La valise mystérieuse/2

Éditions Édouard Garand (68p. 5-9).

II

PRÉSENTATION DE PERSONNAGES


Henriette Brière avait vingt-quatre ans, mais on ne l’aurait pas crue âgée de plus de dix-huit, tant il y avait de juvénile fraîcheur dans son visage aux lignes harmonieuses et aux joues rondes et roses. Mignonne, gracieuse et gaie et possédant des yeux noirs éclatants et doux qui animaient davantage ses traits mobiles, avec une bouche délicieuse dont les lèvres pouvaient ressembler à deux boutons de roses. Henriette était séduisante, jolie, belle dans toute l’acception du mot. Grande, élancée, de formes admirables et très élégante, elle impressionnait sans cesse ses admirateurs.

L’année d’avant une grave maladie avait conduit la jeune fille à l’hôpital où on avait coupé ses longs cheveux noirs et soyeux. Depuis ses cheveux courts étaient arrangés en boudins merveilleux qui tombaient avec une grâce charmante sur ses oreilles et sa nuque blanche. Ces cheveux ainsi coupés et arrangés lui donnaient un petit air de gaminerie tout à fait adorable.

Quatre ans auparavant elle était entrée, comme dactylographe, au service de la Conrad-Dunton Engineering Company. Instruite, parlant et écrivant les langues française et anglaise avec une égale facilité et une parfaite correction, intelligente, docile, assidue, elle avait été bientôt assignée au poste enviable de secrétaire de MM. Conrad et Dunton. Cette rapide promotion n’avait pas manqué, comme on le pense bien, de susciter la jalousie des autres demoiselles de la correspondance qui, pour la plupart, étaient anglaises, et ces demoiselles s’étaient fort exercées à la médisance. Mais Henriette n’y avait prêté nulle attention, et elle s’efforça, par son travail intelligent et par la dignité de ses manières à conquérir l’estime de ses camarades envieuses. Elle y réussit. Quant à Conrad et Dunton, ils éprouvaient pour la jolie et gracieuse canadienne-française la plus respectueuse admiration.

Ajoutons, pour terminer cette esquisse, que la jeune fille était issue d’une brave famille d’agriculteurs à l’aise de Saint-Félix de Joliette. Après sa sortie du pensionnat, elle alla vivre sous le toit familial où on voulut la traiter comme une grande demoiselle en l’empêchant de travailler aux soins du ménage. L’ennui la prit. Elle avait trop d’activité pour vivre les bras croisés. Elle partit pour Montréal où elle eut la bonne fortune de se trouver une place assez avantageuse dans les bureaux de Conrad et Dunton. Ce fut deux ans après qu’un bon hasard lui fit connaître Pierre Lebon qui venait d’être fait ingénieur.

Puis, les amours avaient marché !…

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James Conrad avait donc commandé un chèque de vingt-cinq mille dollars à l’ordre de Pierre Lebon.

Dix minutes plus tard, le chèque était apporté par Henriette et remis à Lebon. La jeune fille rentra aussitôt dans son cabinet.

Le jeune inventeur avait reçu le chèque d’une main tremblante : mais ce fut d’une main plus tremblante encore qu’il signa cette transaction qui allait lui rapporter une somme supplémentaire de $75,000. C’était la fortune, quoi !

Alors James Conrad reprit la conversation :

— Monsieur Lebon, nous sommes en possession des plans et devis de votre invention, il ne nous manque plus que votre modèle… Quand pourrez-vous nous apporter ce modèle ?

— Mais… de suite, aujourd’hui même… ou, au plus tard, demain matin.

— Oui, demain matin, c’est cela.

Pierre Lebon remercia l’ingénieur et prit congé.

Dans le corridor, il avisa une porte vitrée sur laquelle on lisait cette inscription : PRIVATE SECRETARY.

Il s’arrêta, parut réfléchir une seconde, sourit et d’une main légère heurta la porte.

— Entrez ! fit de l’intérieur une voix limpide et fraîche.

Tout radieux, le jeune homme pénétra dans le cabinet d’Henriette Brière.

