Le Cas étrange du docteur Jekyll/01

Traduction par Madame B. J. Lowe.
Librairie Plon (p. 1-19).


I

L’HISTOIRE DE LA PORTE


M. Utterson, l’avocat, était un homme de rude apparence ; son visage ne s’éclairait jamais d’un sourire ; il était froid, sobre et embarrassé dans ses discours, très réservé, maigre, long, poussiéreux, morne, et ayant malgré cela un certain fonds d’amabilité. Dans une réunion d’amis, et quand le vin était à son goût, quelque chose d’éminemment humain éclairait ses yeux, quelque chose qui ne ressortait jamais dans sa conversation, mais qui se faisait sentir non seulement dans la face pleine de béatitude d’un homme qui vient de bien dîner, mais, le plus souvent et le plus fortement, dans les actions de sa vie. Il était austère pour lui-même, buvant du gin quand il était seul, pour mortifier son goût pour le vin. Et quoique aimant le théâtre, il y avait plus de trente ans qu’il n’avait franchi la porte d’aucune salle de spectacle. Mais il avait beaucoup d’indulgence pour les autres, s’étonnant, presque avec un sentiment d’envie, de leurs haut faits, et au besoin plutôt enclin à leur venir en aide qu’à les blâmer. « Je tombe dans l’hérésie de Caïn, » disait-il bizarrement, « je laisse mes frères aller au diable comme ils l’entendent. Alors il arrivait souvent qu’il se trouvait être la dernière relation avouable et la dernière influence honnête de certains hommes dans leurs dégringolades. Et à ceux-là, aussi longtemps qu’ils le fréquentaient, il ne laissait jamais apercevoir même un soupçon de changement dans ses manières.

C’était, sans aucun doute, chose facile pour M. Utterson, car, jusque dans ses meilleurs moments, il n’était aucunement démonstratif. Ses amitiés semblaient fondées sur la même religion de bonhomie. Il acceptait le cercle de ses amis tout prêt formé par les mains du hasard, ce qui est le fait d’une nature simple. Ses amis étaient généralement ses parents ou ceux qui lui avaient été le plus longtemps connus ; ses affections n’étaient le résultat d’aucun choix particulier, comme le lierre, elles croissaient avec le temps. De là, sans aucun doute, le lien qui l’unissait à M. Richard Enfield, son parent éloigné, l’homme bien répandu et connu par la ville. Que pouvait-il y avoir de commun entre ces deux hommes ? C’était là pour beaucoup un sujet de réflexion. Ceux qui les avaient rencontrés dans leurs promenades du dimanche racontaient qu’ils ne se disaient rien, qu’ils avaient l’air passablement ennuyé et qu’ils accueillaient avec un visible soulagement l’apparition d’un ami. Toutefois, ces deux hommes faisaient grand cas de ces excursions ; ils les comptaient comme l’événement de la semaine, et non seulement repoussaient des occasions de plaisir, mais résistaient même aux appels d’affaires pour n’y apporter aucune interruption.

Il arriva que, pendant une de ces promenades, le hasard les amena dans une rue d’un des quartiers les plus populeux et affairés de Londres. Cette petite rue était tranquille, quoique dans la semaine elle fût animée d’un grand mouvement commercial. Ses habitants semblaient être à leur aise et avoir l’espoir de faire mieux encore ; ils employaient le surplus de leurs gains en embellissements, ce qui donnait à toutes les boutiques le long de cette rue un aspect très séduisant, elles se tenaient là comme des rangées de souriantes et jolies vendeuses. Le dimanche, lorsque par conséquent les plus grands charmes de cette petite rue étaient voilés, elle ressortait quand même par contraste de son sombre voisinage ; comme un incendie dans une forêt, elle en était le point lumineux. L’œil du passant était vivement et plaisamment attiré par la vue de ses persiennes fraîchement peintes, et de ses cuivres bien polis, par sa propreté et son air de gaîté.

