Paul Ollendorff (Tome 2p. 145-156).
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Deuxième Partie — 1


DEUXIÈME PARTIE


Ils sortirent de Paris. Ils traversèrent les vastes plaines ensevelies dans le brouillard. C’était par un soir semblable que Christophe, dix ans avant, était arrivé à Paris. Il était fugitif alors, comme aujourd’hui. Mais alors, il vivait, celui qui l’avait aimé ; et Christophe fuyait vers lui…

Pendant la première heure, Christophe était encore dans l’excitation de la lutte : il parlait beaucoup et fort ; il racontait, d’une façon saccadée, ce qu’il avait vu et fait ; il était fier de ses prouesses, et n’avait aucun remords. Manousse et Canet parlaient aussi, pour l’étourdir. Peu à peu, la fièvre tomba, et Christophe se tut ; ses deux compagnons continuèrent seuls de parler. Il était un peu ahuri par les aventures de l’après-midi, mais nullement abattu. Il se souvint du temps où il était venu en France, fuyant déjà, fuyant toujours. Cela le fit rire. C’était sans doute sa destinée. Quitter Paris ne lui causait pas de peine : la terre était vaste ; les hommes sont partout les mêmes. Où qu’il fût, il ne lui importait guère, pourvu qu’il fût avec son ami. Il comptait le rejoindre, le matin suivant. On le lui avait promis.

Ils arrivèrent à Laroche. Manousse et Canet ne le quittèrent point qu’ils ne l’eussent vu dans le train qui partait. Christophe se fit répéter l’endroit où il devait descendre, et le nom de l’hôtel, et la poste où il trouverait des nouvelles. Malgré eux, en le quittant, ils avaient des mines funèbres. Christophe leur serra gaiement la main.

— Allons, leur cria-t-il, ne faites pas ces figures d’enterrement. On se reverra, que diable ! Ce n’est pas une affaire ! Nous vous écrirons demain.

Le train partit. Ils le regardèrent s’éloigner.

— Le pauvre diable ! dit Manousse.

Ils remontèrent dans l’auto. Ils se taisaient. Au bout de quelque temps, Canet dit à Manousse :

— Je crois que nous venons de commettre un crime.

Manousse ne répondit rien d’abord, puis il dit :

— Bah ! les morts sont morts. Il faut sauver les vivants.

Avec la nuit qui était venue, l’excitation de Christophe tomba tout à fait. Rencogné dans un angle de son compartiment, il méditait, dégrisé et glacé. En regardant ses mains, il y vit du sang qui n’était pas le sien. Il eut un frisson de dégoût. La scène du meurtre reparut. Il se rappela qu’il avait tué ; et il ne savait plus pourquoi. Il recommença à se raconter la scène de la bataille ; mais il la voyait, cette fois, avec de tout autres yeux. Il ne comprenait plus comment il y avait été mêlé. Il reprit le récit de la journée, depuis l’instant où il était sorti de la maison avec Olivier ; il refit avec lui le chemin à travers Paris, jusqu’au moment où il avait été aspiré dans le tourbillon. À ce moment, il cessait de comprendre ; la chaîne de ses pensées se rompait : comment avait-il pu crier, frapper, vouloir avec ces hommes dont il désapprouvait la foi ? Ce n’était pas lui, ce n’était pas lui !… Éclipse totale de sa volonté !… Il en était stupéfait et honteux. Il n’était donc pas son maître ? Et qui était son maître ?… Il était emporté par l’express dans la nuit ; et la nuit intérieure où il était emporté n’était pas moins sombre, ni la force inconnue moins vertigineuse… Il s’efforça de secouer son trouble ; mais ce fut pour changer de souci. À mesure qu’il approchait du but, il pensait davantage à Olivier ; et il commençait à avoir une inquiétude, sans raison.

Au moment d’arriver, il regarda par la portière si, sur le quai de la gare, la chère figure connue… Personne. Il descendit, regardant toujours autour de lui. Une ou deux fois, il eut l’illusion… Non, ce n’était pas « lui ». Il alla à l’hôtel convenu. Olivier n’y était point. Christophe n’avait pas lieu d’en être surpris : comment Olivier l’y eût-il devancé ?… Mais dès lors, l’angoisse de l’attente commença.

