Le Capitaine Aramèle/23

Éditions Édouard Garand (p. 64-67).

II


Les régates, qu’on avait mises au programme pour ce jour-là et qui devaient faire suite au combat singulier, n’eurent pas lieu : le dénouement terrible de ce combat avait troublé tous les esprits.

Le cadavre de Sir James Spinnhead avait été transporté aux casernes de la Porte Saint-Louis et exposé sur un lit de parade en attendant l’inhumation qui aurait lieu le lendemain.

La population campagnarde, comprenant que la fête était finie, avait repris le chemin de la campagne en emportant le souvenir de la belle victoire française gagnée par Aramèle.

Toutefois, afin de diminuer dans les esprits l’impression pénible ou désagréable qu’avaient causé la défaite et la mort de Spinnhead, Murray avait tenu que le feu d’artifice, commandé pour terminer les fêtes du jour, aurait lieu quand même à l’heure fixée.

Et ce soir-là était précisément une de ces superbes soirées de printemps, brillamment illuminée d’étoiles, tiède et parfumée, et elle invitait à quitter la maison pour aller dans la nuit sereine respirer le calme et les parfums de la nature. Partout la joie semblait renaître, et l’on eût dit que l’événement tragique de l’après-midi avait été oublié.

À neuf heures une salve d’artillerie retentissait au Fort Saint-Louis.

Aux abords du Château, tout illuminé, une musique vibrante de fifres et de cornemuses exécutée par les Highlanders attira la masse joyeuse des citadins. L’on vit dans la rade les navires de guerre s’illuminer soudainement et projeter dans l’espace d’immenses gerbes de feux multicolores. Alors aussi des hauteurs qui dominaient le Fort Saint-Louis partirent les premières fusées qui s’élancèrent gracieusement dans le ciel étoilé. Des vivats et des clameurs joyeuses accompagnaient chaque éclatement de fusée.

C’est au moment où la première fusée était lancée qu’Aramèle, après un copieux et joyeux dîner en son logis de la basse-ville, gagna la haute-ville accompagné de M. DesSerres et son fils, d’Étienne et de Thérèse ; ils allaient, eux aussi, assister aux dernières réjouissances du jour. Les rues et les places publiques étaient encombrées de foules bruyantes et heureuses, et si compactes qu’on avait peine à se faire un chemin. Aramèle et ses amis s’arrêtèrent sur la Place de la Cathédrale, d’où l’on pouvait voir très bien le feu d’artifice et où se pressait une masse compacte de curieux.

Une heure se passa.

Puis, au tintement de dix heures à un beffroi voisin, une nouvelle salve d’artillerie éclata du côté du Fort, toutes les lumières du Château, des navires sur la rade et des principaux édifices s’éteignirent. C’était le signal que la fête était finie, et le peuple était invité par ce signal à regagner ses foyers.

Déjà Aramèle s’ouvrait un chemin dans la masse de citadins remuante, lorsqu’il se produisit derrière lui une vive bousculade. Des cris de femmes et d’enfants emplirent l’espace, des jurons retentirent, puis Aramèle était brutalement culbuté, repoussé et séparé de ceux qui le suivaient. Il promena autour de lui un regard rapide pour essayer de découvrir, parmi les êtres affolés qui tourbillonnaient, M. DesSerres ainsi que Léon, Étienne et Thérèse. Mais il ne pouvait distinguer que des silhouettes diffuses qui se mêlaient, couraient, se heurtaient, et il ne pouvait entendre que des cris de frayeur et des plaintes. Tout à coup, à l’entrée d’une ruelle très sombre non loin de lui Aramèle entendit une voix de femme lancer dans la nuit un cri d’effroi, puis cet appel désespéré :

— Au secours !

Aramèle, en frémissant, reconnut la voix de Thérèse.

Un remous se fit, une bousculade plus terrible se produisit. Aramèle tira sa rapière et fendit la masse effarée, épouvantée, et il s’élança vers la ruelle.

La voix de Thérèse arriva encore à lui :

— Aramèle ! Aramèle !…

La voix mourut plus loin dans la ruelle.

Le capitaine crut comprendre que des malandrins venaient d’enlever Thérèse et l’emportaient dans la nuit. Il lui sembla que des ombres humaines fuyaient, non loin, devant lui. Mais étaient-ce les malandrins ou seulement des citadins effrayés ? Aramèle courait de toute l’agilité de ses jambes, suivant à tout hasard ces êtres qui fuyaient. Il n’entendait plus aucune voix de femme s’élever, mais de temps à autre il croyait percevoir quelque chose de blanc. Il pensa que c’était la robe blanche de Thérèse.

Les fuyards venaient de tourner à gauche sur une rue très noire, Aramèle s’y jeta sans diminuer sa course. Puis il se trouva sur une place obscure également. Il vit les mêmes êtres qui traversaient la place rapidement, puis il les perdit de vue.

