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Mertens et fils (p. 5-7).


AU LECTEUR

Candide lecteur, pour fermer la bouche au Zoïle envieux et reprimer ses insolentes bouffées, trois poincts d’advertissement sont nécessaires au front de ce livre : ce sera l’inexpugnable Gerion qui triomphera des traicts de la médisance, et qui fera retapir ceste furie en ses sombres et enfumez cachots. Le premier, que quelques poëmes sont icy inserez qui furent jadis le pucelage de ma muse, et partant d’un stille moins nerveux et de termes moins rehaussez, tout semblables aux fruicts hastifs, encore acerbes ou insipides (quoy qu’en ces premières fougues paraissoit desjà combien j’aurois un jour de crédit avec les Sœurs). Je n’en pretends toutes fois excuser la médiocrité, car je sçay bien que :


Mediocribus esse pœtis,
Non dit, non homines, non concessere columnœ.

Mais je désire qu’on ne recherche point en ces avortons un assortiment des pieces requises à un poëme parfait, et qui coulle d’une veine foisonnante en conceptions, grosse des trésors d’une longue et laborieuse estude.

Le deuxiesme poinct regarde ces âmes chagrines, tetriques et mauplaisantes, que Jupiter ny Venus ne veirent jamais que d’un aspect d’opposition. Je sçay bien que tels esprits petris des excremens de Saturne, se renfroigneront à la catonienne, si leurs yeux de hibou se daignent jetter icy sur quelques epigrames un peu libres, et qui sentent leur mardy-gras, mais je diray à ces pisse-vinaigre que chaque peinture veut son jour, et que ces mots de gueulle ne pouvoient mieux prendre scéance qu’au prez de la satyre. Puis ut fœdis animantibus scite effictis delectamur, ita pœsi, quia est rerum adumbratio, etiam mala rectè efficta delectant.

Le troisiesme poinct respondra à ceux qui blâmeront l’ordre desordonné de ces ouvrages, en ce que j’arrange en mesme table le sérieux Jupiter et Mome le facétieux, la douillette Venus et Pallas la guerrière ; sçachent donc ces libres censeurs, que les intermèdes ont de la biensceance aux tragedies, et qu’aux plus somptueux bancquets les ragoust et sallades ont leur place près les viandes plus solides : joinct que les doctes en sçavent assez que satyra quasi satura dici videtur, pour la variété tant des vers que des choses qui s’y traitent, quelques-uns empruntent l’invention de la satyre, a satyra lance, quœ referta multis variisque primiitiis in sacrificiis diis offerebatur ; d’autres la disent d’une loi ainsi nommée par Saluste, quœ uno rogatu multa simul comprobat ; Varon vent qu’elle vienne d’un certain genre de pâtisserie, ou d’un far ou pot pourry de divers ingrediens, car au second livre de ses plautines questions il luy donne ceste définition : Satyra est una posta et polenta et nuclei pinci ex musto conspersi. D’autres tirent son origine des satyres boccagers, monstres boucquins et chevre-pieds, d’autant qu’en ce genre de carmes, l’on se sert souvent des parolles licencieuses dont ces rustres ont accoustumé d’entretenir les nimphes et bergères. Quoy que c’en soit, il y a toujours du meslange, ce que j’ay observé en la disposition de mes satyres. Les hommes d’Estat y remarqueront des vives attaintes sur les corruptions du siecle ; les esprits mordans et satyriques prendront plaisir à la vehemence des pointes, et les plus melancholiques y trouveront de quoy dérider leur front. Au reste, mon cher lecteur, si quelque chose s’est echapé d’incorrect à l’impression, tu en attribueras la cause à mes urgentes occupations, et espéreras le tout en meilleur ordre à la seconde edition.

A Dieu.