La vie et la mort des fées/11

Perrin et Cie, Libraires-Éditeurs (p. 211-220).


CHAPITRE XI

FÉES ET FÉERIES DANS L’ŒUVRE DE SHAKESPEARE


Shakespeare nous éblouit parmi les auteurs de féeries, et ses pièces fantaisistes apparaissent comme de véritables contes de fées, même lorsque les fées en sont absentes. Car — ne l’oublions pas — ce n’est point toujours la présence des fées qui constitue la féerie, mais plutôt une spéciale atmosphère où l’on voit je ne sais comment chatoyer tous les reflets du prisme, où les fées invisibles laissent flotter dans le crépuscule quelque bout de leur écharpe.

Sans doute, dans sa mystérieuse enfance, Shakespeare, par les soirs d’hiver où l’on s’amuse aux longs récits, entendit beaucoup d’allusions à ce monde de rêve qui peuplait alors les imaginations britanniques. Un craquement de meuble, un souffle de vent à travers la serrure, pouvaient suffire à évoquer la présence d’un lutin familier. Les légendes de Grande-Bretagne étaient hantées par ces petits êtres ; l’usage était, disait-on, pour les ménagères, de leur préparer un repas de lait pur et de pain blanc ; alors la maison se trouvait balayée, le ménage ordonné, comme par enchantement, et l’on reconnaissait l’œuvre nocturne des lutins familiers. Chaque toit possédait le sien. Ils étaient tout petits, portaient leur chevelure bouclée, et avaient pour vêtement le traditionnel manteau brun à capuchon qui durait des siècles, autant que leur propre vie, et dont il ne semblait pas bon de remarquer l’usure, même pour y remédier. Ils étaient fiers et susceptibles, comme de petits rois détrônés, et se vengeaient si la ménagère avare les privait de leur repas favori. L’Angleterre et l’Écosse, avec tous les jeux inattendus de leur lumière voilée sous leurs brumes perpétuelles, se prêtaient, semble-t-il, aux mirages fantastiques. Peut-être le cerveau de leurs habitants était-il aussi particulièrement disposé à accueillir le merveilleux. En Écosse, par exemple, combien de châteaux hantés, même de nos jours, et que de faits à enregistrer pour les annales d’un psychologue, tel que M. William James ! Certaines familles, d’après le romancier anglais Meredith, jugent de bon ton de posséder leur « ghost », c’est-à-dire leur revenant.


I


Parfois la féerie anglaise devenait suspecte. Elle fut compromise par quelques accusations de sorcellerie, confondue à deux reprises avec la magie noire. D’après François-Victor Hugo, Shakespeare aurait voulu la réhabiliter. Devons-nous croire si déterminé le dessein du poète ? Avait-il réellement un autre but que de créer de la poésie ? Ici, François-Victor Hugo me paraît céder au besoin de préciser certaines lignes, comme lorsqu’il discerne dans le domaine féerique quatre espèces d’êtres : le gnome qui s’attache à un homme, le lutin à une famille, le sylphe à la nature, la fée à l’humanité. Cette classification est à la fois trop générale et trop limitée : chez l’Arioste, Melissa, qui est une fée, s’attache spécialement à la famille d’Este ; le monde féerique comprend aussi des ogres, des enchanteurs, et des génies venus d’un peu partout, d’un caractère plus vague, moins déterminé, tels que loups-garous, chats bottés, je ne sais combien d’animaux parlants, plus sages et plus avisés que les hommes. En outre, les fées sont tour à tour amies ou ennemies de l’humanité. Dans la poésie chevaleresque italienne, sans aller chercher plus loin, les fées sont souvent perfides, occupées à nuire aux hommes, et Titania elle-même, la folle et scintillante petite souveraine de féerie, peut-elle être considérée comme une fée humanitaire ? En somme, à travers les siècles, les fées paraissent surtout attachées à leurs propres caprices.

Mais il est parfaitement vrai que Caliban est un gnome, Ariel un sylphe, Titania une fée, et Puck un lutin,

D’autre part, le Prospero de la Tempête est un enchanteur savant comme Merlin, et dont pourtant l’origine n’a rien de suspect. Ariel et Caliban lui obéissent, de même que les fées obéissent aux enchanteurs du moyen-âge. Il n’y a pas de fées dans la Tempête, et cependant, avec son léger et docile Ariel, avec son Caliban, fils d’une sorcière, avec les merveilles opérées par son enchanteur, elle se range d’assez bon gré parmi les féeries. Prospero n’est-il pas l’emblème de la raison commandant aux puissances et aux facultés de cet univers qu’est l’homme ?