Quand il s’arrêta, essoufflé, le capitaine se trouva devant les murs gris d’un ancien édifice à demi-démoli lors du bombardement de la cité en 1759. Il remarqua tout autour des échafaudages et comprit qu’on était en train de relever ce bâtiment de ses ruines. Aramèle examina attentivement la façade de l’édifice, cherchant une entrée. Car ceux qu’il avait poursuivis jusque-là avaient pénétré dans ce bâtiment, il en était sûr. Mais par où ? Il passa sous un échafaudage, grimpa sur un amas de matériaux quelconques et se trouva devant un trou noir qui lui parut le cadre d’une porte. L’intérieur était si noir aussi qu’il lui sembla impossible de s’y diriger. Mais là. devant lui, qu’était-ce que cette vague lueur ? N’était-ce pas un rayon de lumière ? Peut-être ! Aramèle pénétra tout à fait dans le bâtiment. Il heurta des tas de planches, des amas de pierres, buta, et se trouva marcher dans un long et large corridor. Devant lui il pouvait voir le même rayon de lumière. Au bout de quelques minutes il s’arrêta devant une porte entre-baillée, c’est de là que partait cette lumière. Qu’y avait-il là ? Le plus grand silence régnait partout. Aramèle poussa doucement la porte. Il vit un couloir étroit, et à une extrémité de ce couloir une autre porte tout ouverte. Par cette dernière porte la lumière apparaissait un peu plus vive.

Avant de s’aventurer plus loin, le capitaine prêta une oreille attentive, car il lui avait semblé entendre, une fois, comme une respiration humaine, à moins que ce ne fût un sanglot étouffé… Oui, il entendait plus distinctement maintenant, et c’était bien des sanglots qu’on cherchait à retenir. Allons !… À pas de loup le capitaine enfila le couloir pour s’arrêter l’instant d’après dans la seconde porte. Il vit une vaste salle, nue et sans mobilier, éclairée par une unique, lampe. Mais à l’extrémité opposée de cette pièce Aramèle aperçut une forme blanche étendue sur une couche quelconque… un grabat peut-être. Mais ne reconnaissait-il pas Thérèse à sa robe ? Certainement ! Il tressaillit et s’émut… la jeune fille paraissait sangloter.

— Thérèse ! Thérèse ! chuchota Aramèle.

La jeune fille ne parut pas entendre.

— Thérèse ! répéta plus fort le capitaine.

Cette fois l’orpheline se leva brusquement, et, reconnaissant Aramèle, elle cria :

— Retirez-vous, Aramèle, ils vont vous tuer !

Le capitaine poussa un rugissement terrible et s’élança vers Thérèse. Mais il s’arrêta à mi-chemin, en voyant trois portes s’ouvrir brusquement. Une de chaque côté de la salle, et l’une au fond, où était Thérèse. Par cette porte du fond, parut un homme masqué qui braqua sur la jeune fille un pistolet et dit d’une voix sombre :

— Si vous faites un pas de plus, capitaine Aramèle, je la tue !

Par les portes des côtés le capitaine avait vu deux soldats portant chacun un flambeau, et dix autres armés de fusils, et ces soldats étaient également masqués. Les dix soldats armés formèrent un peloton à gauche d’Aramèle, et les deux soldats portant des flambeaux se postèrent, l’un devant le capitaine, à dix pieds environ, l’autre derrière à une égale distance : de sorte que la lueur des flambeaux éclairait vivement le capitaine.

Aramèle eut le pressentiment qu’il venait de donner dans la gueule du loup. Il rugit, et la rapière menaçante voulut se précipiter sur l’homme qui menaçait Thérèse d’un pistolet.

Celui-ci cria :

— Prenez garde de vous rendre responsable de sa mort !

En même temps que ces paroles, Aramèle le voyait presser la détente. Il s’arrêta, indécis, tremblant, et fit entendre un grondement de colère impuissante. Puis il cria :

— Misérable ! que voulez-vous faire de cette jeune fille innocente ?

Thérèse pleurait, mais elle n’avait pas l’air d’avoir, peur pour sa propre vie.

— Attendez, répliqua l’homme masqué avec un sourd ricanement, vous allez le savoir !

Il s’approcha tout près de Thérèse et lui parla à voix basse, et le capitaine comprit que cet homme avait proféré des menaces à la jeune fille. Celle-ci avait courbé la tête pour se remettre à pleurer.

Puis l’homme s’écarta de la jeune fille et fit un geste aux soldats. Cinq d’entre eux épaulèrent leurs fusils et mirent le capitaine en joue.

Aramèle ne broncha pas, il comprit que sa dernière heure était venue et il décida de mourir en brave, sans peur, sans crier merci.

L’homme masqué dit :

— Capitaine Aramèle, si vous voulez me remettre votre épée, et si vous me jurez de repasser en France par le prochain navire, je vous laisserai la vie sauve !

Aramèle ricana.

— Remettre mon épée, demanda-t-il, de quel droit ?

— Rendez-la contre la force ! répliqua durement l’homme masqué.

