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Revue des Deux Mondes3e période, tome 90 (p. 625-650).
I.

Le génie de Buffon avait découvert cette loi curieuse de la distribution des êtres vivans, que leur taille est en raison de l’étendue des continens qu’ils habitent. La loi, en effet, se vérifie dans un grand nombre de cas. Le lama et la vigogne, qui représentent en Amérique le chameau et le dromadaire, sont beaucoup plus petits. De même l’autruche des Pampas, comparée à celle d’Afrique. Les mastodontes fossiles du Nouveau-Monde sont loin d’atteindre les dimensions des grands éléphans qui ont autrefois vécu sur le vieux continent, et il existe dans l’île de Bornéo une espèce de ces animaux beaucoup plus petite que celui d’Asie ou d’Afrique. Le cougouar, le plus fort des carnassiers américains, a la taille de la panthère, et n’approche en puissance ni du lion ni du tigre. Pour le continent australien, la différence n’est pas moins frappante ; le kanguroo géant est le géant des quadrupèdes qu’on y trouve, et le carnassier le plus redoutable, le thylacine, est loin d’avoir la taille de nos loups.

On peut étendre, bien que Buffon ne l’ait pas fait, cette loi à l’océan envisagé comme un continent plus grand que les autres, et devant par suite offrir des êtres d’une taille supérieure à celle de tous les animaux terrestres. C’est le cas des grands cétacés, baleines et cachalots, près desquels le mammouth lui-même n’est qu’une bête aux proportions modestes, dans le rapport d’un gros rat comparé à un saumon. De même qu’aucun reptile et aucun oiseau n’atteignent la taille des grands pachydermes terrestres, de même aucun poisson dans la mer n’approche, — et il s’en faut de beaucoup, — des dimensions des grands cétacés, qui sont eux aussi des mammifères, c’est-à-dire des animaux dont l’organisation est de tous points comparable, sinon semblable à la nôtre. Leur sang, qui coule par torrens dans des veines grosses comme le corps d’un homme, est chaud ; ils ont des poumons pour respirer l’air et mettent au monde des petits, un seul le plus souvent, que la mère nourrit de son lait, qu’elle surveille et qu’elle défend jusqu’à se faire tuer, plutôt que de l’abandonner même mort.

A aucune époque des temps passés, autant que nous l’enseigne la paléontologie, le globe terrestre n’a vu d’animaux de la taille des baleines et des cachalots. C’est une illusion très répandue, et qu’a pu seule excuser la surprise des premières découvertes, de se figurer les végétaux ou les animaux éteints comme ayant été plus grands que les nôtres. C’est le contraire qui est la vérité. On n’a exhumé aucun arbre fossile à mettre en parallèle avec le cèdre ou les grands conifères du Nouveau-Monde. De même pour les animaux. A la vérité, nous n’avons plus de reptiles aussi grands qu’étaient le mégalosaure, l’ichthyosaure, l’iguanodon ; mais ce qui étonne en eux, c’est surtout la nature reptilienne associée à des dimensions que nous ne connaissons plus chez les quadrupèdes à sang froid ; car ces espèces étaient loin, d’avoir la taille du mammouth ou des plus petites baleines connues. A la vérité, on a découvert dans le Dacota des ossemens de reptiles vraiment gigantesques. Mais on ne connaît pas encore leur squelette tout entier, et on est exposé de la sorte à d’étranges mécomptes. Chez l’iguanodon, la puissance du train postérieur n’aurait jamais laissé deviner les faibles proportions de la tête et des jambes de devant, si plusieurs exemplaires de l’animal intact n’avaient été rencontrés au fond d’une mine de la Belgique. A l’inverse, on pourrait citer tels poissons, la baudroie et d’autres, dont la tête seule est grosse plusieurs fois comme le reste du corps. Quelques ossemens retrouvés d’un animal disent eu somme fort peu de chose sur sa taille, s’il n’appartient à un type déjà complètement connu. Ces reptiles du Dacota ont été véritablement des animaux extraordinaires ; et cependant, jusqu’à plus ample découverte, la souveraineté de la masse reste encore aux grands cétacés actuels. On peut ajouter qu’aucun cétacé fossile n’égale les nôtres. Les baleines exhumées en grand nombre quand on a creusé les fossés de la citadelle d’Anvers, les cachalots qu’on y trouva également, celui que M. Sirodot a découvert au pied du mont Dol, sont d’une taille inférieure aux individus que l’homme chasse aujourd’hui.

Les cétacés se partagent en deux grandes divisions : les baleines, qui ont le palais garni de fanons, et ceux qui ont des dents et qu’on appelle cétodontes. Les marsouins, les dauphins, les orques se rangent dans ce dernier groupe, dont le cachalot est le géant. Les naturalistes, au siècle dernier, crurent qu’il y avait plusieurs espèces de cachalots. Des observations mal faites ou prises sur des bêtes amaigries, mortes de maladie et jetées à la côte, les récits peu concordans ou mal interprétés des baleiniers avaient aidé à cette confusion. On ignorait la différence si remarquable de taille entre le mâle et la femelle, près du tiers plus petite. Cuvier, mis en éveil par la contradiction même de ces témoignages, pressentit qu’il n’existe en réalité qu’une seule espèce de cachalot répandue dans les deux océans, et que les différences signalées étaient simplement des variétés individuelles. La suite a justifié de tous points cette vue du célèbre anatomiste, éclairé par la connaissance profonde qu’il avait de l’organisme. Comme parenté immédiate du cachalot dans la grande famille animale, ayant avec lui un air de ressemblance formel, on ne connaît que le kogia, aux proportions beaucoup moins imposantes, car il ne mesure pas plus de 2 mètres ; il vit dans les mers du Japon.

Les baleines aiment à se jouer au milieu des glaces flottantes ; elles s’écartent peu des mers froides des pôles. Les cachalots, au contraire, ne s’avancent que rarement, dans les hautes latitudes, au nord et au sud. On en a rencontré au détroit de Behring, mais par exception. Il en vient de même égarés dans la Mer du Nord. Nageur puissant, ne comptant pour rien les distances, il franchit le Cap, il franchit même la pointe d’Amérique, et voit s’ouvrir deux océans devant lui, mais il se plaît surtout sous les tropiques. Il est par excellence le géant des mers chaudes.

Les marins le reconnaissent d’ailleurs à première vue, à sa tête qui fait le quart de la longueur du corps, tête énorme, dont le profil ne s’amincit pas, s’avançant comme un promontoire aussi haut que le corps lui-même au-dessus de la mâchoire tout étroite, mais garnie de dents formidables. L’évent, placé à l’extrémité et au sommet de ce promontoire, est fortement dévié à gauche. C’est un trou large comme un seau quand il se dilate, et par lequel le monstre, à chaque respiration, lance un jet de buée oblique qu’on aperçoit à plusieurs milles en mer.

Les cachalots vivent en troupes, tantôt composées de quelques individus, d’autres fois très nombreuses et blanchissant les flots à perte de vue sous leur pesans ébats. Tantôt on les voit dresser la tête comme une tour hors de l’eau, ou bien s’élancer dans l’air et retomber d’une masse en soulevant des montagnes d’écume. Les mâles, beaucoup plus grands, conduisent la bande et la guident devant eux. Le reste, composé des femelles et des jeunes, semble obéir à leur surveillance. Aussi les baleiniers appellent-ils ces mâles des maîtres d’école (school-masters). Cependant, les tout vieux mâles changent d’existence. D’ordinaire, on trouve ces « têtes grises, » (gray-headed) comme on les nomme, errans à l’aventure, en solitaires. Plusieurs archipels du Pacifique, les îles Galapagos en particulier ont été longtemps réputés comme lieu de rendez-vous des cachalots à certaines époques de l’année. Animaux de haute mer avant tout, ils recherchent, quand ils s’approchent de terre, les côtes abruptes et les eaux profondes. C’est ainsi qu’ils visitent fréquemment les Açores. La femelle ne met au monde qu’un seul petit, qui tette en prenant la mamelle de sa mère par les coins de la gueule ; sa mâchoire pointue ne lui permet pas d’autre façon. Les cachalots sont généralement d’humeur moins commode que les douces baleines dont Michelet nous a parlé en termes si émus et pourtant d’une si grande vérité scientifique. Il n’est pas très rare de voir des cachalots, les vieux mâles surtout, se retourner contre leur ennemi, broyer des embarcations et même foncer contre de petits navires et les mettre en péril.

