Le Bhâgavata Purâna/Livre I/Chapitre 6

Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 23-27).
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CHAPITRE VI.

DIALOGUE ENTRE VYASA ET NÂRADA.


SÛTA dit :

1. Le bienheureux Vyâsa, fils de Satyavati, ayant ainsi appris la naissance et les actions du Rĭchi des Dêvas, lui adressa encore, ô Brâhmane, de nouvelles questions.

2. Vyâsa dit : Lorsque ces Brâhmanes mendiants, qui t’avaient enseigné la science parfaite, se furent éloignés, que fis-tu ensuite pendant ta première jeunesse ?

3. Comment, ô fils de Svayam̃bhû, as-tu passé la suite de ton existence ? comment, les temps étant accomplis pour toi, as-tu abandonné ce corps [d’esclave] ?

4. En effet, ô le meilleur des Suras ! Kâla (le Temps), cette puissance qui détruit tout, n’a pas interrompu en toi ce souvenir qui se reporte à un âge précédemment écoulé.

5. Nârada dit : Lorsque ces Brahmanes mendiants, qui m’avaient enseigné la science parfaite, se furent éloignés, voici ce que je fis ensuite pendant ma première jeunesse.

6. L’esclave ma mère n’avait pas d’autre enfant que moi, et je n’avais d’autre appui qu’elle ; cette femme ignorante me voua l’affection la plus vive.

7. Dépendante comme elle l’était, elle n’avait pas, malgré son désir, le droit de me donner aucun bien ; car le monde est sous l’empire de son maître, comme une poupée de bois.

8. Et moi, ignorant le temps, les lieux et les points de l’horizon, j’habitai jusqu’à l’âge de cinq ans avec cette famille de Brahmanes, leur vouant toute mon attention.

9. Une nuit que ma pauvre mère était sortie de la maison pour traire la vache, son pied toucha, dans le chemin, un serpent envoyé par Kâla, [dont la morsure lui donna la mort].

10. Pour moi, regardant ce malheur comme un bienfait de l’Être suprême qui désire le salut de ceux qui lui sont dévoués, je partis pour la région du nord.

11. Après avoir traversé seul de fertiles contrées, des villes, des villages, des enclos pour le bétail, des mines, des hameaux de laboureurs, des bourgs, des vergers, des forêts et des bois,

12. Des montagnes riches en métaux variés, couvertes d’arbres dont les branches étaient brisées par les éléphants, des lacs dont l’eau donne le salut, des étangs fertiles en lotus, fréquentés par les Suras,

13. Et embellis par les chants variés des oiseaux et par le bourdonnement des abeilles ; [après avoir traversé tous ces lieux, ] je vis une forêt impénétrable, pleine de roseaux, de bambous, de cannes, de touffes d’herbes et de plantes à tige creuse,

14. Une forêt immense, redoutable, effrayante, habitée par des serpents, des chacals, des grenouilles et des chouettes.

15. Le corps épuisé de lassitude, dévoré par la faim et par la soif, après avoir bu et fait mes ablutions, je me baignai dans le courant d’une rivière, et mes fatigues disparurent.

16. Là, dans cette forêt solitaire, assis au pied d’un pippala, je dirigeai mon esprit sur cette âme résidente dans ma propre âme, ainsi que je l’avais entendu.

17. À mesure que je méditais sur le lotus des pieds de Hari, l’esprit vaincu par la dévotion, les yeux baignés des larmes du désir, je sentais cet Être divin descendre peu à peu dans mon cœur.

18. Le corps brisé par le poids excessif de la joie le poil hérissé, arrivé au comble de l’inaction, noyé dans le déluge de la béatitude, je ne vis plus en moi deux âmes.

19. N’apercevant pas cette forme de Bhagavat qui dissipe le chagrin et à laquelle aspirait mon cœur, je me levai tout à coup, triste et confus.

20. Animé du désir tant de fois éprouvé de voir Bhagavat, j’avais renfermé mon intelligence dans mon cœur ; et lorsque je reconnus que mon regard ne pouvait le découvrir, je tombai dans le trouble du découragement.