Les sorcières de Macbeth étaient autrefois des fées. Dans la légende écossaise telle que l’avait rédigée Androw of Wyntoun, c’était dans un rêve que Macbeth entendait les fatidiques accents des trois terribles sœurs ; Hector Boèce en 1526, dans son Histoire d’Écosse, avait transformé ce rêve en une entrevue de Macbeth avec elles, et fait apparaître une autre victime de leurs présages, Banquo. Holinshed, en 1577, acheva de composer à ces fées un visage historique. Mais Shakespeare survint, pour leur donner une vérité plus haute : avec lui, elles personnifient les mauvaises suggestions harcelant la conscience, comme les Erynnies grecques personnifient le remords qui la poursuit. Filles du Fatum antique, Shakespeare les peint horribles, étrangement accoutrées, pourvues de barbes grâce auxquelles elles perdent l’aspect féminin. Elles se montrent aux lueurs de l’orage : « Où nous rencontrerons-nous encore ? Dans le tonnerre, les éclairs où la pluie. » Et leur sinistre refrain : « Le beau est laid, le laid est beau », pourrait convenir à plus d’une école philosophique ou littéraire.

Ces sorcières accompagnent de leurs incantations je ne sais quelle cuisine abominable. Elles racontent leurs horribles vengeances et leurs sinistres projets. Comme les oracles antiques, elles parlent en énigmes, et, comme la plupart des fées, elles apparaissent en trio. Les deux premières ne sont que des comparses de la troisième. « Hail to thee, thane of Glamis. » La première, surtout, qui salue Macbeth par son titre présent, universellement connu, ne sert que d’introductrice aux deux autres. La seconde étonne Macbeth : « Salut à toi, thane de Cawdor. » Le thane de Cawdor vit ; il est prospère…

Macbeth ignore que la prédiction est déjà réalisée au moment où la sorcière ajoute ce titre au précédent. Si l’ambition s’éveille alors en lui, point n’est besoin qu’elle le fasse agir. Mais la troisième parle à son tour, et celle-là, véritablement, a prise sur la destinée. Je m’imagine qu’elle parle beaucoup plus bas que les deux autres, parce que les suprêmes paroles de la destinée ne se crient guère et se murmurent le plus souvent : « Salut, Macbeth qui seras roi. » C’est assez pour que le chemin du crime s’ouvre devant Macbeth.

Où Macbeth a-t-il entendu cette voix ? A-t-elle effleuré ses oreilles ? S’est-elle levée du fond de sa conscience ? Elle résonne en lui, de façon à couvrir toutes les autres voix : celles de la fidélité, de l’amitié, de l’honneur, de la reconnaissance. « Salut, Macbeth qui seras roi. » Pour Banquo, le triple salut se renouvelle. Il revêt d’étranges formules : « Moindre que Macbeth, et plus grand. Moins heureux, et, cependant, beaucoup plus heureux. » La troisième sorcière explique : « Tu donneras le jour à des rois, bien que tu ne sois pas roi toi-même. »

Ensuite les trois sorcières ou les trois fées disparaissent comme si elles s’évanouissaient dans l’air. Macbeth, dans une lettre, décrit à sa femme cette scène fantastique ; et Lady Macbeth juge qu’entre son désir et la réalisation de son désir, il y a l’épaisseur d’un cheveu, s’il n’y a que l’épaisseur d’un crime.

Les trois sorcières ont pour reine Hécate, que Shakespeare nous représente comme une sombre déesse du mal. Plus tard, Macbeth, criminel, assailli de doutes et d’angoisses, viendra consulter les mêmes sorcières ; elles l’affoleront, le tromperont et le pousseront toujours plus loin dans la voie néfaste.

Sorcières de Macbeth, Erinnyes d’Oreste, se meuvent toujours sur l’étroit théâtre d’une conscience humaine. Le rôle des unes est à l’inverse de celui des autres : les unes agissent avant le crime pour y pousser ; les autres après, pour le punir.