Là se borne à peu près tout ce que nous savons des mœurs du cachalot ; et bien qu’on en extermine chaque année plusieurs centaines, leur organisation, leur anatomie, n’est guère bien connue non plus. Il n’est pas jusqu’à l’origine de ce nom français de cachalot qui ne soit incertaine. On trouve pour la première fois cajelo dans le récit d’un échouement de dix-sept de ces animaux à l’embouchure de l’Elbe, en 1723. Il est probable que ce nom, connu par conséquent à cette époque dans les Flandres, était celui dont se servaient les baleiniers basques, qui l’auraient eux-mêmes emprunté aux Espagnols. En vieux catalan, cachal ou caichal voulait dire dent ; le mot se retrouve d’ailleurs sous la même forme et avec le même sens dans le provençal du moyen âge, spécialement dans la Chanson de la croisade des Albigeois. Il est tout naturel que les dents du cachalot, qui semblent avoir longtemps inspiré l’effroi aux baleiniers, aient servi à caractériser un animal si différent des baleines, de même que le nom flamand potvis était une allusion à sa tête, comparée à un chaudron plein de spermaceti.

Les anciens n’ont fait aucune mention certaine du cachalot. Pline parle bien d’un grand cétacé qui serait venu de son temps se faire prendre dans le port d’Ostie, mais c’était peut-être un orque. Pourtant le cachalot a dû être autrefois abondant dans la Méditerranée, comme les baleines. Mais les Grecs et les Latins ne paraissent pas avoir chassé jamais ces grands cétacés. Le harpon relié à un corps flottant, peau soufflée ou pièce de bois (loch), peu importe, qui permet de suivre et qui retient en même temps la bête fuyant sous l’eau, le harpon est une invention des peuples riverains de l’Atlantique. Le poète Oppien, compétent entre tous en matière de pêche, sait l’usage du harpon sur la côte occidentale d’Espagne, mais il croit que c’est simplement un hameçon proportionné à la taille des baleines et qu’on amorce avec une boëte convenable, un foie de bœuf, par exemple, sur laquelle le cétacé se jette comme ferait un poisson. Les Basques n’ont jamais chassé autrement qu’avec le harpon simplement relié à sa vessie ou à son loch ; c’est beaucoup plus tard, — il n’y a pas encore un siècle, — qu’un harponneur américain, dit-on, eut cette audace d’attacher la ligne du harpon à sa barque et de se laisser entraîner par la course furieuse de l’animal blessé.

II.

Un cachalot qui vient d’être tué flotte en raison de la quantité de sa graisse. C’est ce que les baleiniers appellent une bête « franche, » par opposition aux baleines « foncières, » qui coulent à pic. Un cachalot amaigri et qui meurt de maladie coule aussi. Mais le grand cadavre remonte bientôt, soulevé par les gaz de la putréfaction. S’il n’est pas jeté sur quelque grève voisine, il flottera longtemps au gré des vagues, jusqu’à ce que, les crustacés, les poissons, les oiseaux de mer en aient raison. A coups de dents, de pinces et de bec, ils finiront par ouvrir un passage à ces gaz, et l’énorme squelette pour toujours, retournera à l’abîme. Il arrive parfois aussi que la tempête jette au rivage un cachalot affaibli de maladie ou mortellement blessé par le harponneur auquel il a échappé, par l’espadon, qui lui fait, dit-on, la guerre. Les cachalots ont parfois de vastes cicatrices. On en a vu qui portaient depuis onze ans un harpon dans les chairs, d’autres avec l’extrémité brisée d’un rostre d’espadon.

Un grand cétacé échoué au rivage est toujours une bonne fortune. L’huile, les os, les dents, les fanons, si c’est une baleine, sont des biens dont chacun veut profiter. Et puis rare est l’occasion de contempler de tels monstres : c’est un événement dont on parle. Le plus ancien échouage de cachalot que l’on connaisse sur la côte européenne eut lieu au XIIIe siècle, près de Stauria, dans la Frise. Par une chance heureuse, Albert le Grand en fut témoin, et il le relate dans des termes qui ne laissent aucun doute. Albert se faisait une idée bien singulière des baleines, dont les fanons d’après lui, sont des sourcils abritant une paupière longue comme dix hommes de front. Albert désigne le grand cétacé qu’il a vu à Stauria simplement sous le nom de cetus, et semble, d’ailleurs, le prendre pour le mâle de la baleine. C’était bien un cachalot, car il ajoute que, quand on eut ouvert la tête au niveau des yeux, on en tira onze baquets d’huile, dont chacun faisait la charge d’un homme. A un moment donné, dit-il encore, la tête de l’animal, en partie coupée, se détacha avec un énorme craquement, « comme le bruit d’une maison qui s’effondre. » Il ne faut pas trop le taxer d’exagération. Tous ceux qui ont visité les chantiers de Laponie, où on dépèce souvent plusieurs baleines à la fois et des plus grandes, savent les fracas de ces brisemens sollicités quelquefois par la charge de plusieurs milliers de kilogrammes, et aussi les détonations produites par la mise en liberté, avec l’instrument tranchant, des gaz développés à l’intérieur du corps et comprimés sous ces montagnes de chair.

Aujourd’hui encore, les échouages comme celui de Stauria sont à peu près les seules occasions que nous ayons d’entrer en contact avec les espèces de grands cétacés qui ne sont pas régulièrement chassées. Sous ce rapport, la France possède depuis plusieurs années un service d’informations parfaitement organisé par le ministère de la marine, sur les indications de feu P. Gervais, professeur d’anatomie comparée ; et c’est en partie grâce à ce système que le cabinet d’anatomie du Muséum peut aujourd’hui montrer une des plus belles collections de grands cétacés qui soit.

On connaît assez exactement, depuis trois siècles, tous les échouages de cachalots sur la côte d’Europe, encore plus remarqués que ceux de baleines. Ils ont toujours excité un prodigieux intérêt. On en a imprimé des relations détaillées ; les artistes en ont fait le sujet de gravures et de compositions où l’animal est quelquefois fort bien représenté. Ailleurs, la fantaisie la plus extravagante s’est donné carrière et nous met en présence d’un monstre qui n’a plus rien à envier aux bêtes de l’Apocalypse. Une de ces estampes, aujourd’hui fort recherchée, nous montre la foule élégante accourue pour voir un cachalot ainsi jeté sur la plage, où s’empressent des carrosses, où de jeunes cavaliers font la cour aux dames parées de leurs plus beaux ajustemens. Ceux-là savent ce qu’il en faut penser, qui ont vu de près les immenses cadavres vomis de temps à autre par là mer. Si la curiosité ne perd aucun de ses droits, elle est plus que tempérée par les émanations nauséabondes qui se dégagent de ces masses en décomposition. Le cachalot représenté dans la gravure dont nous parlons, s’était échoué, en 1617, sur les dunes de Scheveningen, près de La Haye. Après qu’on en eut tiré le blanc, l’huile, tout ce qu’on pouvait, le crâne fut placé dans l’église de la ville pour l’édification des fidèles. On a depuis relégué dans un coin cette intéressante pièce anatomique, soit afin qu’elle attire moins les regards pendant le prêche, soit qu’on lui croie aujourd’hui moins de vertu pour échauffer la foi. Dans une vieille inscription latine, le cétacé, s’adressant au visiteur émerveillé, lui dit encore comment les vents l’ont jeté au rivage, où des foules sont venues le contempler ; il termine par une exhortation à la crainte du Tout-Puissant qui a peuplé la mer de pareils léviathans.

Les cétacés morts, ou vieux ou blessés, ne sont pas les seuls que la mer nous apporte. Il n’est pas très rare de voir certaines espèces qui vivent en troupes, comme les cachalots, se jeter à plusieurs sur des plages, sans cause apparente, comme poursuivis par quelque ennemi qui les affole. Quel ennemi le cachalot peut-il bien redouter ? Les baleiniers ont là-dessus une légende, celle du petit poisson volant, un vrai diable qui, passant et repassant au-dessus de la grosse bête, l’exaspère, la rend furieuse, pendant que l’espadon, avec lequel il a combiné son attaque, larde la malheureuse sous le ventre. Mais les baleiniers ont bien d’autres histoires, qui méritent juste autant de créance. Quelle crainte, quels besoins, quelle erreur, poussent à la côte des troupes de cachalots ? Nous l’ignorons. On a vu déjà que dix-sept étaient ainsi venus, en 1723, à l’embouchure de l’Elbe. En 1823, près de Trieste, six s’engagent de même, pendant une nuit d’août, sur un bas-fond. Au matin, on croit à l’apparition d’une roche, quand on découvre que celle-ci remue. Toutes les barques disponibles sortent du port, et, faisant le demi-cercle autour des souffleurs, les réduisent, à force de cris et de coups de feu, à s’engager davantage sur le sable. On les tua. Quatre des plus gros furent dépecés sur l’heure, et leurs squelettes plus tard allèrent enrichir les musées de Trieste, de Vienne, de Munich. Malheureusement les ossemens avaient été mêlés, ce qui ôte à ces pièces beaucoup de leur valeur.