— La rendre ? Allons donc ! fit narquoisement le capitaine. Vous savez bien qu’une épée comme la mienne ne se rend jamais !

Et à la lueur des flambeaux il fit étinceler la lame de sa rapière.

— Qu’on vienne la prendre ! ajouta-t-il, défiant et redoutable.

Puis il la fit tournoyer dans l’espace et si rapidement, si terriblement, que les deux porteurs de flambeaux reculèrent comme épouvantés.

Aramèle se mit à rire et reprit :

— Maintenant, à mon tour, monsieur, je vais vous dire ceci : si vous voulez me rendre cette jeune fille que vous avait fait enlever par vos vilains maraudeurs, je vais m’en aller avec elle, et je vous promets que vous ne serez pas inquiétés, ni vous ni ces hommes. Sinon…

— Sinon ? sourit l’homme masqué avec sarcasme.

— Sinon, je vais vous passer sur le ventre !

Ce disant il fit mine de bondir l’épée haute.

— Soldats ! rugit l’homme masqué…

— Arrêtez ! clama Thérèse en se levant et en se précipitant vers l’homme masqué.

Et, suppliante, elle ajouta : Prenez ma vie, mais laissez-lui la sienne !

— Qu’il rende son épée ! hurla l’homme masqué.

— Jamais ! jamais ! cria Aramèle.

— Grâce ! grâce ! supplia l’orpheline en se jetant à genoux.

L’homme masqué la repoussa durement et elle roula sur les dalles de la salle.

Cette fois Aramèle bondit pour tout de bon…

Une terrible détonation éclata et fit trembler tout le bâtiment.

Thérèse se dressa sur les pieds en poussant une effrayante clameur. Une épaisse fumée avait empli la salle.

Un moment, un silence de mort plana sur cette scène, puis la fumée peu à peu se dissipa… Alors Thérèse, folle de douleur, hurlante, aperçut tout à coup à travers le mince rideau de fumée qui se dissipait, Aramèle, à genoux, livide, ensanglanté… Thérèse voulut courir au capitaine.

— Feu ! rugit encore la voix de l’homme masqué.

Cinq autres coups de feu retentirent pour se confondre en un seul.

Aramèle tomba face contre terre, les bras étendus sur sa rapière.

Les soldats et l’homme masqué s’approchèrent rapidement du capitaine. À la même minute ce dernier bondit sur ses pieds, avec sa rapière à la main, poussa un rugissement fauve et fondit sur les soldats. La rapière voltigea deux ou trois secondes et deux des soldats s’abattirent sur les dalles.

Mais, avant que le capitaine n’eût fait une autre victime, l’homme masqué l’avait ajusté de son pistolet et il avait fait feu à bout portant.

Aramèle ne tomba pas, et chose étrange, il se tourna vers son assassin en souriant.

Thérèse, à genoux, mains crispées, pleurait toujours en implorant le ciel. L’homme masqué, croyant avoir manqué Aramèle, tirait de ses vêtements un autre pistolet.

À cette minute précise on vit le capitaine chanceler, fermer les yeux, et l’on vit sa main crispée sur la poignée de la rapière se détendre lentement, puis laisser tomber la lame.

— Ramassez cette épée ! ordonna aussitôt l’homme masqué.

Un soldat se précipita…

Cet ordre parut faire renaître Aramèle. Il se raidit violemment, juste comme il allait tomber, il se baissa, saisit comme avec furie sa rapière et, d’un geste prompt, il appuya la poignée contre le parquet, dirigea la pointe contre sa poitrine, et, regardant l’homme masqué avec une sorte de défi insolent et narquois, il bégaya :

— Qu’on vienne me la prendre !

Lentement il appuya sa poitrine contre la pointe et se pencha… La lame flexible plia… elle pénétra dans la chair… Aramèle, la seconde suivante, tombait percé de part en part par sa bonne lame.

Il demeura inanimé dans une large mare de sang.

Thérèse venait de s’évanouir, et elle demeurait inanimée elle aussi.

Mais les soldats et leur chef ne parurent pas s’occuper de Thérèse, ils se précipitèrent vers le cadavre du capitaine…

Au même instant, par la porte du fond demeurée entr’ouverte, apparut un homme, un inconnu également masque, à qui les soldats tournaient le dos et qu’ils ne virent pas. Cet homme s’approcha sur la pointe des pieds de Thérèse, il la souleva doucement dans ses bras, regagna la porte et disparut.

Mais au moment où cet homme franchissait le seuil de la porte Thérèse avait poussé un profond soupir.

Les soldats et leur chef se retournèrent vivement. D’abord ils ne virent rien. Mais soudain le chef poussa un cri inarticulé, se redressa et bondit vers l’endroit où il avait vu, la minute d’avant, la jeune fille évanouie.

— Dieu me damne ! vociféra-t-il en arrachant de rage son masque, il est venu ici quelqu’un qui a enlevé notre proie ! Et cet homme, qui n’était autre que le major Whittle, lança un poing menaçant vers le ciel.