La vie et la mort des fées/Épilogue

Perrin et Cie, Libraires-Éditeurs (p. 413-426).


ÉPILOGUE


À travers les innombrables épisodes de la féerie, il est possible de rencontrer d’énormes immoralités, mais de la féerie vue de haut et dans ses grandes lignes, ne se dégage-t-il pas une sorte de moralité ?

Aujourd’hui, plus que jamais, peut-être, l’heure est venue de se poser une pareille question. Si notre âge ne crée plus guère de fées, il s’intéresse volontiers à celles du passé ; l’art de l’enquête n’a pas de secrets pour lui ; des savants renommés comme M. Andrew Lang, qui est un érudit au cœur de poète, ne dédaignent point de suivre l’exemple des frères Grimm, et de se pencher sur l’étincelant trésor des légendes féeriques. Sous la direction de M. Andrew Lang, pour la plus grande joie des lecteurs, se publient des livres aux couvertures diversement coloriées, des livres que l’on désigne par le nom d’une couleur : livre rouge, livre bleu, livre vert, livre olive… La sagesse féerique, celle de toute langue et de tout pays, repose entre leurs pages. M. G. K. Chesterton a dû les consulter avant de formuler brillamment les lois de la morale au pays des elfes, qui, sur ce point, ressemble au pays des fées.

Ce philosophe d’outre-Manche a écrit une page charmante sur le rôle du verre dans la féerie. Pantoufles de verre, palais de verre, quenouilles de verre, il est certain que le verre y abonde : « Tout le monde peut vivre dans une maison de verre, s’il ne se trouve personne pour y jeter des cailloux… Souvenez-vous cependant que ce n’est pas la même chose d’être fragile que d’être éphémère… Heurtez un verre ; il ne durera pas un instant… Évitez simplement de le heurter : il durera mille ans. Ainsi semblait-il en être au pays des elfes, sur la terre. Le bonheur dépendait d’une chose que l’on ne devait pas faire, et que l’on aurait pu faire à chaque instant… » Si étrange, si insignifiante paraît être la chose à ne pas faire. « Un mot est oublié, et des cités périssent. Une lampe est allumée, et l’amour s’enfuit. Une fleur est arrachée, et des vies humaines se perdent… »

De même il est un atome de vérité qui vous paraît fort indifférent à votre vie morale, et vous jugez inutile de le retenir ; s’il s’échappe, cette même vie morale vous semblera plus languissante. Pourquoi ? C’est que l’absence d’une vérité dans votre atmosphère — quelle que soit cette vérité, morale ou métaphysique — y diminue la somme d’air respirable.

Le monde de la féerie n’est donc pas absolument étranger au monde de la réalité ; certaines vérités y demeurent hospitalisées ; certaines autres y sont rappelées par des symboles. M. G. K. Chesterton remarque que la féerie obéit aux lois de l’imagination humaine, et que ses limites sont celles de l’imagination. Il est parfaitement aisé d’imaginer un monde où les feuillages seraient bleus, où les pelouses seraient écarlates — la tulipe de Fantasio, par exemple, que nous prenions, au début de ce livre, pour l’emblème de la féerie, est bleue — mais on n’en imagine guère un ou deux et deux feraient cinq.


I


La plupart des contes de fées populaires ignorent les vertus très raffinées ou très éclatantes. Ce qu’ils prisent, c’est la simplicité, la patience ordinaire et quotidienne, la serviabilité, — surtout la serviabilité. Ils aiment aussi la punition des grands et l’élévation des humbles. N’en était-il pas autrement à l’origine, quand on réclamait de la féerie des harpeurs bretons, les exploits d’Arthur, de Lancelot, des compagnons de la Table-Ronde ? Alors étaient glorifiés le courage, la force, l’audace, le souci que les forts affichent de protéger les faibles, la fidélité à une dame. La morale des romans de la Table-Ronde est la morale mondaine d’une époque ; la morale des contes de Grimm est celle des veillées de village, en une Allemagne d’autrefois.

