il changea la destination de cette partie de son habitation. C’était la première fois que l’avocat pénétrait dans le sanctuaire de son ami ; il examina cette sombre construction sans fenêtres avec curiosité, et il fut pris d’un sentiment de dégoût en traversant l’amphithéâtre, autrefois rempli d’étudiants avides de science, et maintenant vide et silencieux, les tables surchargées d’appareils chimiques, le parquet encombré de paniers vides et de paille à emballer, éclairé faiblement par la lumière nébuleuse venant de la coupole. À l’autre bout, un escalier conduisait à une porte recouverte de serge par laquelle enfin M. Utterson pénétra dans le cabinet du docteur. C’était une grande pièce garnie d’armoires vitrées ; les meubles se composaient, entre autres, d’une psyché et d’une table couverte de papiers ; la lumière pénétrait à travers les vitres poussiéreuses de grandes fenêtres garnies de barreaux de fer et donnant sur la cour. Il y avait un bon feu dans la grille, et une lampe tout allumée était posée sur la cheminée, car le brouillard devenait très épais, même à l’intérieur ; le docteur Jekyll était assis près du feu et paraissait mourant. Il ne se leva pas pour aller au-devant de son visiteur, mais lui tendit une main glacée, et lui souhaita la bienvenue d’une voix altérée.

« Eh bien ! » dit M. Utterson, aussitôt que Poole les eut laissés seuls, « vous savez la nouvelle ? »

Le docteur haussa les épaules. « On la criait dans le square », dit-il. « Je l’entendais pendant que j’étais dans la salle à manger. » — « Un mot », dit l’avocat : « Carew était mon client, mais vous l’êtes aussi, et je ne veux pas marcher à l’aveuglette. Vous n’avez pas été assez fou pour cacher cet individu ? »

« Utterson, » s’écria le docteur, « Utterson, je prends Dieu à témoin que je ne le reverrai de ma vie. Je vous donne ma parole d’honneur que toutes relations entre lui et moi sont finies en ce monde. Tout est fini. Je vous assure qu’il n’a pas besoin de mon aide, vous ne le connaissez pas comme moi, il est en sûreté, tout à fait en sûreté ; retenez ce que je vous dis, on n’entendra plus jamais parler de lui. »

L’avocat écoutait d’un air sombre ; il n’aimait pas les manières fiévreuses de son ami. « Vous paraissez assez sûr de lui », dit-il, « et dans votre intérêt j’espère que vous ne vous trompez pas. S’il y avait jugement, votre nom pourrait être mêlé à toute cette affaire. »

« Je suis tout à fait sûr de lui, » répliqua Jekyll ; « je ne puis communiquer à personne sur quoi ma certitude se fonde ; mais cependant il y a une chose sur laquelle je veux que vous me conseilliez. J’ai reçu une lettre, et je me demande s’il faut en faire part à la police. Je voudrais la remettre entre vos mains, Utterson, vous jugerez sagement, j’en suis certain, j’ai tant de confiance en vous. »

« Vous avez probablement peur que cette lettre donne quelque indice sur lui ? » dit l’avocat.

« Non, » répondit l’autre, « et le fait est que je ne me soucie pas beaucoup de ce que deviendra Hyde ; c’est bien fini entre nous. Non, je pensais tout simplement à ma réputation que cette affaire détestable a tant soit peu exposée. »

Utterson réfléchit un instant ; l’égoïsme de son vieil ami le surprenait.

« Enfin, » dit-il, « faites-moi voir la lettre. »

L’écriture de cette lettre était bizarre et raide, elle était signée du nom d’Edward Hyde ; elle disait assez brièvement que le bienfaiteur de l’auteur de ce message, le docteur Jekyll, lequel avait été payé si indignement de ses mille générosités, n’avait nul besoin de s’alarmer pour la sûreté de son protégé, car il avait des moyens de s’échapper, dans lesquels il avait pleine confiance. L’avocat fut assez content de cette lettre ; elle présentait l’intimité sous un jour meilleur qu’il n’eut osé l’espérer et il se blâma pour quelques-uns de ses doutes passés.

« Avez-vous l’enveloppe ? » demanda-t-il.

« Je l’ai brûlée sans y penser, » répliqua Jekyll, « mais il n’y avait pas de marque de poste. La lettre a été apportée par un commissionnaire. »

« Si j’attendais à demain pour prendre une décision ? » fit Utterson. « La nuit porte conseil. »

« Je m’en rapporte entièrement à vous, » lui répondit Jekyll. « J’ai perdu toute confiance en moi-même. »

« Eh bien ! je prendrai toute l’affaire en considération, » dit l’avocat. « Maintenant, dites-moi, une chose : ne fut-ce pas Hyde qui dicta les termes de votre testament à propos de la disparition ? »

Le docteur sembla saisi de faiblesse, il pressa les lèvres et fit de la tête un signe d’assentiment.

« Je le savais, » s’écria Utterson. « Il avait l’intention de vous tuer. Vous l’avez échappé belle ! »

« J’y ai gagné ce qui vaut beaucoup mieux, répondit solennellement le docteur, j’y ai gagné une leçon. Oh ! mon Dieu, Utterson, quelle leçon ! » Et pendant un instant il se couvrit le visage de ses deux mains.

