Le Ballet de la raillerie/Ballet, première partie


Icy commence le Ballet.

Premiere Entrée.



Le Ris accompagné d’une Symphonie de toute ſorte de Fleurs, appellées communément par les Poëtes, le Ris des Prairies, ſe vient réjoüir de ce que la Raillerie ſa Compagne, a reduit tout le monde a faire profeſſion de la ſuivre, comme il paroiſt dans les railleries reciproques qui fondent toutes les Entrées du Ballet.

Pour SA MAJESTÉ, repreſantant le Ris.


La gravité d’Eſpagne eſt bien déconcertée
Par ce Ris éclatant qui vient de l’allarmer,
Ô que c’eſt un Ris amer
À la Flandre épouvantée !

La grace à le former s’eſt ſi bien employée,
Qu’il n’eſt point de Beauté ſi modeſte aujourd’huy
Qui ne voulut avec luy
Rire à gorge déployée.

Sa moderation laiſſe bien des malades
Qui languiſſent autour de cet aymable Ris,
Et luy font tant de ſouris,
Tant de mines, tant d’œillades.

Il eſt charmant & doux, & ſa maniere touche
Infinité de cœurs qui n’en témoignent rien :
Que ce Ris là ſeroit bien
Le fait d’une belle Bouche.

Amour, qui tant qu’il peut pouſſe les traits qu’il forge,
N’attend plus rien ſinon que le temps ſoit venu
Où ce Ris moins retenu
Paſſe le nœu de la gorge.


Fleurs. Meſſieurs de Molier, Tiſſu, Itier, Couperin, Pinel, Richard, le Camus, Hauteman, Martin, Couperin le jeune, Pinel le jeune, le Moine, Garnier, d’Aliſſan, Buret, & Mezeret.




II. Entrée.

Quatre Vieillards, & quatre Enfants.
Vieillards, Meſſieurs de S. Maury, & Cabou, les Sieurs Lambert, & Dolivet.
Enfants, Le Chevallier, du Mont, Des-Airs le fils, & Leſtang.



Les uns ſont ſi caßez, qu’à peine ils ſe ſoûtiennent,
Les autres au maillot naguére eſtoient captifs,
Et l’on ne ſçait quaſi qui ſont les plus chétifs
Ou de ceux qui s’en vont, ou de ceux qui s’en viennent.




III. Entrée.

Des ſçavans & des Ignorans repreſentez par trois Docteurs, & trois Païſans.
Docteurs, Les Sieurs du Pront, la Font, & Raynal.
Païſans, Les Sieurs Don, Beauchamp, & Des-Airs.



Ce ne ſont pas les plus Sots
Que ces pauvres Idiots
Qui n’ont veu que leur Cabane,
Gens ſimples, & non menteurs,
N’entendant point la Chicane :
Cherchez parmy ces Docteurs
Vous trouverez là voſtre Aſne.




IV. Entrée.

D’un Poltron & deux Braves.
Poltron, Monſieur Baptiſte Lully.
Braves, Meſſieurs Bontemps, & Coquet.



La Valeur, & la Laſcheté
Ont chacune à part leur beauté,
L’une brillante, l’autre ſombre :
Leurs traits ſont par tout adorez,

L’une a beaucoup d’Amans, & qui ſont déclarez,
L’autre en a de ſecrets, mais en bien plus grand nombre.




V. Entrée.

Du Bonheur, de l’Eſprit, & de l’Argent.
LE ROY, repreſantant le Bonheur.
L'eſprit, Monſieur Langlois. L'Argent, le Sieur le Vacher.


Pour ſa Majeſté, repreſentant le Bonheur.


Lun ſouſtient que c’eſt le Bonheur,
L’autre dit que c’eſt le Merite ;
Et chacun des deux ſe dépite

À cauſe qu’il ne peut regler ce point d’honneur,
Tant la difference eſt petite.
 
Il n’eſt point de Bonheur, ou le voila, dit l’un,
Et le bon ſens repugne au voſtre :
Suffit icy du Sens commun,
Il n’eſt point de Merite, ou le voila, dit l’autre,
Prouvez-moy comme le hazard
En ſon fait a beaucoup de part,
Pour voſtre opinion j’auray ſur ce regard
Une déferance ſubite,
Par exemple, s’il eſt né
Couronné,
Je le quitte.

Vous vous rendez, dit le premier,
Et voſtre cauſe n’eſt pas bonne,

Je m’en vay vous juſtifier
Comme il a receu la Couronne
Preſqu’au temps qu’il receut le jour.

La-deſſus invervient l’Amour
Sans dire garre ;
Et pour finir la bagarre,
Il a ces mots prononcez.

C’eſt le Bonheur tout pur, & j’en enrage aſſez,
Une pureté ſi grande
N’eſt pas ce que je demande :
Sans ceſſe du Merite il eſt accompagné,
Et vous avez tous deux gagné.




VI. Entrée.

Des Sobres, & des Yvrongnes.
Sobres. Le Marquis de Genlis, Monſieur Joyeux, & le Sieur Tourry.
Yvrongnes. Monſieur Cabou, & les Sieurs Beauchamp, Dolivet, le Conte, Raynal, & Des-Broſſes.



Ces gens-là ſont mal-aſſortis,
Il eſt beau pour un des partis
D’avoir la Raison en partage :
Cependant l’abondance a de puiſſans apas,
Et ceux qui ſont remplis ont un grand advantage
Sur ceux qui ne le ſont pas.


Pour le Marquis de Genlis, repreſentant un Sobre.


Si tout le monde à la meſure
De ſon deſir avoit de la beauté,
Ne devroit-on pas, ô Nature !
Admirer ma ſobriété ?