À deux portes du coin de gauche en allant à l’Est, la rangée symétrique des maisons était interrompue par l’entrée d’une cour ; à cet endroit même, un bâtiment d’aspect sinistre projetait son pignon sur la rue. Ce bâtiment à deux étages n’avait aucun indice de fenêtres, rien, qu’une porte au rez-de-chaussée au-dessus de laquelle s’élevait un grand mur décoloré, portant les marques d’une négligence sordide et remontant à de longues années. La porte n’avait ni sonnette ni marteau ; sa peinture, dont le temps avait changé la couleur, était soulevée à de certains endroits comme par des ampoules. Les vagabonds s’abritaient dans ses coins, et faisaient partir leurs allumettes sur les panneaux ; c’était le refuge ordinaire des enfants du quartier, qui essayaient leurs couteaux sur les moulures, et pendant près d’une génération personne ne s’était présenté pour chasser ces visiteurs de hasard, ou réparer leurs ravages.

M. Enfield et l’avocat marchaient de l’autre côté de la rue ; en arrivant en face dudit bâtiment le premier leva sa canne et le désignant :

« Avez-vous jamais remarqué cette porte ? » demanda-t-il ; et après avoir reçu une réponse affirmative de son compagnon, il ajouta : « Elle est associée dans mon esprit à une drôle d’histoire. »

« Vraiment ? » dit M. Utterson. « Qu’est-ce que c’est donc ? »

« Voilà, » répondit M. Enfield. « Une fois je revenais de très loin et rentrais chez moi vers trois heures du matin ; la nuit était noire et nous étions en hiver ; on ne voyait rien dans le quartier de la ville où je me trouvais, rien que des réverbères ; les habitants dormaient probablement, toutes les rues étaient éclairées comme pour une procession, et toutes étaient aussi vides qu’une église ; cet état de choses finit par m’agacer. Je commençai d’écouter, prêtant l’oreille au moindre bruit, et j’en arrivai à désirer la présence d’un policeman.

