La vengeance d’une morte/5

LAQUELLE ?




Elle avait déjà sept ans, la gamine espiègle qu’était Paule d’Auterre lorsqu’on présenta à son baiser la petite sœur que le Ciel venait de lui donner. Jusque-là, elle avait joui entièrement des caresses maternelles et des gâteries qu’on n’avait pas ménagées à cette enfant unique et charmante.

On redouta, un instant, qu’elle témoignât quelque dépit envers la rivale qui venait ainsi inopinément réclamer sa part de la tendresse filiale ; mais, au contraire, on la vit s’éprendre tout de suite d’un engouement extrême pour cette « poupée animée » qu’elle réclamait à toutes les heures du jour. Afin qu’on lui permît seulement de l’embrasser, elle promettait d’être sage et pour obtenir qu’on la posât un instant sur ses genoux, elle fût restée tranquillement assise, pendant une heure.

Plus tard, à mesure que le bébé grandit, cette sollicitude de son aînée sembla croître avec lui et lorsque sept années après sa naissance, une maladie cruelle autant qu’imprévue en fit une triste orpheline, il resta auprès d’elle, pour veiller sur son enfance isolée, une adolescente, déjà femme par le cœur. Merveilleusement douée pour la tâche que semblait lui tracer la Providence, cette dernière accepta son rôle de mère d’autant plus volontiers et se prit à cultiver l’âme de sa sœurette avec un soin jaloux. Le sol était souverainement propice d’ailleurs ; le grain des bons exemples et des saines leçons qu’on y jetait portait des fruits précoces.

À dix-neuf ans, Yolande était déjà une jeune fille accomplie : instruite et bien élevée, possédant, par-dessus tout, les qualités particulières qui font la supériorité de son sexe. Elle ressemblait, moralement, à son aînée, car celle-ci, en se dévouant à l’éducation de la « petite », avait façonné son cœur pareil au sien : trop pareil, peut-être, hélas ! Ces deux sœurs si étroitement unies par les liens de la plus profonde affection semblaient des fleurs écloses sur la même tige, l’une ayant atteint son plein épanouissement, tandis que l’autre était un bouton prometteur. La première réalisait déjà tout ce dont la dernière était encore une espérance.

La régularité des traits, l’éclat du teint et toutes les particularités de la beauté éphémère, qui séduit un instant sans pouvoir retenir sa conquête, n’étaient pour rien dans le charme captivant de leur personne.

La grâce émanait d’elles ; elles prenaient l’âme sans éblouir le regard. En présence des deux, l’amour, près d’éclore, devait hésiter, mais une fois épanoui à la chaleur des grands yeux noirs de Paule ou sous la flamme adoucie des prunelles aux transparences de mer de Yolande, il devait être éternel.

Pierre d’Algy, qui depuis deux mois avait inopinément retrouvé ses cousines, après cinq années d’absence, ce sceptique qui avait trimballé les belles années de sa vie sous les cieux de tous les pays et brûlé, précocement, les chères illusions de sa jeunesse à la flamme éphémère d’amourettes sans poésie et sans rêve, ce blasé subissait, maintenant, toutes les anxiétés de l’indécision et du doute. Il sentait au fond de lui-même un émoi auquel il n’était pas accoutumé, s’oubliant, souvent, en de longues songeries, où passaient alternativement une suave figure de brune encadrée de la masse soyeuse de cheveux d’ébène ou un gai minois de blonde couronné d’or.

Mais que son souvenir se posât sur le front doucement grave de Paule ou qu’il s’arrêtât à la bouche fleurie de Yolande, il éprouvait la même sensation indicible de trouble, d’impatience et de regret.

— Je ne suis plus moi, disait-il parfois, en scrutant le fond de sa pensée ; non, je ne suis plus moi ; mais laquelle de ces fées charmeuses m’a donc, ainsi, transformé ? J’aime ma cousine, je le sens bien aux vibrations inaccoutumées de mon être, mais… laquelle ? J’affectionne l’une de la surabondance de ma tendresse pour l’autre… mais laquelle ?