Il y a même, çà et là, dans les contes, un réel essai de justice, mais d’une justice passionnée qui n’est pas toujours exemple de préjugés. Le pauvre Chaperon Rouge aurait échappé au loup s’il n’avait pas manqué aux lois de la prudence et de l’obéissance. C’est que la prudence est une des plus appréciées entre les vertus des campagnes. Figurez-vous ces campagnes désertes. À l’heure du crépuscule, le verrou se tire, les portes se barricadent. Qui sait si le passant ne représente pas le danger ? Qui sait ce qu’annonce un coup frappé à votre porte, après le coucher du soleil ? Ne parlez pas aux inconnus, et n’ouvrez pas avant de savoir qui frappe. La catastrophe du Petit Chaperon Rouge est le résultat logique, et toujours à prévoir, d’un manquement aux lois nécessaires, établies par l’expérience des vieux. Les sympathies vont tantôt à la ruse du Petit Poucet, tantôt à la naïveté du pauvre Hans, mais la contradiction est, ici, moins flagrante qu’on ne le croirait. Le Petit Poucet de la féerie française symbolise la victoire de l’intelligence sur la force brutale. Le pauvre Hans de la féerie allemande symbolise la victoire de la bonté simple sur la malice et la moquerie. Mais Hans et Poucet ont un trait commun : c’est qu’ils sont des déshérités, et qu’ils monteront au faîte de la fortune. Voilà de quoi réjouir fort légitimement l’auditoire des veillées, qu’il soit de France ou d’Allemagne. Cela sert aussi d’excuse au Chat Botté. Malgré la méchanceté de l’Ogre, le lecteur est un peu inquiet de voir le prétendu marquis de Carabas pourvu si rapidement des biens de l’ogre assassiné, mais, marquis ou non, le troisième fils du meunier était un être pauvre et faible, et l’ogre un être redoutable et méchant.

Cette justice sentimentale et spontanée répare une injustice par une autre injustice ; elle est à fleur de nerfs ; elle ignore les répercussions profondes.

Tout autre est le caractère d’une certaine féerie moderne, lorsque, pour plaire à l’enfance, elle veut se revêtir de grâce et de naïveté. Alice au pays des merveilles, de M. Lewis Carroll, est riche de fantaisie ; une mélancolie voilée nous émeut à travers l’histoire de Piter Pan, l’enfant qui ne veut pas grandir et qui se réfugie au pays des fées. Ce pays des fées, où nous transporte M. J.-M. Barrie, n’est autre qu’un parc de Londres, la nuit venue. Mais les problèmes que pourraient soulever les aventures du Petit Poucet et du Chat Botté sont écartés de cette féerie ingénue, qui tient à demeurer telle.


II


À côté de cette féerie naïve, il est une autre féerie plus subtile, également capable de nous présenter quelques leçons sur la destinée humaine.

Des poètes comme Théodore de Banville aiment toujours à faire parler une fée ; des littérateurs subissent toujours l’attrait du vieux songe celtique, comme jadis, en Bretagne, notre pur et charmant Brizeux, épris des radieuses fées du passé, mais le subissent autrement que lui. Dans la féerie intitulée la Terre du désir de cœur, M. W.-B. Yeats revêt du costume gaélique les personnages qui se meuvent sous les yeux du lecteur. Ils nous apparaissent hantés par la vision imaginaire du royaume de féerie, d’une terre ombragée de bois profonds, où l’on chante, où l’on danse, où l’on sourit, comme dans l’Avalon de Morgane, sans vieillir ni mourir.

Et la nouvelle mariée, abandonnant le foyer et la famille, suit un soir l’enfant-fée qui se détourne du crucifix, l’enfant-fée aux grâces païennes, dont la voix mélodieuse enseigne le mépris des humbles devoirs.

D’autres poètes encore adoptent aujourd’hui le symbole des fées pour y mettre un peu de leur rêve sentimental et philosophique. Ainsi M. Jean Richepin, avec toutes les magies du rythme, de la rime et du songe, revient au thème antique et délicieux de la Belle au Bois dormant ; M. Fernand Gregh lui donne un exquis prélude en nous introduisant jusque dans le conseil secret des fées marraines ; et de Carabosse la mal famée il fait un personnage curieux et nouveau. Carabosse se sent prise de tendresse pour l’enfant qui sera la Belle au Bois dormant, et reproche aux jeunes fées de préparer le malheur futur de la petite princesse, par l’abondance excessive de leurs dons heureux :

« Son malheur !… Par ma foi, mais si je m’en réfère
Aux lois du monde, c’est elles qui l’allaient faire,
Les folles, avec tous leurs dons accumulés… »

Comme notre âge est en veine de paradoxe, M. Anatole France, après que M. Fernand Gregh a réhabilité le type de la mauvaise Fée, se propose, lui, de réhabiliter la Barbe-Bleue, et d’égratigner d’une pointe d’ironie le cérémonial solennel de la Belle au Bois dormant.

