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Les Lampes voilées/Laurence

(Redirigé depuis Laurence)
Calmann-Lévy, éditeur (p. 1-144).

LAURENCE

À LUCILE

I


La route, creusée d’une double ornière où luisent des morceaux de glace, coupe la forêt en droite ligne et semble fuir à l’infini, parmi les pins sombres, sous le ciel de fer. Il est à peine trois heures de l’après-midi, mais la lumière languit déjà. Le vent du nord-est qui a soufflé toute la nuit, en rafales, du continent sur la Grande-Ile, est tombé tout à coup, et le silence des choses, pareil à l’hébétude d’un malade entre deux crises convulsives, prend un sens secret et menaçant. Tout le paysage, saisi dans la glace immobile de l’air, se fige en formes dures, en ternes couleurs, que brisera, au premier choc, le vent terrible.

Petite silhouette solitaire dans la grisaille hivernale, une femme suit la route, marchant d’un pas vif et masculin, la tête inclinée, les mains dans les poches de son manteau en grosse laine violette. Un bonnet de tricot violet, enfoncé jusqu’aux sourcils, pâlit sa figure brune, aux grands yeux sombres, aux traits fins et longs. Elle va, sans regarder autour d’elle, et par moments, remonte un peu ses épaules frissonnantes qui portent le froid comme un fardeau.

Une automobile bourdonne, dans le massif boisé qui couvre la dune et qui dévale, en pente douce, vers la mer voisine et cachée. Bientôt, le bruit se rapproche, de plus en plus fort et distinct, et une voiturette à capote de toile rabattue débouche d’une allée forestière.

La femme en violet s’est rangée contre le talus couvert de ronces rouillées. Le chauffeur ne l’a pas aperçue. Penché sur le volant, attentif au battement du moteur, il perçoit sans doute quelque altération dans le rythme, car il freine un peu brusquement, stoppe et saute sur la route. Pendant qu’il ouvre le capot de la machine, la femme en violet se rapproche et demande :

— Qu’y a-t-il, monsieur le Directeur ?… Une panne ? Et si près du Sanatorium ! Votre promenade d’aujourd’hui débute mal !…

L’homme incliné tourne un peu la tête. Il montre un visage busqué, tanné comme celui d’un matelot, buriné de rides profondes et qu’illuminent des yeux noirs fiévreux. Sa courte barbe faunesque, toute grisonnante, se confond avec le col relevé de son pardessus en peau de chèvre. Une casquette de cuir couvre ses épais cheveux presque blancs.

— Bonsoir, mademoiselle de Préchateau ! dit-il, avec un bon sourire. Charmé de vous rencontrer !… Mais vous êtes diablement en retard ! Madame Dobre s’inquiète de vous et vos élèves s’impatientent.

— C’est pourquoi je ne m’arrête pas davantage, monsieur le Directeur…

— Allons ! Allons !… Je plaisantais, mademoiselle Laurence. Je voulais dire seulement que votre absence chagrine mon infirmière-major qui connaît votre dévouement et votre exactitude. Madame Dobre m’engageait même à passer chez vous, puisque je traverse le Vert-Village en allant au Fortin…

— Je vous remercie de l’intention, docteur. Ne vous dérangez pas. Ma mère est un peu nerveuse depuis hier, mais point malade. Donnez votre temps à ceux qui ont besoin de vous.

Le docteur grommelle :

— Ils sont trop ! Je n’y suffis plus. Depuis qu’on a mobilisé tous les médecins de l’île, je fais un métier exténuant, mademoiselle, oui, exténuant pour un vieux marin qui a des rhumatismes et du paludisme, et qui est accablé de responsabilités ! Diriger un sanatorium et soigner des gens, écrire des rapports et faire des opérations, courir les routes, recevoir la pluie et le vent, dîner à minuit ou ne pas dîner… Tenez, je préférerais une ambulance en Lorraine…

— On ne choisit pas son devoir, docteur, on l’accepte. Vous êtes indispensable au Sanatorium qui fonctionne et prospère grâce à vous… On n’imagine pas Maison-Rouge sans le docteur Aubenas.

— Et l’infirmerie de Maison-Rouge sans mademoiselle Laurence de Préchateau… Il y a plus de quatre ans, n’est-ce pas, que vous instruisez, par charité pure, nos petits infirmes ?

— Il y a six ans.

— Quoi ! déjà six ans ?

Le médecin, réinstallé dans la voiture dont le moteur halette à coups réguliers, jette un vif regard sur la femme immobile.

— Vous étiez si jeune quand je suis venu à Maison-Rouge… dit-il.

Mademoiselle de Préchateau hoche la tête :

— Pas si jeune, monsieur le Directeur. Il y a dix-neuf ans que j’ai perdu mon pauvre père, dix-sept ans que nous nous sommes fixées dans l’île, maman et moi. Vous étiez à Maison-Rouge en 1908. L’année 1916 va finir, et j’ai trente-quatre ans…

— Vous ne craignez pas la précision, mademoiselle !

— Et pourquoi la craindrais-je ? dit Laurence avec hauteur.

Le docteur Aubenas paraît déconcerté. Il salue :

— Au revoir, mademoiselle. Mes respects à madame de Préchateau… Je m’excuse de vous avoir retenue en plein air, par ce froid cruel. Un de ces jours…

La voiture s’ébranle avec un fracas de ferraille et le reste de la phrase se perd dans le vent du départ. Mademoiselle de Préchateau frissonne. Parce qu’elle s’est immobilisée un moment, le froid aigu, à travers ses habits, pénètre sa chair. Des larmes piquent ses paupières battantes ; elle sent, autour de sa tête, se nouer un câble d’acier. Tout son corps élégant et maigre résiste au besoin de se ployer, genoux rapprochés, coudes serrés, tête basse. Mais, opposant à la souffrance physique un inflexible et calme dédain, elle se remet à marcher entre les ornières profondes, sur cette route qu’elle suit, tous les jours, à la même heure, depuis cinq ans, cette route qui ressemble à sa vie, droite, sans aboutissement visible et solitaire…


Un chemin raccourci qui grimpe et redescend la dune parmi les chênes-verts et les genévriers, conduit au parc de Maison-Rouge. Entre les pins la côte se dessine, plate avec des maisons blanches serrées autour du clocher de Saint-Eutrope-sur-Mer. Les salines carrées, les prairies marécageuses envahies par les roseaux, quelques vignobles, des bouquets d’arbres détachés de la forêt, descendent jusqu’au bras de mer qui sépare la Grande-Ile de la terre charentaise ébauchée en gris dans le brouillard. Mademoiselle de Préchateau passe, indifférente au paysage trop familier, déjà tout embué de crépuscule. Elle atteint le mur de Maison-Rouge, la porte grillée qui ouvre sur le potager et dont elle possède une clé par faveur spéciale, évitant ainsi la fatigue d’un long détour vers l’entrée principale du Sanatorium.

Ici, l’hiver n’a pas fait son œuvre par degrés ; il n’a pas engourdi la vie dans une lente paralysie progressive, mais il l’a saisie brutalement, en quelques heures, et l’a fixée sur place, avec ses gestes interrompus. Une bêche oubliée se dresse dans la terre craquelée d’une plate-bande. Du linge pendant à une corde a le blanc cru et cassant du plâtre neuf. Voici la brouette du jardinier, des tronçons de choux-bleuâtres, des herbes en tas qu’on devait brûler, des cloches de verre trouble pareilles aux méduses mortes que le flot rejette. Par delà le potager et ses barrières de fusains, voici les pavillons de brique rougeâtre aux toits débordants sur des galeries extérieures ; la maison du directeur, à l’extrémité de l’avenue centrale, la maisonnette du concierge à l’autre extrémité près de la grande porte, sur la chaussée même de la plage. Mais pas un ouvrier, pas une infirmière, pas un enfant, pas un chien. Sur les choses écrasées de froid, le silence pèse, bloc sans frisson et sans fêlure.

Laurence se hâte vers les pavillons. Sa figure, mordue par le gel, crispée de souffrance, se rassérène quand apparaissent des coiffes blanches derrière les vitres des larges baies. Bruit de voix enfantines, claquement de galoches… La vie, réfugiée dans la tiédeur des salles et des préaux couverts, appelle doucement la visiteuse. La porte de l’infirmerie s’entrebâille. Une grosse personne couperosée, aux yeux bruns, aux cheveux argentés sous la mousseline, avance un buste opulent, drapé de toile écrue. C’est l’assistante du docteur Aubenas, l’infirmière-major, madame Dobre.

Elle s’écrie :

— Entrez bien vite, ma pauvre demoiselle de Préchateau. Vous êtes toute bleue de froid. Gela fait peine…

Et familière, elle attire Laurence à l’intérieur du pavillon, dans le préau vitré où les convalescents jouent et se bousculent. Quelques petits garçons souffreteux, la tête et le cou enveloppés de pansements, sont assis dans un coin, mornes et sages, attendant l’heure du goûter. D’autres vont clopinant sur des béquilles, ou se disloquent à chaque pas. Plusieurs ont le cou gonflé de glandes ou couturé de cicatrices. Un être difforme, au crâne aplati, au menton fuyant, chemine de travers et semble la transposition humaine du crabe.

Madame Dobre caresse la joue de ce nabot, et dit tendrement :

— Voyez ce petit Francinet, comme il est devenu gentil depuis sa dernière opération !

Une satisfaction sincère, presque admirative, se peint dans ses yeux, sur sa grande bouche faite pour les gros baisers de nourrice. Madame Dobre aime tous les enfants ; elle préfère les plus jeunes, et les plus disgraciés parmi les plus jeunes. Sa tendresse de bonne femelle qui ne connaît aucun dégoût a la sérénité d’un instinct ; elle ne se contente pleinement qu’avec les bêtes, les nourrissons ou les infirmes que la maladie retient dans l’animalité de l’enfance.

Mais Laurence de Préchateau n’a pas d’élan spontané vers l’enfant-crabe, et cela contriste madame Dobre. L’excellente femme murmure, comme pour s’excuser :

— C’est vrai que vous vous intéressez surtout à vos élèves… Eh bien, il y en a un nouveau pour vous, un Parisien, arrivé d’hier soir. Un pauvre drolle de sept ans qui ne cesse de pleurer.

— Très malade ?