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Une nuit il rêva de l’aînée. Il la revit, fillette à la robe courte, aux nattes flottantes, penchée sur la frêle enfance de sa sœur, veillant sur elle avec l’attention religieuse et soutenue d’un ange de Dieu dépêché auprès de la pauvrette.

Lorsqu’il s’éveilla, le soleil faisait jaillir des gerbes étincelantes des flacons étalés sur sa toilette, de la dorure, des cadres, des pommes en cuivre, du lit et semait des parcelles de diamants à tous les objets emplissant la chambre. Comme si son esprit eût pris une lumière à ce ruissellement, il s’écria joyeux : « C’est Paule que j’adore. N’est-elle pas la femme incomparable qui a su faire de sa sœur une autre femme supérieure ? »

Un gai refrain lui vint aux lèvres et, après son déjeûner, ce fut encore en murmurant une romance sentimentale qu’il s’engagea dans le sentier perdu conduisant à la maison de ses parentes.

Sur l’indication de la vieille bonne qui vint lui ouvrir, il alla, sans façon, surprendre les deux orphelines, assises à l’ombre d’un grand arbre, tout au bout du jardin.

Yolande lisait à haute voix l’incomparable roman de Lamartine « Graziella, » tandis que sa sœur travaillait à une dentelle merveilleuse de finesse et de beauté.

Elle en était à ce passage où la fille du pêcheur, ivre d’amour devant l’aimé qui l’a retrouvée dans la grotte, où elle était allée cacher son désespoir, s’écrie : « Je ne sais pas si tu m’aimes ; je ne t’ai jamais demandé de m’aimer… mais moi, je t’aime… »

Elle avait prononcé ces paroles d’une voix chaude et vibrante.

Le jeune homme, que la liseuse n’avait pas aperçu, les cueillit au volet, se découvrant, lui dit en la saluant d’un air rieur :

— À qui donc, Cousine, adressez-vous cet aveu brûlant, capable de faire perdre la tête au plus sage des hommes ? »

— « Mais, répondit-elle rougissante et intimidée, je… je… lisais Graziella. »

— « Graziella ! oui, je me souviens : c’est une douce et belle idylle. Je l’ai lue là-bas, dans un coin pittoresque de l’Italie, et je me disais : qu’entre la gloire de Lamartine et le bonheur d’être aimé comme il le fut de Graziella, je choisirais, sans hésiter, ce dernier avantage. »

Il avait souligné sa pensée d’un regard furtif à l’adresse de Paule.

— « Je vous croyais moins sentimental, » balbutia-t-elle, pendant qu’un nuage rose glissait sur son visage ; « je suis heureuse de faire cette découverte. »

— « Vous êtes-vous donc jamais préoccupée de savoir ce que je suis ou ce que je pourrais devenir, » ajouta-t-il d’un ton singulier ?

— « Mais n’êtes-vous pas mon cousin, un peu mon frère, par conséquent ? »

— « Votre frère ? » répéta-t-il comme dans un rêve. Et ses yeux, inconsciemment, cherchèrent ceux de Yolande.

Il les surprit braqués sur lui, avides et parleurs. Telle la pierre adroitement lancée dans une onde limpide fait ruisseler les gouttelettes du courant qui, tout à l’heure, coulait tranquille, comme s’ignorant lui-même, le secret de cette âme ingénue jaillissait de ses prunelles honnêtes.

Et, devant cette enfant, à qui les amères déceptions n’avaient pas encore enseigné les ruses derrière lesquelles doit forcément se retrancher, parfois, la dignité féminine, devant cette candeur confiante qui ne songeait même pas à dissimuler la tendresse débordante de son cœur, l’homme se troubla et sentit tous ses doutes lui revenir. Son âme se reprit à flotter indécise, ballottée par l’incertitude ; tantôt portée vers l’aînée dans un élan irrésistible, l’instant d’après, rejetée vers la cadette avec une furie irraisonnée.

Telle la vague qui déferle ses dentelles sur le rivage, puis s’éloigne, ramassant ses frisons, et va les porter plus loin pour les reprendre aussitôt et revenir les déployer encore au premier point qu’elle a touché, ainsi les désirs et les aspirations de Pierre allaient de l’une à l’autre des deux jeunes filles.

