La nuit les chats sont gris

Journal Le Canard (9 et 17 novembre 1877p. -10).

Le Canard, journal hebdomadaire illustré — Montréal
(Conte fantastique de la publication des 9 et 17 novembre 1877)



La nuit les chats sont gris

Feuilleton du Canard


POLYCARPE BARBANCHU

Wikisource : Projet Québec/Canada
Projet « Les aventuriers de la littérature québécoise perdue »

FEUILLETON DU CANARD

CONTE FANTASTIQUE.


I.

LA NUIT LES CHATS SONT GRIS.


Huit heures sonnaient aux horloges de la ville de Champlain.

Je dis aux horloges, les clochers n’ayant pas de cadrans comme à Paris.

Il faisait une nuit sombre.

Le temps était froid ; de gros nuages noirs assombrissaient le ciel.

Des ombres frileuses passaient rapidement sur les trottoirs de la rue St. Jean.

Je sortais du « Chien d’Or. » Buies m’avait payé un verre de cognac, j’avais allumé un cigare, et j’étais sorti.

Je m’attendais à quelque chose d’extraordinaire pour ce soir là.

Mon attente ne fut pas trompée.


II.

OÙ L’ON ENTREVOIT LE HÉROS DE CETTE VÉRIDIQUE HISTOIRE.


J’ai dit que le temps était froid, mais je n’avais pas froid.

Avec un bon verre de cognac dans l’estomac et un cigare de la Havane aux lèvres, on peut aller loin.

En descendant la rue de la Fabrique, je vis une ombre tout de noir habillée longer majestueusement les maisons.

Je la suivis.

Elle portait un chapeau à haute forme, un habit noir affreusement râpé, des pantalons très-courts, des bottes aculées ; elle paraissait courbée sous le poids de la misère et de l’infortune.

Je m’intéressai à cette ombre étrange.


III.

OÙ L’OMBRE PARLE.


L’ombre passa la porte St. Jean, longea la rue St. Jean jusqu’à la rue Ste. Geneviève, et descendit la rue Ste. Geneviève jusqu’à la rue de la Tourelle.

Là elle s’arrêta.

— Je m’arrêtai, croyant pouvoir la reconnaître.

Oh ! l’ami, lui dis-je.

— Que me voulez-vous ? demanda-t-elle d’un air froid.

Je la reconnus.

— Tiens, Tête-Bleu ! c’est mon ami Nepomucène Brind’avoine, le bohême. Par quel hasard te rencontré-je dans cette rue de la Tourelle.

Nepomucène me regarda d’un œil hagard.


IV.

OÙ L’OMBRE CONTINUE À PARLER.


— Je perche dans cette rue depuis un mois, me raconta Nepomucène. Je suis malheureux, ajouta-t-il.

Je résolus alors de ne pas finir ma journée sans faire une bonne action, comme Titus.

— Viens avec moi, dis-je à Nepomucène.

Où ?

— Viens, te dis-je.

— Je n’irai pas par cette rue.

— Pourquoi ?

— L’épicier du coin me doit. On le voit de loin, regarde, il ferme son magasin.

— Je ne te comprends pas.

— Il me doit quelques bouteilles d’eau-de-vie et du tabac.

— Qu’importe cela ?

— Je ne puis passer, par modestie ! par pudeur !

— Comment ! tu es créancier d’un bourgeois parvenu, et par pudeur ou modestie, tu n’oses passer devant la porte de ton débiteur !

— Hélas ! je suis ainsi fait, mon ami.

— Alors, passons par la rue Richelieu.

— Quelle grandeur d’âme !


V.

CHERCHEZ ET VOUS TROUVEREZ CE QUE FAISAIT ARCHIMÈDE AVANT DE PRONONCER LE MOT « EUREKA » : EN CHERCHANT ON TROUVE.


Nepomucène est un ami d’enfance, un type à la façon des héros de la vie de Bohême de Murger. Il aime à boire. Comme Musset, son verre n’est pas grand, mais il boit dans son verre.

Ce soir là je voulus être pour lui une Providence.

— Où vas-tu, me demanda-t-il, et que cherches-tu ?

— Je ne sais où je vais. Qui sait où nous allons dans la vie.

— Très-bien, mais que cherches-tu ?

— Je cherche un épicier.

— Un épicier !

— Oui.

— Il est tard. Les magasins sont fermés. Mon épicier, celui qui me doit, vient de fermer son magasin, il dort déjà bercé de doux songes.

— Il me faut un épicier. Frappez, et l’on vous ouvrira. Cherchez, et vous trouverez. Napoléon a dit que le mot impossible devrait être rayé de la langue française.

— Alors, cherchons.

— Cherchons.


VI.

DÉSESPOIR.


Nous montâmes la rue Ste. Geneviève.

Matte avait fermé.

Nous enfilâmes la rue St. Jean.

Dion avait fermé.

Nous franchîmes la porte St. Jean.

Toussaint avait fermé.

Hall avait fermé.

Damnation ! Mort ! Potence !

Ventre saint gris !