—… Arthrite du genou… Le papa a profité d’une permission pour amener son gamin, et la grand’mère a suivi. Depuis ce matin, ils sont là, près de l’enfant qu’ils affolent, et les adieux vont être pénibles, tout à l’heure. Si vous pouviez leur dire un mot…

— J’essaierai.

Sur la droite du préau, la grande salle d’infirmerie occupe toute une aile du pavillon. Laurence, en y pénétrant, est saisie par l’odeur indéfinissable de la chair malade, des pansements, des linges sales. Un jour cendreux, que nul rideau ne tamise, tombe des hautes fenêtres, et dépouillant les choses du charme errant des reflets, exagère la tristesse chétive d’un mobilier d’hôpital : couchettes aux draps jaunâtres, table chargée de faïence et d’étain grossier, poêle de fonte à double tuyau, entouré d’un garde-feu.

— Quoi ? dit l’infirmière-major, on ne dit pas bonjour à Mademoiselle ?

Un « B’jour, m’selle », traîne de lit en lit, jusqu’au fond de la salle où une vieille femme coiffée d’un fichu de laine noire et un soldat bleu, assis près d’une couchette, se lèvent, respectueux et déconcertés.

Laurence répond :

— Bonjour, tout le monde. J’arrive très tard aujourd’hui, mes enfants, mais je crois que vous n’avez pas envie de travailler beaucoup. Vous êtes tous blottis sous vos couvertures.

Un enfant geint :

— C’est qu’on a froid, m’selle…

— Activez le feu, Marie ! commande madame Dobre.

Et pendant que la fille de service s’agenouille devant le poêle, la « Major » déclare :

— Les bébés, dans l’autre salle, ont crié toute la nuit. On ne savait comment les réchauffer. Il faut bien ménager le charbon, puisque la réserve est presque épuisée et que les wagons attendus restent en gare de Rochefort. Il neige, là-bas ; les voies sont encombrées. Que ferons-nous, dans trois jours, si le charbon manque !

Le soldat, du fond de la salle, émet quelques réflexions :

— C’est comme ça partout… À Paris, on fait la queue devant les bougnats… Et les trains ne sont plus chauffés. C’est pas commode de voyager avec des malades.

Madame Dobre prend un ton sentencieux.

— C’est la guerre, mon ami !

— Bien sûr, c’est la guerre ! répond le soldat qui semble recevoir un renseignement précieux… — C’est la guerre !

Il ne voudrait pas contredire la dame importante dont il ne mesure pas exactement le pouvoir, et il n’insiste pas davantage. L’air, tout à coup, ronfle dans le poêle ; une lueur pourpre s’élargit sur le carreau noir et blanc, et Laurence, tendant les mains vers la bonne chaleur, interroge :

— Comment va mon petit Massier ?… Et Vanot ?… Et Jacob !… Et Pierquin ?…

Son beau regard lumineux effleure chaque front, comme une caresse.

Les quinze enfants couchés sous les couvertures grises, c’est le déchet de la race, en qui se vérifie la malédiction biblique, car ils expient, dans la souffrance, le péché qu’ils n’ont pas commis. Trois mauvaises fées les ont marqués, dès le berceau, trois Furies qu’agite une obscure démence et qui s’appellent : Tuberculose, Alcoolisme, Syphilis. Enfants conçus par mégarde entre deux hoquets, un soir de paie et de bombance, avortons qui ont sucé des seins arides et des biberons sales, filleuls du vice et de la misère, tous portent une marque mystérieuse, tous se ressemblent inexplicablement, comme si le mal, en corrompant leurs os et leurs tissus tendres, les remodelait sur un type unique et créait entre eux une parenté. Des faces asymétriques, au nez sans racines, aux lèvres pendantes, au menton fuyant, des têtes énormes sur des cous grêles, striés de cicatrices, présentent on ne sait quel air de famille avec des visages presque jolis, éclairés de beaux yeux languissants, et que fleurit le rose éclatant et faux de la scrofule. Tous ces enfants sont frappés, mais non pas également. Il en est que ressuscitera bientôt à la vie normale, le bienfaisant miracle de la mer. Imprégnés de sel et d’iode, roulés nus dans le sable chaud, le soleil, l’eau marine, ils se lèveront un jour, ils jetteront leurs béquilles, la trace de leurs plaies s’effacera ; ils seront des hommes parmi les hommes… Mais il en est d’autres que le miracle n’élira point. Appelés trop tard, ceux-là ne recevront que la moitié du bienfait : une existence précaire d’infirmes. Condamnés à l’immobilité dans une gaine de plâtre rigide, ils ne semblent pas souffrir, se plaignent rarement et parlent peu. Ils observent et se souviennent. Leur regard attentif, poignant comme un reproche, révèle une intelligence aiguë prisonnière dans un cercle étroit de sensations et d’images, comme le corps est prisonnier du lit ; une intelligence anormale, inquiétante, dangereusement développée en profondeur.

Jacob, Vanot, Massier, Pierquin, douloureuse élite de ce petit monde douloureux ! Ce sont les favoris de Laurence : Vanot — ainsi nommé par une contraction fantaisiste de son nom flamand, — épave rejetée par le remous de l’exode belge, au début de la guerre ; Massier, pupille de l’Assistance publique, sournois et fin, étrangement aristocratique par ses goûts et ses dégoûts ; Pierquin, fruit avorté d’une souche populaire, plus ridé à neuf ans qu’un vieillard ; et ce fils d’un pauvre ouvrier juif, sorti d’un ghetto de Pologne, Jacob, âgé de quatre ans, roux comme un renard, avec des yeux roux, des cils, roux, et des chairs plus pâles qu’une bougie neuve.

— Ah ! vos quatre chéris, parlons-en ! dit la Major, excitée par les questions de Laurence. Vanot est geignard, boudeur et têtu ; Massier ne prononce pas deux phrases sans y mettre un mensonge ; quant à Jacob…

Elle soulève le matelas de la couchette :

— Regardez ce magasin : des noisettes, des châtaignes, des croûtons, des bouts de papier, un bonbon tout poisseux… Jacob ramasse et amasse tout ce qui tombe à sa portée. Il n’en jouit pas ; il conserve, il thésaurise. N’est-ce pas comique, une telle avarice dans un mioche de quatre ans ?

Les voisins de Jacob rient avec une complaisance un peu lâche, mais l’enfant roux ne s’en émeut pas. Ses cheveux de cuivre brillent sur sa grosse tête blafarde, et ses yeux fauves épient, de côté, les deux femmes. Jamais le petit Jacob ne rit ; jamais il ne laisse pendre ses menottes, doigts ouverts, sur la couverture. Fermant ses poings, il ferme aussi sa petite âme défiante… Quelle séculaire expérience de la cruauté humaine, quel ancestral souvenir d’oppression, de résistance muette, quelle passion du gain lentement accru dans l’humiliation, habitent cette créature à peine formée ?

— Tu ris, Vanot ? Tu te moques de ton camarade qui est plus jeune que toi ? Faut-il me faire raconter tout haut les sottises que tu as faites ?

Vanot baisse ses longs cils châtains sur ses yeux gris. La leçon a porté. Madame Dobre continue :

— Pierquin a ri, lui aussi… lui, qui est le plus méchant de tous !

Pierquin proteste :

— C’est pas vrai ! J’ai pas ri…

— Menteur !…

— C’est pas vrai…

Il se soulève, malgré l’appareil de plâtre qui l’étreint jusqu’aux hanches. La colère allume ses yeux bruns, fait trembler sa bouche aux coins ridés. Avec son cou maigre, ses oreilles écartées, son crâne tondu ras, la veste de velours brun fané qui habille son torse chétif, Pierquin a l’air d’un petit forçat. Et les surveillantes, défavorablement impressionnées par cet aspect, par l’accent faubourien et la gouaillerie amère du personnage, ont surnommé Charles Pierquin : « l’anarchiste ».

— Je vous le dis. Mademoiselle, je n’ai pas ri, je ne mens pas… pas à vous… D’abord, je ne sais pas ce qu’on a contre moi… On m’a pris mes livres pour me punir, et il n’y a que ça à quoi je tiens… Ils sont à moi, puisque vous me les avez donnés. Pas vrai, dites, Mademoiselle ?

— L’écoutez pas. Y a pas pire que ce garçon ! crie la fille de service.

— Voyons, Marie, dit Laurence, vous pouvez punir Pierquin, s’il le mérite, autrement qu’en lui ôtant ses livres. Ils sont bien à lui. Je les lui ai donnés… On va les lui rendre et, pour vous remercier, il promettra d’être plus docile…

— Et poli !

— Et patient ! ajoute madame Dobre.

— Docile, poli, patient, répète Laurence. Enfin un exemple de sagesse et de raison pour ses camarades, pour ce petit nouveau qui est un Parisien, lui aussi…

Sur la tête rasée du gamin, elle pose délicatement sa main brune.

— Tu promets ?

— Oui, fait-il, vaincu mais non soumis.

Et d’une voix fervente, il murmure :

— Je vous obéis toujours, à vous.

— Voilà tes livres, Pierquin ! L’Histoire de France, les Évasions célèbres, les Contes

— Les contes !… Ah ! c’est si beau !… Il y a les petits enfants chez les Ours, et le Joyeux Tailleur, et la petite Sirène… Et la Princesse sur un pois !… J’aime bien ça, parce que c’est pas arrivé et on croit que c’est arrivé tout de même…

— Et l’histoire ?

— Il y a, des fois, c’est pareil à un conte… Du Guesclin… Jeanne d’Arc… Ah ! quand je lis, je n’peux plus m’arrêter. Je n’sens plus le froid ; je n’pense plus à mes jambes…

Puissance de l’imagination, clé d’or qui ouvre à l’esprit désenchaîné les mondes entrevus par les savants ou créés par les poètes ! Revanche du pauvre, de l’infirme, de la femme sans amour ! Laurence, d’un geste doux, apaise l’exaltation de Pierquin. Il est vrai que cet enfant malheureux est son favori et que chacun s’en étonne ; il est vrai qu’elle a pour lui de singulières indulgences, qu’elle excuse souvent et explique toujours ses rébellions… Un jour, elle a dit :

« Pierquin n’est pas méchant ; il souffre d’être trop intelligent et d’être trop seul. »

Nul n’a compris. Nul n’a deviné le drame qui se joue dans un petit être clairvoyant et sensible, que son intelligence exceptionnelle isole, parmi ses camarades arriérés, comme son infirmité physique l’isolera, plus tard, parmi les hommes vigoureux. Sa prétendue méchanceté n’est qu’un sursaut de révolte ; son amour des livres n’est qu’un effort de libération. Vain élan, cri perdu ! Seule, Laurence a eu pitié ; elle a eu pitié autrement que les médecins et les infirmières ; elle a compris que, dans le corps disgracié de Pierquin, vivait un rêve obscur, et que tout rêve a des ailes.


