La valise mystérieuse/11

Éditions Édouard Garand (68p. 29-31).

XI

L’ACCUSATEUR


Trois heures étaient sonnées lorsque, cette même nuit, le colonel Conrad rentra à son domicile de la rue Metcalf. Le silence qui régnait dans la petite maison n’était troublé que par une lourde respiration qui frisait le ronflement d’un dormeur, et ce ronflement partait d’une pièce voisine du fumoir du colonel.

Un vague sourire erra un moment sur les lèvres de ce dernier.

Il jeta son chapeau et son pardessus sur une chaise et alla à un petit buffet duquel il tira une carafe remplie de liqueur. Il alla déposer cette carafe sur la table, s’assit dans le fauteuil voisin et se versa à boire.

Il alluma un cigare et se mit à fumer tout en méditant.

De temps à autre il vidait un verre de whiskey, de sorte qu’au bout d’une demi-heure il se trouva à demi ivre. À ses lèvres demeurait un sourire content. Plus il bailla fortement et murmura :

— Allons ! J’ai bien travaillé cette nuit, il ne me reste plus qu’à bien dormir !

Il jeta ce qui restait de son cigare, vida un autre verre, et enleva ses bottines qu’il jeta loin de lui avec force, au risque de réveiller les braves gens qui dormaient au-dessous.

Il entra dans sa chambre.

Avant de se dévêtir tout à fait, il s’assit sur le bord de son lit, tira de la poche intérieure de sa veste un portefeuille, l’ouvrit et se mit à compter une forte liasse de gros billets de banque. Il ricana sourdement et replaça le portefeuille dans la poche de sa veste. Mais alors son regard se porta sur la porte close de sa garde-robe. Une idée traversa son cerveau. Il se leva et alla à la garde-robe dont il tira doucement la porte. D’un regard perçant il fouilla la garde-robe. Puis il tressaillit violemment, son visage fortement coloré par l’eau-de-vie devint livide, tout son sang parut se changer en lait, et il murmura avec le plus grand étonnement :

— Elle n’est plus là !…

Il quitta la garde-robe et, le front en sueurs, les sourcils contactés, la lividité de sa figure s’accentuant, il inspecta minutieusement la chambre. Il visita l’armoire, regarda sous le lit… Non, il ne trouvait pas l’objet qu’il cherchait.

Il retourna à son fumoir dont il scruta tous les coins en grondant de vigoureux « goddam » et de retentissants « blooming »… Rien là non plus !

Il s’arrêta, haletant et découragé, et se demanda :

— Qui peut bien avoir enlevé cette valise ?

Il se frappa le front, ses regards s’embrasèrent, une flamme ardente empourpra sa figure d’ivrogne, et nerveusement il gagna la pièce d’où partait la lourde respiration d’un dormeur heureux.

Il poussa la porte, pénétra dans une chambre obscure et pressa un bouton : une vive lumière jaillit du plafond.

Dans cette chambre un désordre extravagant.

Sur une couchette de fer munie d’un mince matelas le colonel vit son ordonnance allongée sur le ventre, bottes aux pieds et kaki au dos, dormant d’un sommeil formidable.

Sur le plancher, près du lit, gisait un flacon vide.

Un éclair de fureur coupa les prunelles sombres du colonel. Puis l’éclair de son regard parcourut rapidement les quatre coins de la chambre. Non… il ne voyait pas dans cette chambre la valise qu’il cherchait.

Il se rapprocha du lit et de sa main droite frappa durement l’ordonnance dans le dos. Un grognement rauque fut l’unique réponse à cette interpellation brutale.

La même main s’éleva de nouveau pour retomber plus lourdement.

Le même grognement se fit entendre. Mais cette fois l’ordonnance se tourna sur le dos, mais n’en continua pas moins son heureux sommeil.

Devant cette opiniâtreté le colonel perdit toute mesure. Il lâcha un gros juron, leva son poing fermé et dur et l’enfonça avec rage dans le ventre du terrible dormeur.

Un hurlement de douleur ébranla la maison entière, et Tom, d’un bond terrible, se dressa debout pour demeurer nez à nez avec son officier devenu hideux de colère.

— Chien d’ivrogne ! vociféra le colonel en posant son poing sous le nez blême et ahuri de l’ordonnance qui, ployée en deux, tenait de ses deux mains son abdomen endolori et quasi crevé, vas-tu répondre à l’appel, à la fin ?

— À l’appel !… bredouilla d’une voix enrouée Tom qui verdissait de douleur et d’épouvante à la fois. Me voilà, monsieur ! Il n’était pas nécessaire de m’assommer…

— C’est bon, pas de commentaires ! Arrivons au fait !

— Que se passe-t-il donc ? Le feu est-il à la maison ?

— Non ! cria l’officier d’une voix sifflante. Il n’y a pas de feu dans la maison, mais il y a des voleurs !