(Que veut dire ce dernier juron ? Henri IV ne le savait pas lui-même.)

Le ciel s’était découvert. La lune, dégagée des nuages, apparaissait au-dessus du clocher de la basilique, comme un point sur un i.


VII.

LA STATUE DU COMMANDEUR.


Nous vîmes de loin les vitraux de l’épicier Hossack brillamment illuminés.

Nepomucène poussa un soupir.

Je me dirigeais vers le magasin de cet anglais, lorsqu’une chose extraordinaire, inouïe, abracadabrante (mettez tous les adjectifs de Mad. de Sévigné) m’apparût.

Sur la tour de la basilique Notre-Dame de Québec se promenait un fantôme long de six coudées, vêtu d’un linceuil et couvert d’un immense bonnet de coton blanc. Il avait deux dents énormes qui lui descendaient jusqu’au menton ; on eut dit des dents de morse.

Il était terrible à voir. « Terrible visu. »

Il jeta un cri lugubre, plaintif, lamentable comme le mugissement des flots battus par les aquilons.

Par exemple quand vous entendez la mer du haut d’une falaise (paysage escarpé.)

Le fantôme tenait à la main le dernier numéro du « Canard. »

Il nous regarda. De ses deux orbites sortaient deux flammes !

Nous étions comme pétrifiés.

Il étendit son bras dextre vers nous, et d’une voix pareille au grondement du tonnerre il nous dit : « Prenez garde ! Prenez garde ! Prenez garde à vous ! »


VIII

MOUVEMENTS FINANCIERS.


Je regardai Nepomucène.

Il était livide.

J’avoue que je tremblais un peu, mais j’eus le courage de lui dire : Marchons.

Et nous marchâmes.

Je regardai en arrière.

Le fantôme était disparu.

Nous arrivâmes chez l’anglais Hossack et nous entrâmes d’un air majestueux.

Six commis vinrent à notre rencontre.

— Je commandai une livre de tabac et des cigares.

— Un petit pain.

— Une demi livre de beurre.

— Une boîte de sardines. Une boîte de homard. Une boite d’huîtres. Une boîte de perdrix aux truffes.

— Une livre de fromage de Gruyère. Une livre de fromage anglais.

Nepomucène paraissait froid.

Je commandai encore :

— Une bouteille de Curaçao.

Nepomucène se mit à sourire.

— Une bouteille de vin d’Oporto. Une bouteille de Madère. Une bouteille de Xérès.

Nepomucène riait allègrement.

Une bouteille de cognac vieux de dix ans.

Nepomucène riait à gorge déployée.

Nous tenons le bonheur, me dit-il riant.

C’était l’idéal du bonheur.

IX.

Alea Jacta Est.


Le temps était redevenu sombre.

Nous regardâmes la tour de la Basilique.

Plus de fantôme.

Nous suivîmes à pas précipités la rue de la Fabrique, la rue St. Jean, nous franchîmes la porte St. Jean, nous longeâmes la rue St. Jean extra muros, nous descendîmes la rue Ste. Geneviève jusqu’à la rue de la Tourelle, nous suivîmes un instant la rue de la Tourelle, lorsque Nepomucène s’arrêta à une haute maison à toit aigu, portant le numéro 4169 ½.

— C’est ici, dit-il.

— Demeures-tu bien haut, demandai-je ?

— Au dernier, étage dans une mansarde.

— Il n’y a pas de brigands et de voleurs dans cette maison ?

— Non.

— Montons alors.

Et la porte étant ouverte nous montâmes.


X.

UNE MANSARDE DANS LA MAISON N° 4169 ½, RUE DE LA TOURELLE.


L’escalier était tortueux et étroit, sans rampe, et nous montâmes en nous guidant sur un mur sale et humide.

Nous n’avions aucune lumière.

Arrivés sur le dernier palier, Nepomucène me dit :

— Attends un peu ici, je vais allumer un flambeau.

Deux minutes s’écoulèrent.

Je vis apparaître sur le seuil d’une porte sans serrure mon digne ami tenant à la main une bouteille avec une chandelle de suif dans le goulot.

À cette lumière blafarde, je vis un taudis affreux, un grabat dans un coin, une table chargée d’énormes bouquins et d’une écritoire en étain, deux chaises boiteuses, et dans les lézardes des murs d’épaisses toiles d’araignées.

Je trouvai Népomucène plus heureux que le Pierre Gringoire de Victor Hugo, qui n’avait pour toit que la calotte des cieux.


XI.

PREMIÈRES PASSES D’ARMES.


On mit boissons et victuailles sur la table étonnée de porter tant et de si bonnes choses.

On déboucha les bouteilles et l’on ouvrit les boites de conserves alimentaires.

On se versa un verre de cognac.

Nepomucène regarda son verre à la lueur de la chandelle, et tout charmé le porta à ses lèvres. Il dégusta lentement. Sa figure paraissait ravie, c’était l’extase. Tel est le voyageur altéré qui venant du Sahara et n’ayant bu depuis trois jours, boit son premier verre d’eau. (C’est une mauvaise image.)