Mais le plus célèbre et le plus étonnant tout à la fois de ces échouages est celui d’Audierne, en 1784. Nous en avons un récit détaillé par l’abbé Le Coz, alors principal du collège de Quimper, et qui devint après la révolution, archevêque de Besançon. Le dimanche 14 avril, sur les six heures du matin, la mer étant grosse et le vent soufflant avec violence du sud-ouest, on entendit des mugissemens extraordinaires qui partaient d’une petite crique. Deux paysans qui allaient par la grève à une chapelle voisine aperçoivent d’énormes animaux s’agitant violemment dans la mer. Ils en voient deux rouler sur le sable et veulent fuir, lorsqu’à ces premiers d’autres succèdent. On en compta plus tard trente et un. Ils étaient encore vivans le lendemain. L’un d’eux même ne mourut que le mardi, après avoir failli, dans un dernier mouvement, écraser une dizaine de paysans qui se mettaient en mesure d’en tirer le lard. La plupart de ces cachalots étaient des femelles. Quelques-unes, pleines, donnèrent le jour à leur petit en se débattant, ou peut-être même après qu’elles étaient mortes, sous l’effort du poids de leur corps. L’abbé Le Coz était accouru. Un jeune lieutenant-général de l’amirauté, qui paraît avoir bravement payé de sa personne au milieu de ce charnier, le seconda de son mieux. Ils mesurèrent ensemble les animaux, et l’abbé Le Coz, pour sa part, fit sur eux d’excellentes observations dont les naturalistes de profession n’ont peut-être pas assez tenu compte dans ta suite.

Le crâne et une partie du squelette d’un des plus grands individus, un mâle certainement, fut transporté au’jardin du roi, où il devint plus tard une des plus belles pièces du cabinet d’anatomie, quand celui-ci fut créé par Cuvier. Lui-même avait acheté en Angleterre un squelette entier. On le monta dans une des cours du Muséum, qui conserve encore le nom de cour de la baleine mais les intempéries en firent vite une ruine. On avait découvert aussi que le vendeur, sans doute pour augmenter son prix avec les dimensions de l’animal, avait mis à ce squelette plus de vertèbres qu’il n’en doit avoir. Profitant d’une vacance de la chaire d’anatomie, les professeurs du Muséum ordonnèrent la destruction d’une pièce qui méritait peut-être plus d’égards, pour avoir été, pendant cinquante ans, une sorte de document classique connu et cité de tous les anatomistes européens.

III.

Parmi les grands animaux, il en est peu dont l’organisation soit aussi longtemps restée obscure, dans quelques uns de ses traits fondamentaux, que celle du cachalot. Jusqu’à ces dernières années, on n’avait eu guère d’autre occasion de l’observer, que ces échouages d’individus le plus souvent dans un trop mauvais état pour que la science en tire grand profit. Si le cachalot s’est jeté vivant à la côte, c’est, la plupart du temps, dans quelque canton éloigné, sans communications faciles. Avant qu’on soit averti et surtout arrivé, la décomposition, aidée par la chaleur dans ces grands corps qui n’en finissent pas de se refroidir, a déjà fait son oeuvre. Si l’anatomiste peut encore intervenir, c’est au prix de quels efforts ! de quels dégoûts ! Il faut, pour s’en faire une idée, avoir affronté ces besognes aussi laborieuses que peu engageantes. Dans la graisse, dans le sang jusqu’aux genoux, on a peine à se reconnaître au milieu des organes gonflés, ou bien on ne sait comment remuer de telles masses. Un anatomiste anglais, relatant la dissection qu’il avait faite d’un cachalot dans ces conditions, s’excuse de la donner incomplète, et fait valoir cette raison qu’il avait dû employer des chevaux pour retourner les parties qu’il décrit.

Les baleiniers, par ce côté, n’ont rendu que peu de services à la science et cela se comprend. La pêche des grands cétacés est toujours une opération coopérative où chaque matelot aura sa part dans les bénéfices. Un capitaine baleinier serait mal venu de sacrifier à d’autres intérêts que l’intérêt commun, et celui-ci n’est pas apparemment d’observer des viscères et de recueillir des pièces d’étude. Aussi, à la mer, une fois le lard du cachalot levé et la tête vidée de son blanc, la carcasse est vite abandonnée, pendant que les vigies remontent à leur poste au haut des mâts, en quête de nouvelles captures. Ce n’est que tout dernièrement et en raison des conditions nouvelles où se fait la pêche aujourd’hui grâce à un don généreux du conseil municipal de la ville de Paris, et grâce aussi au zèle éclairé d’un des principaux négocians des Açores, M.S.-W. Dabney, que le Muséum a pu s’enrichir de documens anatomiques d’une insigne rareté et, en particulier, de deux fœtus dont la dissection, facile sur une table, a permis d’étendre beaucoup les connaissances que l’on avait sur l’organisation du cachalot.

Même l’aspect extérieur de la bête avait été jusque-là fort mal rendu. D’anciennes estampes, sous ce rapport, valent mieux que les figures partout reproduites dans les traités classiques publiés depuis cinquante ans. Celles-ci représentent invariablement le cachalot vu de profil, la tête terminée carrément. Le peintre Garneray, qui avait navigué sur des baleiniers et qui vit à coup sûr plus d’un cachalot, ne nous le montre pas autrement. En réalité, la tête est un peu comprimée en avant et taillée en sorte d’étrave, comme la proue d’un navire. Ceci explique la vitesse prodigieuse avec laquelle se meut le cachalot et qu’il ne pourrait certainement pas atteindre si sa tête se terminait par un plan droit, comme la décrit un auteur américain tout récent.

L’extrémité de la tête, en dessus, n’est pas exactement symétrique des deux côtés. C’est là, d’ailleurs, un caractère commun à tous les cétacés munis de dents, tels que les marsouins, les dauphins, les orques, les narvals, mais aucun ne le présente aussi accusé que le cachalot, avec son évent fortement déjeté à gauche. Le défaut extérieur de symétrie retentit plus ou moins jusqu’aux os du crâne. La science demeure impuissante à donner l’explication de cette singulière anomalie, qu’on ne retouve chez aucun mammifère, aucun reptile, aucun oiseau. Seuls, les poissons du genre des turbots et des soles présentent quelque chose d’analogue, ou plutôt l’exagération de la même particularité. Car, chez eux, les deux yeux sont placés du même côté du corps, qui devient ainsi une sorte de dos tandis que l’autre côté, sur lequel se pose habituellement l’animal, perd son coloris et représente le ventre. Les avocats du transformisme n’ont pas manqué à nous expliquer comment un poisson, en se couchant sur le flanc dans le sable pour mieux guetter sa proie, avait pu, avait dû prendre à la longue la figure que nous connaissons aux turbots et aux soles. La raison qu’on donne ici est évidemment plausible, mais on n’a pas encore, que nous sachions, expliqué cette déviation légère chez certains cétacés, très accusés chez d’autres, qui reporte vers la gauche l’orifice commun des deux narines. Faut-il supposer qu’ils ont une tendance native, plus accusée jadis chez leurs ancêtres, à nager sur le côté droit ? et que l’évent, par suite, tend chez eux à se déplacer à gauche pour mieux leur permettre de respirer à la surface de la mer ? Voilà une explication ; rien ne prouve qu’elle ait aucun fondement ; mais de combien d’autres du même genre en peut-on dire autant !