Il retourna au logis, mécontent de lui-même et, lorsqu’il se retrouva seul dans son appartement de garçon, il lui parut vide, froid ; les objets rares qu’il avait collectionnés à grands frais lui semblèrent dépourvus d’intérêt. Il brisa d’un coup de canne la figure d’un dieu païen qui grimaçait sur une potiche des Indes ; puis, jetant au hasard son chapeau à droite et ses gants à gauche, il se laissa choir dans un fauteuil, et, la tête renversée en arrière, il se prit à songer.

— « Mais oui, » se dit-il, après un moment, « ce sont les grands yeux doublés d’âme de Yolande, qui m’ont pris le cœur ; c’est elle que j’aime, j’irai demain le lui dire : À quoi bon différer le bonheur ? La vie n’est-elle pas déjà trop courte et trop pauvre en félicité ? »

Calmé, maintenant, par cette nouvelle résolution, il ne laissa pas, cependant, de trouver ce jour, qui le séparait d’un lendemain si solennel, long et terne comme un printemps sans fleurs.

Après le départ de leur visiteur, les deux sœurs avaient repris leur place sur le banc de mousse.

— « Que penses-tu de notre cousin ? » demanda l’aînée.

— « Et toi-même ? » fit la cadette.

— « Ce n’est pas une réponse, cela ! »

— « C’est vrai, mais tiens, puisque tu veux savoir, je pense qu’il est beau et qu’il doit être incomparablement bon. »

Et très bas, comme se parlant à elle-même : « Elle sera bien heureuse celle qu’il aimera. »

— « Comme tu dis cela ; prends garde, sœurette, d’aller inconsciemment suspendre ton cœur à la moustache en crochet du grand cousin. »

Et la voix de Paule, en disant cela, avait une note brisée.

— « Ô mon Dieu ! » pensa-t-elle, « si elle allait l’aimer, et, pourtant, n’est-ce pas moi que son regard anxieux est venu interroger, lorsqu’aux lauriers du sublime poète, il préférait simplement la couronne de l’amour partagé ?… »

— « Mais non, mais non, je n’ai pas voulu dire cela, se défendait l’adolescente ; je sais bien, va, qu’un grand garçon, grave et sérieux comme Pierre, ne saurait s’éprendre d’une petite fille sans mérite telle que moi. Tiens, j’ai l’idée que la femme qui lui plaira devra être belle, savante, célèbre même ? »…

— « Comme tu y vas, interrompit Paule ; viens déjeûner plutôt. Nous n’avons, ni toi, ni toi, l’expérience nécessaire pour juger le cœur de l’homme, ce labyrinthe où de plus sages n’y voient goutte. »

Et, jusqu’au lendemain, il ne fut plus question du cousin, entre elles. Mais lorsqu’il parut, à l’heure accoutumée, à la barrière du jardin, deux âmes, d’un commun élan, volèrent au-devant de lui. Et leur fluide, enveloppant la sienne d’une ivresse intermittente et magnétique, il se sentit encore un instant enlevé sur les ailes de l’espérance d’un bonheur nettement dessiné, et repoussé brusquement dans les angoisses du doute cruel.

Et de nouveau il partit en se taisant.

Mais lorsqu’il s’agit de sentiment, du plus pur et du plus puissant des sentiments, la perspicacité féminine ne saurait être longtemps en défaut. Paule avait surpris la souffrance de cet être cher, bien mieux, elle en avait deviné la cause.

Et ce soir-là même, pendant qu’elle et sa sœur, dans leur chambre commune, travaillaient à leur toilette en vue du dîner qui, à cause de la visite d’une tante et de quelques amis de couvent, devait avoir un caractère plus soigné, elle résolut de confesser Yolande. Ce fut facile, cette jeunesse ardente ne demandant qu’à jeter dans une oreille complaisante, des confidences de ses intimes pensées. Les oiseaux chanteurs dans la sérénité de l’aurore égrènent les notes vibrantes d’un refrain joyeux, sans se demander si leur voix n’ira pas arracher au sommeil bienfaisant, pour l’oubli qu’il apporte, quelque pauvre créature endormie sur l’herbe humide et verte. Ainsi, la jeune fille, ignorant que sous les débris de son rêve, elle broyait le cœur de sa sœur, lui fit l’histoire de son amour.

