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C.O. Beauchemin & Valois (p. 1-7).

LA TERRE PATERNELLE.


I.

un enfant du sol.


Parmi tous les sites remarquables qui se déroulent aux yeux du voyageur, lorsque, pendant la belle saison, il parcourt le côté nord de l’Île de Montréal, l’endroit appelé le « Gros Sault » est celui où il s’arrête de préférence, frappé qu’il est par la fraîcheur de ses campagnes et la vue pittoresque du paysage qui l’environne.

La branche de l’Outaouais qui, en cet endroit, prend le nom de « rivière des Prairies, » y roule ses eaux impétueuses et profondes, jusqu’au bout de l’île, où elle les réunit à celles du Saint-Laurent. Une forêt de beaux arbres respectés du temps et de la hache du cultivateur couvre dans une grande étendue la côte et le rivage. Quelques-uns, déracinés en partie par la force du courant, se penchent sur les eaux, et semblent se mirer dans le cristal limpide qui baigne leurs pieds. Une riche pelouse s’étend comme un beau tapis vert sous ces arbres dont la cime touffue offre une ombre impénétrable aux ardeurs du soleil.

L’industrie a su autrefois tirer partie du cours rapide de cette rivière, dont les eaux alimentent encore aujourd’hui deux moulins, l’un sur l’île de Montréal, appelé « Moulin du Gros Sault, » et naguère la propriété de nos seigneurs ; et l’autre, presqu’en face, sur l’île Jésus, appelé « Moulin du Crochet, » appartenant aux MM. du séminaire de Québec.

Le bourdonnement sourd et majestueux des eaux, l’apparition inattendue d’un large radeau chargé de bois entraîné avec rapidité au milieu des cris de joie des hardis conducteurs, les habitations des cultivateurs situées sur les deux rives opposées à des intervalles presque réguliers, et qui se détachent agréablement sur le vert sombre des arbres qui les environnent, forment le coup d’œil le plus satisfaisant pour le spectateur.

Ce lieu charmant ne pouvait manquer d’attirer l’attention des amateurs de la belle nature, aussi, chaque année, pendant la chaude saison est-il le rendez-vous d’un grand nombre d’habitants de Montréal, qui viennent s’y délasser pendant quelques heures, des fatigues de la semaine, et échanger l’atmosphère lourde et brûlante de la ville contre l’air pur et frais qu’on y respire.

Parmi toutes les habitations de cultivateurs qui bordent l’île de Montréal en cet endroit, une se fait remarquer par son bon état de culture, la propreté et la belle tenue de la maison et des divers bâtiments qui la composent.

La famille qui était propriétaire de cette terre, il y a quelques années, appartenait à une des plus anciennes du pays. Jean Chauvin, sergent dans un des premiers régiments français envoyés en ce pays, après avoir obtenu son congé, en avait été le premier concessionnaire, le 20 février 1670, comme on peut le constater par le terrier des seigneurs ; puis il l’avait léguée à son fils Léonard ; des mains de celui-ci elle était passée par héritage à Gabriel Chauvin, puis à François, son fils. Enfin, Jean-Baptiste Chauvin, au temps où commence notre histoire, en était propriétaire comme héritier de son père François, mort depuis peu de temps, chargé de travaux et d’années. Chauvin aimait souvent à rappeler cette succession non interrompue de ses ancêtres, dont il s’enorgueillissait à juste titre, et qui comptait pour lui comme autant de quartiers de noblesse. Il avait épousé la fille d’un cultivateur des environs. De cette union il avait eu trois enfants, deux garçons et une fille. L’aîné portait le nom de son père ; le cadet s’appelait Charles, et la fille Marguerite. Les parents, par une coupable indifférence, avaient entièrement négligé l’éducation de leurs garçons ; ceux-ci n’avaient eu que les soins d’une mère tendre et vertueuse, les conseils et l’exemple d’un bon père. C’était sans doute quelque chose, beaucoup même ; mais tout avait été fait pour le cœur, rien pour l’esprit. Marguerite là-dessus avait l’avantage sur ses frères. On l’avait envoyée passer quelque temps dans un pensionnat, où le germe des plus heureuses dispositions s’était développé en elle ; aussi c’était à elle qu’était dévolu, chaque soir, après le souper, le soin de faire la lecture en famille ; les petites transactions, les états de recette et de dépense, les lettres à écrire et les réponses à faire, tout cela était de son ressort et lui passait par les mains, et elle s’en acquittait à merveille.


Cependant, malgré le défaut d’instruction des chefs de cette famille, tout n’en prospérait pas moins autour d’eux. Le bon ordre et l’aisance régnaient dans cette maison. Chaque jour, le père, au dehors, comme la mère à l’intérieur, montraient à leurs enfants l’exemple du travail, de l’économie et de l’industrie, et ceux-ci les secondaient de leur mieux. La terre, soigneusement labourée et ensemencée, s’empressait de rendre au centuple ce qu’on avait confié dans son sein. Le soin et l’engrais des troupeaux, la fabrication des diverses étoffes, et les autres produits de l’industrie, formaient l’occupation journalière de cette famille. La proximité des marchés de la ville facilitait l’exportation du surplus des produits de la ferme, et régulièrement une fois la semaine, le vendredi, une voiture chargée de toutes sortes de denrées, et conduite par la mère Chauvin, accompagnée de Marguerite, venait prendre au marché sa place accoutumée. De retour à la maison, il y avait reddition de compte en règle. Chauvin portait en recette le prix des grains, du fourrage et du bois qu’il avait vendus ; la mère, de son côté, rendait compte du produit de son marché ; le tout était supputé jusqu’à un sou près, et soigneusement enfermé dans un vieux coffre qui n’avait presque servi à d’autre usage pendant un temps immémorial.

Cette scrupuleuse exactitude à toujours mettre au coffre, et à n’en jamais rien retirer que pour les besoins les plus urgents de la ferme, avait eu pour résultat tout naturel d’accroître considérablement le dépôt. Aussi le père Chauvin passait-il pour un des habitants les plus aisés des environs ; et la commune renommée lui accordait volontiers plusieurs mille livres au coffre, qu’en père sage et prévoyant il destinait à l’établissement de ses enfants.

La paix, l’union, l’abondance, régnaient donc dans cette famille ; aucun souci ne venait en altérer le bonheur. Contents de cultiver en paix le champ que leurs ancêtres avaient arrosé de leurs sueurs, ils coulaient des jours tranquilles et sereins. Heureux, oh ! trop heureux les habitants des campagnes, s’ils connaissaient leur bonheur !