Elle, d’un bond, courut à lui, passa ses bras autour de son cou et murmura avec une exquise tendresse :

— Ce serait peut-être une chose banale de vous féliciter, mon cher Pierre !

— Oui, ma chère amie, nous nous comprenons si bien sans même nous parler. Mais après ces félicitations, méchante, n’y aurait-il pas de votre part quelque chose de meilleur ?

— Je ne vous comprends pas cette fois, Pierre, répondit-elle en laissant tomber ses boudins noirs sur l’épaule du jeune homme.

Il sourit, pressa la charmante enfant sur lui et demanda :

— Est-ce que mes succès ne seraient pas mieux fêtés par un baiser de vos chères lèvres ?

Elle releva sa jolie tête, et, la bouche épanouie dans un sourire heureux. Elle lui tendit ses lèvres rouges, murmurant :

— Deux… trois baisers !

Une minute de joie céleste passa sur l’existence de ces deux amants.

— Ces succès, cette fortune, Henriette, dit le jeune homme, et toute la renommée que je pourrai acquérir dans l’avenir, c’est pour vous, oui, c’est pour vous seule, Henriette !

Elle pressa ardemment la tête du jeune homme contre sa joue veloutée et brûlante. Mais à l’instant même un timbre électrique résonna.

La jeune fille se dégagea doucement de l’amoureuse étreinte, et avec regret proféra :

— Mon Dieu ! on m’appelle déjà, mon Pierre !

Il éprouva le même regret.

— Voulez-vous, Henriette, que nous dînions ensemble ce soir ?

— Pour célébrer…

— Pour être l’un près de l’autre ! interrompit Pierre :

— Oui, oui, je le veux… je le souhaite !

— Merci. Je viendrai donc vous prendre…

— À cinq heures et demie.

— Entendu.

D’un commun accord leurs lèvres se touchèrent. et Lebon se retira.

Au moment il gagnait l’ascenseur, celui-ci s’arrêtait et un homme à l’air fort important sortait de la cage, croisait l’inventeur en lui décochant un regard pénétrant, et se dirigeait vers le cabinet de James Conrad.

Laissons Pierre Lebon à sa joie, à ses rêves et ses espoirs, et suivons le personnage inconnu qui venait de pénétrer dans le bureau de Conrad.

Ce dernier, à la vue de ce visiteur esquissa une grimace d’ennui. L’autre, sans doute, parut prendre cette grimace pour un sourire de bon accueil, car il s’écriait aussitôt avec toutes les marques d’une grande estime :

— Ah ! mon cher ami, je n’ai pu passer devant votre porte sans entrer vous dire bonjour. Je ne vous dérange pas ?

Et il tendait sa main large ouverte, grosse et rouge, à Conrad qui serra cette main comme avec répugnance.

— Non, mon cher Kuppmein, vous ne me dérangez pas du tout, répondit l’ingénieur, mais d’un air et sur un ton qui pouvaient clairement signifier : « Au contraire, vous me dérangez énormément. »

Mais celui que Conrad avait appelé Kuppmein ne parut pas saisir la pensée de l’ingénieur, et, sans façon, il se laissa choir dans un fauteuil, en proférant cette baliverne des gens qui pénètrent dans votre intimité avec effraction :

— Quelle chaleur !…

Il essuyait, en même temps son front très sec d’un mouchoir de soie rose.

Bien que l’homme parlât un anglais très pur, il portait un nom qui frisait le « mein gott ».

Kuppmein, en effet, était allemand, avec une tête bien carrée, plantée de cheveux poussant dru, court-coupés et d’un blond fané. Sa face large, rougeaude, joufflue et éclairée d’yeux bleu pâle et candides, était coupée par une formidable moustache — du même blond fané que les cheveux — peignée et étirée à la Guillaume.

Gros, trapu et lourd, ayant l’air très jeune encore en dépit de ses cinquante et quelques années, la mine réjouie, la bouche fendue d’une oreille à l’autre dans un sourire obséquieux, ses gros doigts, gras et gourds, couverts de diamants, vêtu avec une recherche inouïe, la canne accrochée au bras gauche, Kuppmein avait la mine d’un de ces braves rentiers désœuvrés, qui semblent n’avoir d’autres soucis que ceux d’afficher leur importance et d’embêter les gens qui travaillent.

