Le Cas étrange du docteur Jekyll/03

Traduction par Madame B. J. Lowe.
Librairie Plon (p. 45-51).


III

LE DOCTEUR JEKYLL FORT À L’AISE


Quinze jours plus tard, par un excellent effet du hasard, le docteur donna un de ses charmants dîners à cinq ou six de ses vieux intimes, tous hommes honorables, intelligents, et tous juges en fait de bon vin. M. Utterson s’arrangea pour rester en arrière après le départ des autres convives. Ce n’était pas la chose nouvelle. Il lui arrivait constamment d’être retenu par ses hôtes, qui aimaient à jouir de sa société tranquille et discrète, après que les convives frivoles et bavards avaient, par leur départ, amené une plus douce intimité. Son silence plein de richesse les préparait à la solitude et tempérait leurs idées, après les frais et les efforts de gaîté de la soirée. Dans les endroits où on aimait Utterson, il était bien aimé. Le docteur Jekyll ne faisait pas exception à cette règle et en l’examinant, assis près du feu comme il était maintenant (un homme d’une cinquantaine d’années, d’un visage beau et noble sans barbe, le regard un peu sournois peut-être, mais cependant portant l’expression de la bonté et de l’intelligence), on pouvait voir qu’il nourrissait pour M. Utterson une affection chaude et sincère.

« Il y a longtemps que j’ai envie de vous parler, Jekyll ; » commença ce dernier. « Vous savez votre testament ? »

Un profond observateur eût pu se convaincre que ce sujet était désagréable au docteur, mais il prit son parti gaiement. « Mon pauvre Utterson, » dit-il, « vous n’avez pas de chance d’avoir un tel client. Ce testament est pour vous une cause de tourments auxquels je ne vois de comparable que le supplice que j’ai infligé à ce pédant de Lanyon, avec mes soi-disant hérésies scientifiques. Oh ! je sais que c’est un bon garçon, — ne froncez point le sourcil, — un excellent garçon, — et je me promets toujours de le voir plus souvent ; mais cela ne l’empêche pas d’être un pédant, qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez ; c’est un ignorant, c’est un pédant tapageur. Jamais aucun homme ne m’a autant désappointé que Lanyon. »

« Vous savez que je ne l’ai jamais approuvé, » dit Utterson, poursuivant son idée avec une persistance impitoyable.

« Mon testament ? oui, certainement, je le sais, » répondit le docteur un peu aigrement. « Vous me l’avez déjà dit. »

« Eh ! je vous le dis encore, » continua l’avocat. « J’ai entendu parler du jeune Hyde. »

Le grand et beau visage du docteur Jekyll pâlit, même ses lèvres blêmirent. « Je ne tiens pas à en entendre davantage, » dit-il. « Je croyais que nous étions convenus de ne plus revenir sur ce sujet ? »

« Ce que j’ai entendu était abominable, » fit Utterson.

« Cela ne change rien. Vous ne comprenez pas ma position, » continua le docteur d’une façon incohérente. « Ma situation est pénible, Utterson, ma situation est très étrange. C’est une de ces situations qu’on ne peut améliorer par des paroles. »

« Jekyll, » répliqua M. Utterson, « vous me connaissez ; je suis un homme en qui on peut avoir confiance. Faites-moi une entière confidence, et je ne doute pas que je puisse vous sortir de là. »

« Mon cher Utterson » dit le docteur, c’est trop de bonté ; vous êtes très, très bon, et je ne puis trouver de mots pour vous remercier. Je vous crois sincèrement. Je ne connais pas un autre homme en qui j’aurais plus de confiance ; oui, plus qu’en moi-même si j’avais à choisir ; mais je vous assure que ce n’est pas ce que vous pensez ; le mal n’est pas aussi grand, et rien que pour rendre le repos à votre bon cœur, je vais vous dire une chose : c’est qu’aussitôt que je voudrai je puis me débarrasser de M. Hyde, je vous en donne ma parole ; laissez-moi vous remercier encore et encore ; je n’ajouterai qu’un mot, Utterson, et je sais que vous le prendrez en bonne part : c’est une affaire tout à fait personnelle, et, je vous prie, laissez-la dormir. »

Utterson réfléchit quelques instants, ses regards dans le feu. « Je ne doute pas que vous ayez tout à fait raison, » dit-il enfin en se levant.

« J’en suis heureux, mais puisque nous avons abordé la question, et pour la dernière fois, je l’espère », continua le docteur, « il y a un point que j’aimerais à vous faire comprendre. Je prends un véritable intérêt à ce pauvre Hyde. Je sais que vous l’avez vu ; il me l’a dit ; et j’ai peur qu’il n’ait été brutal. Toutefois, je lui porte un intérêt bien sincère, très, très sincère, et s’il m’arrivait quelque chose, Utterson, je veux que vous me promettiez de l’endurer et de lui faire rendre justice. Je crois que vous le feriez si vous connaissiez les choses à fond, et ce serait un grand poids de moins pour moi si vous vouliez me faire cette promesse. »

« Je ne puis vous promettre d’avoir jamais aucune sympathie pour lui », dit l’avocat.

« Je ne vous demande pas cela », implora Jekyll, posant sa main sur le bras de son ami, « je ne demande que justice pour lui, je demande seulement que vous lui prêtiez aide en souvenir de moi, quand je ne serai plus là. »

Utterson ne put réprimer un soupir. « Soit », dit-il, « je promets. »