Les yeux du cachalot sont très petits ; ils ne sont pas deux fois grands comme ceux d’un bœuf. Le globe, sollicité par des muscles puissans et longs en proportion de la largeur de la tête, peut subir un retrait considérable derrière les paupières. Cet effet se produit toujours après la mort. Alors l’œil semble vide, le doigt enfoncé arrive à peine jusqu’au globe. De là cette ancienne croyance, toujours courante chez les baleiniers, que le cachalot est aveugle et qu’il a besoin d’un pilote. Le cachalot n’est pas plus aveugle que les autres cétacés ; toutefois, la vision de ces animaux soulève un problème assez délicat, que la physiologie ne semble pas encore avoir abordé. Une cornée convexe, comme celle de l’homme, est la condition essentielle de la vue dans l’air atmosphérique ; c’est, au contraire, la disposition la plus défectueuse pour l’œil quand il est sous l’eau. Aussi la cornée est-elle à peu près plate chez les poissons. Cependant les phoques, les otaries, les marsouins et les dauphins, dans une certaine mesure, ont l’œil bombé ; ils doivent, par suite, y voir très mal quand ils plongent. Et alors on se demande comment ils chassent des proies qui devraient, semble-t-il, toujours leur échapper ? Bien que le cachalot ait un œil peu bombé, sa vue sous l’eau n’en doit pas moins être très imparfaite, et, s’il n’a pas les yeux toujours crevés, comme on le raconte, il distingue certainement fort mal les objets. On ne comprend pas comment il atteint les seiches, les calmars, les poulpes, tous les céphalopodes dont il fait sa principale nourriture, et qu’on pourrait appeler par excellence les voyans de la mer, avec leurs yeux plus grands en proportion que chez aucun genre d’animaux et leur regard toujours en éveil. Aussi on a fait les plus singulières suppositions. On a prétendu que le cachalot laissait tomber sa mâchoire grande ouverte, comme font les baleines quand elles engouffrent des nuages de petits crustacés ; on a supposé que les dents du monstre miroitant à la lumière attiraient les animaux dont il se nourrit. Mais le cachalot, comme le marsouin, le dauphin, n’a que des mouvemens très limités de la mâchoire et ne l’ouvre que très peu. Cependant il n’est pas impossible, bien que cela semble assez invraisemblable, que la blancheur d’argent du fond de sa gueule, près de laquelle celle des dents n’est rien, sollicite les céphalopodes grands ou petits qui sont sa pâture habituelle. Parfois on a vu des cachalots frappés à mort rendre, dans les dernières convulsions, des morceaux de bras de poulpes, qu’ils venaient d’avaler, gros comme la cuisse d’un homme. On ne peut guère douter que les abîmes de l’océan ne soient peuplés de grands céphalopodes que nous ne voyons jamais ou presque jamais à la surface. Il n’est pas rare, au contraire, de rencontrer sur l’océan de volumineux fragmens de chairs flasques, avec une peau molle et rouge par places, débris de ces grands poulpes qu’on dirait tranchés par une mâchoire puissante. Ce sont les reliefs de quelque repas de cachalot. Ces habitudes de nourriture expliquent que dans son estomac on puisse recueillir des litres de becs crochus de céphalopodes que les sucs digestifs ne parviennent pas à dissoudre, et de cristallins de ces mêmes animaux qui résistent aussi un certain temps à l’action corrosive.

Notons comme dernière particularité anatomique le volume du cerveau. C’est le plus gros que l’on connaisse. Le cachalot est, sous ce rapport, mieux partagé qu’aucune autre créature ayant vie. Son cerveau dépasse même celui de la baleine bleue, dont le corps est au moins deux fois plus grand. Et, cependant, ce cerveau est bien peu de chose, car il n’est pas lourd comme cinq cerveaux d’hommes. Quant à la moelle épinière qui en part, elle est large à peine comme celle d’un bœuf. Comment expliquer que l’énergie motrice nécessaire pour mettre en jeu, chez le cachalot, plusieurs tonnes pesant de muscles, n’exige pas des conducteurs nerveux plus gros ou plus nombreux que ceux d’un bœuf ? C’est là encore un problème dont la physiologie ne nous a pas donné la clé. La raison en est-elle que cette masse musculaire considérable, comme chez les poissons d’ailleurs, ne réalise, pour faire progresser l’animal, qu’un petit nombre de mouvemens, très simples si on les compare à la complication du jeu des muscles d’un quadrupède pour mouvoir les pièces articulées de ses membres ?

De quelque côté qu’on envisage l’organisme des cétacés, si facile en apparence à ramener au type des mammifères terrestres, on arrive à se convaincre davantage qu’il y a là, pour ainsi dire, une animalité spéciale ; plus on voit de quel faible secours la connaissance des animaux couramment soumis à notre expérimentation nous est pour éclairer les fonctions et la vie des mammifères pélagiques à figure de poisson.

IV.

On chasse le cachalot pour son huile, pour son « blanc, » dit encore blanc de baleine ou « spermaceti, » et pour l’ambre gris. Les dents, quand elles sont très grosses, sont aussi quelquefois recueillies, mais elles n’ont que peu de valeur. On extrait l’huile, comme chez les baleines, d’une épaisse couche de lard qui enveloppe tout l’animal sous sa peau. La nature du « blanc » n’est connue que depuis fort peu de temps ; celle de l’ambre est encore assez obscure. C’est au IXe siècle que des écrivains arabes, entre autres Maçoudi, dans ses Prairies d’or, nous parlent pour la première fois de l’ambre qu’on recueille flottant ou jeté au rivage, principalement sur les côtes de l’Océan-Indien, vers Ceylan et vers Zanzibar. Ils croient d’ailleurs que l’ambre est une végétation marine, comme les algues et les éponges. D’autres pensent que c’est une roche et qu’il y a des îles d’ambre. Toutefois, il est déjà question dans leurs récits d’un grand poisson tâl dans le ventre duquel on peut également trouver l’ambre, mais parce qu’il l’a avalé. On racontait d’étranges histoires de ce poisson dans les bazars de Bassora, qui était le grand marché de l’ambre, et dans les vieilles boutiques de nos droguistes d’Occident, pleines de senteurs d’épices, sous l’œil creux des crocodiles empaillés au plafond. Les marchands n’avaient pas été sans remarquer des becs crochus qu’on trouve souvent engagés dans les morceaux d’ambre ; on en avait conclu que le poisson tâl avec l’ambre mangeait aussi force perroquets, oiseau connu alors pour venir précisément des mêmes parages. C’est seulement au XVIe siècle que le naturaliste Clusius établit la véritable nature de ces becs, en y reconnaissant les pièces solides qui arment la mâchoire des céphalopodes.

Au XIIIe siècle, presque à l’époque où Albert le Grand fait pour la première fois connaître le cachalot et voit recueillir le « blanc, » Marc Pol nous dit expressément que l’ambre gris se trouve dans le « cap d’oille, » c’est-à-dire le cachalot, le capo d’oglio ou tête d’huile des Italiens. Les Chinois et les Japonais savaient déjà que ce parfum doux et subtil à la fois n’était rien autre qu’une concrétion du dernier intestin du cachalot formée là peut-être par maladie, peut-être simplement d’excrément durci. L’ambre, en effet, au contraire du musc, de la civette, du castoréum, n’est pas la sécrétion d’un organe spécial. On admet, on suppose, — car nous n’avons sur ce point aucune donnée précise, — que le cachalot emprunte les élémens de ce parfum si recherché à certains poulpes abondans dans les mers des Indes et de l’extrême Orient, qui ont par eux-mêmes une odeur forte qu’on a comparée à celle du musc. Pour avoir de l’ambre, il faudrait donc que le cachalot ait fait sa nourriture de ces poulpes. Mais cela ne suffit probablement pas, et quelque lésion organique de l’intestin doit intervenir. Cette double condition expliquerait que tous les cachalots ne donnent point d’ambre, bien que les baleiniers n’oublient jamais d’y regarder. Assez généralement, les cachalots de l’Atlantique n’en ont pas ; cependant, on trouve de l’ambre sur les côtes du Brésil, et nous savons qu’au siècle dernier, on en a plus d’une fois ramassé de gros fragmens sur les rivages du golfe de Gascogne. Certains morceaux d’ambre sont demeurés célèbres par leurs dimensions et leur prix, comme celui que la compagnie hollandaise acheta au roi de Tydor 11,000 écus et qui pesait 182 livres. En 1755, la compagnie des Indes vendit à Lorient une masse d’ambre gris du poids de 225 livres ; elle fut payée 52,000 livres. Il y a deux ans à peine, les navires baleiniers Franklin et Antartic avaient pêché ensemble un cachalot non loin de la côte américaine, dans le sud-est de Norfolk. Ils y trouvèrent un morceau d’ambre pesant 107 livres, qu’ils vendirent 44,000 dollars. Mais il est rare que de pareilles fortunes se rencontrent.