James Conrad avait connu Kuppmein à New-York quelques années auparavant. Au début de la guerre, l’Allemand était venu à Montréal dans le dessein, avait-il avoué à Conrad, de rechercher un placement sûr et profitable à ses capitaux disponibles. Et depuis cette époque, trois ou quatre fols par semaine, « il n’avait pu passer devant la porte de ce cher ami sans entrer lui dire bonjour. »

Aussi, les façons mielleuses et serviles de Kuppmein avaient-elles fini par ennuyer Conrad qui, vainement avait tenté d’écarter cet importun et gêneur.

Après s’être assis confortablement, Kuppmein tira d’une poche de son veston un superbe étui à cigares, l’offrit à Conrad qui ne dédaigna pas, toutefois, de choisir l’un de ces excellents cigares, et lui-même en prit un et l’alluma avec une béatitude remarquable.

— Mon cher ami, reprit Kuppmein entre deux bouffées, savez-vous la nouvelle qui court la rue Saint-Jacques ?

— Non… quelle est cette nouvelle ?

— On prétend qu’un jeune ingénieur, nommé Pierre Lebon, vient d’inventer un appareil sous-marin dont on dit force merveilles.

— Oh ! c’est déjà une vieille nouvelle, fit négligemment James Conrad.

— Soit. Mais vous ne pouvez savoir ce que je me suis laissé dire.

— Quoi donc ?

— Que Messieurs Conrad et Dunton, ingénieurs très remuants, se sont saisis de l’affaire et vont la lancer sans retard !

— Ensuite !… demanda froidement Conrad.

— Ensuite !… fit Kuppmein avec quelque ahurissement ; mais il n’y a pas d’ensuite, que je sache. La nouvelle serait-elle fausse par hasard ?

— Mon Dieu ! mon cher Kuppmein, répliqua Conrad d’équivoque façon et avec un sourire dédaigneux, on dit bien des choses sur la rue Saint-Jacques, et ces choses sont plus souvent mensongères que véridiques. N’avez-vous jamais observé ce fait ?

— Ma foi, mon cher ami, bégaya l’Allemand un peu dérouté par la répartie de l’ingénieur, je vous confesserai sincèrement que je suis mauvais observateur.

Puis retrouvant son sourire papelard qui lui avait échappé un moment, il ajouta :

— Après tout, il m’importe peu que la nouvelle soit fausse ou vraie. Seulement, en cas de vérité, je me serais fait un devoir et un plaisir de vous faire mes plus chaleureuses félicitations et mes meilleurs souhaits de succès.

— Merci, tout de même.

— Ensuite, comme je m’intéresse toujours aux affaires nouvelles, je vous aurais demandé des particularités au cas où il y aurait eu un placement avantageux à faire.

— Merci encore.

Avec un sourire légèrement railleur qui avait souligné ces dernières paroles, Conrad pliait délibérément les plans du Chasse-Torpille demeurés étalés devant lui, puis il les glissait dans une large enveloppe de papier jaune. Il s’était aperçu que l’œil indifférent en apparence de Kuppmein avait, à deux ou trois reprises, fait ricochet sur les plans ; et, disons-le, Conrad se méfiait de cet Allemand.

Puis, sans se presser, il inscrivit sur l’enveloppe ce mot… PLANS, qu’il fit suivre immédiatement de ces deux lettres majuscules… C.-T. Mais ce mot et ces deux lettres majuscules, l’œil perçant de Kuppmein les avait saisis.

Conrad pivota sur sa chaise tournante et déposa l’enveloppe dans un coffre-fort placé derrière lui.

Or, à la minute où l’ingénieur tournait le dos, les yeux bleus de l’Allemand s’illuminèrent d’éclats étranges, une seconde, son sourire s’effaça, puis ses traits se contractèrent avec une énergie sauvage.

Mais quand Conrad revint à sa position première, il retrouva devant lui la figure bon enfant de Kuppmein, dont la bouche se fendait toujours du même sourire hypocrite.