« Tout à coup j’aperçus un individu de petite taille qui marchait à grands pas, se dirigeant vers l’Est, et en même temps une petite fille qui descendait, en courant de toutes ses forces, une rue transversale. En tournant le coin tous les deux, il leur arriva ce qui devait naturellement arriver, ils se jetèrent l’un sur l’autre ; là mon cher ami, commence la partie horrible de l’histoire. L’homme renversa la petite fille et, au lieu de s’arrêter, lui passa froidement sur le corps, la laissant se débattre et crier sur le sol. À l’entendre, cela n’a l’air de rien ; à le voir, c’était diabolique ; ce n’était pas l’action d’un être humain, mais bien d’un damné Juggernaut. Je m’élançai en jetant un cri d’appel, je rattrapai mon homme, le saisis au collet, et le ramenai à l’endroit où s’était déjà formé un rassemblement autour de l’enfant qui pleurait. Il était parfaitement calme et ne fit aucune résistance, mais il me jeta un regard si méchant qu’il m’en passa une sueur. Les gens qui se trouvaient là étaient les parents de la petite fille, et bientôt apparut le docteur que l’on avait envoyé chercher. L’enfant avait eu plus de peur que de mal, assura-t-il, et l’incident semblait devoir finir là, sans une circonstance curieuse. Mon Monsieur m’avait à première vue inspiré un profond dégoût. Les parents de la petite semblaient aussi éprouver ce sentiment, ce qui de leur part n’était que très naturel ; mais ce qui m’étonna, ce fut le médecin. C’était un homme frappé sur le même moule que tous ses confrères, une espèce d’apothicaire sec, sans âge et sans couleur, possédant un fort accent Édimbourgeois et pas plus enclin à l’émotion qu’une cornemuse. Eh bien ! mon ami, il ressentit le même dégoût que nous tous, et à chaque fois que ses yeux tombaient sur mon prisonnier, je remarquai qu’il devenait pâle et malade de l’envie de le tuer. Je savais ce qui se passait dans son esprit aussi bien que dans le mien, et le meurtre étant hors de question, nous fîmes la seule chose possible. Nous menaçâmes cet homme de faire assez de bruit autour de cette affaire pour mettre son nom à l’index d’un bout de Londres à l’autre, et lui faire perdre ses amis et son crédit, s’il en avait. Pendant que nous jetions feu et flammes, nous étions en même temps obligés de le préserver de la fureur des femmes, lesquelles ressemblaient à des harpies déchaînées. Je ne m’étais jamais trouvé dans un cercle où toutes les figures portaient à un tel degré l’empreinte de la haine ; lui était au milieu du groupe, gardant un air de froideur méprisante (cependant je m’étais aperçu qu’il n’étais pas sans crainte), et supportant ces assauts d’un air satanique. « Si vous voulez spéculer sur cet accident, » dit-il, « naturellement je suis sans défense. Tout galant homme évite les scènes. Combien voulez-vous ? » Nous le fîmes monter jusqu’à cent livres, pour la famille de l’enfant ; il se fût probablement esquivé s’il l’eût pu, mais sans doute notre air déterminé à tous le fit à la fin céder. Il n’y avait plus qu’à toucher l’argent ; et où pensez-vous qu’il nous mena ? Ici, à cette porte même, il sortit une clef de sa poche ; entra et revint bientôt avec dix livres en or et un chèque sur Boutt, payable au porteur pour le restant de la somme ; ce chèque était signé d’un nom que je ne veux pas donner, quoique cela soit un des points curieux de mon histoire, d’un nom bien connu et souvent imprimé. Les chiffres avaient été tracés d’une main raide, mais la signature était bonne pour beaucoup plus, si seulement elle était authentique. Je pris la liberté de faire remarquer à mon Monsieur que tout cela était pour le moins fantastique, que dans la vie réelle un homme n’entre pas à quatre heures du matin dans une maison qui ne lui appartient pas, et n’en sort pas avec un chèque de près de cent livres portant la signature d’une autre personne. Mais il paraissait très tranquille et même railleur. « Ne vous tourmentez pas, » dit-il, « je resterai avec vous jusqu’à l’heure de l’ouverture de la banque, et je toucherai le montant moi-même. » Nous nous mîmes alors en route, le docteur, le père de l’enfant et moi ; je les emmenai passer le restant de la nuit dans ma chambre, et le lendemain, après déjeuner, nous nous rendîmes tous ensemble à la banque. Je présentai le chèque moi-même, en faisant observer que j’avais de grands soupçons qu’il était faux ; mais pas du tout, il était bon. »

« Vraiment ! » fit M. Utterson.

« Je vois que, comme moi, » continua M. Enfield, « vous pensez que c’est une vilaine histoire ; d’autant plus vilaine que mon individu est un personnage avec lequel on n’aurait voulu avoir rien de commun, un vrai démon. La signature apposée sur le chèque était celle d’un homme des plus respectables, d’un homme célèbre et (ce qu’il y a de pire) d’un homme connu pour le bien qu’il fait. Ce doit être un cas de chantage, un honnête homme qui paie quelque péché de jeunesse ; en conséquence, j’ai baptisé cet endroit et je l’appelle : la Maison du chantage. Cependant, c’est loin d’expliquer l’affaire, » ajouta-t-il, et après cela il tomba dans une espèce de rêverie.

Il fut tiré de là par une question que lui fit soudainement M. Utterson :

« Alors, vous ne savez pas si celui qui a émis le chèque demeure ici ? »

« C’est un endroit qui lui irait bien, n’est ce pas ? » répondit M. Enfield. « Mais par hasard j’avais remarqué son adresse, il demeure sur un square, je ne me rappelle plus lequel. »

« Et vous n’avez jamais pris de renseignements sur ce qui peut se trouver derrière cette porte ? » interrogea M. Utterson.