— Des voleurs !… s’écria Tom égaré. Oh ! mais alors…

Et il voulut s’élancer vers une malle placée dans un coin de la chambre.

Le colonel le saisit.

— Que veux-tu faire ? demanda-t-il.

— Prendre mon revolver… puisqu’il a des voleurs dans notre domicile.

Il essaya encore de se ruer vers sa malle.

Mais le colonel le retint solidement et le secouant vigoureusement, hurla :

— Mais vas-tu m’écouter, pourceau maudit !

— Eh bien ! que voulez-vous ? hoqueta l’ordonnance à demi étranglée par la terrible poigne du colonel.

— Je veux que tu répondes à mes questions, pochard de satan.

— Vous voyez bien qu’à m’étrangler de la sorte ma langue bientôt ne pourra plus remuer, gémit le malheureux Tom.

— C’est bien, je te lâche, puisque tu deviens docile.

Tom respira longuement, toussa, s’ébroua… Puis, tâtant son col douloureux, il demanda avec un sourire moqueur :

— Vous étiez donc fâché, mon colonel ?

— Pas de questions ! interrompit rudement l’officier. Réponds sans ambages. Et il interrogea aussitôt :

— À quelle heure es-tu rentré ?

— Mais… de bonne heure, hésita Tom.

— Oui, de bonne heure ce matin ! ricana l’officier. Car, sache-le, il est quatre heures.

— Quatre heures déjà ! fit l’ordonnance avec une mine tout ébaubie.

— Eh bien ! qu’est-ce à dire ?

— Je dis… que je suis étonné d’avoir dormi si longtemps dans ma tenue tout entière… hormis la casquette…

— Et hormis le fusil… se mit à rire le colonel avec mépris. Ainsi, tu vas me dire que tu es rentré hier ?

— Et de bonne heure. Je vous le répète.

— Ne mens pas, car…

Et l’officier esquissa un geste redoutable.

— Mentir… s’écria l’ordonnance avec indignation. Pas le moindrement, à preuve qu’il était entre huit et neuf heures, et, à preuve aussi que, en revenant au logis, je vous ai vu, rue Sainte-Catherine, monter en tramway direction est.

— Tu es certain ?

— Par exemple… À moins que j’aie rêvé ?

— Ou que tu ne fusses soûl ?

— Pardon, monsieur ! je ne me suis abreuvé que de retour ici.

— En quelle compagnie, alors ?

— En compagnie de ce pauvre flacon.

— Je l’ai apporté moi-même.

— Et tu n’as reçu aucune visite en mon absence ?

— Ni chat, ni chatte.

— Pourtant, quelqu’un a pénétré en mon appartement durant mon absence.

— Ce ne pourrait être que l’esprit malin.

— À quelle heure t’es-tu mis au lit ?

— Je ne pourrais pas préciser. Mais je peux affirmer qu’il était entre onze heures et minuit.

— D’où vient ce flacon ?

Le colonel garda le silence, sans toutefois quitter de l’œil l’ordonnance qui, tripotant son ventre et son cou tour à tour, esquissait force grimaces de douleur. Mais la physionomie de l’ordonnance paraissait si sincère, que le colonel abandonna les soupçons qu’il avait eus à son égard.

— C’est bien, dit-il dans un grondement farouche, tu peux te recoucher. Mais, je saurai bien demain qui s’est introduit chez moi.

Il s’interrompit subitement comme un nom venait de flamboyer à son esprit :

— Kuppmein !… murmura-t-il.

Il frémit et ses yeux lancèrent un jet de flammes terribles.

— Oh ! si c’était lui… ajouta-t-il entre ses dents serrées.

Son poing s’éleva et s’abaissa en fendant l’air avec un sifflement, et rasant d’un demi-pouce le nez mince et livide de l’ordonnance qui exécuta un bond énorme en arrière.

Le colonel partit de rire et dit :

— N’aie pas peur, Tom, je ne t’en veux nullement.

Ces paroles parurent rendre à Tom toute son assurance, et il hasarda cette question :

— Mais serait-ce possible qu’on vous eût volé quelque chose ?

— Pas de questions, te dis-je ! Du reste, dès l’heure du réveil j’irai interroger le propriétaire de cette maison. Allons ! recouche-toi, Tom, et continue de rêver. Surtout, n’oublie pas en tes rêves la jolie Miss Jane.

Sur cette plaisanterie le colonel rentra chez lui en repoussant durement la porte.

Alors un sourire narquois s’épanouit sur les lèvres de Tom, et ce sourire s’acheva en un sourd ricanement que suivirent ces mots :

— C’est donc vrai qu’on n’a qu’à mettre les choses sous le nez d’un bonhomme pour qu’il ne les voie pas !…

Et après ces paroles mystérieuses, dont on comprendra bientôt le sens, Tom éteignit sa lumière et retomba sur son lit.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Vers les neufs heures du matin, furieusement obsédé par la disparition mystérieuse de sa valise, le colonel descendit pour interroger les gens du rez-de-chaussée. Mais les vieux lui jurèrent que personne, à leur connaissance, n’était entré dans son appartement la veille, hormis, naturellement, son ordonnance, Tom.