Car entre disciples de Bacchus, on ne doit jamais parler d’eau ; encore moins mettre de l’eau dans son vin.)

— Maintenant causons, dit Nepomucène.

— Causons.

— J’ai quelque chose à te confier.

Il dit ces quelques mots d’un air rêveur.


XII.

PROPOS PHILOSOPHIQUES.


— Mais on devrait parler du passé, évoquer nos joyeux souvenirs, dis-je à Nepomucène. Après viendra ta confidence.

Nepomucène répondit : Le passé, on ne le tient plus, puisqu’il est passé. Le présent, on ne le tient pas, puisqu’il passe. L’avenir, on ne le tiendra pas, puisqu’il passera.

— Cela revient à la devise d’Alexandre Dumas, père : « Tout lasse, tout passe, tout casse. »

— Justement.

— Réponds à une question.

— Je suis prêt.

— Pourquoi Ba aime-t-il à lire Jules Verne ?

— Attends un peu.

— Réponds.

— Je donne ma langue aux caniches.

— Imbécile ! parce que Ba Lit Verne (Balivernes.)

Et nous continuâmes à discourir de ces sujets philosophiques et propos de haute science trois heures durant.


XIII.

UN POÈME ÉPIQUE.


— J’ai donc une confidence à le faire, dit Nepomucène.

— Dis-la.

— Je compose un poème épique.

— Bien long ?

— Soixante et quatre chants.

— Combien de vers ?

— Trente deux mille vers.

— Quel sujet ?

— La Ratepenade humaine.

— Hum ! Hum ! Oh ! Oh ! Sapristi ! Sac à papier ! Et ce poème contient sans doute de beaux passages ?

— J’y parle de l’abrutissement de mes compatriotes Canadiens-Français, de nos temps barbares, des nobles choses avilies. C’est sublime et vrai.

— Que prétends-tu en faire ?

— L’Université Laval, qui a donné la médaille d’or à des lauréats pour des poèmes médiocres, à plus forte raison devrait me donner ses trois médailles, car ce poème est des trois genres, supérieur, moyen et médiocre. Je ne le soumettrai pas à l’Université.

— Veux tu le vendre.

— Je roulerais sur l’or, j’irais en équipage, mais j’ai l’âme trop grande pour songer nu vil métal.

— Que veux-tu donc en faire ?

— Je le destine au Canard.

— ! ! ! ¡ ¡ ¡ ? ? ? ¿ ¿ ¿ X. X. X. ; ;. ! ! !


XIV

RÉFLEXIONS SUR LE POÈME DE NEPOMUCÈNE.


— Malheureux ! exclamai-je, infortuné jeune homme ! Je ne puis en entendre plus long, je me sauve.

— Attends un peu, j’aurai pitié de toi.

— Comment ?

— Je ne le lirai rien.

— À cette condition je reste ; j’en ai assez, des hommes de lettres qui me lisent leurs vers ou leur prose.

— Je ne te lirai rien. Il y a de beaux passages cependant.

— Insensé ! Je croyais qu’il n’y eut que moi sur la terre d’assez imbécile pour collaborer au Canard de ma modeste prose. Et, grand Dieu du ciel ! Je trouve un poète qui écrit pour le même journal un poème de trente-deux mille vers. C’est trop fort, prenons un coup.


XV

OÙ L’ON VOIT DE NOUVEAU LA STATUE DU COMMANDEUR.


Nous continuâmes à rigoler, à faire « tronson de chière lie, » comme dit notre grand maître Rabelais.

Nous avions oublié le poème épique et le Canard.

Nous entendîmes alors comme un gémissement montant de la rue de la Tourelle jusqu’à nous.

Nepomucène se leva, alla vers la fenêtre, en tira l’espagnolette et l’ouvrit.

— Viens voir cria-t-il.

Je me précipitai.

C’était le fantôme qui nous était apparu sur le tour de la Basilique Notre-Dame.

Il tenait encore à la main un numéro du Canard.

De nouveau il dirigea son bras droit vers nous en tenant à la main cette terrible feuille.

Et il nous dit : « Prenez garde ! prenez garde ! prenez garde à vous ! »


XVI.

CATASTROPHE.


Je me tournai vers Nepomucène.

Il était évanoui.

Mon cœur battait avec force dans ma poitrine.

Je me sentis comme entraîné dans un tourbillon.

Des flammes passèrent devant mes yeux.

J’eus une pensée horrible.

— Si j’allais me réveiller dans l’Enfer avec Nepomucène, me dis-je.

Je tentai un suprême effort.

Je regardai à la fenêtre.

Le fantôme ricanait.

Je perdis connaissance.


CONCLUSION.


C’est encore sous l’empire d’une émotion bien naturelle que j’ai raconté aux lecteurs du Canard les événements de cette funeste nuit.

Mon ami Népomucène a remis son poème sur le métier ; il sera bientôt prêt pour la publication. Mais je crains pour sa raison ; il me paraît sombre et livré à la mélancolie.

Népomucène n’a pas revu le fantôme.

Ni moi non plus.


POLYCARPE BARBANCHU.


FIN.