21. Pendant que je m’épuisais en [vains] efforts dans la forêt, Bhagavat auquel mes paroles ne pouvaient s’adresser [parce qu’il était invisible], me parla ainsi d’une voix douce et profonde, comme pour calmer mon chagrin.

22. Ami, tu ne dois pas me voir dans cette vie, car je suis insaisissable au regard des Yôgins imparfaits dont les fautes ne sont pas complètement effacées.

23. La forme que je t’ai laissé voir un instant avait pour but de t’inspirer de l’amour pour moi ; celui qui m’aime, se purifiant peu à peu, se délivre des désirs qu’il a dans le cœur.

24. La soumission que tu as témoignée, même pendant peu de temps, à des hommes vertueux, a fixé sur moi ton intelligence d’une manière solide ; aussi, abandonnant ce monde méprisable, tu iras prendre place au nombre de mes serviteurs.

25. Par ma faveur, ton intelligence fortement attachée à moi, ainsi que ta mémoire, ne seront jamais exposées à faillir, même au temps de la création et de la destruction des êtres.

26. Ainsi parla ce grand Être, le souverain Seigneur, dont le signe est le ciel, quoique [en réalité] il n’ait pas de signe, et il se tut. Et moi, inclinant la tête devant celui qui surpasse tout ce qu’il y a de plus grand, je lui adressai mon hommage en reconnaissance de sa miséricorde.

27. Récitant les noms de l’Être infini, chantant ses bienheureux mystères et ses actions, je parcourais la terre sans honte, la joie dans le cœur, libre de tout lien, sans passion, sans envie, et j’attendais la mort.

28. Je vivais ainsi pur, affranchi de tous les liens, l’esprit exclusivement occupé de Krĭchṇa, quand, au temps marqué, la mort, comme un éclair parti d’un nuage, vint tout à coup me frapper.

29. Au moment où j’allais me réunir à ce corps pur, soumis à Bhagavat, mon enveloppe matérielle, produit des cinq éléments, disparut avec les actions que j’avais commencées.

30. À la fin de la période de création, je pénétrai, avec le souffle qui m’animait, dans le corps du Seigneur (Brahmâ), qui voulait dormir au sein de Nârâyaṇa, flottant sur les eaux de l’Océan, après que l’univers fut rentré en lui.

31. Au bout de mille Yugas (âges divins), Brahmâ s’étant réveillé pour créer cet univers, Marîtchi, les Rĭchis ses compagnons et moi, nous naquîmes de ses sens.

32. Constant observateur de mes devoirs, je parcours, grâce à la faveur du grand Vichṇu, l’intérieur et l’extérieur des trois mondes, sans que nulle part rien s’oppose à mon passage.

33. Je vais chantant l’histoire de Hari, en faisant résonner cette Vîṇâ, présent du Dieu suprême, dont le Vêda forme la ravissante harmonie.

34. Puis, pendant que je redis ses actions héroïques, cet Être dont la gloire est aimable, et dont les pieds sont aussi purs qu’un étang sacré, appelé en quelque sorte par mes chants, descend en moi et se laisse voir à mon intelligence.

35. Et pour ceux dont la raison est sans cesse troublée par le désir des jouissances matérielles, le récit de la dévotion à Vichṇu se montre à eux comme un vaisseau sur l’océan de l’existence.

36. En effet les pénitences et les autres pratiques du Yoga ne sont certainement pas aussi efficaces que le culte de Mukunda (Vichṇu), pour donner le repos à l’âme, tourmentée sans cesse par la cupidité et par la passion.

37. Maintenant, sage Vyâsa, j’ai répondu à toutes tes questions, en te racontant le mystère de ma naissance et de ma vie, dont le récit doit satisfaire ton âme.

SÛTA dit :

38. A ces mots, le bienheureux Nârada ayant salué le fils de Vâsavî, partit pour continuer sa course vagabonde, en faisant résonner sa Vîṇâ.

59. Ah ! qu’il est heureux, le divin Rǐchi qui chantant, au son de la Viṇâ, la gloire du Dieu armé de l’arc Çârg̃ga, répand la joie dans ce monde de misères !


FIN DU SIXIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :

DIALOGUE ENTRE VYÂSA ET NÂRADA,

DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂṆA,

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.