Le Bhâgavata Purâna/Livre III/Chapitre 32

Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 320-324).
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CHAPITRE XXXII.

LE FRUIT DES ŒUVRES.


1. Bhagavat dit : Le père de famille qui habitant dans sa maison, y remplit les devoirs que cet état lui impose pour en retirer du plaisir, des richesses et du mérite, et qui, [après avoir obtenu ces avantages,] recommence de nouveau à les remplir ;

2. Un tel homme égaré par le désir et se détournant des devoirs que recommande Bhagavat, célèbre, plein de foi, des sacrifices en l’honneur des Dêvas et des Pitrĭs.

3. L’homme qui, le cœur plein de la foi qu’il a en ces Dieux, leur a voué un culte, montera au séjour de Tchandramas, et après y avoir bu le Sôma, reviendra en ce monde.

4. En effet, quand Hari, dont Ananta est le siège, s’endort sur la couche du Roi des serpents, alors les mondes, qu’habitent [après la vie] les maîtres de maison, sont anéantis.

5. Mais les hommes qui accomplissent leur devoir sans vouloir en retirer du plaisir et des richesses, qui sont détachés de tout, fermes, calmes et purs de cœur, qui font l’abandon de leurs œuvres,

6. Qui sont dévoués aux devoirs de l’inaction, qui sont sans égoïsme et sans orgueil, ces hommes, dis-je, avec leur esprit parfaitement purifié par la vertu qu’ils ont acquise en remplissant leur devoir,

7. Parviennent, par la route du soleil, au [séjour de] Purucha dont la face est partout, qui est le maître de ce qui est supérieur et de ce qui est inférieur, qui est la Nature, et la cause de la naissance et de la destruction de cet univers.

8. Ceux qui voient l’Être suprême [sous la forme de Brahmâ], habitent le, séjour de ce dernier, jusqu’à la destruction universelle qui arrive au terme des deux portions de son existence.

9. En effet, l’homme qui désire s’assurer ce séjour qu’environnent la terre, l’eau, le feu, le vent, l’éther, l’Intelligence, les sens, les objets des sens et la Personnalité, se réunit à l’Être immuable, au moment où le grand Svayam̃bhû, dont les trois qualités forment l’essence, rentre, après l’avoir reconnu, dans le sein de cet Être que l’on nomme Suprême, et qui est le Temps.

10. Les Yôgins, exempts de passion, maîtres de leur respiration et de leur cœur, qui se sont réunis par cette voie au bienheureux Brahmâ, n’entrent qu’avec lui au sein de l’antique Purucha, qui est l’immortalité, Brahma et le premier principe, parce qu’ils ne se sont dépouillés qu’alors de leur personnalité.

11. Réfugie-toi donc, ô ma mère, avec affection auprès de cet Être qui a fixé son séjour dans le lotus du cœur de toutes les créatures, et dont tu viens d’apprendre la grandeur.

12. Le Dieu qui est le premier de tous dans cet univers mobile et immobile, le Dieu matrice des Vêdas, qu’entourent les Rǐchis, ses fils qui sont maîtres du Yoga, et les Siddhas qui le pratiquent,

13. Parce qu’attaché à la distinction et à sa personnalité, il accomplit des œuvres qui cependant sont désintéressées, retourne, [à la fin de son existence,] se réunir à Brahma, qui est uni aux qualités, et qui est Purucha, le premier des Esprits,

14. Pour renaître plus tard à l’époque marquée, tel qu’il était jadis, quand, sous l’influence du Temps, forme de l’Être suprême, a lieu la modification des qualités.

15. Et tous ces êtres aussi qui avaient obtenu la domination et la suprême puissance, comme résultat de leurs mérites, reprennent de nouveau leur rang, quand s’opère la modification des qualités,

16. Mais les hommes qui, en ce monde, pleins de foi et le cœur attaché aux œuvres, remplissent d’une manière complète les devoirs volontaires comme ceux qui sont obligatoires ;

17. Ces hommes dont le cœur est troublé par la passion, qui sont livrés au désir, et qui n’ont pas dompté leurs sens, satisfaits de rester dans leurs maisons, offrent chaque jour leur culte aux Pitrǐs.

18. Attachés au triple objet [de l’activité humaine], ils se détournent des histoires du Dieu dont la contemplation ravit [loin du monde], de l’ennemi de Madhu, dont l’immense énergie est si digne d’être célébrée.

19. Certes, ils sont détruits par le Destin, ces hommes qui, dédaignant l’ambroisie des histoires d’Atchyuta, écoutent de mauvais récits, semblables en cela aux animaux qui recherchent les ordures dont ils se nourrissent.

20. Aussi vont-ils [après leur mort] dans le monde des Pitrǐs par la route méridionale d’Aryaman, pour venir ensuite renaître dans leurs enfants, toujours livrés aux œuvres, jusqu’au moment où on les porte au cimetière.