C’était le matin. Christophe monta dans sa chambre. Il redescendit. Il déjeuna. Il flâna dans les rues. Il affectait d’avoir l’esprit libre ; il regardait le lac, les étalages des boutiques ; il plaisantait avec la fille du restaurant, il feuilletait les journaux illustrés… Il ne s’intéressait à rien. La journée se traînait, lente et lourde. Vers sept heures du soir, Christophe qui, ne sachant que faire, avait dîné plus tôt et de mauvais appétit, remonta dans sa chambre, en priant qu’aussitôt que viendrait l’ami qu’il attendait, on le conduisît chez lui. Il s’assit devant sa table, le dos tourné à la porte. Il n’avait rien pour l’occuper, aucun bagage, aucun livre ; seulement un journal, qu’il venait d’acheter ; il se forçait à le lire ; son attention était ailleurs : il écoutait le bruit des pas dans le corridor. Tous ses sens étaient surexcités par la fatigue d’une journée d’attente et d’une nuit sans sommeil.

Brusquement, il entendit qu’on ouvrait la porte. Un sentiment indéfinissable fit qu’il ne se retourna pas d’abord. Il sentit une main s’appuyer sur son épaule. Alors il se retourna et vit Olivier, qui souriait. Il ne s’en étonna pas, et dit :

— Ah ! te voilà enfin !

Le mirage s’effaça.

Christophe se leva violemment, repoussant la table et sa chaise, qui tomba. Ses cheveux se hérissaient. Il resta un moment, livide, claquant des dents.

À partir de cette minute, — (il avait beau ne rien savoir, et se répéter : « Je ne sais rien ») — il sut tout ; il était sûr de ce qui allait venir.

Il ne put rester dans sa chambre. Il sortit dans la rue, il marcha pendant une heure. À son retour, dans le vestibule de l’hôtel, le portier lui remit une lettre. La lettre. Il était sûr qu’elle serait là. Sa main tremblait, en la prenant. Il remonta chez lui pour la lire. Il l’ouvrit, il vit qu’Olivier était mort. Et il s’évanouit.


La lettre était de Manousse. Elle disait qu’en lui cachant ce malheur, la veille, pour hâter son départ, ils n’avaient fait qu’obéir au vœu d’Olivier, qui voulait que son ami fût sauvé, — qu’il n’eût servi de rien à Christophe de rester, sinon à se perdre aussi, — qu’il lui fallait se conserver pour la mémoire de son ami, et pour ses autres amis, et pour sa propre gloire… etc… etc… Aurélie avait ajouté trois lignes de sa grosse écriture tremblée, pour dire qu’elle prendrait bien soin du pauvre petit monsieur…


Quand Christophe revint à lui, il eut une crise de fureur. Il voulait tuer Manousse. Il courut à la gare. Le vestibule de l’hôtel était vide, les rues désertes ; dans la nuit, les rares passants attardés ne remarquèrent pas cet homme aux yeux fous, qui haletait. Il était cramponné à son idée fixe, comme un bouledogue avec ses crocs : « Tuer Manousse ! Tuer !… » Il voulut revenir à Paris. Le rapide de nuit était parti, une heure avant. Il fallait attendre au lendemain matin. Impossible d’attendre. Il prit le premier train qui partait dans la direction de Paris. Un train qui s’arrêtait à toutes les stations. Seul, dans le wagon, Christophe criait :

— Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai !

À la deuxième station après la frontière française, le train s’arrêta tout à fait ; il n’allait pas plus loin. Christophe, frémissant de rage, descendit, demandant un autre train, questionnant, se heurtant à l’indifférence des employés à demi endormis. Quoi qu’il fît, il arriverait trop tard. Trop tard pour Olivier. Il ne parviendrait même pas à rejoindre Manousse. Il serait arrêté avant. Que faire ? Que vouloir ? Continuer ? Revenir ? À quoi bon ? À quoi bon ?… Il songea à se livrer à un gendarme qui passait. Un obscur instinct de vivre le retint, lui conseilla de retourner en Suisse. Aucun train ne partait plus, dans l’une ou l’autre direction, avant deux ou trois heures. Christophe s’assit dans la salle d’attente, ne put rester, sortit de la gare, prit une route au hasard dans la nuit. Il se trouva au milieu de la campagne déserte, — des prairies, coupées çà et là de bouquets de sapins, avant-garde d’une forêt. Il s’y enfonça. À peine y eut-il fait quelques pas qu’il se jeta par terre, et cria :

— Olivier !

