Laurier et son temps/Laurier Premier Ministre

La Compagnie de Publication de "La Patrie" (p. 89-92).


Laurier Premier Ministre


Il y a huit ans que Laurier est premier ministre.

Le pays n’a jamais été aussi prospère ; le commerce, l’industrie et l’agriculture ont progressé dans des proportions étonnantes ; les ouvriers ont du travail et les cultivateurs s’enrichissent ; la population est contente de son sort ; tous les foyers sont heureux. Or, de même que la misère tue les meilleurs gouvernements, ainsi la prospérité les fait vivre. Le gouvernement a toujours, aux yeux du peuple, le mérite ou la responsabilité de la situation financière d’un pays. Laurier pouvait rétorquer plaisamment, aux dernières élections, à ceux qui lui conseillaient de ne pas s’attribuer des mérites dus à la Providence : « Eh ! bien, vous devriez voter pour un gouvernement qui a la Providence de son côté. »

Aussi sa popularité et sa majorité, loin de diminuer, ne font que s’accroître : il avait quarante voix de majorité aux élections de 1896, il en avait plus de cinquante aux élections de 1900, et il en a maintenant plus de soixante…

Il a grandi dans l’estime et l’admiration du pays non seulement par les splendeurs de son éloquence, mais encore par la sagesse de sa conduite et de ses actes, par l’habileté qu’il a déployée dans les circonstances les plus difficiles.

Il faut naturellement faire à ses collègues, la part qui leur appartient dans l’œuvre politique des huit dernières années. Il eut d’abord pour l’aider et le conseiller, des hommes distingués, tels que les Fielding, les Blair, les Mulock, les Fisher, les Cartwright, les Tarte, les Paterson, les Mills, les Bernier, les Joly, et ensuite les Préfontaine, les Fitzpatrick, les Brodeur, les Sutherland, etc…

Dès la première session, le ministère Laurier fit face à l’éternelle question du tarif.

Pour rassurer les manufacturiers effrayés, M. Laurier avait, dans le cours des élections de 1896, exprimé l’opinion que le pays avait trop besoin de revenus pour qu’on pût songer à l’abolition complète des droits de douane, que si le parti libéral arrivait au pouvoir, il saurait concilier l’intérêt des manufacturiers avec celui des consommateurs, en établissant un tarif de revenu.

Il tint parole.

Le nouveau tarif diminuait les droits sur des articles de première nécessité, et les élevait sur les objets de luxe ou de fantaisie, sur l’alcool et le tabac ; le principe des droits ad valorem y dominait.

Mais les droits sur les marchandises qui pouvaient faire concurrence aux produits des manufactures canadiennes, restèrent à peu près les mêmes.

Le trait le plus caractéristique du nouveau tarif fut une réduction des droits de douane sur les marchandises anglaises. Cette réduction devait se faire graduellement, depuis quinze jusqu’à 33 pour cent. Les manufacturiers furent généralement satisfaits ; les plaintes furent isolées, et on s’accorda à reconnaître que le gouvernement libéral, soutenu par un si grand nombre de députés libre-échangistes, ne pouvait guère faire mieux.

Cette réduction en faveur des marchandises anglaises fut considérée comme un témoignage de sympathie auquel on fut sensible en Angleterre, au moins pendant quelque temps, jusqu’au jour où des hommes importants constatèrent que pratiquement la métropole n’en avait pas beaucoup profité. En Angleterre comme au Canada, l’intérêt finit par l’emporter sur la loyauté, et les manufacturiers canadiens qui n’avaient pas d’abord osé se plaindre, jetèrent les hauts cris, lorsque cette mesure de faveur se trouva en conflit avec leurs intérêts.

Cette politique nouvelle souleva une importante question constitutionnelle.

Il existait entre l’Angleterre et diverses nations, telles que la Belgique et l’Allemagne, des traités de commerce qui donnaient à ces nations le droit de réclamer les privilèges qui seraient accordés par les colonies anglaises aux marchandises du Royaume-Uni.

Depuis longtemps le gouvernement canadien se plaignait de ces traités et en demandait la révocation. Mais les hommes d’État anglais n’avaient pas jugé à propos de se créer des ennuis en accédant à cette demande.

Laurier fit voir la position fausse que ces traités faisaient au Canada, en l’obligeant de faire bénéficier de ses faveurs, des pays auxquels il ne devait rien.

Les traités furent dénoncés, et plus tard le gouvernement canadien élevait le tarif sur certains produits allemands, sans avoir recours aux bons offices des autorités impériales.

Laurier a eu raison de dire, à ce moment, que le Canada était devenu une nation.


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Résidence de Laurier à Ottawa