— Allons ! dit-elle, on va travailler. Le temps passe.

Rude est la tâche qu’elle s’est donnée, car il ne s’agit pas d’instruire comme dans une école des enfants à peu près égaux par l’âge, la santé et le développement intellectuel. Laurence doit assouplir son enseignement à la forme de chaque esprit, éveiller l’attention paresseuse, équilibrer des imaginations instables ; mettre dans la mémoire de tous quelques idées simples, quelques notions précises ; imiter enfin le médecin qui choisit des régimes divers pour des malades différents et corrige la nature infirme sans lui faire violence.

Elle va, de lit en lit, expliquant les brèves leçons lues dans un livre élémentaire, examinant les petites phrases écrites, les dessins tracés sur des ardoises, faisant épeler aux plus jeunes élèves les lettres d’un alphabet illustré. Et toujours, à propos d’un mot, d’un objet, d’un incident, d’une question posée, elle oblige l’enfant à ouvrir ses yeux et ses oreilles sur ce qui représente pour lui le vaste monde : cette salle d’infirmerie, le jardin au delà des fenêtres, et, plus haut, plus loin, le ciel, la forêt, la mer…

Pierquin l’écoute, quoi qu’elle dise ; Massier, que l’étude ennuie et qui se plaît au dessin seulement, traduit en gribouillages ingénus les scènes de l’histoire qu’elle raconte. Le petit Belge aux beaux yeux languissants, aux beaux cheveux plus doux qu’une peluche d’or pâle, sourit quand elle sourit et tend la main pour effleurer, quand elle passe, la laine rugueuse de sa robe. Une espèce de joie luit, à la dérobée, sous les cils de cuivre du petit Jacob qui promène un crayon sur l’ardoise où il trace des bâtons irréguliers. La triste salle s’éclaire et se réchauffe comme si la vertu de l’esprit pénétrait les choses et leur prêtait une âme.

Et cependant, mademoiselle de Préchateau n’est pas caressante et gaie, comme la bonne mère Dobre. Sa voix est un peu sourde ; ses gestes rares et lents ; elle n’embrasse jamais aucun de ses élèves. D’où vient ce prestige qu’elle possède, cette puissance tout autre que le charme féminin, mais si étrangement souveraine que le soldat bleu lui-même a fini par la subir ? Assis près de son fils, il se tourne fréquemment, regarde, écoute, médite. Il voudrait parler ; il voudrait surtout que Laurence lui parlât. N’y tenant plus, il interroge, tout bas, la fille de service :

— C’est votre maîtresse d’école qui est là ?

— Ah ! mais non… C’est une demoiselle qui vient, comme ça, pour son plaisir… Une demoiselle de la noblesse !

— C’est vrai ?

— Puisque je vous le dis… Mais vous savez, elle a beau être de la noblesse, elle n’a pas eu assez de fortune pour se marier… C’est pas qu’elle soit vilaine, mais elle est comme moi, vieille fille !

— Alors, on ne la paie pas ?

— Pensez-vous !… Elle a tout de même une maison à elle, au Vert-Village, et une autre qu’elle loue, en été, à des baigneurs… Elle demeure avec sa mère qui a été une très belle femme. Son père était officier, capitaine de frégate. Il est mort avant que ces dames viennent ici. Oh ! c’est du monde très bien…

Le soldat acquiesce :

— Oui, bien sûr… Ça se voit tout de suite…

Et plein d’espoir :

— Alors, elle s’occupera peut-être de mon garçon ?

— Certainement…

— S’il faut payer, on paiera…

— Mais vous ne comprenez donc rien ? Je vous dis que cette demoiselle-là fait la classe par complaisance… et aussi pour se désennuyer… parce qu’elle ne voit personne dans ce trou du Vert-Village où elle est…

— Enfin ? si c’est son idée…

Il regarde la « demoiselle de la noblesse » et son désir aimante peut-être la volonté de Laurence qui semble répondre à un appel informulé. Elle s’approche du petit groupe, sourit à l’enfant, et demande :

— Comment s’appelle notre nouveau pensionnaire ?

— Laroche, André…

— Quel âge ?

— Sept ans.

Le petit, blond comme un poussin, se réfugie contre le corsage noir de la grand’mère et cache obstinément ses yeux.

— C’est craintif, dit le père. Ça n’a jamais quitté la maison.

Il raconte la longue maladie de l’enfant, le cruel voyage, la frayeur qu’a eue la grand’mère sur le bateau…

— À la fin on est arrivé. On a vu monsieur le Directeur hier soir et ce matin. Il m’a bien reconsolé ; il a dit que peut-être le corps du petit se referait tout seul, sans qu’on le mette dans le plâtre.

Le gamin, à ce mot de plâtre, se prend à crier :

— Papa, j’veux pas qu’on me mette dans le plâtre. J’veux m’en aller. Je veux coucher avec grand’mère…

— Bon Dieu ! Voilà qu’il recommence ! dit le père, complètement découragé… André ! mon André !… Mon garçon !… Crie pas comme ça !… T’as pas honte !… À sept ans !… Mais puisqu’on te dit qu’on ne t’y mettra pas, dans le plâtre… Si tu n’es pas gentil, papa ne reviendra plus. Il restera toujours à la guerre, devant les Boches…

— Tais-toi, mon fi, tais-toi, mon petit fi ! répète la vieille.

Le soldat tire de sa poche un mouchoir de cotonnade qui sent la pipe et il essuie les yeux de l’enfant :

— Que ce gosse est scandaleux !… Il est gâté, c’est vrai… Un pauvre petit qui a toujours été pas bien fort !… Je demande pardon, Madame… Mademoiselle… Ah ! mon Dieu, en voilà une permission !… Je m’en souviendrai de cette permission !…

Ce pauvre homme, vêtu d’une capote déteinte, coiffé d’un vieux calot, exprime par tout son être une désolation naïve, une inquiétude telle qu’il n’en a pas connu de pire, aux tranchées, la veille d’un assaut. De grandes rides tristes marquent en long sa figure et se perdent sous sa moustache couleur de foin fané ; son corps d’ouvrier citadin qui a dû pâtir dans son enfance, s’est voûté à porter le sac ; il n’a pas plus de quarante ans, et demain il sera un vieux. Pourtant, son aspect ne révèle pas la grande misère : il n’a pas les tares apparentes de l’alcoolique ; il paraît sain malgré l’usure précoce… Le mal qui ronge l’enfant ne vient pas de lui, sans doute. Mais il y a la mère dont on ne parle pas…

Où est-elle ? Plus lointaine que les morts, gâtée de chair et d’âme, — perdue !… L’aïeule, gardienne du foyer ravagé, l’enfant pâle qu’effleure l’ombre terrible, c’est tout le pauvre bien de cet homme, sa raison de vivre, ce qui, mieux que le sol et les cités, mieux que les grands noms écrits sur les pierres, représente pour lui la patrie. Faible devant l’enfant idolâtré, il s’épouvante de ces complications que le moindre événement produit dans la vie des humbles ; il redoute le médecin, madame Dobre, Laurence, et plus que tout, les reproches de la grand’mère et le désespoir du petit. Il tremble en imaginant la séparation… Cette épreuve, qui s’ajoute aux épreuves passées, aux souffrances de la guerre, comme une méchanceté spéciale du sort, n’est ici qu’un incident banal, trop banal pour émouvoir personne… Il le sait, mais un immense besoin de sympathie, un secret désir d’assurer au petit André un peu d’affection particulière, obsèdent son cœur paternel. Il met soudain tout son espoir en Laurence. Et il parle… il parle…

Non pas directement à elle : à l’enfant. Elle incline son visage sérieux, approuve d’un signe, et doucement :

— Oui, je vois… Eh bien, André sera mon petit élève. Je lui apprendrai à lire dans un beau livre plein d’images…

Sa voix égale, l’autorité tranquille de son attitude, agissent comme un frein sur l’enfant révolté. Il cesse de pleurer. Il commence à entendre. les mots magiques : le jardin… la plage… les bateaux… les leçons qui ne fatiguent pas… les jeux…

— Tu auras une ardoise, un cahier…

— Et un crayon ?

— Un crayon aussi…

— Pour moi tout seul ?

— Pour toi tout seul…

L’imagination de l’enfant est un papillon capté qui palpite aux doigts de Laurence. Le père et l’aïeule s’en émerveillent, avec un peu de mélancolie…

Madame Dobre annonce :

— Le goûter…

Brusquement, l’acétylène s’allume et blêmit les hauts vitrages où s’effacent le ciel et le jardin. La dure lumière doublée par un réflecteur de zinc change l’aspect de l’infirmerie, accuse les ombres des figures dolentes. Le poêle ronfle. Mais déjà le froid du dehors s’insinue à travers les joints des fenêtres ; et les petites âmes qui appréhendent la nuit, grelottent dans les corps douloureux… Il est quatre heures. Le soir tombe.


II


Le soir est tombé… Les grandes baies lumineuses des pavillons éclairent le parc désert. Dans l’avenue, bordée de fusains en charmilles, Laurence accompagne la vieille femme et le soldat.

— Vous voyez… Tout s’est bien passé. Madame Dobre restera près de votre petit jusqu’à ce qu’il s’endorme, et je le reverrai demain. Vous pouvez partir tranquilles. L’enfant ne pleurera plus… Quoi ? Cela vous étonne ?… Les enfants oublient vite ceux qu’ils ne voient plus chaque jour. Ils vivent dans le présent.

— Il n’y a pas que les enfants pour oublier vite, dit l’homme.

Laurence le considère avec pitié, mais ne s’attendrit pas. Afin d’entraîner le couple qui piétine et ne se décide pas à quitter le Sanatorium, elle marche, la première, en avant :

— Allons ! ne tournez pas la tête… Acceptez l’inévitable. C’est un bonheur pour votre fils que d’être ici… Maison-Rouge le sauvera.

