Le Bhâgavata Purâna/Livre I/Chapitre 18

Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 89-94).
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CHAPITRE XVIII.

IMPRÉCATIONS D’UN BRÂHMANE CONTRE PARÎKCHIT.


SÛTA dit :

1. Celui qui, brûlé dans le sein de sa mère par le javelot du fils de Drôṇa, fut sauvé de la mort, grâce à la bienveillance de Bhagavat, Krĭchṇa aux actions merveilleuses,

2. Et qui plus tard, mordu par un serpent suscité par la colère d’un Brahmane, ne se troubla pas à l’approche redoutable de la mort, parce qu’il avait déposé son cœur en Bhagavat ;

3. Ce prince, disciple du fils de Vyâsa, ayant brisé tous les liens qui l’attachaient au monde, et pénétré complètement la nature d’Adjita, abandonna son corps auprès du Gange.

4. Car ils sont exempts de trouble, même à l’instant de leur mort, ceux qui, se conduisant comme le Dieu dont la gloire est excellente, et aimant le nectar de son histoire, se rappellent alors le lotus de ses pieds.

5. Tant que ce grand prince, fils d’Abhimanyu, régna sur la terre comme unique souverain, Kali, quoique ayant pénétré dans le monde, ne put y dominer.

6. En effet, du jour et du moment que Bhagavat avait quitté la terre, Kali, qui produit l’injustice, y était venu après lui.

7. Le monarque ne mit pas à mort le méchant, parce que, semblable à l’abeille qui ne se nourrit que du suc [des fleurs], il possédait ce naturel heureux par lequel c’est le bien et non le mal qu’on exécute spontanément.

8. D’ailleurs, que pouvait faire le lâche et timide Kali, héros parmi les faibles, qui rôde au milieu des hommes comme un loup qui guette sa proie inattentive ?

9. Je viens, sages Brahmanes, de vous raconter ce que vous me demandez, la pure histoire de Parîkchit qui se rapporte à celle du fils de Vasudêva.

10. Car chacun des récits consacrés à la grandeur de Bhagavat si digne d’être célébré, et qui ont pour objet ses actions héroïques et ses vertus, doit être accueilli avec respect par ceux qui aspirent à la véritable existence.

LES RǏCHIS dirent :

11. Bienveillant Sûta, puisses-tu vivre des années éternelles, toi qui nous racontes la gloire sans tache de Krǐchṇa et qui assures ainsi l’immortalité à de simples mortels comme nous !

12. Pendant que nous demeurons ici, noircis par la fumée de ce sacrifice interminable, tu nous fais boire le doux nectar du lotus des pieds de Gôvinda.

13. A nos yeux, le ciel même et l’exemption de la renaissance ne valent pas un seul instant du bonheur dont jouissent ceux que la foi unit à Bhagavat ; après cela, que pourraient être pour nous les espérances des mortels ?

14. Quel homme de goût pourrait se rassasier d’entendre l’histoire de ce Dieu, l’asile suprême assuré à la méditation des âmes élevées, de ce Dieu dont les maîtres du Yoga, avec Bhava (Çiva) et Pâdma (Brahmâ) à leur tête, ne purent compter jusqu’au bout les qualités, quoiqu’il n’en possède en réalité aucune ?

15. Savant Sûta, toi qui as fait de Bhagavat l’objet exclusif de tes adorations, raconte-nous dans tous ses détails, maintenant que nous désirons l’entendre, la glorieuse et pure histoire de Hari, l’asile suprême assuré à la méditation des âmes élevées.

16. Ce récit que Parîkchit, le premier des serviteurs de Bhagavat, entendit de la bouche du fils de Vyâsa, et dont la connaissance, éclairant son esprit, lui fit adorer les pieds de celui dont l’étendard porte l’image du Roi des oiseaux, ces pieds qu’on nomme la délivrance suprême,

17. Eh bien ! raconte-nous-le, sans nous en rien cacher, ce récit supérieur, pur, dont le terme est le merveilleux Yoga ; qui renferme les grandes actions de l’Être infini ; où figure Parîkchit et qui fait les délices des serviteurs de Bhagavat.