« J’aimais mon cousin sans le savoir, il me semblait que sa présence illuminait tout autour de lui et qu’en se retirant il emportait la lumière. Je sens maintenant que s’il disparaissait de ma vie, je périrais misérablement comme ces plantes avides de soleil qu’on essaye en vain de cultiver à l’ombre !… C’est la première éclosion de mon âme, mais je sais qu’elle ne pourrait pas refleurir ! »

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À table et toute la soirée, Pierre fut éblouissant d’esprit. Yolande était bien la reine de ce petit groupe, mais Paule, avec le nuage de mélancolie que lui mettaient au front de secrètes préoccupations, parut à son cousin enveloppée d’une poésie touchante contre laquelle il ne put se défendre. Lorsque, après le repas, la compagnie se dispersa dans le jardin, il s’approcha d’elle et s’isolant de quelques pas de la troupe joyeuse il lui souffla sans préambule :

« Paule, vous êtes triste ? Dites-moi ce que vous avez ; ne pouvez-vous déchirer pour moi ce voile qui assombrit vos traits en ce moment ?

Je ne vous ai jamais vue ainsi et cela me fait souffrir d’être réduit à supposer que vous avez quelque chagrin ? »

— « Vous vous trompez, mon ami. J’ai un peu de migraine, voilà tout ; mais tenez, déjà, cet air frais me fait du bien, » et, avec un sourire étrange, elle répéta : « Vous vous êtes trompé ; la perspicacité masculine commet souvent de ces écarts. Mais vous êtes bon, merci de votre sympathie… »

— « Ma sympathie ?… interrompit-il, vous qui dites si facilement du mal de la finesse des hommes, n’avez-vous pas l’idée que votre clairvoyance pourrait bien être aussi en défaut. »

Il y avait de la tristesse dans sa voix. Elle s’en étonna et leva sur lui ses grands yeux interrogateurs. Une larme contenue humectait le velours sombre de sa prunelle et donnait à son regard une expression d’irrésistible attirance.

Il n’y put tenir et, lui prenant les mains : « Paule, dit-il, je vous aime ; ne l’avez-vous pas deviné ? »

Mais elle, retirant brusquement ses doigts, éclata en sanglots : « Vous me faites de la peine ; lorsque ma mission auprès de ma sœur sera terminée, Pierre, ma vie appartiendra à Dieu seul !…

Mais j’espérais que vous l’aimeriez, elle, cette enfant si pure, si naïve, dont l’âme, inconsciemment, s’est tournée vers vous, comme ces délicates fleurettes qui cherchent, sans savoir pourquoi, les caresses du soleil. De quelque côté qu’on les pose elles se redressent ou s’inclinent assoiffées de sa lumière ; ainsi la jeunesse de Yolande gravite vers vous. Ne sauriez-vous pas la comprendre ? »…

Pierre était devenu subitement rêveur : « J’aurais dû le pressentir, fit-il, vous n’êtes pas de la terre ; vous ne vous y êtes attardée que pour y construire le bonheur de votre sœur. Eh ! bien, soyez satisfaite, Yolande sera heureuse, car je puis encore vous aimer en elle. C’est votre esprit que vous avez soufflé dans son âme ; ce sont vos vertus qu’elle reflète… »

Le lendemain, à sa blonde cousine, Pierre apportait la bague des fiançailles. Enivrée de joie, elle faisait mille projets d’avenir ; cependant, une goutte amère glissa dans la coupe de sa félicité, lorsqu’elle apprit que Paule, au lendemain du mariage, prendrait le voile chez les Dames du Sacré-Cœur.

Mais elle aimait, elle était aimée, elle était heureuse : elle se consola, ignorant toujours de quel prix avait été payé son bonheur !