Et lorsque lady Macbeth apparaît dans la scène de somnambulisme, la petite lampe qu’elle porte est aussi tragique pour celui qui en perçoit la signification, que le troupeau déchaîné des antiques Erinnyes.

Dans la Tempête et dans Macbeth, le fantastique a, semble-t-il, des répercussions morales et philosophiques. Mais Shakespeare aime la féerie pure, et lui donne, selon la remarque ingénieuse de M. Arthur Steward Herbert, une forme à la fois traditionnelle et imaginative. Il lui communique une poésie scintillante et aérienne. Ses personnages s’appellent la reine Mab, le roi Obéron, Puck ou Robin Goodfellow ou Bon-Enfant, Fleur-des-Pois, Phalène, Grain-de-Moutarde, personnages subtils et le plus souvent malicieux.

C’est une délicieuse  souveraine de fantaisie que cette reine Mab, grosse comme une pierre d’agate au chaton d’une bague, une délicieuse souveraine de fantaisie, et qui galope si joliment à travers le rêve de Mercutio. Devons-nous en croire M. Arthur Steward Herbert, et supposer que son nom au moins provient de celui d’une reine irlandaise, la guerrière Meave aux beaux cheveux, qui trônait sur un chariot de bataille ? Elle serait devenue la fantastique reine Mab, de Roméo et Juliette, pas plus grosse qu’une pierre d’agate. « Oh ! je vois que la reine Mab fut dans votre compagnie. Elle est la sage-femme des fées, et elle vient traînée par un attelage de petits atomes. Son chariot est une coquille de noix… Elle chevauche nuit par nuit, à travers le cerveau des amoureux, qui alors rêvent d’amour, et sur les genoux des courtisans, qui rêvent de révérences, et sur les doigts des avocats, qui rêvent d’honoraires, et sur les lèvres des dames, qui rêvent de baisers. » Elle a donc fort à faire, cette petite reine des rêves, mais sa coquille de noix rappelle difficilement le char guerrier de la belle Irlandaise.

Puck, l’espiègle Puck, mériterait d’être le fiancé de Mab, comme Obéron est le mari de Titania. Il a des occupations analogues aux siennes, « Je suis, dit-il, le joyeux vagabond de la nuit, j’amuse Obéron et je le fais sourire. »

Comme Obéron, il possède une longue histoire. D’aucuns voient en lui une sorte de parent de notre petit Poucet. Poucet, Puck, il y aurait même une similitude de nom. Il s’appelle aussi Robin Goodfellow. Il se plaît à effrayer les jeunes villageoises, à égarer les voyageurs de nuit, à répandre le lait ou la bière, à se déguiser en tabouret pour le plaisir de se dérober en jetant par terre une vieille tante qui raconte une histoire lugubre, et d’interrompre le triste récit par le fou rire de l’assistance. Puck et Mab sont malins comme tous les minuscules personnages d’une série de légendes.

Dans le Songe d’une nuit d’été, la plupart des génies portent des noms voisinant avec ceux du folklore. Fleur-des-Pois et Grain-de-Moutarde ne semblent pas si loin de Moitié-de-Pois et de Grain-de-Poivre, qui hantaient certaines régions d’Asie Mineure, de Grèce et d’Albanie. C’est toujours le peuple malicieux et ingénieux des tout petits. Ils seraient donc presque à leur place dans cette forêt d’Athènes où Shakespeare les fait évoluer.

Figurez-vous une vision de clair de lune. Titania passe en robe diaphane, sans courber la pointe des herbes étincelantes de rosée. Ses sujets ont des occupations dignes de leur merveilleuse petite reine, de minuscules et minutieuses occupations. « Je vais partout, dit une fée de sa suite, plus rapide que la sphère de la lune, et je sers la reine des fées, pour humecter la verdure de ses perles de rosée… Il faut que j’en cherche des gouttes ici, et que je suspende une perle à l’oreille de chaque fleur. » Le roi et la reine de cette cour fantastique, Obéron et Titania, se rencontrent, suivis de leur aérien cortège.

