Le Bhâgavata Purâna/Livre III/Chapitre 24

Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 277-281).
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CHAPITRE XXIV.

KARDAMA SE RETIRE DU MONDE.


1. Mâitrêya dit : Quand la vertueuse fille du Manu eut achevé d’exprimer ainsi son indifférence pour le monde, le solitaire, plein de compassion, se rappelant ce qu’avait dit Çukla, répondit à si femme en ces termes.

2. Kardama dit : Fille de roi, ne te tourmente pas ainsi sur toi-même, ô toi qui es sans reproche ! Bientôt Bhagavat, l’Être inaltérable, descendra lui-même dans ton sein.

3. Tu es fidèle à tes devoirs : que le bonheur soit avec toi ! Rends un culte au souverain Seigneur par ta continence, par ton respect pour les préceptes de la loi, par tes austérités, par ton zèle à donner des aumônes et par ta foi.

4. Honoré par toi, Çukla voulant perpétuer ma propre gloire, tranchera en toi le nœud du cœur, en naissant dans ton sein pour t’enseigner Brahma.

5. Mâitrêya dit : Dêvahûti recevant cette promesse avec une entière confiance à cause du caractère vénérable du Pradjâpati, se voua au culte de Purucha, l’Être immuable, le précepteur [du monde].

6. Après beaucoup de temps, Bhagavat, le vainqueur de Madhu, s’unissant à la semence de Kardama, fut engendré dans le sein de Dêvahûti, comme le feu qui est caché dans le bois.

7. Alors on entendit dans le ciel des sons d’instruments sortir du sein d’épais nuages ; les Gandharvas chantèrent le Dieu, les Apsaras dansèrent de joie.

8. On vit tomber des fleurs divines que laissaient échapper les habitants de l’air ; tout prit un aspect heureux, les points de l’horizon, les eaux et les cœurs.

9. Svayam̃bhû, accompagné de Marîtchi et des autres Rǐchis, se rendit à l’ermitage de Kardama, qu’entourait la Sarasvatî.

10. Brahmâ, le Dieu incréé qui brille de son propre éclat, sachant que Bhagavat qui est le suprême Brahma, était né d’une portion de la qualité de la Bonté, pour faire connaître d’une manière distincte la doctrine où sont énumérés les principes ;

11. Brahmâ, [dis-je,] vénérant avec un cœur pur le dessein du Dieu, et sentant dans tout son corps le frémissement du plaisir, parla ainsi à Kardama [et à sa femme].

12. Brahmâ dit : Tu m’as, ô mon fils, témoigné un respect sincère, parce que tu as accepté ma parole en l’accueillant avec révérence, ô toi qui m’honores !

13. C’est là l’obéissance que des fils doivent à leur père ; il faut que la parole du maître soit toujours accueillie avec assentiment à cause de son autorité.

14. Ces belles filles auxquelles tu as donné le jour, ô mon fils, augmenteront la création présente par leur nombreuse postérité.

15. Donne-les donc en ce jour aux chefs des Rǐchis, en consultant le caractère et le désir de chacune, et répands ta gloire sur la terre.

16. Je sais, ô solitaire, qu’Âdipurucha s’est incarné, à l’aide de la Mâyâ dont il dispose, en un corps de couleur rouge, trésor de biens pour tous les êtres.

17. Le Dieu aux cheveux d’or, aux yeux de lotus, ayant sous les pieds l’empreinte du nymphéa, qui vient pour arracher la racine des œuvres au moyen de la science divine et humaine ;

18. Le Dieu vainqueur de Kâitabha, qui est, ô femme, descendu dans ton sein, parcourra la terre, après avoir tranché en toi le nœud de l’ignorance et du doute.

19. Chef des troupes des Siddhas, entouré des respects des maîtres de la doctrine Sâm̃khya, il recevra dans le monde le nom de Kapila, et fera croître ta gloire.

20. Mâitrêya dit : Après avoir adressé aux deux époux ces paroles consolantes, le créateur du monde, Ham̃sa (Brahmâ), porté sur son cygne, se rendit dans la région qui s’élève au-dessus des trois cieux, avec Nârada et les Kumâras.

21. Quand le Dieu auquel on offre cent sacrifiées fut parti, Kardama, se conformant à ses conseils, donna, comme cela lui avait été dit, ses filles aux créateurs de l’univers.

22. Il donna Kalâ (la seizième partie du diamètre de la lune) à Marîtchi, Anasûyâ (celle qui est exempte d’envie) à Atri, Çraddhâ (la Foi) à Ag̃giras, Havirbhû (la Terre de l’offrande) à Pulustya,

23. À Pulaha il donna Gati (la Marche), qui était faite pour lui, et à Kratu, la vertueuse Kriyâ (la Cérémonie) ; à Bhrĭgu, Khyâti (la Renommée), et à Vasichṭha, Arundhatî (celle qui n’empêche pas les bonnes œuvres).

24. À Atharvan il donna Çânti (la Quiétude), par laquelle est développé le sacrifice ; et par ces mariages, il combla de joie ces chefs des Brâhmanes et leurs femmes.

25. Ensuite les Rǐchis, ô guerrier, ayant pris congé de lui avec les femmes qu’il leur avait données, partirent, la joie dans le cœur, chacun pour le lieu de son ermitage.