Il se coucha en travers de la route, et sanglota.

Longtemps après, un sifflet de train, au loin, le fit se relever. Il voulut retourner à la gare. Il se trompa de chemin. Il marcha, toute la nuit. Que lui importait, ici ou là ? Marcher pour ne pas penser, marcher jusqu’à ce qu’on ne pense plus, jusqu’à ce qu’on tombe mort. Ah ! si l’on pouvait être mort !…

À l’aube, il se trouva dans un village français, très loin de la frontière. Toute la nuit il s’en était éloigné. Il entra dans une auberge, mangea voracement, repartit, marcha encore. Dans la journée, il s’écroula au milieu d’un pré, il y resta jusqu’au soir, endormi. Lorsqu’il se réveilla, une nouvelle nuit commençait. Sa fureur était tombée. Il ne lui restait qu’une douleur atroce, irrespirable. Il se traîna jusqu’à une ferme, demanda un morceau de pain, une botte de paille pour dormir. Le fermier le dévisagea, lui coupa une tranche de miche, le conduisit dans l’étable, l’enferma. Couché dans la litière, près des vaches à l’odeur fade, Christophe dévorait son pain. Son visage ruisselait de larmes, sa faim et sa douleur ne pouvaient s’apaiser. Cette nuit encore, le sommeil le délivra, pour quelques heures, de ses peines. Il se réveilla le lendemain, au bruit de la porte qui s’ouvrait. Il resta étendu, sans bouger. Il ne voulait plus revivre. Le fermier s’arrêta devant lui, et le regarda longuement ; il tenait à la main un papier sur lequel il jetait les yeux de temps en temps. Enfin l’homme fit un pas, et mit sous le nez de Christophe un journal. Son portrait, en première page.

— C’est moi, dit Christophe. Livrez-moi.

— Levez-vous, dit le fermier.

Christophe se leva. L’homme lui fit signe de le suivre. Ils passèrent derrière la grange, prirent un sentier qui tournait, au milieu des arbres fruitiers. Arrivés à une croix, le fermier montra un chemin à Christophe, et lui dit :

— La frontière est par là.

Christophe reprit sa route, machinalement. Il ne savait pourquoi il marchait. Il était si las, si brisé de corps et d’âme qu’il avait envie de s’arrêter, à chaque pas. Mais il sentait que s’il s’arrêtait, il ne pourrait plus repartir, il ne pourrait plus bouger de l’endroit où il serait tombé. Il marcha, tout le jour encore. Il n’avait plus un sou pour acheter du pain. D’ailleurs, il évitait de traverser les villages. Par un sentiment bizarre qui échappait à sa raison, cet homme qui voulait mourir avait peur d’être pris ; son corps était comme un animal traqué qui fuit. Ses misères physiques, la fatigue, la faim, une terreur obscure qui se levait de son être épuisé, étouffaient pour l’instant sa détresse morale. Il aspirait seulement à trouver un asile, où il lui fût permis de s’enfermer avec elle et de s’en repaître.

Il passa la frontière. Au loin, il vit une ville que dominaient des tours aux clochetons effilés et des cheminées d’usines, dont les longues fumées, comme des rivières noires, coulaient avec monotonie, toutes dans le même sens, sous la pluie, dans l’air gris. Il était près de tomber. À cet instant, il se rappela qu’il connaissait dans cette ville un docteur de son pays, un certain Erich Braun, qui lui avait écrit, l’an passé, après un de ses succès, pour se rappeler à lui. Si médiocre que fût Braun et si peu qu’il eût été mêlé à sa vie, Christophe, par un instinct de bête blessée, fit un suprême effort pour aller tomber chez quelqu’un qui ne fût pas tout à fait un étranger pour lui.