Pendant longtemps, on n’a pas bien fait la distinction du spermaceti et de l’ambre, que les vieilles pharmacopées font entrer à tort et à travers dans une foule de remèdes, tous héroïques, cela va sans dire. Rabelais confond encore les deux drogues. Au reste, si l’on sait depuis longtemps que le blanc de baleine se trouve dans la tête du cachalot, sa véritable nature n’était pas sans embarrasser fort les anatomistes. D’autres cétacés, tels que les globiceps, ces prototypes du dauphin héraldique, ont aussi un développement exagéré de la tête, bombée en façon de heaume au-dessus du museau. Mais chez eux cette masse est faite de lard semblable à celui qui couvre le reste du corps, et simplement plus épais à cette place. Chez le cachalot, il n’en est plus ainsi. Au-dessus des os du crâne relevés par les bords en forme de « char de Neptune, » une vaste cavité ou boîte (cask) aux parois fibreuses contient une graisse dont la trame, au lieu d’avoir la solidité du lard, est infiniment délicate et se déchire par le moindre effort, mettant en liberté l’huile qu’elle contient. Pour la recueillir, les baleiniers découpent une ouverture au sommet de la tête et puisent cette huile avec un seau, comme dans une citerne. Quand elle ne vient plus, quelquefois un homme entre jusqu’aux aisselles dans le trou, et avec ses bottes en déchire les parois pour faire de nouveau couler l’huile. Celle-ci, par le refroidissement, laisse déposer de beaux cristaux blancs : c’est le spermaceti. L’huile de la boîte n’a pas d’ailleurs d’autre mérite que sa parfaite pureté. Le lard, les os du cachalot contiennent une huile toute semblable, mais dans une trame organique solide dont la cuisson peut seule la faire sortir, et elle perd au fourneau sa belle qualité. Cette huile du lard et des os, quand elle coule naturellement à l’air et s’y refroidit, forme aussi des stalactites par l’abondance du blanc. L’huile des baleines diffère en cela de celle du cachalot et ne contient que des traces de spermaceti.

V.

Si on ne trouve, au moins en Occident, aucune mention certaine du cachalot avant le XIIIe siècle, c’est seulement depuis deux cents ans qu’on en fait la pêche régulière. Les origines de celle-ci, comme tout ce qui touche à cet étrange animal, sont assez incertaines. Les Basques l’ont-ils chassé ? On ne peut douter qu’il n’ait été abondant autrefois dans le golfe de Gascogne, où il trouvait les eaux profondes et les côtes accores qu’il recherche. Mais il semble que ces pêcheurs fameux aient évité d’attaquer le cachalot. On n’a aucun document qui établisse le contraire ; et, d’ailleurs, on ne s’expliquerait point alors que la tradition s’en fût perdue chez les baleiniers, dont le rude métier ne s’improvise point et s’est toujours transmis par une sorte d’initiation directe entre les peuples qui l’ont pratiqué. Or il est bien établi qu’aux Bermudes et sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre, où les colons, dès les premiers jours de leur établissement, firent la pêche de la baleine, on ne tuait pas les cachalots au XVIIe siècle.

La distinction entre la pêche du cachalot et la pêche de la baleine n’a pas toujours été bien faite. Comme elles se pratiquent toutes deux de la même façon et par les mêmes navires, on les a le plus souvent confondues. Mais il est toujours aisé de reconnaître la part de chacune en raison des aires géographiques différentes des deux espèces de cétacés. L’histoire de la pêche au cachalot, et même du développement qu’elle prit à une certaine époque en France, est intimement liée à celle d’une île des côtes du Massachusetts, qui a conservé, comme cet état, son vieux nom nattique, l’île de Nantucket. Là s’était établie une colonie de quakers désireux de trouver sur cette terre isolée du continent une paix plus profonde et peut-être un détachement plus grand des administrations de la métropole. Les baleines abondaient dans les eaux de leur île. Ils tournèrent aussitôt de ce côté une activité qui ne demandait qu’à s’employer. Ils se firent instruire dans la pêche des grands cétacés par leurs voisins du cap Cod, et bientôt furent tous baleiniers.

La mer, dans ces parages, a un caractère particulier. La côte est baignée par un courant qui la longe en descendant du nord, tandis qu’à une certaine distance le courant du golfe remonte en sens inverse. C’est comme deux mers l’une derrière l’autre : celle-ci avec des baleines dans ses eaux froides et vertes ; celle-là aux eaux bleues et chaudes, où se plaisent les cachalots. Ces derniers, cependant, ne sont pas sans s’écarter parfois et s’approcher des rivages. De toute façon, Nantucket était donc une station privilégiée pour la pêche.

D’abord, nos quakers ne chassent que la baleine, qui est plus à leur portée autour de l’île. Mais un cachalot mort qui vient à la côte éveille des ambitions nouvelles. Ce fut tout un événement que cet échouage. La paix faillit en être troublée dans cette société de frères, chacun prétendant à la propriété de l’épave, ceux-ci pour l’avoir découverte, ceux-là en vertu de leur patente de pêche dans le voisinage immédiat de l’île, tandis que l’officier de la couronne, troisième larron, la réclamait comme bien sans propriétaire reconnu. On finit cependant par s’entendre pour la fonte du lard. Quant au spermaceti extrait de la tête, chacun y voulut voir un remède souverain contre toutes les maladies, si bien que la drogue fut cotée pendant plusieurs jours à son pesant d’argent. Quoi qu’il en soit, à quelques années de là, vers 1712, un cachalot était tué pour la première fois par un pêcheur de Nantucket. La reconnaissance publique a conservé, — et c’était justice, — le nom de celui dont l’audace allait être le point de départ d’une véritable révolution commerciale et géographique. Il s’appelait Christopher Hussey. Il croisait dans le voisinage de la côte, à la poursuite des baleines ; entraîné à quelque distance par une forte brise du nord, il tombe tout à coup au milieu d’une troupe de cachalots, il en tue un et le remorque jusqu’à l’île. Il eut aussitôt des imitateurs. Les eaux de Nantucket commençaient à n’être plus aussi riches de baleines ; on était certain de trouver abondance de cachalots plus au large. Au lieu de croiser à quelques milles, comme on avait fait jusqu’alors, on alla pêcher en haute mer, sur les grands fonds (on the deep), avec des barques de trente tonnes qu’on armait pour des courses d’environ six semaines. Quand la barque avait son plein chargement de lard, on revenait le fondre dans des fourneaux installés sur le rivage. La pêche donnant de plus en plus, on prolongea les courses ; cependant, à la fin de la belle saison, tout le monde rentrait ; les navires, désarmés, étaient tirés sur le sable, où ils restaient tous appuyés les uns aux autres pour se mieux protéger jusqu’au printemps suivant. Puis on construisit de nouveaux navires plus grands pour de plus lointains voyages. En 1775 un baleinier de Nantucket avait, pour la première fois, passé la ligne. La vigueur de la race, et aussi les qualités de la secte, assuraient le succès de ces entreprises. L’attention de chacun à ses devoirs, la tempérance, l’extrême propreté, essentielle dans les croisières sous les tropiques, avaient fait en peu de temps de ces quakers les premiers baleiniers du monde.

L’auteur des Lettres d’un cultivateur américain, qui eurent à la fin du siècle dernier un si grand retentissement en Europe, fait une très curieuse peinture de l’île de Nantucket à cette époque. Elle lui apparaît comme une sorte d’Arcadie d’où le luxe et l’oisiveté sont bannis, où règnent la justice et le travail. Tout le monde est baleinier. Les fils des plus riches familles ont tous fait la pêche avant de traiter les affaires commerciales dans le comptoir paternel. La vertu règne chez ce peuple d’amis ; les vices, les passions, le goût des vanités, y sont inconnus. Cependant ils ne seraient pas des hommes s’ils n’avaient une faiblesse. Oh ! bien petite. Ils aiment les beaux couteaux, et chacun s’efforce d’avoir le couteau au manche le plus orné, le plus élégant ; certains en ont une collection. Pour tous, l’évangile est la loi souveraine. Sur cette terre bénie, les descendans des anciens maîtres du sol eux-mêmes vivent en paix, un peu à l’écart, il est vrai, des autres colons, mais partageant avec eux les fatigues de la pêche. En effet, une partie des équipages était toujours composée d’Indiens, et un certain nombre de termes techniques restés en usage chez les baleiniers viennent, dit-on, du nattique, que tout le monde, au reste, comprenait à Nantucket.

Cette prospérité si grande finit par donner ombrage à l’Angleterre, tandis que Burke y faisait allusion dans son célèbre discours au parlement sur les affaires américaines. Après avoir montré les baleiniers de la Nouvelle-AngIeterre poursuivant leur proie dans les parages du détroit de Davis au nord, et au-delà des Falkland au sud, il glorifie leurs entreprises dans les mers chaudes. « Ils ont bravé les chaleurs équatoriales, dit-il, autant que les hivers accumulés des deux pôles. On nous dit que pendant que les uns jettent le harpon sur la côte d’Afrique, d’autres croisent sur la côte du Brésil ! » Ces baleiniers ne pouvaient pêcher là que le cachalot : c’étaient des gens de Nantucket.