« Mon cher ami, » répondit l’autre, « c’était pour moi une question de discrétion. J’ai toute une théorie à ce propos. Questionner a trop de rapports avec le jugement dernier. Vous posez une première question ; c’est comme si vous étiez paisiblement assis sur le haut d’une colline, vous amusant à faire rouler une pierre ; cette pierre roule en entraînant d’autres avec elle ; tout à coup elles arrivent en avalanche renversant sur leur chemin quelque bon bourgeois prenant tranquillement le frais dans son jardin (un bourgeois que vous eussiez cru à l’abri de toute catastrophe), et voilà une famille en deuil. Mon cher, je me suis fait une règle : plus il y a de mystère, moins je cherche à l’approfondir. »

« C’est une très bonne règle, » dit l’avocat.

« Mais j’ai étudié l’endroit pour ma propre satisfaction, » reprit M. Enfield. « On ne dirait presque pas une maison habitable. Il n’y a pas d’autre porte que celle-là et personne n’y entre ni n’en sort, excepté, de temps en temps, le Monsieur de mon aventure. Il y à trois fenêtres sur la cour au premier étage ; ces fenêtres sont toujours fermées, mais elles sont propres ; il y a aussi une cheminée qui laisse toujours échapper de la fumée, ce qui indique que quelqu’un demeure là ; et encore, ce n’est pas très sûr, car les constructions sont tellement entassées dans le voisinage de cette cour qu’il serait difficile de dire où l’une finit et où l’autre commence. »

Ils continuèrent de marcher pendant un moment en silence et alors M. Utterson soudainement s’exclama : « Enfield, vous vous êtes fait une bonne règle. »

« Oui, c’est ce que je pense, » répondit Enfield.

« Cependant, je veux vous demander une chose : savez-vous le nom de l’individu qui est passé sur le corps de cet enfant ? »

« Oh ! » dit M. Enfield, « je ne vois pas de mal à le dire. Son nom est Hyde. »

« Hem ! » fit M. Utterson, « quelle espèce d’homme est-ce ? »

« Il n’est pas facile à décrire. Il y a quelque chose de douteux dans son apparence, quelque chose qui, à de certains moments, n’est que déplaisant et, dans d’autres, absolument détestable. Je n’ai jamais connu un autre homme qui m’inspirât autant de répulsion, et encore je ne pourrais dire pourquoi. Il doit avoir quelque difformité ; il vous donne très fortement cette impression, quoiqu’il me soit impossible de rien spécifier. C’est un homme extraordinaire, et cependant je ne puis rien me rappeler qui ne soit en lui très naturel. Non, mon ami, je ne puis le décrire, ni rien expliquer. Ce n’est pas un manque de mémoire, car je puis affirmer que je l’ai bien présent devant les yeux, en ce moment même. »

M. Utterson continua de marcher pendant quelques instants sans rien dire ; alors, après mûre réflexion évidemment, il demanda :

« Vous êtes sûr de l’avoir vu se servir d’une clef ? »

« Mon cher ami, » commença Enfield plus que surpris.

« Oui, je sais, » dit M. Utterson, « je sais que cela doit vous paraître étrange, mais le fait est que si je ne vous demande pas le nom de l’autre personne, c’est que je le sais déjà. Voyez-vous, Richard, votre histoire a pour moi un grand intérêt, et s’il s’y était glissé quelque erreur, je vous prierais de la rectifier. »

« Il me semble que vous auriez bien dû m’avertir, » fit l’autre avec une touche de mauvaise humeur. « Mais le récit que je vous ai fait est absolument exact, aussi exact que vous puissiez le désirer. Cet individu avait une clef, et je dirai même plus, il l’a toujours. Je l’ai vu s’en servir il n’y a pas huit jours ! »

Monsieur Utterson soupira profondément, mais ne dit mot. Le jeune homme reprit bientôt : « Voilà encore une leçon pour moi. Je suis honteux d’avoir une telle langue. Promettez-moi de ne jamais revenir sur ce sujet avec moi. »

« De tout mon cœur, » dit l’avocat. « Voilà ma main, Richard. »