Seulement, comme les deux époux s’étaient nichés vers les huit heures, l’officier conclut en lui-même que le voleur de sa valise avait dû s’introduira durant le sommeil de Tom et des propriétaires. De cela il était certain, mais il n’aurait pu préciser l’heure.

Mais qui pouvait bien être ce voleur ?

De nouveau le nom de Kuppmein brûla l’esprit perplexe de l’officier.

Il remonta chez lui, fit un geste sauvage et rugit :

— Oh ! si c’est Kuppmein… enfer et ciel ! malheur à lui !

Et il se mit à s’habiller fébrilement.

À dix heures, le colonel pénétrait dans le cabinet de son oncle rue Saint-Jacques.

Il trouva James Conrad assis à son pupitre, sombre et agité, mordant un cigare éteint et clignotant terriblement des yeux.

— Eh bien ! mon oncle, quoi de neuf, ce matin ?

— Rien !… répondit Conrad sur un ton découragé. Tout va mal, décidément. Nos plans du Chasse-Torpille n’ont pas été retrouvés, non plus le modèle de Lebon. Et pour comble, ma secrétaire a disparu.

— Elle a disparu !… fit le colonel avec étonnement.

— Comme elle ne venait pas, j’ai téléphoné chez elle. Là, elle n’a pas été vue depuis hier. J’ai également téléphoné à quelques-unes de ses amies, mais personne ne l’a vue.

— Ah ! ah ! fit le colonel avec un sourire ambigu, il me semble que c’est du neuf, cela. C’est même de l’étrange, cette absence de Mademoiselle Henriette.

— Que veux-tu dire ? demanda Conrad surpris de ces paroles.

— Voulez-vous me permettre une autre question ?

— Parle.

— Vous êtes-vous informé de Lebon ?

— J’ai envoyé un garçon pour le prier de passer à nos bureaux.

— Qu’a rapporté le garçon ?

— Que Lebon est absent, lui aussi.

— Une autre question, mon oncle.

— Voyons.

— Vous avez payé, n’est-ce pas, vingt-cinq mille dollars à Lebon ?

— Oui.

— Vous n’ignorez pas que Lebon et Henriette étaient depuis longtemps désireux de gagner la forte somme, de la gagner par tous les moyens, afin de s’épouser et de vivre ensuite largement ?

— Où veux-tu en venir ?

— À ceci : Henriette, hier soir, vous a volé les plans du Chasse-Torpille.

— Es-tu fou, Philip ?

— Puis elle et Lebon sont passé à l’étranger avec votre argent, les plans et le modèle.

— C’est impossible !

— Ne me croyez pas, c’est votre affaire. Mais avouez qu’il n’est pas nécessaire de posséder un gros lot de psychologie pour découvrir la petite affaire de ces deux amoureux. Récapitulez les circonstances, vous verrez bien.

— Certes, en y songeant, fit Conrad d’un air sombre et soucieux, il se trouve bien des apparences contre eux. Mais…

— Mon oncle, je vous dis que Lebon et Henriette vous ont volé. À présent, voici un conseil : mettez à leurs trousses quelques bons policiers, et je vous garantis qu’avant vingt-quatre heures vous les repincerez. Car, si je ne me trompe, ils n’ont pu encore que passer la frontière américaine.

— J’ai bonne envie de suivre ton avis, murmura Conrad encore indécis. Car, disons-le, il lui paraissait folie de penser qu’Henriette fût une voleuse.

— Je vous l’ai dit, hier, mon oncle : Lebon était homme à prendre la fuite avec l’argent et son modèle avec le dessein de le vendre à d’autres pour une somme double, peut-être, de celle que vous lui avez offerte. Et savez-vous encore ce que je pense encore ? Il n’y aurait rien d’étonnant que Lebon ne songeât à livrer son Chasse-Torpille à l’Allemagne.

— Oh ! fit Conrad avec une certaine horreur.

— Mais il lui manquait l’argent nécessaire pour entreprendre le voyage et pour mener rondement et largement les négociations, il a pensé à vous jouer le tour !

— Oh ! si cela était ainsi, s’écria Conrad, avec fureur, il n’ira pas loin.

— Non, il n’ira pas loin, si vous agissez de suite !

— Je vais agir. Philip, répliqua l’ingénieur avec un accent résolu, je vais agir de suite, car je me rends immédiatement chez une agence de policiers.

Le colonel esquissa un sourire diabolique et pensa :

— Ou je me trompe fort, ou la partie est à peu près gagnée !…