La guerre de l’indépendance apporta nécessairement une perturbation profonde dans la pêche. Elle reprit ensuite avec un nouvel élan ; mais les Américains, à partir de cette époque, trouvent de rudes concurrens dans les marins de l’ancienne métropole. Est-ce la Rebecca de Nantucket, est-ce un navire anglais, monté par des gens de Nantucket, recherchés, — comme autrefois les Basques, — pour bons harponneurs, qui s’aventure dans le Pacifique vers 1787, et tue le premier cachalot au-delà du cap Horn ? Cela est difficile à dire, et les deux nations revendiquent cet honneur. C’est au reste entre elles partout une lutte de vitesse, et il est également difficile de savoir laquelle précéda l’autre, vers 1789, sur les shores, — on appelle ainsi les lieux de pêche, — des mers de la Chine et du Japon et des côtes d’Arabie.

Parmi les animaux qui peuplent le globe, il en est, en dehors des animaux domestiques, qui ont joué dans l’histoire de la civilisation, et en particulier de la découverte de la terre, un rôle considérable. Si l’or du Mexique et du Pérou a hâté l’exploration des deux Amériques, les dents du morse ont motivé celle de l’Asie septentrionale. La conquête de ce mauvais ivoire a suscité des expéditions aussi étonnantes en leur genre et d’aussi prodigieuses aventures que celles des Espagnols aux Grandes-Indes : elle nous a valu la connaissance des côtes du nord de la Sibérie et du Kamchatka. De même, c’est à la poursuite des baleines et des phoques que les Hollandais ont découvert les terres arctiques. De même la pêche au cachalot a une importance considérable dans l’histoire du grand Océan. Longtemps elle a été le seul lien entre la métropole et les premiers établissemens fondés par les Européens dans ces régions lointaines. Il arriva même que des navires baleiniers, à l’inverse de ce qu’on pouvait attendre, ont dû ravitailler tant bien que mal des colonies naissantes, qui auraient péri sans cela. Ils ont partout ouvert la voie ; ils ont été les véritables pionniers de la civilisation dans le Pacifique.

Ils ont encore rendu d’autres services. Les gens de Nantucket ont découvert les deux routes différentes d’aller et de retour d’Europe en Amérique, dont plus tard les ouvrages du commandant Maury ont vulgarisé la connaissance. Les premiers ils avaient noté l’extension du courant du golfe jusqu’au sud du grand banc de Terre-Neuve et sa direction vers l’est, à partir du cap Hatteras. Vers 1769, la chambre de commerce de Boston se plaignit aux lords de la trésorerie que les packets allant de Falmouth à New York mettaient régulièrement quinze jours de plus que les navires marchands venant de Londres à Rhode-Island, quoique la route fût plus longue et qu’ils fussent plus chargés. Franklin, qui était à cette époque en Angleterre, occupé d’organiser la poste avec l’Amérique, fut consulté, Il parla à son tour de l’affaire à un capitaine baleinier de Nantucket, de ses amis, qui était aussi à Londres. Celui-ci lui apprit alors que ses compatriotes, pour revenir d’Europe, où ils allaient vendre l’huile, avaient soin de prendre toujours leur route plus au nord, afin d’éviter le courant du golfe qui remontait jusque là en portant à l’est. Ce courant, tous les baleiniers de Nantucket le connaissaient, parce qu’il limite en quelque sorte l’espace où on rencontre les cachalots, mais les capitaines des packets anglais en ignoraient l’existence. De là le retard de leurs navires. C’est à la suite de ces entretiens que Franklin dressa la carte célèbre où, pour la première fois, est figuré le courant du golfe comme un fleuve coulant à travers l’Atlantique, jusque sur les côtes du vieux monde.

VI.

La France malgré de louables efforts, en particulier par la chambre de commerce de Dunkerque, était restée bien en arrière du mouvement dont la pêche du cachalot avait été le signal en Angleterre et en Amérique. Un jour pourtant on put croire qu’elle allait prendre aussi une place importante dans cette grande industrie, et c’est encore à Nantucket que va revenir l’honneur de l’initier.

Par une matinée de printemps de 1785, le personnel des gardes, des huissiers, des officiers de toute sorte du palais de Versailles ne voyait pas sans étonnement deux étrangers devant lesquels toutes les portes, même celles des ministres, semblaient s’ouvrir d’elles-mêmes et sans faire antichambre. Ces deux hommes avaient pourtant assez petite façon, vêtus simplement d’étoffes sombres, avec ce détail particulier que leurs habits ne portaient pas de boutons. Mais ce qui étonnait surtout, c’était de les voir garder obstinément le chapeau sur la tête, comme le roi, et s’adresser à tous avec une liberté qui, pour polie qu’elle fût était peu de mode à la cour. A peine arrivés, ils avaient vu le contrôleur des finances, M. de Calonne, puis ils avaient été conduits au ministre des affaires étrangères, le vieux Vergenne. Ils avaient été après cela reçus par le maréchal de camp ministre de la marine, par le prince de Rubec, généralissime des Flandres. Partout ils étaient accueillis avec empressement ; eux-mêmes paraissaient enchantés de la tournure que prenait l’affaire qu’ils étaient venus traiter en si haut lieu.

Ces deux hommes, le père et le fils, étaient deux habitans de Nantucket, délégués par leurs compatriotes ; ils venaient proposer au roi de France de transporter à Dunkerque leur industrie, leurs navires et tout un peuple de marins, de charpentiers, de tonneliers, de harponneurs, avec leurs familles. Voici quelle suite d’événemens avait conduit à Versailles nos deux quakers.

Après la guerre de l’indépendance, les Anglais. n’avaient pas épargné les vexations à leurs anciens compatriotes. Ils avaient fermé le marché aux baleiniers des États-Unis, qui, d’autre part, ne pouvaient pas encore trouver chez eux l’écoulement de leurs projets. C’était la ruine. Ceux de Nantucket chargèrent en conséquence deux des leurs, William Roth et son fils Benjamin, d’aller obtenir quelques concessions du gouvernement anglais (1785). Par divers intermédiaires, W. Roth eut assez vite une audience du chancelier de l’échiquier, qui n’était autre que Pitt. Il lui offrit de s’établir en Angleterre avec trente navires et cent familles de cinq personnes, versées dans toutes les industries de la pêche au cachalot, moyennant une indemnité de 20,000 livres. Le gouvernement anglais chargea de suivre l’affaire un certain lord Hawkesbury, connu par son peu de sympathie pour l’Amérique, qu’il ne cherchait pas d’ailleurs à déguiser. Peut-être l’avait-on choisi à dessein ; tant est-il que les choses traînèrent. Finalement, notre quaker paraît avoir perdu patience et déclara un beau jour à lord Hawkesbury que, s’il n’avait pas une solution immédiate, il allait passer le détroit et faire les mêmes offres au roi Louis XVI : « Ah dit l’Anglais, des quakers en France ! — Oui, répliqua l’autre, à regret. » Mais il fit comme il avait dit. W. Roth arriva à Dunkerque, et de là adressa ses propositions à Versailles, où on le manda aussitôt avec son fils. On fit aux deux Américains l’accueil qu’on a vu. Le maître des requêtes auquel revenait le soin de recevoir leurs offres et de faire ses remarques les avait déjà examinées et annotées. Les propositions comportaient : 1° une entière et libre pratique de la religion selon les principes du peuple appelé « quakers. » Le ministre avait écrit en marge « accordé. » 2" Une exemption absolue de tout service militaire d’aucune sorte. Le ministre avait mis en note que, comme les quakers sont tous gens pacifiques, qui ne se mêlent jamais des querelles des princes, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur du pays, leur demande pouvait être accueillie. Les autres propositions avaient trait aux arrangemens de pêche.

Lorsqu’ils avaient été introduits devant Calonne, ils lui dirent pour quelle raison ils n’ôtaient pas leurs chapeaux. Calonne répondit : « Je me soucie peu de vos chapeaux, si vos cœurs sont droits. » Après cinq visites aux divers ministres, tout était arrangé, conclu, et les deux quakers s’en retournèrent à Paris, ne devant plus revenir à Versailles que pour prendre congé, selon l’étiquette de la cour.

Un des ministres leur avait demandé s’ils ne voulaient pas visiter le palais. Ils s’étaient excusés en disant craindre que la curiosité qu’ils pouvaient avoir ne les mît en situation de marquer quelque impolitesse à cause de leurs habitudes. A Paris, ils reçurent un billet du ministre leur annonçant qu’il avait parlé au roi, et que celui-ci « donnait toute liberté à ses amis de Nantucket de visiter le palais, tant les grands appartemens publics que les appartemens privés, quand il n’y serait pas, ce qui arrivait presque tous les jours. » Nos deux quakers crurent qu’on avait évité de les désigner sous ce nom parce qu’on le réputait offensant. La visite des appartemens privés était en tout cas une grande faveur et qu’on accordait seulement aux personnes de marque. Malheureusement, il arriva que le jour où les voyageurs étaient retournés à Versailles prendre congé, le roi ne sortit point, ce qui fut pour eux une véritable déception. Ils purent seulement voir les grands appartemens et la chapelle. Et ici un détail charmant qui sent bien son XVIIIe siècle : comme ils hésitaient à entrer dans l’église, l’officier qui les guidait les invita à faire à leur mode, c’est-à-dire à garder leurs chapeaux.