Enfin Joyzelle et l’Oiseau bleu, de M. Maeterlinck, sont des féeries symboliques, des fantaisies très ingénieuses, très subtiles et très modernes, l’Oiseau bleu surtout, qui, de l’humble chaumière des parents Tyl, fait surgir un royaume de féerie, en évoquant l’âme des bêtes, des choses, et le monde des souvenirs.

On a rêvé ce que pourrait être la dernière Fée. Beaucoup l’ont nommée la Science, et M. Pierre Veber, au contraire, se plaît à nous montrer la Science comme sa rivale victorieuse. Le dernier enchanteur invite à voyager la dernière fée ; mais devant les locomotives, les automobiles, la lumière électrique, ils constatent que leur puissance n’est qu’un jeu d’enfant, et ils s’éloignent mélancoliquement d’une civilisation trop avancée. Quelques mois plus tard, ils eussent rencontré des aéroplanes, et se fussent rappelé tristement les beaux jours d’Atlante.

Mais je ne suis pas sûre que la dernière fée se soit sentie, devant la science, aussi profondément humiliée que veut bien nous le dire M. Pierre Veber. C’est une personne assez fine pour remarquer que le bouton électrique, tourné de telle façon, produit immanquablement la lumière ; que la force qui lance de lourds véhicules à travers l’espace est maîtrisée et asservie ; si nous désirons savoir ce que pense la légère petite fée, il faut recueillir sur la psychologie féerique toutes les notions éparses que nous en offrent légendes et poèmes. Les fées sont filles du caprice, disions-nous au début de cette étude ; et nous avons aussi parlé d’une relation qui existe entre elles et la fatalité. Filles du caprice, elles riraient au nez de la science, et s’enorgueilliraient de ne point faire venir la lumière, comme elles se fussent enorgueillies autrefois de l’évoquer. Filles de la fatalité, elles reconnaîtraient une sœur glorieuse dans cette science soumise comme elles à des lois supérieures et inflexibles. Dans l’imagination populaire, l’existence légendaire des fées semble ainsi reposer sur une intime contradiction ; le caprice et la fatalité ne s’excluent-ils pas l’un l’autre ? Tout nous porte à supposer qu’elles sont nées d’une alliance conclue entre ces deux éléments d’apparences irréconciliables.

Mais, dans le domaine moral, le caprice ne provient nullement d’un excès de liberté. Il a pour cause une diminution de la liberté ; il livre l’être humain à la puissance des forces inférieures qui tendraient à le soumettre aux lois de la matière ; il est l’irruption de ces forces dans le libre domaine de sa vie morale. Le caprice est toujours l’allié d’une sorte de fatalité ; par là même, les fées sont exilées du monde moral. L’imagination leur accorde en guise de dédommagement une influence étrange sur le monde physique ; les Morgane, les Viviane, les Gloriande, les Titania, beaucoup d’autres en abusent ; une Mélusine a pressenti la beauté supérieure du monde moral, et, pour en atteindre le niveau, souhaité de devenir mortelle.

Contrairement au roman de Mélusine qui nous montre une fée aspirant à devenir une femme, la chanson bretonne de Loïza, toute mêlée de traditions populaires et de réminiscences littéraires, met en scène une femme en passe de devenir une fée. Il s’agit bel et bien de la fameuse Héloïse, amie d’Abailard, qui vécut un peu de temps aux environs de Nantes ; elle prit, aux yeux des Bretons, l’aspect d’une sorcière, d’une fée ou d’une magicienne.

Le poète se plaît à rappeler, à son sujet, la Canidie d’Horace ou la Magicienne de Théocrite ! Il ajoute même à ces souvenirs classiques la recherche de l’herbe d’or prisée par Merlin.

Folle d’orgueil, la Loïza de la chanson énumère ses connaissances ; elle se croit des pouvoirs sans limite. Elle raconte d’abominables crimes de magie qu’elle aurait sur la conscience : « Encore deux ou trois ans, s’écrie Loïza, mon cher ami et moi, nous ferons tourner le monde à rebours. » Mais une voix s’élève — quelle voix ? Celle qui reprenait doucement Merlin de sa folie, et lui donnait la plus haute leçon ? La voix anonyme qui prononce, à la fin des chansons bretonnes, les mots de suprême sagesse ? Ici, pourquoi ne serait-ce pas la voix des résignées, de celles qui ne délaissèrent point l’aiguille, la navette et le fuseau ; qui souffrirent en silence, et dont le cœur demeura pur :

« Prenez bien garde, jeune Loïza, prenez garde à votre âme ; si ce monde est à vous, l’autre appartient à Dieu… »

N’est-ce point aussi la prétention des sorcières de Macbeth, de faire tourner la terre à rebours, quand elles hurlent le sinistre refrain : « Le beau est laid, le laid est beau » ? Mais les clameurs des sorcières de Macbeth, pas plus que l’orgueilleux cri de Loïza, ne feront que la terre tourne à rebours, ou que le beau soit laid, et le laid beau.