21. Quand, ô femme vertueuse, le mérite de leurs bonnes actions est épuisé, ils retombent sans espoir dans ce monde, privés tout d’un coup par les Dêvas de leur félicité.

22. Adore donc de toute ton âme l’Être suprême, dont les pieds, semblables au lotus, doivent être vénérés avec une dévotion qui aime à se réfugier auprès de ses qualités.

23. La dévotion qui prend pour objet de son culte Bhagavat, fils de Vasudêva, produit bien vite le renoncement à tout désir, et la science, qui est la vue de Brahma.

24. Quand l’esprit de l’homme [ainsi dévoué] n’est pas porté par l’action des sens à trouver de l’inégalité dans les choses qui sont semblables, et à dire : « Ceci est agréable, et cela ne l’est pas, »

25. Alors cet homme voit de lui-même son propre esprit, détaché de tout, regardant tout d’un œil égal, n’ayant rien à éviter ni à rechercher, et parvenu à la perfection de son essence.

26. Le suprême Brahma, qui est Paramâtman, Içvara et Purucha, n’est autre chose que la science ; c’est par suite des diverses conditions d’objet visible, [d’esprit qui voit] et d’autres, [qu’il revêt,] que l’Être unique qui est Bhagavat, passe pour multiple.

27. Voici quel et le résultat désiré que la pratique attentive du Yoga procure en ce monde au Yôgin, c’est qu’il arrive à être complètement détaché de toutes choses.

28. C’est par une erreur des sens dont l’action se détourne de lui, que Brahma, l’Être unique, qui na pas de qualités et qui est la science même, apparaît sous la forme d’objet, avec les propriétés du son et des autres attributs,

29. Sous les formes de l’Intelligence, du Moi qui est triple, des cinq [éléments], de l’âme, des onze [sens], de l’œuf [de Brahmâ], ce corps de l’âme, [de ces principes enfin] d’où est sorti l’univers.

30. C’est là ce que reconnaît, à l’aide de la foi, de la dévotion, et de la pratique constante du Yôga, un esprit recueilli, affranchi de tout contact et libre d’attachement.

31. Je viens de t’exposer, femme respectable, cette science qui est la vue de Brahma, science au moyen de laquelle on reconnaît la véritable essence de la Nature et de l’Esprit.

32. Le Yoga de la science, qui anéantit les qualités, comme celui de la dévotion, qui se porte sur moi, ont également pour objet l’Être que désigne le nom de Bhagavat.

33. De même qu’une substance unique qui est le réceptacle de beaucoup de propriétés diverses, paraît multiple lorsqu’elle passe par les-portes des divers organes des sens, ainsi Bhagavat [est conçu sous diverses formes], suivant les diverses doctrines.

34. Les œuvres méritoires, les sacrifices, les aumônes, les mortifications, la lecture et l’explication des Vêdas, l’empire qu’on exerce sur son cœur et sur ses sens, le renoncement au fruit des œuvres,

35. La pratique du Yoga dont les procédés sont divers, ainsi que celle du Yoga de la dévotion, l’accomplissement du devoir dont le caractère est double, l’action et l’inaction,

36. La connaissance de la nature de l’Esprit, l’affranchissement durable de toute passion, ce sont là les divers moyens qui conduisent à la possession de Bhagavat, qui est à la fois revêtu et privé de qualités, et qui est lumineux par lui-même.

37. Je t’ai exposé la véritable forme du Yoga de la dévotion, dont on compte quatre espèces, et celle du Temps qui court au milieu des hommes sans qu’on s’aperçoive de sa marche,

38. Ainsi que les nombreuses migrations de l’âme individuelle, causées par l’ignorance et par les œuvres, et dans lesquelles l’Esprit, une fois qu’il y est entré, ne reconnaît plus son chemin.

39. Qu’on n’enseigne jamais cette doctrine à l’homme qui est ou méchant, ou immoral, ou stupide, ou exclu [de la société des gens de bien], ou à celui qui fait montre de sa vertu.

40. Qu’on ne l’enseigne pas davantage à l’homme qui est avide, ou dont l’esprit est exclusivement occupé de sa maison, ou qui ne m’est pas dévoué, non plus qu’aux ennemis de ceux qui me sont dévoués.

41. Mais elle doit être communiquée à celui qui a de la foi, à celui qui m’est dévoué, à celui qui a de bonnes mœurs, à celui qui ne calomnie pas, à celui qui éprouve de l’amitié pour les créatures, à celui qui se plaît dans la soumission.

42. Il faut la communiquer à celui qui montre dans sa conduite un détachement complet, à celui, dont l’esprit est calme, à celui qui est exempt d’envie, à celui qui est pur, à celui pour lequel je suis plus cher que les objets les plus chers.

45. L’homme, ô ma mère, qui écoute une seule fois cette doctrine avec confiance, ou celui qui l’expose, l’esprit fixé sur moi, parviennent certainement au lieu où je réside.


FIN DU TRENTE-DEUXIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
LE FRUIT DES ŒUVRES,
DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.