— Enfin, mon cher ami, reprit l’Allemand de sa voix souple et doucereuse, pour en revenir cette invention…

Il fut interrompu par l’entrée brusque d’un homme qui venait du cabinet d’Henriette Brière. Cet homme jeta un regard indifférent sur Kuppmein qui déjà inclinait la tête révérencieusement, disant :

— Bonjour, Monsieur Dunton !

Robert Dunton ne répondit pas. Il reporta son regard froid sur Conrad et prononça d’une voix rude :

— Vous êtes engagé ?

— Je serai à vous dans un instant, répondit Conrad en se mettant à écrire.

Sans un mot de plus, Dunton tourna raidement sur ses talons et disparut dans le cabinet de la secrétaire.

— Allons ! s’écria Kuppmein en reprenant sa canne et son chapeau, je vois que je vous dérange, mon cher ami. Je me sauve… au revoir !

D’un pas alerte et sautillant, la figure toujours réjouie, l’Allemand se retira.

Conrad, alors poussa un soupir d’allègement et se renversa sur le dossier de sa chaise pour demeurer méditatif.

Dunton avait de suite regagné son cabinet et, une fois assis à son pupitre, il avait grommelé :

— Au diable ce mouchard d’Allemand ! Qu’est-ce que Conrad peut bien manigancer avec cet individu aux façons suspectes ?… Allons ! il faudra que j’ouvre l’œil sur eux désormais. Les visites de cet homme sont trop fréquentes pour qu’il s’agisse uniquement d’un échange de politesse.

Et il se mit à écrire avec une mauvaise humeur manifeste.

De physionomie comme de tempérament Dunton différait tout à fait de son associé James Conrad. De quelques années seulement plus jeune que ce dernier, très noir de cheveux, la figure longue et blême, avec des yeux noirs durs et froids, les sourcils sans cesse contractés, cet homme paraissait d’un abord impossible. Il était peu causeur, rarement le sourire entr’ouvrait ses lèvres blêmes et pincées, son geste était brusque et sa voix rude et cassante. Excellent travailleur, mais opiniâtre et entêté, il paraissait vouloir que tout allât selon son gré. Si Conrad usait de certaines initiatives ou discutait une transaction ou affaire quelconque qui n’était pas précisément du goût de Robert Dunton, celui-ci ne se gênait pas d’invectiver son associé.

En ces occasions, Conrad se contentait de hausser les épaules avec un air de dire : « Allez au diable, si vous n’êtes pas content ! »

Aussi, les deux associés n’entretenaient-ils que des relations strictement obligatoires, et encore, ces relations, les faisaient-ils aussi éloignées et brèves que possible. Quant aux affaires de routine, ils les traitaient par l’intermédiaire de leur secrétaire, Henriette.

Dunton détestait Conrad, celui-ci méprisait Dunton, voilà tout.

Et, chose assez curieuse, ils étaient associés depuis plus de dix ans et leurs affaires avaient marché !…

Après un assez long moment de méditation, James Conrad se rendit au bureau de son associé, en traversant le cabinet d’Henriette. Mais dans ce cabinet il avisa de suite un personnage en train de causer avec la jeune fille d’une façon presque familière. Ce personnage s’appelait Philip Conrad, c’était un neveu de l’ingénieur.

Philip Conrad était un grand diable à cheveux roux couronnant un front bas et soucieux, sur lequel on pouvait lire le tempérament et le moral de l’homme. Ses yeux jaunes, sournois, possédaient un éclat particulier qui pouvait sur certains individus exercer une sorte de fascination. Sous un nez trop gros et fortement enluminé était planté une moustache rude et rousse coupée en brosse. Cette moustache couvrait une lèvre épaisse et sensuelle, et sous la lèvre apparaissaient des dents à demi-rongées par la carie. Comme on le voit, cet homme, âgé de trente-cinq ans, n’était pas précisément ce qu’on peut appeler un bel homme.

