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Traduction par Teodor de Wyzewa.
Perrin (p. 143-153).

CHAPITRE VI

I

Ce fut quelques minutes après qu’ils eurent achevé leur repas silencieux, ce soir-là, que monsignor se pencha soudain en avant, sur une chaise, dans la grande loggia fraîche, et se passa les mains sur les yeux comme un homme accablé de sommeil. Des rues, au dehors, arrivait encore un murmure d’innombrables pas, avec des échos de paroles et de chants.

— Fatigué ? demanda doucement le P. Jervis. Monsignor ne répondit rien pendant un instant. Il promena un regard autour de la salle, ouvrit et referma ses lèvres, et puis, se radossant, il sourit.

— Non, dit-il. Tout au contraire, c’est maintenant enfin que je me sens réveillé.

— Comment ?

— Oui, il semble enfin que tout cela a pénétré en moi. Tout cela, — je veux dire tout ce monde étrange. Aujourd’hui seulement, j’ai commencé à voir !

Il se tut de nouveau, et s’occupa lentement à bourrer une petite pipe qu’il avait apportée dans sa valise.

— Versailles même, dit-il, ne m’avait pas entièrement convaincu ! C’était une espèce de jouet, un jouet des plus agréables, en vérité, mais… (un silence) mais ce que nous avons vu aujourd’hui, c’est cela enfin qui me donne l’impression de la réalité.

— Comment cela ?

— Eh ! bien, je puis enfin comprendre pour mon propre compte que tout ce que vous m’avez dit est réel, que le monde est réellement devenu chrétien, et le reste. Ce sont ces gardes chinois, peut-être, qui ont contribué le plus à me convaincre. Sur l’instant, je les avais à peine remarqués : mais leur image m’est revenue en tête, et je n’ai plus cessé de penser à eux. Sans compter les autres choses, naturellement, ces souverains, et puis le pape !… Au fait, je n’ai pas pu bien distinguer son visage. Est-ce que ceci est son portrait ?

Il se releva brusquement, traversa la salle jusqu’à l’endroit où pendait le portrait. Celui-ci n’avait rien de très frappant : il montrait un visage assez banal, avec des lèvres étroitement fermées. On y voyait un homme assis dans un fauteuil très orné, vêtu et coiffé de blanc suivant l’usage.

— Il a une figure tout à fait ordinaire, songea tout haut monsignor. On dirait le visage d’un homme d’affaires !

— Oh ! oui, répondit le P. Jervis, il est ordinaire ! C’est un homme d’une probité irréprochable, et d’une intelligence très suffisante. Jamais encore jusqu’ici, voyez-vous, il n’a eu à affronter aucune grande crise. On le dit très habile financier… Mais vous paraissez désappointé ?

— C’est que je ne m’attendais pas à le voir ainsi, dit le prélat, toujours songeur.

— Et pourquoi pas ?

— Il me semble occuper désormais dans le monde une position si extraordinaire ! Je me serais attendu à trouver en lui plus de…

— Plus de génie ? Mais dites-moi, monsignor, ne croyez-vous pas que l’homme moyen constitue le meilleur administrateur ?

— Voilà qui est de la démocratie toute pure !

— Pas du tout ! La démocratie n’accorde à l’homme moyen aucun pouvoir réel. Elle le noie parmi ses compagnons. Ce qui revient à dire qu’elle tue son individualité ; et son individualité est la seule chose précieuse, de tout ce qu’il possède.

Monsignor vint se rasseoir, en soupirant.

— Enfin, je crois que j’ai compris le monde présent ! répéta-t-il. Je commence à me rendre compte de la réalité de tout cela. Mais il faut encore que je voie bien d’autres choses, pour achever de me persuader !

— Quelle espèce de choses ?

— Ma foi, je ne sais pas trop comment vous l’expliquer… Je serais tenté d’appeler ce que je désire voir : le côté de la science. Jusqu’ici, je n’ai vu que le côté de la foi. Je comprends bien que toute la vie du monde se meut à présent sur le fondement du catholicisme : mais je n’aperçois pas encore pleinement de quelle façon cette vie s’accorde avec la science. De mon temps… (il s’arrêta) je veux dire que j’avais comme l’idée qu’il existait un abîme entre la science et la foi, une séparation radicale, sinon une absolue contradiction. Comment ces deux ordres séparés se sont-ils rejoints ? Quelle est l’attitude nouvelle de la science, prise en bloc, à l’égard de la religion ? Est-ce que, de part et d’autre, l’on se borne à dire que la science et la foi doivent poursuivre leur propre voie, sauf à ne jamais se rencontrer ?

Le P. Jervis parut embarrassé.

— Mais, dit-il, vraiment je ne comprends pas. Il n’y a aucun conflit entre la science et la foi. Ne vous ai-je pas dit que la grande majorité des savants étaient des prêtres ?

— Oui, mais quel est le point de contact ? Voilà ce que je ne vois pas encore !