La Manto de Dante a quelque parenté plus ou moins proche avec les sorcières de Macbeth, et l’Héloïse de la chanson bretonne. Elles ont toutes voulu renverser l’ordre éternel, et toutes n’ont détruit que l’harmonie de leur être propre ; parce que cette harmonie est détruite, elles ont cru l’ordre éternel renversé. Le monde ne tourne pas à rebours ; c’est leur visage qui se tourne maintenant à rebours, à tout jamais.


III


La féerie, comme la mythologie, semble avoir parfois d’étranges pressentiments, peut-être une philosophie intuitive et latente, sur la souffrance et sur la mort. « Je veux souffrir avec celui-ci », criaient les Océanides, conquises à l’amour de la douleur par le spectacle de Prométhée enchaîné. Ce choix, qui dépasse les horizons du bonheur antique, paraît annoncer le règne futur du christianisme.

Par le spectacle de la souffrance, une âme s’est éveillée chez les Océanides, et, comme la joie païenne est courte, d’un seul élan, cette âme en a dépassé les limites. La Mélusine de Jehan d’Arras et de Couldrette, l’Armide du Tasse, la Chérétane de Gozzi, l’Ondine de Lamotte-Fouqué, la petite Sirène d’Andersen, soit parce qu’elles ont aimé, soit parce qu’elles ont souffert, soit parce qu’elles veulent vivre la vie d’une âme immortelle, aspirent à gagner leur âme : elles choisissent le risque de souffrir, elles acceptent ou désirent la mort. Ainsi rentrent-elles dans l’ordre commun. Loreley et Kundry sont deux fées reconquises par l’ordre. Entre elles il y a quelques ressemblance : l’une obéit au dieu du Rhin, et l’autre au magicien Klingsor : toutes les deux attirent des hommes à leur perte ; toutes les deux s’affranchissent par la pitié de leur mystérieux esclavage, et concourent à la victoire du Christianisme : Loreley qui pardonne dans son cœur, et Kundry qui reçoit le baptême.

Loreley, par un mouvement secret de son cœur, amène des résultats prodigieux : la chute des fausses divinités, le triomphe du bien sur le mal, de la vérité sur le mensonge, de l’amour sur la haine. Un seul mouvement du cœur humain, si secret soit-il, peut mettre en jeu toute une multitude d’invisibles forces, et avoir des répercussions jusque dans l’Infini.

Kundry se trouve enveloppée dans le drame immense qui la dépasse. Elle semble clore un cortège éblouissant : venue la dernière, après toutes les fées, elle porte le vêtement de la pénitence. Au salut de cette repentie aboutissent leurs passions et leurs détresses : celle-ci s’arrache à l’empire de la fatalité pour conquérir la sainte liberté de son âme. Elle complète, en l’achevant, le symbole littéraire des fées ; elle nous permet d’en dégager la moralité la plus haute.

Des Filles-Fleurs à Kundry : ainsi pourrait se résumer tout un aspect de l’œuvre de Wagner ; ainsi pourrait se résumer, aussi, l’évolution des personnages féeriques. Voluptueuses, irréfléchies, inconscientes, les Filles-Fleurs représenteraient, semble-t-il, le premier stage des fées, leur premier frémissement, si vague encore, si impersonnel, à travers les énergies de la nature où elles se confondent. Elles fleurissent avec une joie légère, et se fanent sans une réelle douleur.

Kundry nous représente, au contraire, la sublime et douloureuse conquête du monde moral par les fées, la dernière étape de ces fées devenues conscientes et repentantes, et découvrant le bonheur spirituel, en son éternité.


IV


Kundry, cessant d’être une fée, atteint au sommet le plus glorieux de l’art. Kundry meurt pour être immortelle, tandis que les fées qui étaient censées ne point mourir ont désormais cessé de vivre.