M. Roth, avant de retourner en Amérique, passa par l’Angleterre, où on lui offrit plus qu’il n’avait d’abord demandé. Pitt, dès son arrivée, lui avait dépêché un de ses secrétaires. Le quaker, pour toute réponse, fit valoir l’accueil à la fois courtois et empressé qu’il avait reçu en France, la rapidité qu’on avait mise à traiter son affaire. Le chancelier de l’échiquier insista, mais la parole donnée prévalut, et, dès l’année suivante, les Nantuckois s’établissaient à Dunkerque, et leurs baleiniers couraient les mers sous pavillon français. En 1790, nous avions de la sorte quarante navires employés à la pêche du cachalot. Dans la seule année 1792, vingt-cinq avaient fait voile pour les mers du Sud. La guerre avec l’Angleterre arrêta cet essor, et, après des pertes importantes, M. Roth, avec toute la colonie nantuckoise, retourna en Amérique.

VII.

La France actuellement n’a plus un seul navire qui pêche le cachalot, pas plus d’ailleurs que la baleine. Voilà quarante ans que le dernier baleinier du port du Havre a désarmé. Le musée de la ville conserve ses harpons et ses lances comme le souvenir d’une industrie morte à tout jamais.

Nantucket aussi a désarmé, est devenu une tranquille station de bains de mer, desservie par un fairy qui part de New-Bedford tous les jours. Elle est surtout fréquentée par les familles des états du centre, de Cincinnati ou de Chicago, qui arrivent au début de la saison avec des montagnes de colis. Plus de baleiniers, plus de quakers. Seul, le petit musée de la ville rappelle ce que fut autrefois la cité. On y voit des modèles des premiers navires armés pour la pêche lointaine, des journaux de bord de leurs capitaines, aux pages couvertes des cachets grossièrement sculptés dans un morceau de bois, qui indiquent chaque bête prise ou seulement aperçue. Dans le premier cas, c’est la représentation grossière d’un cachalot ; dans le second, la figure de sa queue dressée, comme on la voit quand il plonge. Mais la pièce importante et qu’on vous montre avec orgueil est une mâchoire de cachalot de dimensions extraordinaires et la plus grande probablement qu’on connaisse au monde.

Voilà longtemps déjà que Nantucket s’est transformé. Les grands navires qu’il fallut armer pour les croisières dans le Pacifique ne pouvaient plus franchir aisément la barre qui entoure l’île. On essaya bien de les soulever au moyen de pontons spéciaux. Mais c’étaient là des conditions trop défavorables, et New-Bedford prit vite l’importance que ne pouvait plus conserver Nantucket. Il l’a gardée jusque dans ces dernières années. New-Bedford est une jolie ville, qui compte aujourd’hui 40,000 âmes. Un vieux tableau fort curieux nous montre ce qu’elle était en 1763 : un rivage boisé, au premier plan des barils, et sur l’un d’eux, bien en vue, un homme assis, le maître et seigneur de toutes ces futailles. Près de là un fourneau à fondre le gras, et derrière le fourneau, un hangar avec, sur le toit, une mâchoire de cachalot, les armes parlantes de cet établissement sommaire. Le personnage est un nommé Joseph Russel, le premier occupant de la baie, le fondateur de la cité. C’est lui-même qui commanda plus tard le tableau quand New-Bedford était déjà une ville, dans un sentiment de fierté qui se comprend.

New-Bedford a été pendant près d’un demi-siècle le principal port d’armement pour la pêche du cachalot, et c’est là que fut établie la première fabrique de bougies de spermaceti. Aujourd’hui, avec cette prodigieuse élasticité des mœurs américaines qui est peut-être le secret de la puissance des États-Unis, la ville se transforme, devient industrielle. Le centre de la pêche aux grands cétacés s’est déplacé une fois de plus ; il est maintenant à San Francisco. Mais elle a gardé de puissantes attaches et, pour ainsi dire, son âme à New-Bedford. C’est à New-Bedford que paraît le journal spécialement consacré aux intérêts des baleiniers. C’est encore là qu’on fabrique les harpons perfectionnés et les nouveaux engins à poudre qui tuent l’animal à distance et ne nécessitent plus qu’on aille lui porter en plein flanc le coup de lance qui doit le mettre à mort. Sur un des quartiers de la ville, au sommet d’une cheminée d’usine, se profile dans le ciel une grande girouette bien locale, un cachalot.

L’aspect du port n’est pas moins caractéristique. Partout, sur les quais, des barriques d’huile de cachalot, couvertes de terre pour éviter qu’elles s’échauffent, attendant là une hausse chaque jour plus problématique. On voit même un fourneau à fondre le lard, qui est quelquefois rapporté en nature, faute d’avoir pu terminer la cuisson à la mer. Le long des quais, de gros navires désarmés, mais qu’on reconnaît sans peine à leurs nombreux porte-manteaux pour suspendre les baleinières, et à leurs mâts terminés tout en haut par des postes de vigie. Ce sont deux anneaux de fer, où deux hommes, soutenus sous les aisselles, les pieds sur une planchette, se tiennent tout le jour, par tous les temps, depuis la sortie du port jusqu’à la rentrée au port, pour découvrir au loin la proie cherchée et donner le signal blows ! (il souffle) qui vaudra au matelot qui a lancé ce cri toujours attendu la prime ordinaire, une cotte de flanelle rouge. Ces navires désemparés ont déjà fait, pour la plupart, un long service, mais la coque est excellente, et ils reprendront la mer quand il le faudra, c’est-à-dire quand ceux qui pêchent là-bas dans le Pacifique, seront trop vieux ou perdus ; ils les remplaceront. Plusieurs de ces dormans ont une histoire, sont célèbres dans les fastes de la pêche par quelque course aventureuse, des naufrages évités, ou le retour au port, alors qu’on n’espérait plus les revoir, avec des gains extraordinaires. Presque tous ont des noms d’homme ou de héros : Hercule, Rousseau, Judith ; mais aucun n’a de figure sculptée à l’avant, quoique ce fût la mode dans les autres marines au temps où on les mit en chantier. C’est que leurs premiers armateurs étaient encore des quakers, qui trouvaient certain air d’impiété à ces images d’un art d’ailleurs douteux. Et même mal en prit à un constructeur qui voulut un jour rompre avec les vieux us. Il avait fait venir de Boston une magnifique Rébecca pour la proue d’un navire de ce nom, celui même qui devait ouvrir aux baleiniers les chemins du Pacifique. L’arrivée de la figure de bois causa presque une émeute. La pieuse jeunesse de New-Bedford l’enleva et alla en procession la jeter dans une fosse avec accompagnement de force cantiques.

VIII.

Actuellement, la grande pêche au cachalot ne se fait plus guère en dehors du Pacifique, et tout l’effort se concentre à San-Francisco. L’Atlantique est abandonné. On y rencontre çà et là quelques petits baleiniers, mais qui font surtout, dit-on, la contrebande. C’est qu’en effet la dépréciation du prix de l’huile, remplacée dans son principal usage par le pétrole, a rendu de plus en plus aléatoire une opération commerciale exigeant, comme première mise de fonds, l’armement d’un grand navire. Il en est résulté une transformation radicale, un retour assez inattendu au mode primitif de pêche tel qu’on l’avait pratiqué au début sur la côte occidentale d’Europe, ou même à Nantucket. C’est du rivage qu’on chasse aujourd’hui, avec succès, le cachalot aux Açores, sur vingt points différens de ces îles merveilleuses, et partout de la même façon. Parmi ces stations de pêche, Lagens, à l’extrémité orientale de l’île Pico, est une petite ville assise sur les laves au bord de la mer. Aucune rente n’y conduit. Des sentiers de mulet à travers la montagne et les champs de lave mettent seuls Lagens en communication avec la capitale et le reste de l’île. Mais il y a là un port tout petit, que défend tant bien que mal contre l’océan une digue naturelle rehaussée d’une chaussée de pierre. Sur la grève, de grands ossemens de cachalots, épaves des dernières prises, et, près de là, devant une maison, un banc fait d’une mâchoire inférieure, disent assez l’industrie du pays. On n’y compte pas moins de trois compagnies qui font la pêche. Ces compagnies ont partout la même organisation. La mise sociale est fort peu de chose quelque milliers de francs. On achète à Boston ou à New-Bedford deux baleinières ou trois, avec les lignes, les harpons, tous les agrès compris ; c’est un article courant et qu’on expédie sur commande. Chaque compagnie a son personnel. Celui-ci se compose d’un officier et d’un harponneur par embarcation. Ils sont payés à l’année en dehors de toutes prises, mais ayant naturellement une part sur celles-ci. Ils veillent à l’entretien de la baleinière, quelquefois remisée sous un hangar, ailleurs simplement tirée à la côte, mais toujours prête pour la mise à flot. Quand deux compagnies existent dans la même localité, on peut être certain qu’elles représentent des opinions politiques adverses. A Lagens, il y a les conservateurs et les progressistes ; une troisième compagnie a reçu, comme plusieurs de nos grands cercles parisiens, un sobriquet accepté de tous : « la Compagnie des dames, » composée de jeunes gens trop sensibles, dit-on, à l’empire de certains beaux yeux du pays. En dehors de la politique, les trois compagnies vivent d’ailleurs en bonne intelligence et s’entendent dans une certaine mesure : par exemple, pour entretenir une vigie à demeure sur la falaise. Le guetteur voit-il souffler un cachalot au large, aussitôt il hisse un pavillon et tire un pétard. Alors, dans la ville, sur la montagne, c’est une émotion extraordinaire. Les paysans aux champs laissent leurs outils, les muletiers sur les routes attachent leur bête comme ils peuvent, tout le monde se précipite pour mettre les baleinières à l’eau, être de l’équipage, car dans ce cas, si la bête est tuée, on aura sa part de prise. Par des temps affreux quelquefois, on sort du port, on fait force de voiles ou force de rames ; il s’agit de prendre les devans ; la règle des baleiniers est partout la même, le cachalot appartient, de quelque façon qu’il soit tué ensuite, au premier qui lui plante le harpon dans les chairs.