En sortant, l’avocat s’arrêta pour dire un mot ou deux à Poole. « À propos, » demanda-t-il, « on a apporté une lettre aujourd’hui ; quelle espèce d’homme l’a remise ? »

Mais Poole affirma que tout ce qui était venu était arrivé par la poste, « et encore ce n’étaient que des circulaires, » ajouta-t-il.

Après avoir reçu ces renseignements, le visiteur s’éloigna, avec toutes ses inquiétudes renouvelées. Il était clair que la lettre avait été apportée à la porte du laboratoire, peut-être même avait-elle été écrite dans le cabinet, et s’il en était ainsi on devait juger différemment et agir avec précaution. Les marchands de journaux criaient à s’époumoner : « Édition spéciale. Horrible assassinat ! » C’était l’oraison funèbre d’un ami et client, et malgré lui l’avocat ressentait une grande appréhension de voir le nom d’un autre entraîné dans le tourbillon de ce scandale. Dans tous les cas, il avait à trancher une question délicate, et aussi sûr qu’il fût de lui-même, il avait un désir ardent de pouvoir se confier à un autre, et demander conseil. Cet autre-là ne lui tomberait pas des nues, mais il chercherait.

Peu d’instants après, il était assis à un coin de sa cheminée, avec M. Guest, son premier clerc pour vis-à-vis ; et entre eux, à une distance du feu bien calculée, se trouvait une bouteille d’un vin d’une qualité et d’un crû particuliers, laquelle avait été depuis longtemps à l’abri du soleil dans les fondements de sa maison. Le brouillard sommeillait toujours sur la ville, les lumières des réverbères luisaient comme autant d’escarboucles, et à travers l’étouffement de ces nuages abaissés, le mouvement de la ville continuait, grondant sourdement comme une violente tempête. Mais la pièce où ils se trouvaient était égayée par la lueur du feu. Dans la bouteille, les acides étaient dissous depuis longtemps, la couleur s’était adoucie avec les années, comme le fait la couleur des anciens vitraux, et le reflet de chaudes après-midi d’automne, sur les coteaux plantés de vignes, était prêt à sortir de sa prison et à disperser les brouillards de Londres. Insensiblement l’avocat s’amollissait. Il y avait peu d’hommes en qui il eût autant de confiance qu’il en avait en M. Guest, et il n’était pas sûr de lui avoir toujours caché autant de secrets qu’il l’eût voulu. Guest avait souvent été chez le docteur pour affaires ; il connaissait Poole, il était presque impossible qu’il n’eût pas entendu parler de la familiarité de M. Hyde dans la maison ; il pourrait tirer des conclusions. Ne valait-il pas mieux qu’il vît une lettre pouvant donner quelque explication à ce mystère ? Surtout Guest, étant grand observateur et critique en écritures, considérerait la démarche qu’il méditait comme naturelle et flatteuse. En plus, le clerc était homme de bon conseil, il était presque impossible qu’il lût un document si étrange sans faire quelque remarque, et cette remarque révélerait peut-être à M. Utterson sa future ligne de conduite.

« C’est une triste chose, l’affaire de sir Danvers, » dit-il.

« Oui, monsieur, c’est vrai. Elle a excité une vive émotion dans le public, » répliqua Guest. « Naturellement l’homme était fou ! »

« Je voudrais bien savoir ce que vous en pensez, » reprit Utterson. « J’ai là un document écrit par lui ; ceci est entre nous ; car je n’ai pas encore pris de détermination ; c’est une mauvaise affaire en la prenant par son meilleur côté. Tenez, le voilà ; contemplez à l’aise l’autographe d’un meurtrier. »

Les yeux de Guest s’illuminèrent, il s’assit vivement, et se mit à étudier avec passion le contenu de la lettre. « Non, Monsieur, » dit-il enfin, « cette écriture est bien bizarre, mais ce n’est pas celle d’un fou. »

« Dans tous les cas, d’après tout ce que j’ai entendu, c’est un drôle de corps, » fit l’avocat.

En ce moment, le domestique entra avec une lettre.

« Est-ce du docteur Jekyll, Monsieur ? » interrogea le clerc ; « j’ai cru reconnaître l’écriture. Est-ce quelque chose de confidentiel, Monsieur Utterson ? »

« Seulement une invitation à dîner. Pourquoi ? Voulez-vous la voir ? »

« Pour un instant. Je vous remercie, Monsieur. » Alors le clerc posa les deux feuilles de papier l’une à côté de l’autre, la lettre du docteur Jekyll et celle de Hyde, et compara leur contenu avec avidité. « Merci, Monsieur, » dit-il enfin en le rendant ; « c’est un autographe bien intéressant. »

Il y eut une pause pendant laquelle M. Utterson combattit avec lui-même. « Pourquoi les avez-vous comparées, Guest ? » demanda-t-il tout à coup.

« Eh bien ! Monsieur, il y a une ressemblance assez singulière entre les deux écritures, » répondit le clerc ; « elles sont en beaucoup de points identiques ; il y a seulement une différence d’inclinaison. »

« C’est drôle ! » fit Utterson.

« En effet, c’est drôle ! » répéta Guest.

« Vous savez, je ne parlerai de cette lettre à personne, » dit le maître.

« Non, Monsieur, » répondit le clerc, « je comprends. »

Ce soir-là, aussitôt qu’il fut seul, M. Utterson enferma la lettre dans le coffre-fort où elle resta depuis lors. « Quoi ! » pensait-il ; « Henry Jekyll faire un faux pour un meurtrier ! » Et son sang se glaçait dans ses veines.