Le prêtre secoua la tête, en souriant.

— Je vous assure que je n’ai aucune idée de ce que vous voulez dire, monsignor. Donnez-moi un exemple !

— Eh ! bien, par exemple, voici les guérisons miraculeuses ! Je me rappelle que M. Manners nous en a dit un mot. Autrefois, les savants déclaraient que ces cures résultaient de la suggestion, tandis que les catholiques affirmaient qu’elles étaient surnaturelles. Comment les deux opinions se sont-elles conciliées ?

Le P. Jervis réfléchit un moment.

— Je dois dire que je n’ai jamais songé à cette question sous un tel angle, dit-il. Il me semble que tout le monde, aujourd’hui, est d’accord pour admettre que la puissance de Dieu est capable de tout. Dans certains cas, en effet, Dieu agit par l’entremise de la suggestion, et dans d’autres par celle de forces surnaturelles que nous ne connaissons pas. Mais ne trouvez-vous pas que cela n’a aucune importance, pourvu seulement que l’on croie en Dieu ?

— Oui, mais ce que vous me dites là ne répond pas à ma véritable question.

Soudain la porte s’ouvrit, et un serviteur entra.

— C’est l’évêque de Sébaste, qui demande si monsignor peut le recevoir, dit-il en s’inclinant devant le prélat anglais.

Celui-ci jeta un rapide coup d’œil au P. Jervis.

— L’évêque de Sébaste est venu ici en qualité de chapelain du prince Georges, expliqua rapidement le vieux prêtre. Je crois que nous devons le recevoir.

— Fort bien ! Faites-le entrer ! dit monsignor. Puis, se retournant de nouveau vers son compagnon :

— Ne croyez-vous pas que vous devriez le mettre au courant de mon aventure ?

— Bah ! vous verrez qu’il n’en sera aucun besoin.

— Je suis ravi de vous revoir, monsignor, commença l’évêque, quelques minutes plus tard, en se montrant sur le seuil avec le P. Jervis.

— Vous êtes bien aimable, monseigneur ! répondit Masterman, tout en se redressant après avoir baisé l’anneau de son visiteur.

Lorsque l’évêque se fut assis, monsignor l’examina attentivement, mais sans rien découvrir en lui d’exceptionnel. Cet évêque de Sébaste semblait un prélat caractéristique, gros, rouge, familier et souriant, avec des yeux lumineux et une bouche bien découpée. Il était vêtu de sa robe de cérémonie, mais sans aucune trace de solennité dans toutes ses manières.

— Je suis venu voir si vous désiriez assister à la réception de ce soir, dit-il. Si vous y consentez, nous pourrons partir ensemble. Mais, en ce cas, il est déjà plus que temps.

— Nous n’avons pas entendu parler de cette réception.

— Oh ! c’est une soirée toute improvisée. Le Saint-Père, d’ailleurs, n’y apparaîtra sans doute pas, sauf peut-être pour quelques instants.

— Mais c’est bien au Vatican ?

— Oui, naturellement. Il y aura une foule énorme, cela va de soi. Mon prince, lui, est déjà dans son lit, le pauvre petit ! Les cérémonies de la journée l’ont épuisé. Et moi, après l’avoir quitté, j’ai pensé que, si vous vouliez m’accompagner, cela nous divertirait de passer une demi-heure au Vatican.

— Je crois que, en effet, cela pourrait nous intéresser, observa le P. Jervis.

— Une voiture nous attend à la porte, dit l’évêque en sa relevant, nous n’avons pas une minute à perdre.

II

Les trois prêtres anglais étaient convenus de se retrouver au pied de la Scala Regia. Mais le moment fixé pour leur départ était passé déjà depuis un quart d’heure lorsque, tout d’un coup, monsignor s’aperçut qu’il s’était égaré.

Il avait erré longtemps, après avoir salué le cardinal qui, en l’absence du pape, se trouvait chargé de recevoir les visiteurs. Tout d’abord, il avait eu près de soi le P. Jervis et l’évêque de Sébaste, qui lui avaient désigné les personnages les plus notables. Mais bientôt, la foule l’ayant séparé de ses compagnons, il s’était trouvé seul à aller et venir dans d’innombrables corridors, cours, loggias, et salons de réception, observant les foules qui l’entouraient, et échangeant des saluts avec toute sorte de personnes sur son passage.

Le régime entier du palais l’étonnait par sa nouveauté. Il s’était imaginé, sans trop savoir pourquoi, que le Vatican devait être un lieu de silence et de dignité solennelle, avec quelques serviteurs çà et là, un petit nombre de prélats domestiques, un cardinal ou deux, et, dans certaines occasions, un groupe de visiteurs, ou bien encore une bande de pèlerins emmenés vers un salon d’audience.

Or, certes, ce soir-là, ce qu’il voyait était tout différent.