— Ah ! je veux le croire…

— Prenez la chaussée de la plage, tournez à gauche et encore à gauche… Vous arriverez à Saint-Eutrope.

— Merci, Mademoiselle, merci de tout cœur pour vos bontés.

La forme bleue, la forme noire se perdent dans la cendre crépusculaire. Laurence relève son col, enfonce son bonnet sur ses oreilles et traverse le potager.

La petite porte, le sentier sous bois, la route… Maintenant le ciel n’est plus un ciel de fer. Obscur et très bas, il a la couleur, il semble avoir la densité du plomb. On dirait que la tempête est morte, qu’aucun souffle n’ébranlera plus jamais le couvercle funèbre abaissé sur la Grande-Ile.

Mettant ses pas dans les pas qu’elle a faits la veille, traçant la forme future des pas qu’elle fera le lendemain, Laurence marche, invisible en son vêtement violet et noir qui l’apparente au crépuscule. Déjà, l’œuvre du jour lui devient étrangère ; l’infirmerie, les enfants, le docteur, le pauvre soldat, tout recule et s’efface dans sa pensée. Elle n’éprouve pas l’allégresse que donne au bon ouvrier la tâche accomplie avec amour : elle est sans joie, sans chagrin, sans regret et sans espérance, comme les choses qui se soumettent à l’hiver et s’abandonnent à la nuit.

Souvent, elle a connu cet état où l’anéantissement du désir conduit l’âme fatiguée de lutter vainement et l’âme fatiguée d’attendre vainement la lutte. Résignation sans douceur, détachement sans amertume, passions tombées comme le vent tombe ; aucun élan vers la vie et pas même vers la mort. Et cependant nulle crainte.

Nulle crainte de l’avenir ; il sera ce qu’est le présent — avec un peu plus de solitude à peine… Nul regret du passé : il fut ce qu’est le présent — avec un peu moins de solitude, à peine…

Enfant, Laurence attendit de vivre, dans un couvent de Périgueux, pendant que son père naviguait et que sa mère, la « belle madame de Préchateau », régnait, à Rochefort, sur le petit monde maritime. Quand elle venait, pour les vacances, dans la Grande-Ile, elle ne soupçonnait pas qu’elle devrait s’y fixer un jour, et vieillir là sans avoir vécu… Comme elle aimait la forêt, et comme ses pieds étaient légers sur le sable, lorsqu’elle courait, en plein midi, sans chapeau, les reins battus par sa tresse noire ! Alors, le ciel et la mer, la dune stérile, les jardins en fleur, — et la vie, à l’horizon de l’enfance ! — apparaissaient dans cette brume lumineuse et bleue, dans ce doux ensoleillement que la jeunesse répand sur le monde et dans les âmes…

Et puis, le père mort, la mère veuve et ruinée, Laurence se retrouve au Vert-Village : elle est cette jeune fille endeuillée qui accompagne, à pas lents, une vieille dame souffrante et capricieuse. Les années coulent : toujours ce même cadre, toujours les mêmes figures ; toujours les mêmes conversations, les mêmes soucis, les mêmes devoirs. Pas d’autres spectacles que ceux des heures et des saisons ; pas d’autres relations sociales que le docteur Aubenas, le curé de Saint-Eutrope, quelques bourgeoises du Fortin ; pas d’autres événements que les maladies et les morts, les petits scandales du village, l’arrivée et le départ des baigneurs qui louent le pavillon de l’Ermitage, pour l’été… À trente ans, mademoiselle de Préchateau se fane sans avoir fleuri ; elle abandonne toute coquetterie féminine. Avec sa coiffure lisse, ses robes aux graves couleurs du demi-deuil, son teint pâle qui jaunit un peu, ses yeux noirs, sa bouche taciturne, elle a l’air d’une infante espagnole devenue religieuse, soumise à la règle, abaissée aux humbles travaux et qui pourtant reste royale…

Dans cette existence tout en clair-obscur, un rayon passager : l’amitié d’un homme.

Il se nommait Dominique Pellegrin, et il venait de Toscane où il avait sa maison et ses amours. Humaniste et poète, nourri des lettres italiennes, il avait mis son talent au service du génie, et s’était fait le commentateur passionné, le dévot traducteur de Dante. Déjà, il avait publié des études sur la société florentine au xiiie siècle ; un livre, Dante et ses amis, une version de la Vita Nuova, et il préparait la traduction de l’Enfer. En mai 1913, quelque affaire l’ayant appelé à Saintes où il avait ses parents, Pellegrin voulut se libérer d’une tyrannie affectueuse qui gênait ses travaux. Il chercha en Saintonge un coin perdu où se retirer jusqu’à l’automne sans trop s’éloigner de sa famille. On lui indiqua le Vert-Village et le pavillon de madame de Préchateau. Pendant cinq mois, cet hôte de hasard partagea la vie des deux exilées ; Laurence l’étonna, l’intrigua, l’intéressa enfin passionnément. Il travailla près d’elle, charmé d’initier cette intelligence fine et forte aux splendeurs de la poésie dantesque. Quand il repartit, en novembre, Dominique Pellegrin promit de revenir… Il ne revint pas. Ses lettres, d’abord fréquentes et chaleureuses, se firent plus rares, un peu embarrassées, presque froides. La mobilisation le ramena pour le jeter aux armées. Il écrivit cinq ou six fois seulement en 1913 et, depuis février 1916, ne donna plus aucune nouvelle… Ainsi finit une correspondance qui était douce à mademoiselle de Préchateau. Laurence ne marqua ni surprise, ni rancune, ni chagrin apparent : elle accepta d’être oubliée…

Et qui donc, parmi les amis d’autrefois, s’est montré fidèle au souvenir ? Peut-être, dans les ports de guerre, de vieux officiers, évoquant leurs années d’école et leurs campagnes, prononcent-ils parfois le nom du camarade disparu ; peut-être se rappellent-ils la belle femme qui troublait le cœur des enseignes et faisait soupirer les amiraux, lorsqu’elle paraissait, blanche et blonde, aux bals maritimes ?… Ruinée, flétrie, disparue, vit-elle encore ? Qu’est devenue sa petite fille ?… On le sait vaguement. Mais une vieille femme pauvre, une fille sans dot, cela n’intéresse personne. Les dames de Préchateau sombrent dans l’oubli comme dans la tranquille profondeur d’une eau sans transparence et sans ride.

Laurence, ainsi qu’ont fait les autres, s’est détachée du souvenir. Si jamais son âme a possédé un compagnon secret, son âme, en ce soir d’hiver, est orgueilleusement seule.

Autour d’elle, l’ombre et le brouillard s’épousent, créant une sorte d’élément inconnu, comme une sueur d’agonie sur le grand cadavre terrestre, et la rumeur de l’Atlantique semble venir d’un autre monde où la vie persiste encore avec le bruit et le mouvement. D’instant en instant, diminue cette transparence de l’air qui laissait deviner quelque trace des couleurs. Laurence distingue encore le dessin tourmenté des rameaux et leurs grands gestes immobiles, mais elle ne voit plus la sourde traînée des ronces limitant la forêt, de chaque côté de la route. Elle se fie à ses pieds qui tâtent le sol, qui reconnaissent les reliefs et les dépressions ; ici les cailloux clairsemés, là une couche épaisse d’aiguilles toujours un peu mouillées et glissantes. Elle va, pareille aux chevaux fourbus qui dorment en tirant leur charrette, guidés par l’instinct plus sûr que la vue, plus impérieux que le fouet. Déjà, elle a passé le carrefour où quatre allées forestières coupent la route au même point ; et elle marche depuis si longtemps qu’elle doit être tout près du Vert-Village. Une lassitude engourdissante monte de ses pieds à ses genoux ; sa pensée vacille sous son front, au martèlement de la migraine. Elle désire la chambre chaude, la lampe, la vieille mère grondeuse. La sensation de l’insolite, une « avant-pensée » d’inquiétude s’insinue dans sa torpeur. Elle ralentit sa marche, entraînée par la déclivité imprévue, par le sournois éboulement du sable…

Où est-elle ? Comment a-t-elle pu s’égarer ? Cette forêt n’est plus sa forêt. L’instinct trompé se rebelle contre la secrète hostilité des choses. Tout est piège : la pente rapide, le sable fuyant, les racines enchevêtrées. Les arbres mêmes ont un air méchant. Laurence veut retourner en arrière ; un buisson accroche son manteau ; elle veut avancer : un rameau chargé de froides aiguilles la frappe au visage. Elle se retient à un arbuste qui cède. Les feuilles froissées, le brisement du bois mort, la chute d’un pignon, quelque part, dans le taillis… Bruits faibles qui se propagent… Le silence est gros d’appels étouffés comme un, cimetière où l’on aurait enseveli des vivants.

Laurence de Préchateau ne bouge plus. Elle rassemble son énergie et fait tête à l’informe épouvante. Au fond de sa mémoire, sonne la cloche d’airain d’un tercet dantesque, obsession dont elle ne peut se défendre. Qui donc parle et pleure, ici ? Ce n’est pas le vent, ce n’est pas la mer, c’est la forêt douloureuse. Laurence se souvient de l’avoir vu en esprit, naguère, ce bois où nul sentier n’est tracé, où le feuillage obscur s’ensanglante quand on l’arrache… Les « Violents contre eux-mêmes », ceux qui attentèrent à leur propre vie, saignent sous cette écorce déchirée, par tous leurs rameaux sensibles et souffrants. Et Laurence, ni véritablement morte, ni véritablement vivante, s’enracinera aussi dans le sable ; ses bras raidis se briseront comme des branches ; ses cheveux frémiront comme un feuillage ; sa plainte se mêlera éternellement à la plainte de la forêt…

Le cri qu’elle jette rompt l’enchantement : ses yeux se dilatent comme ceux des bêtes nocturnes qui déjouent les embûches de l’ombre : elle accueille les sensations connues : le silence, le froid, l’odeur et le goût de l’air marin, et il lui semble qu’elle ressuscite. D’un élan hardi, délivrée des ronces qui l’agrippaient, elle remonte la pente sablonneuse, à travers tous les obstacles, et déchirée, meurtrie, grelottante, se prend à rire, toute seule, nerveusement, quand elle retrouve, au carrefour, la bonne route…


III


Elle pensait :

« Ridicule aventure ! Je n’oserais l’avouer à personne… La descente de mademoiselle de Préchateau au septième cercle de l’Enfer, poème héroï-comique en un seul chant ! Il est vrai qu’un personnage essentiel manquait : le Mantouan, le bon Guide ! Seul, Dominique Pellegrin eût bien tenu ce rôle… Il le tenait, ma foi, quand il me promenait dans la forêt, en m’expliquant la Divine Comédie… Ce soir, il eût détaché les épines accrochées à mon manteau, tout en évoquant, avec des citations abondantes, les Suicidés bavards, les chiennes noires et les Harpies… »

Son rire sans gaîté trembla sur ses lèvres et mourut dans un frisson.

