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Le Cap ÉternitéLes Étoiles filantesTraductions d’HoraceÉdition du Devoir (p. 13-16).
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LE GOÉLAND



Le soleil moribond ensanglantait les flots,
Et le jour endormait ses suprêmes échos.
La brise du Surouet roulait des houles lentes.
Dans mon canot d’écorce aux courbes élégantes,
Que Paul l’Abénaquis habile avait construit,
Je me hâtais vers Tadoussac et vers la nuit.
À grands coups cadencés, mon aviron de frêne
Poussait le « Goéland » vers la rive lointaine ;
Sous mes impulsions rythmiques, il glissait,
Le beau canot léger que doucement berçait
La courbe harmonieuse et lente de la houle.
 
Sur la pourpre du ciel se profilait la « Boule »,
Sphère énorme dans l’onde enfonçant à demi,
Sentinelle qui veille au seuil du gouffre ami
Pour ramener la nef à l’inconnu livrée,
Et du fleuve sans fond marquer de loin l’entrée.
Ô globe ! as-tu surgi du flot mystérieux ?
Ou bien, aux anciens jours, es-tu tombé des cieux,
Comme un monde égaré dans l’orbe planétaire,
Et qui, pris de vertige, aurait frappé la Terre ?

Dans le grand air du large et dans la paix des bois,
Dans les calmes matins et les soirs pleins d’effrois,
Dans la nuit où le cœur abandonné frissonne,
Dans le libre inconnu je fuyais Babylone…
Celle où la pauvreté du juste est un défaut ;
Celle où les écus d’or sauvent de l’échafaud ;
Où maint gredin puissant, respecté par la foule,


Est un vivant outrage au vieil honneur qu’il foule,
La ville où la façade à l’atroce ornement
Cache mal la ruelle où traîne l’excrément ;
Celle où ce qui digère écrase ce qui pense ;
Où se meurent les arts, où languit la science ;
Où des empoisonneurs l’effréné péculat
Des petits innocents trame l’assassinat ;
Où ton nom dans les cœurs s’oublie, ô Maisonneuve !
Celle où l’on voit de loin, sur les bords du grand fleuve.
Les temples du dollar affliger le ciel bleu,
En s’élevant plus haut que les temples de Dieu !

Les dernières clartés du jour allaient s’éteindre.
Depuis longtemps je me croyais tout près d’atteindre
La rive montagneuse et farouche du Nord,
D’où le noir Saguenay, le fleuve de la Mort,
Surgi de sa crevasse ouverte au flanc du monde,
Se joint au Saint-Laurent dont il refoule l’onde.
La rive paraissait grandir avec la nuit,
Et l’ombre s’aggravait d’un lamentable bruit :
Plaintes des eaux, soupirs, rumeurs sourdes et vagues.
La houle harmonieuse avait fait place aux vagues ;
Le ciel s’était voilé d’épais nuages gris,
Et les oiseaux de mer regagnaient leurs abris.
Le « Goéland » rapide avançait vers la côte
Dont la masse effrayante et de plus en plus haute
Se dressait. L’aviron voltigeait à mon bras,
Et je luttais toujours, mais je n’arrivais pas.

Le violet des monts se changeait en brun sombre.
Vainement j’avais cru traverser avant l’ombre,
Car de ces hauts sommets le décevant rempart
Égare le calcul et trompe le regard.


Maintenant, sur les flots qui roulaient des désastres.
La nuit, tombait, tragique, effrayante, sans astres ;
Et sur ma vie en proie à maint fatal décret,
Sombre pareillement la grande nuit tombait.
Je tentais d’étouffer, au fracas de la lame,
La voix du souvenir qui pleurait dans mon âme ;
En vain je voulais fuir un douloureux passé,
Et le sombre remords à mes côtés dressé.

Mais je me demandais si les tragiques ondes
N’allaient m’ensevelir dans leurs vagues profondes.
Je regardais la vie et la mort d’assez haut.
Ma liberté, mon aviron et mon canot
Étant mes seuls trésors en ce monde éphémère.
Aussi, me rappelant mainte douleur amère :
— « Autant sombrer ici que dans le désespoir !
Allons, vieux « Goéland » ! qu’importe tout ce noir !
Le parcours est affreux, mais, du moins, il est libre !
N’embarque pas trop d’eau ! défends ton équilibre !
Ton maître s’est mépris en jugeant le trajet :
Oppose ta souplesse au furieux Surouet !

Comme un oiseau craintif qui fuit devant l’orage,
Le grand canot filait vers la lointaine plage,
Sur les flots déchaînés qu’à peine il effleurait
Quand, dans l’obscurité, gronda le mascaret…
Le canot se cabra sur la masse liquide,
Tournoya sur lui-même et bondit dans le vide,
Prit la vague de biais, releva du devant,
Mais un coup d’aviron le coucha sous le vent.

Alors, des jours heureux me vint la souvenance
Je me revis au seuil de mon adolescence ;


Je revis le Sauvage inventif, assemblant
L’écorce d’où son art tirait le « Goéland » ;
Comme un sculpteur épris d’un chef-d’œuvre qu’il crée,
Il flattait du regard la carène cambrée,
Calculait telle courbe à la largeur des bords
Et des proportions ménageait les rapports.
Je me remémorai sa parole prudente
Au temps déjà lointain où j’allais sous la tente
Causer des vieux chasseurs et voir de jour en jour
L’écorce prendre forme en son svelte contour ;
Quand je lui demandai pour la proue ou la poupe
Un ornement futile et d’élégante coupe,
Comme ceux que j’avais au jardin admirés
Sur des petits canots de guirlandes parés,
— Le vent, avait-il dit, prendrait dans ces girouettes !
Tu remercieras Paul au milieu des tempêtes,
Quand tu traverseras où d’autres sombreront !

Cependant, j’approchais du Saguenay sans fond ;
Mon aviron heurta la Pointe aux Alouettes.
Je ne distinguais rien des grandes silhouettes,
Mais un phare apparut à mon regard chercheur :
Le brasier qui flambait au foyer d’un pêcheur
Guida ma randonnée, et j’atteignis la plage
De la petite baie, au pied du vieux village.