SÛTA dit :

18. Ah ! que ce jour comble de félicité une existence commencée sous des auspices défavorables, puisqu’il me vaut les hommages des vieillards ! Oui, ces rapports qu’établit la conversation des sages illustres, dissipent bien vite le regret d’une naissance obscure.

19. Que sera-ce donc de celui qui célèbre le nom de cet Être, l’asile suprême assuré à la méditation des âmes élevées, de Bhagavat, l’Etre infini, dont les forces sont infinies, et que les sages ont appelé de ce nom d’Infini, parce que ses qualités appartiennent à ce qu’il y a de plus grand ?

20. Pour comprendre combien ses qualités l’élèvent au-dessus de toutes les créatures dont aucune ne le surpasse, bien loin de l’égaler, il suffit de dire que Vibhûti (Çrî), laissant les autres Dieux, malgré leurs instances, va d’elle-même, et sans qu’il la recherche, adorer la poussière de ses pieds.

21. L’eau qui lui est présentée comme offrande par Viriñtcha, en coulant de ses pieds, purifie le monde avec ses Gardiens. Eh ! quel est, dans le langage du monde, le sens du nom de Bhagavat, si ce n’est qu’il désigne Mukunda lui-même ?

22. Lui, en qui ses adorateurs, pleins de constance, anéantissant les liens qui les enchaînent au corps et aux autres objets extérieurs, atteignent immédiatement le dernier terme de cette méditation profonde où la bienveillance et la quiétude deviennent des lois de leur nature.

23. Pour moi, répondant à vos questions, sages resplendissants comme le soleil, je vous parierai ici, autant que me le permettra mon intelligence ; car, comme les oiseaux ne parcourent que la partie du ciel que leurs forces leur permettent de franchir, ainsi les hommes instruits ne s’avancent dans les voies de Bhagavat que jusqu’où les conduisent leurs forces.

24. Un jour que s’étant armé de son arc, Parîkchit était parti pour chasser dans la forêt, fatigué de poursuivre les bêtes fauves, épuisé de faim et de soif,

25. Ne voyant nulle part de réservoir d’eau, il entra dans l’ermitage, où il trouva un solitaire assis, tranquille, les yeux fermés,

26. Maître de ses sens, de sa respiration, de son cœur et de son intelligence, affranchi des trois états, parvenu à la perfection suprême, devenu Brahma et à l’abri de tout changement,

27. Couvert de sa chevelure qui tombait en désordre et d’une peau de rourou, et assis sur celle d’une antilope : Parîkchit, la bouche desséchée par la soif, demanda de l’eau à ce solitaire.

28. Mais ne recevant ni le siège de gazon, ni la place pour s’asseoir, ni l’offrande de l’eau, ni les paroles bienveillantes de l’hospitalité, le roi, se croyant méprisé, fut transporté de courroux.

29. Dévoré par la faim et par la soif, il sentit naître en lui, contre le Brâhmane, un mouvement soudain de colère et d’envie qu’il n’avait pas éprouvé jusque-là.

30. Trouvant auprès de ce Rǐchi des Brâhmanes un serpent mort, il le prit de colère avec l’extrémité de son arc, le lui jeta sur l’épaule, et regagna sa capitale.

31. Aussi, [pensait le roi,] pourquoi se tient-il ainsi les yeux fermés, suspendant l’action de tous ses sens ? Ne serait-ce pas qu’il se livre à une apparence de méditation pour éviter de misérables Kchattriyas ?

32. Le jeune fils du Brahmane, brillant de splendeur, qui jouait avec des enfants de son âge, en apprenant l’insulte que le roi avait faite à son père, prononça ces paroles :

33. Ah ! la conduite outrageante de ces Râdjas nourris comme les corbeaux de ce qu’on leur jette, ressemble à celle des chiens et des esclaves gardiens de la porte, qui insultent leur maître !