26. Quant à Kardama, ayant reconnu que l’Être qui paraît dans les trois Yugas, que le chef des Dieux, était descendu en ce monde, ce sage abordant le Dieu en secret, lui parla en ces termes, après s’être incliné devant lui.

27. Kardama dit : Ah ! les Dêvatâs témoignent enfin ici de la bienveillance aux créatures que leurs péchés consument depuis si longtemps dans l’Enfer [de l’existence],

28. Celui dont les ascètes, à l’aide de la méditation profonde du Yoga qu’ils ont perfectionnée durant de nombreuses existences, cherchent à voir la forme dans les lieux solitaires ;

29. Cet Être, qui est Bhagavat lui-même, sans faire attention à notre bassesse, vient de naître dans une famille vulgaire ; c’est qu’il protège le parti de ceux qui lui sont dévoués.

30. C’est pour justifier ta parole que tu es descendu dans ma maison, ô Bhagavat, avec l’intention de répandre la science, ô toi qui augmentes la gloire de ceux qui te sont dévoués.

31. Elles te conviennent les formes [surnaturelles] que tu revêts, ô Bhagavat, toi qui n’as [réellement] pas de forme ; et tu aimes aussi ces apparences diverses qui plaisent à tes serviteurs.

32. Je me réfugie auprès de toi dont le piédestal est véritablement toujours digne des respects des sages qui désirent connaître la vérité, de toi qui es plein de pouvoir, de sagesse, de gloire, de science, de force et de beauté.

33. Je me réfugie auprès de l’Être suprême, qui est la Nature, l’Esprit, l’Intelligence, le Temps, Kavi (Brahmâ), le principe [de la Personnalité] dont l’essence est triple, le soutien des mondes ; de cet Être qui, par l’énergie de sa propre intelligence, fait rentrer en lui-même toutes ces manifestations extérieures, qui dispose de sa puissance d’une manière indépendante ; de cet Être qui est Kapila.

34. Je demande encore une faveur au chef des créatures, aujourd’hui qu’affranchi, grâce à toi, de toute dette, j’ai obtenu l’objet de mes désirs : puissé-je, exempt de chagrin, te portant dans mon cœur, passer ma vie en marchant dans la voie des anachorètes !

35. Bhagavat dit : Ma parole est pour le monde l’autorité suprême dans les choses saintes comme dans les profanes ; c’est ainsi que je suis né dans ta famille, ô solitaire, conformément à la promesse que je t’avais faite.

36. Cette naissance par laquelle je viens dans ce monde a pour but d’exposer à ceux qui veulent se délivrer de la condition [de l’humanité], à laquelle on échappe si difficilement, une énumération des principes conforme à la doctrine de l’Esprit.

37. Cette voie invisible de l’Esprit a disparu depuis longtemps ; sache que j’ai pris ce corps pour lui redonner l’existence.

38. Va, je te le permets, où tu désires, déposant en moi toutes tes actions ; et après avoir triomphé de la mort, qui est si difficile à vaincre, sers-moi pour obtenir l’immortalité.

39. Me reconnaissant avec ton cœur dans ton âme, moi qui suis l’Esprit brillant de son propre éclat, moi qui réside dans le cœur de tous les êtres, tu obtiendras le salut, libre de chagrin.

40. Et moi j’exposerai à ma mère la science de l’Esprit suprême, cette science qui éteint toutes les œuvres, et par laquelle elle aussi s’affranchira de toute crainte.

41. Mâitrêya dit : Instruit de cette manière par [Bhagavat qui avait pris la forme de] Kapila, le Pradjâpati satisfait se retira dans la forêt, après avoir marché respectueusement autour du Dieu.

42. Kardama ayant fait vœu de vivre en solitaire, n’ayant d’autre refuge que l’Esprit et détaché de toutes choses, parcourut la terre sans allumer de feu, sans se reposer dans aucune demeure.

43. Unissant son cœur à Brahma, l’Être qui est supérieur à ce qui existe comme à ce qui n’existe pas [pour nos organes], qui se manifeste par les qualités, quoiqu’il n’en ait réellement pas, et qui se laissait voir face à face à sa dévotion exclusive ;

44. Exempt d’égoïsme et d’orgueil, libre des affections opposées [du plaisir et de la peine], regardant tout d’un œil égal, ne voyant que son âme, ayant l’esprit calme et ramené sur lui-même, ferme et semblable à l’océan dont les vagues sont apaisées,

45. Affranchi des liens du monde et concentrant son âme avec le sentiment d’une dévotion extrême sur Bhagavat, fils de Vasudêva, l’Être qui sait tout, et qui est l’essence de l’âme individuelle,

46. Il vit, résidant au sein de tous les êtres, Bhagavat qu’il reconnaissait comme son propre esprit, et il vit tous les êtres au sein de son esprit qui était Bhagavat lui-même.

47. Avec son cœur libre d’affection et de haine, indifférent à toutes choses et uni à Bhagavat par la pratique de la dévotion, il obtint le salut que donne, ce Dieu.


FIN DU VINGT-QUATRIÈME CHAPITRE AYANT POUR TITRE :
RETRAITE DE KARDAMA,
DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.