Il était sévèrement serré dans l’uniforme de lieutenant-colonel des armées canadiennes au service de Sa Majesté Britannique. Toute sa physionomie accusait l’homme adonné aux plaisirs de ce monde. Il affectait une attitude imposante, donnait à son langage un air d’autorité et, bref, essayait par tous les moyens de se donner la mine d’un dompteur ou d’un conquérant.

James Conrad, en reconnaissant son neveu, lui demanda :

— Désires-tu me parler ?

— Parfaitement, mon oncle. Vous croyant engagé, j’attendais en compagnie de Mademoiselle Henriette.

— Je vais chez Dunton, mais je serai bientôt à ta disposition.

Il pénétra dans le bureau de son associé.

Dans son cabinet Henriette préparait le courrier.

La casquette sur la tête, le colonel demeurait assis sur un coin de la table où la jeune fille travaillait. Il tenait dans sa main gantée son “stick” avec lequel il battait de temps à autre les guêtres de cuir jaune qui emprisonnaient ses longues jambes. Il reprit d’une voix enrouée la conversation interrompue par James Conrad.

— Vous vous obstinez donc, Henriette, à ne pas me dire la raison pour laquelle vous refusez de venir au théâtre avec moi ?

— Je vous répète que je suis promise ce soir.

— Ce n’est pas une raison, vous dis-je !

— Mais avouez que c’est une excuse louable, sourit ironiquement la jeune fille.

— Oui, oui… un prétexte pour me refuser le plaisir de votre agréable compagnie, essaya galamment le colonel.

— Peuf !… fit Henriette avec un haussement dédaigneux des épaules.

Elle ajouta très ironique :

— Décidément, colonel, vous devenez flatteur !

— Et ça vous froisse ? ricana le colonel.

— Mais non… ça me fait rire.

De fait, Henriette riait… mais d’un petit rire de profonde moquerie.

Le colonel tressaillit. Ses yeux jaunes roulèrent dans leurs orbites, sa main serra fortement le “stick”, ses dents grincèrent… mais il réussit par un effort de volonté à calmer l’accès de fureur que le rire agaçant de la jeune fille avait fait naître en lui.

Très accaparée par sa besogne, Henriette ne regardait pas le colonel.

Et lui, ce colonel de contrebande, est-ce qu’il aimait par hasard cette jolie et fine Canadienne ? On l’aurait pensé.

Toujours est-il qu’un moment il demeura sombre et pensif, et fouettant plus rudement ses jambières jaunes.

Puis, il se pencha, et demanda, la voix presque menaçante :

— Henriette, me repoussez-vous positivement ?

Elle leva la tête, darda ses yeux noirs sur le colonel et répondit sèchement :

— Monsieur, vous connaissez ma pensée, c’est assez !

Et elle se remit à son travail.

James Conrad reparut et dit à son neveu :

— Philip, je suis maintenant libre.

Et, sans plus, il gagna son bureau.

Alors, le colonel se pencha davantage vers la jeune fille pour demander, sur un ton concentré :

— Henriette, dois-je penser que c’est votre dernier mot ?

Pour toute réponse, la jeune fille haussa les épaules avec irritation.

— C’est bien ! prononça le colonel.

Si la jeune fille eût levé ses yeux elle n’aurait pas manqué du surprendre dans les yeux jaunes de Philip Conrad une menace terrible.

Et, lui brusquement pénétra dans le cabinet de son oncle.

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— Eh bien, mon cher Philip, s’écria James Conrad avec un air joyeux et en indiquant un siège au colonel, l’affaire du Chasse-Torpille est bâclée !

— À votre avantage ?

— Un peu, oui. Mais aussi à celui de l’inventeur.

— Avez-vous acquis tous les droits comme vous m’en exprimiez hier l’intention ?

— Tous les droits, oui.

— Vous avez eu ça pour rien, j’imagine ?

— Pas du tout. L’affaire nous coûte cent mille dollars, à compte desquels nous avons versé vingt-cinq mille.

— Ne pensez-vous pas avoir payé trop cher les droits d’une invention dont les possibilités sont très problématiques ?

— Pas aussi problématiques que tu le penses, mon cher. Tu sais, comme moi, que les essais du petit modèle de l’inventeur ont été fort prometteurs.