34. Un misérable Kchattriya est le gardien de la porte des Brâhmanes ; comment celui qui se tient à la porte serait-il admis à manger, dans la maison, la nourriture du maître ?

35. Puisque Krĭchṇa, Bhagavat, qui punissait ceux qui s’écartaient de la droite voie, a quitté ce monde, moi je frapperai aujourd’hui ceux qui brisent la barrière [de la loi] ; regardez donc ma puissance.

36. Ayant adressé, les yeux rouges de colère, ces paroles à ses compagnons, le jeune fils du Rĭchi se baigna dans l’eau de la Kâuçikî, et lança cette imprécation :

37. Dans sept jours, un serpent suscité par moi anéantira ce contempteur des lois, ce brandon de sa race qui nous a fait insulte.

38. L’enfant, de retour ensuite à l’ermitage, éprouva un vif chagrin à la vue de son père qui avait le serpent autour du cou, et il se mit à pleurer en sanglotant.

39. Son père, ce Brâhmane issu de la famille d’Ag̃giras, ayant entendu les gémissements de son fils, ouvrit lentement les yeux, vit sur son épaule le serpent mort,

40. Et l’ayant rejeté, il dit à son fils : Enfant, pourquoi pleures-tu ? Qui t’a fait tort à toi aussi ? et l’enfant interrogé lui raconta ce qui s’était passé.

41. En apprenant que le roi des hommes avait été maudit sans le mériter, le Brâhmane témoigna son mécontentement à son fils : Enfant, tu as commis, sans le savoir, une faute grave ; tu as puni une injure légère par un énorme châtiment.

42. Enfant dont l’intelligence n’est pas encore formée ! tu ne dois pas songer à comparer aux autres hommes ce prince qui tire son nom de celui de l’Être suprême, et dont le courage, redoutable à ses adversaires, protège ses peuples et leur donne la sécurité et le bonheur.

43. Quand on ne verra plus ce guerrier, armé du Tchakra, et qu’on appelait un Dieu parmi les hommes, alors sans doute le monde sera en un instant ravagé par la violence des voleurs, comme un parc de moutons qui n’est pas défendu.

44. Je vois déjà retomber sur nous, sans que nous en soyons la cause, les crimes commis par les brigands qui vont piller des richesses qui n’auront plus de gardien ; je vois le monde livré à une foule de ravisseurs qui se maudissent, se tuent les uns les autres, et enlèvent les troupeaux, les femmes et les trésors,

45. Alors disparaîtra, du milieu des hommes, la bonne loi, fondée sur le triple Véda et embrassant les classes, les conditions et les devoirs ; alors, exclusivement occupées de la poursuite des plaisirs et des richesses, toutes les classes se confondront [par des unions impures], comme les chiens et les singes.

46. Le chef des hommes, ce protecteur de la loi, ce monarque suprême, connu dans le monde entier, ce fidèle serviteur de Bhagavat, ce royal Rǐchi, qui a célébré le sacrifice du cheval, ne méritait pas notre malédiction, lorsqu’il vint ici souffrant et affaibli par la faim, la soif et la fatigue.

47. Que Bhagavat, l’âme de l’univers, pardonne à cet enfant, dont l’intelligence n’est pas encore formée, le mal qu’il vient de faire à ce prince innocent, son fidèle serviteur !

48. Car les adorateurs de Bhagavat, quand ils sont méprisés, trompés, maudits, injuriés, battus, ne rendent pas, quoiqu’ils en aient le pouvoir, à celui qui les a outragés, malédiction pour malédiction.

49. Ainsi repentant de la faute commise par son fils, le grand solitaire, qui avait été insulté par le roi, ne pensait pas à l’injure qu’il avait reçue lui-même.

50. C’est que les hommes vertueux en ce monde, condamnés par les autres aux impressions opposées [de la peine et du plaisir], ne se désolent pas plus qu’ils ne se réjouissent, parce que leur âme n’est pas l’asile des qualités.


FIN DU DIX-HUITIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
L’IMPRÉCATION D’UN BRÂHMANE,
DE L’ÉPISODE DE PARÎKCHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.