L’officier a composé son équipe comme il a voulu, et presque toujours avec les premiers arrivés, pour gagner du temps. D’ailleurs, tous sont au courant et connaissent la manœuvre ; tous savent à l’instant décisif laisser l’aviron pour la pagaye ; comment on évite la ligne qui file d’une vitesse vertigineuse avec l’animal blessé, au point d’enflammer le bordage si on n’y veillait ; comment il faut avancer au coup de lance que donnera l’officier et reculer aussitôt pour ne pas chavirer dans le remous sanglant de la convulsion suprême.

Nous n’avons pas à redire les détails du drame, qui sont toujours et partout les mêmes. Cependant, les membres des compagnies sont montés au poste de vigie et suivent des yeux leurs baleiniers. Parfois on s’entend à la dernière minute, et un signal convenu annonce que les embarcations doivent combiner leur attaque, et qu’on fera part commune. Dans le cas contraire, l’animal tué, les équipages qui n’ont pas réussi rentrent au port d’assez méchante humeur, laissant à leurs heureux rivaux le soin de ramener la prise. Ce n’est pas toujours une petite affaire, et quelquefois il faut venir chercher des embarcations de renfort ; autrement le bénéfice de la journée serait perdu.

Au bout de la digue, en dedans du port, à Lagens, chaque compagnie a son chantier, fort primitif. On a simplement égalisé la roche en pente jusqu’à la mer. Au haut de la pente, une excavation ayant la forme d’un bassin sert à débiter les grosses pièces de lard sans perdre d’huile. Des cabestans, un fourneau, et c’est tout. Le cachalot tué la veille est là, gisant dans l’eau devenue rouge par le sang qui coule encore. Dès le matin les préparatifs commencent. Les hommes, les mêmes qui étaient la veille rameurs sur les baleinières, arrivent, poussant des barils vides, portant du bois pour allumer le fourneau qu’on alimentera ensuite avec les lardons retirés des chaudières. Les baleiniers de profession apportent leur « spade, » un louchet tranchant comme un rasoir et large comme la main, au bout d’un manche de 2 mètres. Ils s’en servent admirablement, font tout avec lui : ils couperont la tête du cachalot, ou débiteront une pièce de lard en menus morceaux gros comme le bras. Tout cela, d’ailleurs, est exécuté selon les règles invariables d’un canon séculaire. Dès le premier moment, un remouleur s’est aussi installé avec deux aides, sa meule et une collection de pierres à affiler. Il n’a pas trop de tout son temps et de ses deux acolytes pour rendre le tranchant aux spades que chaque baleinier lui apporte à son tour. L’officier donne les ordres, dirige la besogne, qui se fait vite et bien, parce que chacun y a son intérêt. Il faut entendre les juremens et les malédictions, si un coup maladroit a laissé couler d’huile plein le creux de la main. On accuse le malheureux qui a fait le coup d’en perdre des barils ! Sur ce chantier coopératif, la science, on le comprend, n’est pas vue par tout le monde d’un bon œil, et l’anatomiste n’a guère autre chose à faire que se tenir coi, à prendre des notes ou des croquis. Même alors qu’un membre de la compagnie mettrait à seconder ses observations toute la complaisance imaginable, il sent bien vite que mieux vaut encore n’en pas abuser devant tout ce personnel, où chacun étant intéressé pourrait à un moment donné se croire en droit d’élever la voix.

Cependant le travail avance. On a mêlé le blanc recueilli dans la tête au reste de l’huile. Celle-ci sera expédiée par la première occasion au négociant, qui jaugera exactement la quantité recueillie, et, c’est seulement alors que chacun connaîtra son gain. Officiers, harponneurs et gens d’équipe reçoivent tous un tant pour cent par baril. Le baril du baleinier est une mesure conventionnelle qui n’existe nulle part. C’est quelque chose comme l’ancien mark de Hambourg, cette monnaie fictive à laquelle on rapportait toutes les autres dans la ville hanséatique. Le baril vaut tant de gallons anglais ou tant de gallons américains, voilà tout. Mais les baleiniers ne comptent pas autrement ; et on dit même : un cachalot de tant de barils, pour exprimer sa grosseur, par la quantité d’huile qu’il a donnée.

Les compagnies sont aujourd’hui nombreuses aux Açores. Elles sont toutes prospères, à la condition d’être bien administrées. On en cite qui, s’étant organisées, avaient fait venir leur matériel d’Amérique, et même, avant l’échéance des traites pour le payer, avaient couvert ces frais de premier établissement et réalisé des bénéfices avant d’avoir déboursé une obole. Une seule prise suffît pour cela, un gros « poisson » donnant beaucoup d’huile. De même, une compagnie ne se sentira pas en mauvaises affaires pour une année, pour deux années passées sans avoir mis ses baleinières à l’eau. Une capture importante, un vieux mâle en bon point compensera et largement les longues attentes.

On peut se demander quel avenir est actuellement réservé à cette pêche du cachalot telle qu’on la pratique aux Açores. Un cachalot pris aura toujours une grande valeur intrinsèque, même sans compter l’ambre qu’on y peut trouver. Grâce au minimum de frais que comporte la pêche à terre, on peut présager à celle-ci de longues années de prospérité et même de prospérité croissante, tout au moins tant que le nombre des compagnies restera en rapport normal avec le nombre moyen des cachalots qui visitent les eaux des Açores. En tout cas, les probabilités sont actuellement pour que l’espèce augmente dans une certaine mesure. Il n’est pas douteux que, depuis trois siècles, les grands cétacés ont diminué dans l’océan.. Mais, d’un autre côté, particulièrement en ce qui touche le cachalot, les bénéfices de la pêche lointaine diminuant chaque jour, il s’établira forcément, dans un avenir plus ou moins rapproché, un nouvel équilibre de l’espèce. Le nombre moyen des individus la composant sera moins grand que par le passé, mais il n’est pas déraisonnable d’admettre qu’il augmentera relativement à ce qu’il est aujourd’hui. Il suffit de songer à l’étendue de mer qu’habite l’espèce. Du moment que la chasse par des navires équipés pour les longs voyages se ralentit, les cachalots survivans, — et ce sont des multitudes, — vont retrouver une sécurité relative loin des côtes. L’espèce va donc tendre vers son ancien équilibre, sans toutefois le retrouver, ne fût-ce qu’en raison des progrès de la civilisation ; en tout cas elle se maintiendra comme une foule de bêtes sauvages des continens, autrefois abondantes, et qui n’ont pas disparu, pour rares qu’elles soient devenues eu face des chasseurs chaque jour mieux armés.

Ou peut étendre au cachalot le raisonnement déjà fait à propos d’autres genres d’animaux. Que toutes les côtes de l’océan se couvrent de compagnies et de baleiniers à l’affût, l’étroite zone littorale où s’exerce leur action ne sera jamais qu’une parcelle insignifiante de la surface des mers, comparée à l’immensité du domaine dont les cachalots semblent les maîtres, après l’homme.

G. POUCHET