Elle pensa encore :

« Il me dirait que Dante, comme la Bible, contient tout, et que « tout est signe, et signe de signe… » C’est péché mortel que de se tuer volontairement ; c’est péché mortel que de ne pas vouloir vivre… Allez prendre racine dans la forêt des Suicidés, Mademoiselle !… En attendant, je suis en retard ; ma mère prépare une scène dramatique, et j’ai mon manteau tout déchiré ; cruel châtiment pour une fille qui doit raccommoder ses vêtements elle-même… »

Dans les ténèbres, il y avait comme une vague trouée qui était l’espace au-dessus du village, le ciel sans étoiles, très bas, mais distinct de la dune et de la forêt. Un fil lumineux révéla une croisée. Laurence poussa le portillon d’une grille, qui fit tinter une clochette. Quelqu’un cria, entre les volets :

— C’est-y vous, Mademoiselle ?

— Oui, Désirée, c’est moi.

La porte de l’Ermitage s’ouvrit, démasquant une partie du vestibule, faiblement éclairé par la bougie que tenait la servante. Désiré Laveau, qui était depuis quinze ans chez les dames de Préchateau, se considérait comme un membre de leur famille. Elle avait son franc-parler, et se moquait du protocole.

— Vous allez vous faire attraper par Madame, grommela-t-elle, d’un ton furieux, pendant que Laurence enlevait son bonnet et son manteau.

La bougie qu’elle élevait à bout de bras, faisait trembler des reflets rougeâtres sur sa figure plate, et jaune, aux yeux bridés, qui rappelait le type asiatique des Bigoudens. Elle était un peu contrefaite et boitait, comme beaucoup de femmes dans la Grande-Ile où les mariages consanguins ont fait dégénérer la race.

Sans attendre Laurence, elle vira brusquement, posa la bougie sur les marches d’un escalier, et se précipita dans la grande pièce qui servait à la fois de salle à manger et de salon.

— Madame, Madame ! Ne vous tourmentez pas… Je vous le disais bien que Mademoiselle n’était pas perdue.

— Mais si, dit Laurence d’un ton léger, pour rassurer sa mère. Je m’étais perdue sottement, comme le Petit Poucet et j’ai dû faire un long détour… C’est que la nuit est noire et que je suis très distraite. Vous me pardonnez, maman !

— Tu es absurde ! répondit madame de Préchateau. Ferme la porte derrière toi. Je sens le courant d’air.

Il faisait tiède près de la cheminée, dans cette zone dont le fauteuil de la vieille dame marquait le centre et que limitaient deux paravents déployés. Tout le reste de la vaste pièce avait des températures inégales, à cause des filets d’air qui passaient, malgré les bourrelets de drap, sous les portes et les fenêtres. Frileuse, indolente, bougeant à peine de son fauteuil, madame de Préchateau guettait les « vents coulis » comme des ennemis personnels et déplorait chaque jour l’absence d’un calorifère.

Cette personne majestueuse, habillée d’un vieux manteau de soirée en velours bleu, coiffée d’une « fanchon » en point de Bruxelles, était couchée plutôt qu’assise dans son fauteuil, et sa jambe droite, déformée par les rhumatismes, s’allongeait sur un tabouret capitonné. Contre le fauteuil, il y avait une table mobile, qui supportait un mélange bizarre de livres, de journaux illustrés, de boîtes et de flacons, et une très belle lampe-potiche. L’abat-jour rabattait un disque de lumière sur les objets hétéroclites qui encombraient cette table, sur le corps étendu de la vieille dame, sur ses mains petites, blanches et molles, aux ongles soigneusement vernis. Le buste caché par les plis du velours, la tête un peu renversée, restaient dans la pénombre et recevaient seulement le reflet du feu. Des yeux clairs encore, une boucle d’oreille, une épingle de jais taillé, brillaient sous un double nuage de cheveux poudrés et de dentelles flottantes.

Comme la maîtresse du logis, le mobilier présentait le plus étrange contraste et révélait la gêne parmi les débris d’un luxe fané. On y voyait de beaux meubles anglais, en acajou sombre, des bergères, couverts de velours citron, des sièges en vannerie fine, mais le tapis était décoloré ; les stores de mousseline étaient reprisés délicatement. On sentait partout le souci de l’économie, le soin minutieux qui fait durer les moindres choses jusqu’à l’usure complète. En temps de guerre, dans un village séparé du monde, il était impossible de remplacer aucun objet brisé ou perdu, et ceux qu’on aurait pu trouver coûtaient fort cher. Or, comme il arrivait dans presque toutes les familles françaises, les revenus avaient baissé, et les dames de Préchateau connaissaient des jours difficiles. Elles supportaient l’épreuve avec dignité, et sans jamais se plaindre. Si la mère, dans l’intimité, manifestait parfois du mécontentement, la fille, qui devait calculer, prévoir, épargner, répétait avec philosophie le mot à la mode : « C’est la guerre ! »

Malgré le vieux tapis, les rideaux élimés, et les « vents coulis », la grande pièce était plus agréable aux yeux et relativement plus confortable que la moyenne des salons bourgeois, dans la petite province. Point de bibelots hideux, point de photographies étalées à foison. Des chardons violets dans une cruche de cuivre décoraient la tablette du vieux piano à queue ; un panneau de soie chinoise, bleu de nuit, brodé de roses bleues, couvrait un des murs ; et sur le mur opposé, un voile persan aux fraîches couleurs étendait son espalier féerique, chargé d’œillets et de grenades, où volaient tous les oiseaux du Paradis.

Laurence baisa la joue de sa mère et s’assit devant le feu. Madame de Préchateau répéta :

— Oui, ma fille, tu es absurde ! Tu cours les chemins, tu te fatigues, tu m’abandonnes toute l’après-midi, et pourquoi ? Pour jouer à l’institutrice. Tu ferais mieux de rester chez toi…

— Mais…

— … De me soigner…

— Maman…

— … De me tenir compagnie. Après tout, j’ai besoin de toi…

— Je crois que mes soins et ma présence ne vous font pas défaut. Comptez, je vous en prie, le nombre d’heures que je passe à la maison, chaque jour. Il faut pourtant que je prenne un peu d’exercice et même de distraction.

— Belle distraction ! tu me déconcertes, Laurence. Autrefois, tu n’aimais pas les enfants — pas plus que tu n’aimais les poupées lorsque tu étais petite fille. — Tu haïssais la maladie, la laideur, la pauvreté. Vraiment, il n’y avait pas une créature plus dédaigneuse que toi, avec tes mines de princesse dégoûtée… Et puis, un beau jour, cette manie t’est venue de faire la sœur de charité et l’institutrice pour les scrofuleux de Maison-Rouge…

— J’essaie d’être utile…

— Tu peux l’être en restant ici… Quand monsieur Pellegrin habitait le pavillon, tu te plaisais chez nous. Maintenant tu t’ennuies.

Madame de Préchateau parlait d’une voix aiguë et agressive.

— Crois-tu que je m’amuse, moi ? Crois-tu que cela me plaise de rester étendue et d’avoir, pour me servir, cette vieille Désirée qui est impotente et presque sourde ? Moi qui ai possédé une belle maison, des domestiques bien stylés, des amis élégants ; moi qui ai goûté la vie mondaine que tu ne regrettes pas, toi, puisque tu ne l’as pas connue !… Eh bien ! je m’occupe, je brode, je lis — je relis, car nous n’avons pas souvent des lectures nouvelles, — je pense au temps passé, je crois le revivre, et cela me fait supporter le présent…

Un journal illustré glissa de la table sur le tapis. Laurence le ramassa. C’était une Revue de la Mode, datée de 1880. On y voyait un portrait de Sarah Bernhardt, celui de Victor Hugo tenant ses petits-enfants sur ses genoux ; et des silhouettes de dames au chignon tressé, aux robes collantes allongées en longues traînes avec beaucoup de nœuds, de pampilles et de volants.

En 1880, madame de Préchateau avait vingt-six ans et Laurence n’était pas née. L’âme de la coquette vieillie était restée contemporaine du journal qui lui rappelait son éclatante jeunesse. Dans sa maison du Vert-Village, comme sur la scène d’un théâtre sans spectateurs, madame de Préchateau tenait encore, pour elle-même, le rôle qu’elle avait tenu, trente-sept ans plus tôt, dans les salons de Brest et de Rochefort. Les vieux journaux, les vieilles lettres, les vieilles robes cent fois décousues et retaillées, étaient les accessoires du rôle. Ainsi, par un continuel retour vers le passé, la vieille dame échappait aux réalités dont elle ne recevait plus la sensation directe et immédiate. Les Imaginatifs ont souvent le cœur sincère et l’esprit faux, une intelligence brillante et déréglée, une faculté de rêver tout éveillés qui semble propre à l’enfance et qu’ils conservent jusque dans l’âge mûr. Madame de Préchateau représentait la variété inférieure de ce type séduisant, car elle avait peu d’intelligence malgré beaucoup d’imagination, et moins de fantaisie que de caprice. Un égoïsme puéril dominait tous ses sentiments. Elle préférait les gens qui l’adulaient aux gens qui l’aimaient, et les grossières flatteries de Désirée au dévouement taciturne de Laurence.

Elle parla longtemps. Sa fille l’écoutait, sans l’interrompre, pendant que la servante mettait le couvert et servait le potage. Quand madame de Préchateau eut terminé sa diatribe, Laurence dit simplement :

— Si nous dînions ?