— Sans doute. Mais il est un autre problème, celui de savoir si un modèle de dimension naturelle aura le même succès.

— Moi, je suis certain du succès.

— Et puis, poursuivit le colonel, votre versement de vingt-cinq mille dollars me parait offrir de gros risques.

— Pourquoi ?

— Je le trouve hasardé.

— Mais encore ?

— Supposons, par exemple, que ce Pierre Lebon se trouve être le plus audacieux des coquins et qu’il aille vendre ailleurs, pour une somme double de la vôtre, une invention en laquelle il n’a lui-même aucune foi.

— Ta supposition est insensée ! dit Conrad avec mépris.

— On a déjà vu se produire des faits plus étranges et plus invraisemblables.

— Tut ! tut ! tu divagues, mon cher.

— Oh ! ce que j’en dis, répliqua le colonel avec une indifférence affectée, c’est plutôt pour parler. Du reste, vos affaires ne me regardent pas. Seulement, je suis très désireux que vous réussissiez toujours dans vos entreprises. Et puis quant à ce Chasse-Torpille, du moment que vous en avez en main les plans.

— Oui, Interrompit Conrad, j’ai les plans… Tiens, dans cette enveloppe.

Conrad indiqua l’enveloppe jaune qu’il avait déposée dans son coffre-fort sous les yeux de Kuppmein.

Le colonel lança vers le coffre-fort un regard aigu et pensa :

— Bon ! Mais Kuppmein doit savoir aussi où sont ces plans, et il n’a, comme moi, qu’à connaître la combinaison de la serrure et ensuite qu’à tendre la main. Nous verrons, conclut-il, tandis qu’un éclair sillonnait ses prunelles jaunes.

Puis, tout haut il demanda avec la même indifférence :

— N’avez-vous pas aussi le modèle ?

— Pas encore, Lebon va nous l’apporter demain.

— En ce cas, tout va bien.

— À propos, fit Conrad en allumant un cigare, comment va le recrutement ?

— Il agonise, pour ne pas dire qu’il est mort, depuis que circule la nouvelle que le Premier Ministre va rapporter de Londres le projet d’un Bill qui va doter le pays d’un service militaire obligatoire.

— Que penses-tu de ces projets de conscription militaire ?

— Je pense que le tour sera bien fait pour envoyer au feu tous les “Frenchmen” de cette province.

— Hum ! fit Conrad avec un hochement de tête. Je crains fort que M. Borden ne se barre les jambes.

— Que voulez-vous dire ?

— Qu’il tombera, lui, et son Bill avec lui. Mais bah ! pour le moment, je crois la question oiseuse.

À cette minute Henriette entra apportant une pile de lettres nécessitant la signature de Conrad. La jeune fille, après avoir placé les lettres devant son chef, allait se retirer, lorsque Conrad la retint.

— Puis-je vous demander un service, mademoiselle ?

— Je suis à votre disposition, monsieur.

— J’ai là dans ce panier quantité de vieilles lettres, personnelles et autres, que je désire voir classifiées. Peut-être même se trouve-t-il quelques lettres importantes auxquelles j’aurais pu omettre de répondre. Pourriez-vous, ce soir, venir passer une heure ici et mettre la chose à l’ordre ?

— Avec plaisir, monsieur, comptez sur moi ! L’œil du colonel, à cette seconde, brilla étrangement.

— Merci, dit Conrad.

Henriette réintégra son cabinet, et James Conrad se mit en train de signer les nombreuses lettres.

Le colonel se leva, fit tourner son stick au bout de ses doigts et se dirigea vers la porte.

— Tu t’en vas ? demanda Conrad.

— Avez-vous quelque chose de particulier ? fit le colonel en s’arrêtant.

— Non. Mais je voulais t’emmener souper à la maison.

— Merci, mon oncle. J’ai un rendez-vous très important vers six heures. Une autre fois… Il sortit en sifflant.

Lorsqu’il fut rendu sur la rue Saint-Jacques, il murmura :

— À présent, il s’agit de retrouver Kuppmein et de le surveiller…