En général, elles ne pouvaient vivre que de caprice, de rêve et d’illusion. C’est d’une façon tout exceptionnelle qu’elles ont effleuré la haute poésie, passant à travers l’œuvre d’un Tasse ou d’un Shakespeare, sous les traits d’une Armide « dolente più che nulla », ou d’une Titania follement énamourée.

Il y a quelque chose d’instructif dans l’indifférence de l’art pour un certain merveilleux. Nous le voyons s’attacher tour à tour aux récits de la fable et aux traditions sacrées, mais il ne se souvient presque jamais des légendes féeriques. La Victoire de Samothrace est une déesse, non pas une fée, et il suffit de mesurer l’envergure de ses ailes pour deviner que, dès leur premier vol, elles palpiteront vers un idéal plus haut que l’idéal féerique. La peinture et la sculpture évoqueront des anges, des saints, des moines, des pénitents ; elles évoqueront, comme autour du campanile de Florence, les humbles métiers de la cité primitive, ou, comme chez les maîtres hollandais, les vulgaires occupations de la vie quotidienne ; mais nulle statue glorieuse, nulle toile illustre, ne nous donneront les traits d’une Alcine ou d’une Morgane.

Armide échappe à cette règle, puisqu’elle inspire la musique de Gluck, mais Armide nous représente surtout une grande figure d’amoureuse, et Armide, avant d’être une fée, est la poésie du Tasse. Les délicieuses mélodies de Mozart existeraient sans être accompagnées de l’ennuyeux libretto de la Flûte Enchantée.

La figure de Desdémone est supérieure à celle de Titania. La figure de Bérénice est supérieure à celle de toutes les fées.

Car, si les fées, d’après le vieux symbole et la vieille fiction, règnent sur les éléments et soulèvent des tempêtes, elles n’ont aucunement ce que Léonard de Vinci appelle la plus haute des seigneuries, la seigneurie de soi-même, expression qu’il emprunte d’ailleurs — et si nous n’abordions ici la signification morale et symbolique des fées, nous n’oserions écrire ce nom parmi des pages profanes — à l’admirable sainte Catherine de Sienne.

Les fées ne sauraient prétendre à la « seigneurie de soi-même », et, dès lors, toute leur puissance n’est qu’une pauvre petite chose.

Il est des puissances écrasantes et inférieures, comme celles des forces matérielles, celles de l’univers, dirait Pascal, qui tuent l’homme sans savoir qu’elles le tuent. Les fées vivent dans le monde des forces matérielles, et, pour le reste, tout leur prestige est illusoire.

Elles peuvent changer un lézard en laquais, une citrouille en carrosse, une princesse en chatte blanche, mais en général elles paraissent incapables de faire naître une seule belle ou bonne pensée dans une âme humaine. Où s’arrête leur empire ? Justement à ce monde moral dans lequel réside notre souveraine dignité.

Parmi la multitude des récits féeriques, certains affirment que les mauvaises fées s’arrêtent, impuissantes, au seuil de la demeure où elles voudraient pénétrer. Elles ne sauraient s’y introduire d’elles-mêmes ; mais que, par inadvertance ou par pitié, quelqu’un les aide à en franchir le seuil, elles seront libres d’y apporter la ruine, le malheur, la dévastation. Ce fut peut-être le sujet — bien qu’il n’y soit pas explicitement question des fées — de la mystérieuse Christabel de Coleridge, où nous voyons la fille du châtelain s’arrêter au seuil du manoir paternel, pour soulever dans ses bras son ennemie inconnue, et la déposer à l’intérieur de ce manoir. Ne serait-ce point pour signifier que les mauvaises influences s’arrêteraient au seuil de notre âme, sans une complicité secrète de notre volonté ?

Si je m’attache au symbole des fées, c’est pour ce qu’il renferme de psychologie humaine et spécialement féminine, c’est pour les reflets de vérité que, comme un miroir imparfait, nous renvoie cette fiction. N’y-a-t-il pas des êtres humains dont l’existence, également, est une fiction ? Des êtres dont l’âme n’habite que le monde du paraître, et qui ne réservent rien pour celui de l’être ?

De ces créatures, les fées nous fournissent le symbole saisissant et presque tragique. Or, les grandes œuvres d’art sont celles qui, bouleversant les données du paraître, plongent leurs racines dans le monde de l’être. Ce monde n’appartient plus aux fées ; n’ayant aucune prise sur lui, elles sont réduites à l’ignorer. Aussi c’est en vain qu’elles pleurent et se réjouissent : rien n’est grand, sinon ce qui vient de l’âme pour aller à l’âme.


FIN