Le menu était simple et le repas fut court, comme à l’ordinaire. Les dames de Préchateau reprirent leur place au coin du feu et Désirée, selon l’usage campagnard, vint s’asseoir auprès d’elles, pour la veillée. Elle tricotait, et Laurence cousait. Par instants, l’une ou l’autre prenait une poignée de barbes de pin dans une corbeille et la jetait sur les bûches qu’une haute flamme dansante enveloppait tout à coup.

Alors, la cruche de cuivre, les roses bleues du satin couleur de nuit, les fleurs merveilleuses et les oiseaux paradisiaques du voile persan, s’animaient d’une vie fugace, puis ils rentraient dans l’ombre.

Désirée raconta l’événement qui avait ému tout le pays.

— Il y a un bateau à la côte, vous savez ! Il s’est échoué la nuit dernière, sur un banc de sable, et l’équipage est sauvé, mais le bâtiment sera tout perdu, car les vagues le démolissent. Il venait d’Amérique, avec des salaisons. On dit qu’il y a des jambons et des barils de graisse, tant qu’on en veut, sur la plage… Tout le monde y va…

L’instinct atavique des pilleurs d’épaves faisait trembler d’un secret désir la vieille insulaire.

— Si Madame me laissait faire…

— Non, non, Désirée. Vous n’irez pas à la côte.

— Mais personne n’en saurait rien… Et puisque la marchandise sera perdue en tout cas !… Avant que la Marine l’ait enlevée, tout sera pourri, bonnes gens ! Rappelez-vous le norvégien de l’année dernière… Il y a encore des caisses crevées dans le sable, et dans la coque du bateau, on trouve des choses… L’armateur ne risque rien, puisqu’il a son assurance. Les hommes l’ont bien dit…

Elle rappelait l’histoire d’un naufrage qui faisait rêver encore les femmes de l’île. Pendant tout un hiver, des chapardeurs mystérieux étaient allés à la curée du navire ensablé. Bien des maisons avaient eu leur provision de viande salée et de fruits en conserve, sans grande dépense ; et les marins de l’équipage, hospitalisés chez l’habitant, avaient consolé plus d’une veuve…

— La mer est grosse, dit madame de Préchateau. Au lieu de raconter des sottises, priez pour les marins, Désirée. Il y a sans doute bien des bâtiments en péril, dans nos parages.

— Le vent a molli, mais si le temps change, ça ne sera pas meilleur. Je sens la neige qui vient… Il y en a une masse sur le continent. Les trains ne marchent plus, entre Niort et Poitiers, et le courrier de Paris va manquer.

Laurence demanda si le facteur était venu.

— Non, Mademoiselle. Le train n’a pas attendu le vapeur. Peut-être bien qu’un exprès est allé au Fortin, à bicyclette, et qu’on distribuera le courrier ce soir.

— Alors, aucune nouvelle ? Nous sommes séparés du monde, complètement, depuis deux jours !

— Vous aurez peut-être votre journal ce soir, consolez-vous… Et puis, quoi ? J’ai vu le communiqué à la poste. C’est toujours la même chose. La guerre n’est pas finie.

— Je m’en doute…

— Elle ne finira jamais !

— Tout finit.

— Vingt-huit mois ! Il y a vingt-huit mois que cela dure… Heureusement que je n’ai point de garçon. Mes deux neveux, ils sont embarqués, comme de juste, et mon gendre est dans les ateliers de l’Arsenal, à Rochefort. Ce n’est pas le front, bien sûr !… Je ne me plains pas… Et vous, vous n’avez personne à la guerre ?

— Nous avons tous les Français ! dit Laurence tristement.

La servante insista, avec sa brutalité de primitive :

— On aime les siens. On ne peut pas aimer tout le monde. Des gens qu’on ne connaît pas, on a beau dire, ça ne vous tient pas au cœur comme un fils ou un mari. Voyez donc si vous vous tourmentez pour vos amis ! Ce pauvre monsieur Pellegrin, qui sait où il est à cette heure ?… Il est peut-être mort…

— Non, dit madame de Préchateau, le journal en aurait parlé… J’espère qu’il est en bonne santé, et que nous le reverrons un jour… La guerre a dû le changer, comme tous les autres, car il n’est plus jeune, Pellegrin. Il a quarante…

— Quarante-cinq ans ! dit Laurence. C’est la force de l’âge, en temps normal ; mais vous dites vrai, maman : la guerre vieillit les hommes.

Elle revoyait en pensée celui qu’elle avait connu, dans sa maturité magnifique, avec sa haute taille, son visage tout rasé, presque lumineux d’intelligence et qui semblait frémir sous le reflet perpétuel d’une flamme ; elle revoyait ses grands traits irréguliers, ses cheveux châtains découvrant largement le front, ses yeux qui avaient un fond doré sous leur couleur brune, sa bouche sensuelle et bonne, ses mains puissantes et pourtant fines, « mains d’artiste et d’amoureux » faites pour tenir la plume et le pinceau, pour caresser les beaux reliefs du marbre, pour manier les étoffes et les chevelures somptueuses.

Oui, la guerre avait dû le changer. En comptant les années qui s’ajoutaient maintenant à la quarantaine splendide de Pellegrin, Laurence se représentait la déchéance physique inévitable et le vieillissement du soldat surmené. Elle le plaignait parce qu’il avait souffert, mais elle ne s’attendrissait pas. Au contraire, elle ressentait, avec un peu de honte, une obscure satisfaction, comme si Dominique Pellegrin s’était rapproché d’elle.

Elle se rappelait tout ce qui le faisait trop différent d’elle, autrefois, et combien il aimait la vie, et comment il cherchait partout la joie de vivre que Laurence avait si peu connue et ne désirait plus connaître — cette joie qui n’est pas, disait-il, la facile jouissance chère aux voluptueux, qui n’est pas dans les seules satisfactions charnelles, ou dans la possession des honneurs et de l’argent, mais qui sort naturellement d’une âme bien faite, comme s’éveille la mélodie sur les cordes d’un instrument dès que le musicien l’effleure.

Cette joie, tout la lui donnait : le monde visible et le monde spirituel, la nature et l’homme, la diversité infinie des êtres, les rêves éternels que recommence chaque génération, les dieux, tous les dieux, et plus que les dieux encore, le Divin mêlé au Bestial, dans l’âme toujours inachevée de l’homme.

Il n’était pas un Français du xxe siècle, rigoureusement spécialisé, prisonnier d’un métier ou d’une fonction. Le démon de la Renaissance revivait en lui, car il avait l’amoureuse curiosité de tous les arts, de toutes les sciences, et s’intéressait à la politique comme à la philosophie. Il aurait voulu posséder un trésor trop vaste, aujourd’hui, pour une seule intelligence : la connaissance universelle, le patrimoine total de l’esprit humain.

Il avait la passion des idées, mais non pas comme des abstractions pures : il les aimait vivantes, créatrices de sentiments et d’actions, en évolution perpétuelle ; ou bien transposées en figures et en symboles par la vertu souveraine de l’Art.

Laurence ne pouvait séparer le souvenir de Dominique des maîtres qu’il lui avait appris à vénérer. Avant de le rencontrer dans la vie, elle avait beaucoup réfléchi et beaucoup lu ; les livres qui lui venaient de son père composaient une bibliothèque petite, mais variée, d’une qualité excellente. Ces livres avaient remplacé les professeurs absents. Laurence, comme il arrive aux solitaires, était plus instruite et mieux instruite que la plupart des femmes élevées dans les collèges ou les couvents. Mais elle n’était pas allée au théâtre, elle n’était pas entrée dans un musée depuis son enfance.

Pellegrin lui avait révélé les arts. Pour elle, il avait fait venir une admirable collection de photographies, d’après les chefs-d’œuvre de la peinture italienne, et Laurence, à les voir, avait pressenti la beauté inconnue, comme on devine une forme d’après le contour de son ombre. Il était aussi un remarquable musicien, et sur le vieux piano il jouait les œuvres classiques et la musique moderne la plus raffinée.

Homme extraordinaire, à qui manquait le don créateur, mais qui croyait que « comprendre, c’est égaler », aristocrate puisqu’il était artiste et sûr des droits que confère une individualité puissante ! Il était cependant simple, bienveillant et doux. Dès son arrivée, il avait séduit madame de Préchateau, et Désirée, et jusqu’au chat de la cuisine…

Laurence s’était défendue quelque temps, contre ce charme singulier ; elle avait accepté la compagnie, la conversation, le merveilleux enseignement de Dominique sans rien livrer d’elle-même en échange. Et après des mois d’intimité, elle n’était pas certaine qu’il l’eût bien connue, ce camarade qui parlait en maître, cet ami qui exigeait une amitié spirituelle et très pure, comme un amant exige l’amour.

Il la trouvait froide, un peu janséniste, plus vertueuse, affirmait-il, que vraiment bonne, plus intelligente que sensible, malgré sa volonté de charité, trop orgueilleuse de sa force, pareille à une jeune abbesse très savante et fière d’être sans péché.

Il ne lui avait jamais dit ce qu’il pensait de son visage et de son corps, même en ces termes voilés que le docteur Aubenas employait quelquefois avec les femmes ; mais il lui avait confié, une fois, quelques jours avant son départ, ce qui semblait à mademoiselle de Préchateau le secret des secrets : comment une femme avait sacrifié pour lui honneur et fortune.

Là-bas, dans la boue des tranchées, sous l’averse de feu, il pouvait bien souffrir comme un damné ! Il n’était pas seul. La Dame du Paradis descendait vers lui, quand il l’évoquait, vêtue de lumière et de flamme, dans un nuage de fleurs.

Sans doute, il lui écrivait, chaque soir, dans la cagna humide, aux lueurs d’un mauvais lumignon, indifférent aux explosions sourdes qui faisaient trembler la plume dans sa belle main abîmée par le fusil. Il ne portait pas ces bagues d’aluminium que les soldats cisèlent dans la fusée d’un obus ; mais il avait gardé l’anneau d’un vieux travail vénitien, cet anneau d’or vert où des coquilles marines composaient le poétique blason du Pellegrino d’amore. Et celle qui lui avait donné cet anneau attendait, triste et fidèle, dans sa maison de Fiesole.