Nous savons où le poète a trouvé son roi Obéron, c’est l’exquis roi fée de nos vieilles et héroïques chansons carolingiennes. Il ne fait avec Titania qu’un ménage médiocre, nous semble-t-il, à condition, toutefois, que l’on puisse juger d’un ménage de féerie. Ah ! l’Obéron des chansons de geste était plus grave, plus doux, plus sage, plus beau, plus mystérieux que celui de Shakespeare. Titania, la volage épouse d’Obéron, avec son caractère d’inconstance et d’infidélité, défrayait aussi depuis quelque temps les récits de la littérature populaire. On avait chanté ses amours avec un ménestrel enlevé par elle au royaume de féerie. Mais c’est de Shakespeare que lui vient le meilleur de sa renommée littéraire.

Il la fait évoluer dans un Bois près d’Athènes, mais ce n’est plus le bois de Colone ombragé d’oliviers et fleuri de narcisses, le bois classique aux sources claires, aux lignes nobles, aux ombres fines, c’est un bois capricieux et touffu dont les fontaines s’embuent de vapeurs légères traversées de rayon de lune, et dont les ombrages sont mystérieux comme ceux d’un parc anglais. Titania elle-même ne saurait se draper dans les beaux plis de la Grèce antique ; il y a plus de fantaisie dans sa parure, on la verrait plutôt revêtue de tuniques faites en pétales de rose, et de manteaux en ailes de papillon. Et Shakespeare, avec une tendre ironie, nous fait savourer tout ce qu’il y a de mélancolique dans la passion de cette subtile créature pour le grotesque Bottom à la tête d’âne. Ici, la pauvre fée est franchement dupe, ce qui l’éloigne bien des Aleines et des Armides ; et elle ne ressemble pas davantage à la douloureuse et pathétique Mélusine qui chantait les malheurs futurs de sa race, et laissait çà et là des pierres amoncelées en édifices, comme trace durable de son passage, tandis que les herbes emperlées n’ont même pas subi le moindre froissement sous la danse étincelante de Titania. C’est le Songe d’une nuit d’été. Sort-il des vapeurs du lac ou du calice des fleurs ? Et que reflète-t-il de la vie, sinon, précisément, cette ironique tendresse de Shakespeare pour la grande duperie qu’est parfois l’amour, et dont il eut lui-même à souffrir ? À travers toute la pièce court un rire léger mouillé de larmes.

Pareil imbroglio ne se vit jamais, sinon peut-être dans le cœur même de Shakespeare quand il n’arrivait point à démêler son mépris de son amour.

« Les yeux de ma maîtresse ne sont en rien comme le soleil, et le corail est beaucoup plus rouge que ses lèvres… J’aime à l’entendre parler, et cependant je sais que la musique est beaucoup plus agréable que sa voix. Je n’ai jamais vu marcher de déesse ; ma maîtresse, quand elle marche, pèse sur le sol. Et cependant je crois mon amour aussi rare que tout ce qu’elle trahit par de fausses comparaisons. » Ou bien : « En réalité, je ne t’aime pas avec mes yeux, car ils remarquent en toi un millier de défauts, mais c’est mon cœur qui aime ce qu’ils méprisent… Ni mon esprit ni mes cinq sens ne peuvent dissuader un cœur insensé de te servir, esclave et misérable vassal de ton cœur orgueilleux, et c’est mon fléau chaque fois que je compte mon gain, que celle qui me fait pécher me dispense la douleur. »

Et l’on ne s’étonne pas que celui qui put écrire ces sonnets délicieux, amoureux et cruels, soit le chantre des amours de Titania. La petite reine des fées ne trouve point de roses assez vives et assez tendres pour enguirlander la tête d’âne stupide et vaniteuse. Elle choisit les plus douces qu’elle peut recueillir : « Elle a, dit Obéron, entouré les tempes poilues d’une couronne de fleurs fraîches et odorantes, et cette même rosée qui, parfois, sur les bourgeons se gonfle en perles rondes au pur orient, demeure maintenant dans les yeux des fleurs comme des larmes honteuses de leur propre disgrâce. » Shakespeare a sans doute observé, dans le cœur humain, de tels superflus de tendresse, et, dans les yeux humains, de ces larmes honteuses de leur propre disgrâce. Quelles que soient les traditions auxquelles il a puisé, rien ne paraît plus individuel que la féerie shakespearienne.