La queue des Nyams-Nyams


LA QUEUE DES NYAMS-NYAMS,

PAR M. GUILLAUME LEJEAN.
1860


Existe-t-il des hommes à queue ? On n’hésitait pas à répondre affirmativement dans l’antiquité et au moyen âge. Mais ces personnages fabuleux, moitié hommes, moitié singes, semblaient être rentrés pour toujours dans les ténèbres, à l’approche de l’éclatante lumière du seizième siècle, en même temps que gryphons, mantichora, pygmées, hommes sans tête ou à un seul pied, qui figuraient si pittoresquement sur les cartes des douzième et treizième siècles. On fut donc assez surpris, il y a plusieurs années, d’entendre des voyageurs européens affirmer de l’air le plus sérieux du monde qu’ils avaient vu, « de leurs yeux vu, ce qui s’appelle vu, » des nègres à queue, en Afrique, dans le Soudan oriental. Ils entrèrent même à ce sujet dans des détails minutieux et paraissaient véritablement convaincus. Toutefois les esprits prudents se contentèrent de répondre que nous sommes tous exposés à être dupes de nos sens, que la science ne peut se contenter d’affirmations, qu’elle exige, pour admettre des phénomènes exceptionnels, des observations faites suivant toutes les règles rigoureuses de la méthode moderne, et qu’en définitive ils attendraient, pour croire, qu’on rapportât d’Afrique un de ces hommes à queue mort ou vif. C’était parler avec sagesse. Notre collaborateur, M. Guillaume Lejean, en ce moment même engagé dans la recherche des sources du Nil, est en mesure de satisfaire les curiosités éveillées sur cette singulière question. Voici ce qu’il nous écrit :

« Je vous envoie un dessin du fameux ornement qui a donné lieu à la fable des hommes à queue. J’ai scrupuleusement copié l’original, pris sur le cadavre d’un Nyambari ou Nyam-Nyam, tué dans une rixe contre les trafiquants. C’est la première fois qu’on prend un de ces hommes avec son appendice et j’espère à mon retour exhiber l’objet même devant le conseil de la Société de géographie de Paris. Cette queue est en cuir bien ouvragé. Les petites lignes ou barres que l’on voit sur le dessin représentent des morceaux de fer de trois centimètres de long. Le renflement du milieu est un bourrelet creux… C’est bien la queue en éventail de M. d’Escayrac. » (Soudan, p. 52.)

La queue des Nyams-Nyams.

Ainsi plus de doute. Ces queues en cuir des Nyams-Nyams n’ont rien de plus extraordinaire que celles, par exemple, que nos lecteurs ont vues au dos des Indiens Choctaws jouant à la balle (tome ier du Tour du Monde, p. 341). Il ne reste qu’à désirer des renseignements précis sur ces nègres porte-queue et l’on en trouve déjà quelques-uns dans une notice adressée aussi tout récemment par M. G. Lejean à M. Malte-Brun, directeur des Nouvelles annales des voyages.

« On désigne sous le nom de Nyam-Nyam un vaste ensemble de populations situées, au Soudan oriental, à quinze ou vingt jours au moins à l’ouest du fleuve Blanc et au sud du Darfour. Ils ont un gouvernement monarchique ; les provinces sont soumises à des chefs féodaux.

« On a prétendu que les Nyams-Nyams sont anthropophages ; mais il est probable qu’on ne doit accuser de ce goût monstrueux qu’une seule de leurs tribus, celle des Biudgie. Les Européens ne connaissent, du reste de leur territoire, que la partie qui avoisine les Dôr.

« J’ai vu aujourd’hui, 2 août 1860, dit M. G. Lejean, une femme nyam-nyam enlevée par des négriers. Elle est cuivrée comme les Dôr et les Peulhs ; les Djour et les Denka sont d’un fort beau noir, et, comme il n’y a pas de croisement de races dans cette région, la ligne de démarcation entre les noirs et les rouges est très-aisée à déterminer. Elle peut avoir vingt-cinq ans, est d’une haute taille, parfaitement faite, d’un type régulier qui tient le milieu entre celui des noirs et celui des Gallas ; les yeux sont beaux, le front étroit, le nez et les lèvres ont les formes caractéristiques des nègres, mais très-affaiblies : l’ensemble n’est pas désagréable, la figure a de l’intelligence et de la douceur. Elle est nue, à l’exception du pagne en lanières (rahad). Elle se croise les mains sur le sein.

« J’ai essayé de la faire parler, mais je n’en ai eu que des phrases inintelligibles d’un accent enfantin, et pas dix mots d’arabe, bien qu’elle soit depuis deux mois à Khartoum. La langue de ce peuple est inconnue à toutes les tribus voisines ; les traitants trouvent des interprètes chez les Dôr, leurs voisins de l’est. Elle avait, comme tous ses compatriotes, deux dents de la mâchoire inférieure dentelées ; c’est peut-être cet usage qui a fait croire au cannibalisme des Nyams-Nyams. Tout son luxe s’étalait sur sa personne sous forme de colliers de verroteries aux poignets, à la jambe, au cou, d’assez jolies boucles d’oreille (article d’exportation égyptienne), et de trois lourds colliers en fer, entourant le cou et rivés par le marteau du forgeron ; c’est de la pure bijouterie Nyam-Nyam.

« La chevelure est tout à fait laineuse, et formait, lorsqu’elle est arrivée ici, une grosse touffe sur le chignon. Cette coiffure a été remplacée par les petites tresses de la mode arabe, et la captive nous fait comprendre qu’elle se réjouit d’avance de l’admiration que sa transformation excitera parmi ses compatriotes quand elle retournera chez eux.

« Dans trois mois, quand elle parlera l’arabe, je pourrai apprendre par elle bien des choses intéressantes sur son peuple ; mais je ne renonce pas à l’espoir d’étudier les Nyams-Nyams dans leur propre pays. »

Guillaume Lejean.