Pourquoi avait-il fait cette confidence à Laurence de Préchateau, pourquoi ? Il n’avait pas même songé à excuser la faute d’une femme qui avait quitté, pour lui, son foyer et ses enfants, d’une femme qui portait encore le nom d’un autre homme. Il ne savait donc pas, lui qui savait tant de choses, que la vierge sage est sans pitié pour le péché d’amour ?

Laurence n’aimait pas ce souvenir et pourtant, elle s’obligeait à l’évoquer, chaque fois qu’elle pensait trop longuement, trop complaisamment à Pellegrin, chaque fois qu’elle avait envie de lui écrire, chaque fois qu’elle feuilletait ses lettres.


Ah ! comme elle était lasse, comme elle avait le cœur pesant et les nerfs tendus, ce soir ! Le verbiage de Désirée l’assourdissait ; la flamme, oscillante devant ses yeux, lui communiquait une sorte de vertige. Elle recula sa chaise, ferma ses paupières. Ses doigts se crispaient sur son ouvrage, ses doigts minces, abîmés par les besognes domestiques et qui n’avaient jamais porté d’anneau.

— On marche dehors ! dit tout à coup la vieille dame.

Le chien du voisin aboya. Des pas résonnaient sur la terre dure et sonore, et la clochette du portillon tinta.

— C’est le journal qu’on apporte, fit Désirée. L’exprès est revenu du Fortin avec le courrier.

Les dames de Préchateau recevaient si peu de lettres que, pour elles, le courrier, c’était seulement le journal.

La servante sortit et rentra presque aussitôt.

— Voilà le journal pour Madame, dit-elle, et puis des prospectus… et puis, une lettre pour Mademoiselle.

Laurence tendit la main, regarda l’écriture de l’adresse et ne dit rien. Sa mère, étonnée, l’interrogea :

— Tu ne lis pas ?… Qu’est-ce donc ?… Qui donc t’écrit ?

Elle parut sortir d’un rêve, et d’un air tout à fait indifférent, elle répondit :

— C’est Dominique Pellegrin qui ressuscite.


IV


« Laurence, mon amie, je suis tout près de vous, à quelques lieues seulement de la Grande-Ile. J’ai quitté le front de Lorraine où j’ai gagné mon deuxième galon et me voici dans ma famille, prêt à repartir pour Marseille et pour l’Orient. Il pleut trop dans le Nord, et la pluie enlaidit trop sinistrement cette laide chose qu’est la guerre moderne ! Aussi n’ai-je pas hésité à saisir l’occasion favorable : sortir de la boue, revoir la Méditerranée, la Grèce, l’Orient, des pays très vieux, des peuples très jeunes, et peut-être un autre visage de la guerre sous un autre ciel… Dans trois semaines je serai à Salonique, et dans un mois où le Destin voudra bien m’envoyer. Je pars joyeux et les augures me sont favorables, puisque mon vœu le plus secret s’accomplit, puisque, à la veille de ce départ vers l’inconnu, je me retrouve si près de vous…

» … Je viens d’interrompre cette lettre, parce que, tout à coup, je vous ai vue, la lisant… Vous détournez la tête, et si j’étais devant vous, vous me refuseriez votre main…

» Laurence, j’ai eu de grands torts envers vous. J’ai manqué à l’amitié. Pendant des mois, j’ai accepté d’ignorer votre vie si grave et si pure, et peut-être si douloureuse. Je vous ai retiré ce réconfort que vous receviez, me disiez-vous, par mes lettres, et que j’avais promis de vous donner toujours. Et vous, pour qui toute promesse est sacrée, vous avez considéré mon absence morale comme une trahison. J’en suis sûr… Eh bien ! je ne vous apporte pas de vaines excuses. Je ne prétendrai pas, pour me faire absoudre, que les conditions particulières de mon existence et mes devoirs de soldat m’aient empêché de vous écrire… On sait que, dans les tranchées, toute la France guerrière écrit abondamment… Non, je ne cherche pas à m’excuser. L’homme que je suis ne peut pas mentir à la femme que vous êtes. Il n’est de beauté que dans la vérité, dans la probité du cœur et de l’esprit. Être soi, oser être soi ! Laurence, je l’avoue humblement aujourd’hui : mon silence fut volontaire. J’ai fait l’impossible pour vous oublier, mais, si nous étions en face l’un de l’autre, vous auriez la certitude immédiate que je n’y ai pas réussi…

» Vous me répondez :

» — Cette constatation me laisserait indifférente. Lorsqu’il vous plaît de rompre le silence, il se trouve que j’ai réussi, moi, à vous oublier. Vous avez démenti l’amitié que vous affirmiez unique dans votre vie et qui devait résister à tout. J’ignore quel fut le mobile de votre défection, et il m’importe peu, aujourd’hui, de le connaître. Suivons chacun notre route, et bonne chance ! Rien de vous ne m’intéresse plus… »

» N’est-ce pas là votre pensée, Laurence ?

» Je n’attends donc qu’une grâce de vous, une seule : c’est que vous abandonniez toute idée préconçue, et que vous lisiez, jusqu’au bout, cette confession, avant de prononcer les mots qui séparent…


» Quand j’arrivai en mai 1913, au Vert-Village, je regrettais l’Italie et ma petite maison jaune parmi les cyprès de Fiesole, la maison où j’avais laissé tout mon bonheur. L’obligation de passer l’été en Saintonge m’était odieuse, et les habitudes provinciales de ma famille qui ne respectait ni mon travail, ni mes loisirs, me conduisaient peu à peu à la plus noire neurasthénie. Ce fut vraiment l’instinct de conservation qui me fit chercher la solitude. Tout d’abord, le pavillon de l’Ermitage me plut par son nom symbolique, par sa situation sur la lisière de la pinède, loin des voisinages fâcheux, loin de la plage que déshonorent des villas sans style et des baigneurs sans beauté. De ses fenêtres, orientées à l’occident, je ne verrais jamais que la forêt et très loin, le miroitement de l’Océan sur la sauvage côte occidentale. Privé du ciel toscan et du paysage ciselé par les siècles, pénétré par le génie de l’homme, je sentis que j’aimerais cette nature austère et monotone, dont la robe immuable en toutes saisons n’a que deux couleurs : le vert obscur des pins et le vert bleuissant des vagues. Le vent qui soufflait du large chantait pour moi la même mélopée indéfinie que le vent de l’Adriatique traîne dans la forêt de Ravenne. Je me résignai donc à devenir, pour cinq mois, l’ermite de votre Ermitage.

» Je vous ai raconté une fois — et vous en avez souri — comment je ne vis tout d’abord en vous qu’une personne correcte et un peu sèche, extrêmement scrupuleuse et dont la perfection me glaçait. Les soucis du ménage, le soin d’une mère infirme, occupaient toutes vos heures et par le calme de votre visage vous me rappeliez, avec plus de jeunesse, cette dame inconnue que Philippe de Champaigne a peinte et que l’on dit être madame Arnauld.

» Je ne comprenais pas alors l’œuvre que vous aviez entreprise en instruisant les infirmes de Maison-Rouge. Le docteur Aubenas, me parlant un jour de vous, me révéla la qualité exquise de votre bienfaisance. J’en fus ému, puis intrigué. Je vous observai mieux, je m’enhardis jusqu’à vous offrir des livres, à vous parler de mes travaux et de mes voyages, de ce culte que j’ai pour Dante. Bientôt, je découvris la relation de votre vie morale avec une intense vie intellectuelle que vous dissimuliez jalousement… Votre vertu n’était donc pas vous tout entière ? Vous étiez la Charité agissante, mais vous étiez aussi la secrète Sagesse, la clairvoyante et silencieuse Raison. Je vous imaginai religieuse et virginale, mais comme Hypatie et non plus comme sainte Claire.

» Cette idée même que je me fis de vous, après plusieurs semaines de vie côte à côte et dans une intimité de pensées toujours plus étroite, me parut à la fin de mon séjour assez incomplète, sinon fausse. Il y avait en vous tout ce que j’y avais discerné, et d’autres éléments que je n’arrivais pas à connaître, un mystère plus décevant chaque jour par sa forme chaque jour nouvelle. Le Sphinx thébain proposait une seule énigme, au voyageur. La femme n’a peut-être aussi qu’une énigme, mais, pour le désespoir de l’homme, elle pose de mille façons le même problème.

» La difficulté de vous connaître, l’impossibilité de vous interroger, la curiosité passionnée, l’admiration, un peu de dépit, beaucoup de respect, tenaient mon désir en haleine et tour à tour m’enchantaient ou m’irritaient. J’aimais votre froideur qui m’avait déconcerté, au premier moment ; votre gravité, votre mépris de toute coquetterie féminine, et cette modestie ombrageuse oh je démêlais l’orgueil le plus rare et le plus opposé à l’ordinaire vanité de votre sexe — l’orgueil, cuirasse que ceignent et bouclent sur eux, strictement, les êtres de haute race égarés parmi les médiocres.

» Telles étaient mes pensées, quand je vous regardais vivre dans votre maison sans joie, ou dans cette infirmerie de Maison-Rouge dont l’odeur et l’aspect faisaient horreur ; quand nous marchions, seuls à travers la foret, quand je vous faisais lire, d’une voix hésitante et basse, les vers que je venais de traduire.

» Je voyais à peine votre visage ; à peine aurais-je pu dire la couleur de votre robe, mais je m’efforçais de suivre les moindres mouvements de votre sensibilité. L’être intérieur que vous me dérobiez m’attirait invinciblement. Bientôt, je fus dominé par ce besoin de le connaître. C’était beaucoup plus que de l’amitié ; était-ce de l’amour ? Je n’ose répondre… Il y a plus de sentiments dans le cœur humain qu’il n’y a de mots pour les désigner dans l’humain langage. Ma passion était parfaitement chaste. La volupté de la possession spirituelle m’éblouissait, car — je vous en fais l’aveu — celle-là je ne l’avais, autrefois, ni réclamée, ni obtenue. Je n’avais désiré, des femmes, que leur grâce et leur tendresse, et la plus aimée, qui m’avait donné tout cela, n’avait rien de plus à m’offrir.

» J’étais donc sans remords, car ce que je donnais appartenait à moi seul, et ce que je vous demandais tacitement, n’appartenait qu’à vous-même. Les reproches que je recevais de Fiesole me choquaient ; j’y voyais une injustice, une marque d’incompréhension, tandis qu’il y avait au contraire, dans cette inquiétude de l’amie lointaine, toute l’intuition divinatrice de la femme qui lui avait fait voir, comme avec ses yeux, le péril encore indéterminé.

» Vous paraissiez ignorer — et je crois que vous ignoriez véritablement — ce qui se passait en moi. Un désir sensuel, même inavoué, vous eût troublée et mise en garde ; mais votre regard trouvait mon regard toujours calme et ma main ne s’enfiévrait pas en touchant la vôtre.

» Et puis, un matin de septembre… — ah ! tous les détails du lieu et de l’heure sont présents à mon esprit ! — je suis seul dans cette pièce basse du pavillon que j’appelle ma cellule. L’ombre des pins verdit la fenêtre et flotte sur la chaux des murailles, sur le carrelage noir et blanc fraîchement arrosé. Mon regard, quand il se détourne du livre que je lis, caresse les rayons de bois brun qui forment ma bibliothèque, la longue table couverte de papiers où, dans un vase de grès, couleur de terre, une branche de pin, avec ses fruits et ses aiguilles, raconte à ma rêverie le poème de la forêt. Le calme de cette cellule a quelque chose de divin, comme si un ange avait passé là, écrivant de son doigt céleste, sur la blancheur immaculée du mur, le mot qu’on lit dans les monastères : « Silence ! » Je goûte la perfection du repos, loin du monde, loin de ma vie ancienne, sans regret et sans désir, mais avec un pressentiment vague, qui ne trouble point ma paix. Je sais que la douceur de ce moment contient la promesse d’une autre douceur : ainsi, dans un chant, la note suspendue annonce la note qui va suivre et qui achèvera la mélodie. Le livre, ouvert devant moi, s’accorde à la suavité du matin. Le hasard a mis sous mes yeux une scène du Purgatoire, la scène délicieuse où Dante rencontre Matelda qui va seule, chantant et cueillant les petites fleurs vermeilles et jaunes sur la prairie, « belle dame qui se réchauffe aux rayons d’amour »…

» Soudain, la porte s’ouvre, si doucement que je n’entends pas la clé tourner dans la serrure et le lourd vantail se rabattre. J’ai seulement la sensation d’une lumière parfumée qui se répand dans ma cellule, comme si le soleil et l’âme des fleurs n’étaient qu’un seul délice pour mes sens… Et vous voici devant moi, frêle dans cette robe brune que je nommais votre robe de clarisse, les paupières baissées, les joues un peu rosées par l’air matinal, un sourire aux lèvres, si grave et si doux qu’aucune parole n’est aussi grave et aussi douce. Vos mains portent une gerbe, non point de fleurs, mais de ces feuillages que le temps n’altère point : le laurier, le pin, le lierre, le houx luisant et le genêt. Vous me dites : « Voici ce que la forêt vous envoie. » Et je pense : « Ô Matelda ! que m’annoncez-vous ? »


» Les jours passent, et j’ai parlé de départ… Ensemble, nous avons travaillé, causé, rêvé peut-être, et nous sommes des amis, et vous semblez tenir à moi, mais j’ignore toujours votre plus profonde vie intérieure, comme vous ignorez ma vie extérieure et sociale. Je souffre à la pensée que votre affection ne va pas au véritable Dominique Pellegrin, qu’elle lui est volée en partie par le personnage à demi fictif que vous appelez de ce nom. Il me paraît que ne connaissant rien des passions, vous pourriez peut-être en deviner la nature et les conséquences comme vous devinez la poésie dantesque à travers ma pauvre version française. Et je décide de parler… C’est sur la lisière de la grande plage où se brise l’Océan. Je raconte ma vie, ma jeunesse éprise de science et de beauté, mon labeur forcené, mes fugues et mes folies, ma passion de l’aventure et mon goût de la retraite studieuse, mes amours et mon amour. Je dis la grâce et la noblesse de celle qui a tous droits sur ma vie, par l’éclatant sacrifice qu’elle me fit, de son honneur social et de sa fortune, par sa fidélité, par ses douleurs… Et tandis que je me proclame heureux de mes liens, je m’étonne tout à coup d’entendre mon discours retentir en moi, comme dans le silence d’une chambre vide.

» Cruel monologue ! Vous ne m’aidez pas ; vous ne m’interrompez pas ; vous ne quittez pas des yeux un vol de mouettes qui blanchit une épave ensablée. Et quand je vous demande :

» — Ai-je bien fait de me confier à vous ? Après un tel aveu, suis-je votre ami plus ou moins que tout à l’heure ? Une jeune fille ne comprend pas toujours certaines situations que le monde appelle immorales…

» Vous souriez avec une indéfinissable ironie.

» — Je ne suis pas une jeune fille ; je suis une vieille demoiselle qui s’en tient à la morale commune, mais qui ne se permet pas de juger les hommes supérieurs. J’aurais un peu de ridicule à vous approuver ; beaucoup de ridicule à vous blâmer. Épargnez-moi cette petite épreuve, et croyez que notre sincère amitié est tout à fait indépendante de… vos liens… »

» C’est tout. Je comprends que vous ne me rendrez jamais confidence pour confidence.

» Je retourne à Fiesole, avec le sentiment insupportable d’un échec. Il me semble que j’ai été maladroit, peut-être odieux. Et quelquefois, je souffre comme d’une injustice que j’aurais subie. Je vous ai ouvert mon âme. Vous avez regardé, d’un œil indifférent, le secret que je vous livrais. J’ai senti le soufflet léger de votre raillerie… « La morale commune ?… Je suis une vieille demoiselle… »

» Quelqu’un a gâté notre amitié délicieuse. Est-ce moi, en parlant ? Est-ce vous, en ne parlant pas ? Je me sens dans l’équivoque et l’incertain… Et cette sensation, je ne suis pas seul à l’éprouver. Celle dont la tendresse sans relâche m’épie, veut se persuader que je suis malade… Il est vrai que j’ai changé… Je ne trouve aucun plaisir loin de vous ; et je n’aurais aucun plaisir près de vous, me semble-t-il, puisque vos lettres les plus affectueuses me mécontentent, et que je vous écris sans joie…

» Mon livre est achevé ; il va paraître, mais la guerre éclate. Alors, je veux que vous ayez une pensée pour moi. Je vous envoie un billet qui pourrait être un adieu… Après la Marne, après l’offensive des Éparges, puis sous Verdun, je vous écris encore… Une permission, enfin ! Si j’allais à Saintes, si j’allais plus loin encore — chez vous ?… Mais celle qui a droit sur ma vie est accourue ? Qu’a-t-elle deviné ? Que craint-elle ? Je devine son angoisse. Je me rappelle votre froid dédain… Et je me fais alors le serment de rentrer dans le silence et de laisser venir l’oubli…

» Et l’oubli vient ; le temps coule. La guerre a cessé d’être nouvelle et exaltante ; elle a durci ma sensibilité comme mes mains qui sont gercées et calleuses. L’habitude a détruit l’affreuse poésie du combat et la volupté excitante du risque. Parfois un lourd ennui m’accable ; mais la simple philosophie du soldat remplace le dilettantisme de l’artiste. Je me suis rangé, moi aussi, à la morale commune. Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/92 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/93 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/94 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/95 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/96 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/97 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/98 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/99 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/100 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/101 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/102 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/103 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/104 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/105 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/106 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/107 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/108 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/109 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/110 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/111 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/112 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/113 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/114 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/115 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/116 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/117 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/118 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/119 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/120 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/121 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/122 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/123 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/124 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/125 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/126 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/127 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/128 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/129 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/130 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/131 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/132 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/133 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/134 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/135 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/136 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/137 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/138 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/139 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/140 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/141 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/142 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/143 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/144 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/145 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/146 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/147 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/148 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/149 Page:Tinayre - Les Lampes voilees.djvu/150 de son âme redevenue instinctive et primitive, vers les premiers dieux qu’aient adorés les hommes. « Étoiles qui savez nos destins… » La pensée de Laurence s’accrochait à un mot, à une image, puis à une autre, sans transition : « Mon destin ! J’ai cru qu’il avait pris votre figure, Dominique ! Mais puisque je ne peux pas vous joindre et que je vais mourir, c’est donc que je me suis trompée… Mon destin, il m’est apparu, comme il m’apparaît ce soir… La forêt des Violents… l’enfer de ceux qui n’ont pas voulu vivre… Et la neige ! le silence et la chasteté mortelle de la neige !… Ne me dites pas que ce sont là des imaginations. Vous voyez bien que, réellement, je ne peux pas faire un pas de plus vers vous… Hélas ! je ne suis pas Matelda qui va cueillant des fleurs dans la prairie et chantant… Mais ne froissez pas le feuillage des arbres sombres ?… Une lampe, Dominique, une âme voilée !… Allez-vous-en, puisque je ne peux vous atteindre ! D’abord, je ne le voulais pas… Et puis les choses ne l’ont pas voulu. Elles sont plus fortes que nous… Adieu ! Je n’ai besoin de personne pour mourir. J’ai l’habitude d’être seule… Et c’est bien, c’est très bien ainsi… »


Elle divaguait et grelottait quand le docteur Aubenas, conduisant par la bride le vieux cheval qui traînait sa voiture, passa, vers huit heures du soir. Tout d’abord, il ne reconnut pas Laurence et crut qu’une femme de la Grenadière ou de Chalus se reposait, imprudemment, sur une borne de la route. Il l’interpella. Elle ne répondit pas. Alors, la lueur de la lanterne éclaira le manteau et le bonnet violets qu’Aubenas aperçut avec autant de surprise que d’épouvante. Il courut à mademoiselle de Préchateau, l’exhorta, l’apaisa, et réussit à la porter dans sa voiture. À la première maison qu’il trouva, il demanda, pour elle, une boisson chaude et des couvertures, lui donna quelques soins et la ramena chez sa mère.

On crut que Laurence paierait de sa vie cette fantaisie incompréhensible qu’elle avait eue d’aller au Fortin, dans la neige ; elle fut gravement malade, mais elle guérit pour accomplir tout son destin. Chaque jour, comme avant sa maladie, elle continua d’instruire les infirmes de Maison-Rouge, et elle paraît telle qu’elle a toujours été.


Dominique Pellegrin n’est pas revenu dans la Grande-Île. Il est mort le 4 août 1916, en Macédoine, tué par la fièvre des marais.