D’abord, le palais tout entier était illuminé. D’immenses lampes électriques versaient leur lumière dans chacune des cours. Des orchestres avaient été placés en divers endroits ; et, de quelque côté que se dirigeât le visiteur, dans les corridors, les salles, les escaliers, les cours, débordant de chaque porte et de chaque couloir, se mouvait une multitude incroyable de personnes, des piètres en majorité, mais aussi beaucoup de laïcs (à l’exclusion des femmes, seulement) : tout cela parlant, riant, semblant à son aise, et n’ayant l’air de rien trouver d’exceptionnel dans ce qu’il voyait autour de soi.

Pour monsignor Masterman, au contraire, malgré toutes ses découvertes de la journée, ce spectacle apparaissait extraordinaire ; une fois de plus, il ramenait au fond de son esprit une surprise, devant l’état de choses que son ami s’efforçait de lui faire trouver parfaitement simple et naturel. À coup sûr, le monde et l’Église semblaient maintenant vivre l’un avec l’autre dans des termes d’une cordialité bien étonnante !…

Mais voici que, à présent, le prélat anglais s’était complètement égaré ! Il avait suivi un long corridor, en se figurant que celui-ci le ramènerait a la cour de Saint-Damase, d’où il connaissait suffisamment son chemin. Mais le voici qui s’arrêtait d’un instant à l’autre, hésitant, avec l’impression que chaque pas nouveau qu’il faisait l’entraînait plus loin des lumières et de l’écho mélangé de la musique et des voix !

Or, pendant qu’il se tenait immobile, une porte s’ouvrit quelque part, devant lui, et il lui sembla entendre des voix toutes proches. Ceci le rassura, et il poursuivit son chemin.

Il ne s’arrêta plus de nouveau que dans une pièce relativement assez petite, avec un beau plafond sculpté en caissons. Là, aucun bruit ne pouvait plus le guider, car il avait refermé deux ou trois portes derrière soi, sur sa route. Un silence à peu près complet l’entourait de tous côtés ; et, seul, un globe lumineux brillait doucement au plafond. Le visiteur se tint quelque temps à écouter ce silence, jusqu’au moment où il s’aperçut que ce n’était pas un silence véritable. Il y avait un très faible murmure, comme d’une voix contenue, derrière l’une des quatre portes qui s’ouvraient sur la salle ; et à côté de cette porte s’appuyait la hallebarde d’un suisse, comme si le suisse lui-même avait été appelé ailleurs brusquement. Cette vue le décida ; il marcha jusqu’à la porte, mit sa main sur la poignée, et aussitôt le murmure s’arrêta. Masterman acheva de tourner la poignée, et ouvrit la porte.

Pour un moment, il regarda sans comprendre. Il s’était attendu à trouver un passage, une salle des gardes ; or, ce qu’il voyait était une sorte de chapelle ou de sacristie, avec les vagues contours d’un autel surmonté d’une croix, et il y avait là deux figures.

L’une des figures, vêtue d’un habit de franciscain, nu-pieds, avec une étole de pourpre sur ses épaules, s’élança vers lui, et, d’un geste vif, lui fit signe de se retirer.

— Que faites-vous ici ? Comment osez-vous ?… Je vous demande pardon, monsignor, mais…

— C’est moi qui vous demande pardon, mon père ! Je me suis égaré… je suis un étranger !

— En arrière, tout droit par là, monsignor ! balbutia le moine. Le garde aurait dû vous le dire.

Masterman commençait à entrevoir la vérité, et ses yeux revenaient sans cesse involontairement à l’autre figure, toute blanche, qu’il voyait agenouillée devant l’autel.

— Mais oui, reprit le moine, c’est le Saint-Père ! En arrière, tout droit par là, monsignor !

Et ce fut tout. Les deux portes s’étaient refermées presque simultanément derrière le moine, qui était revenu remplir sa tâche, et derrière l’étranger, qui se trouvait maintenant à l’extrémité du long corridor par lequel il était venu. Et Masterman s’arrêta une fois de plus, étrangement remué.

Non pas qu’il eût vu quelque chose de bien remarquable en soi : simplement le pape occupé à se confesser. Et cependant, le contraste dramatique entre l’éclat et le bruit de la réception au dehors, et de cette chapelle silencieuse et obscure où le Vicaire du Christ se tenait à genoux, confessant ses péchés, ce contraste produisait en lui un mélange singulier d’émotion et de trouble.

Jusqu’alors, depuis son inexplicable accident, il avait été initié par degrés à une nouvelle série de sensations, chrétiennes en vérité, mais avec cela tout humaines et temporelles d’aspect. Il avait commencé à apprendre que la religion pouvait transformer le monde extérieur et tourner à ses propres fins toutes les pompes et les gloires de l’existence extérieure. Il avait commencé à comprendre qu’il n’y avait rien d’étranger à Dieu, qu’aucune ligne de partage n’existait entre le domaine du créateur et celui de la créature. Mais voici que maintenant, d’un seul coup, il avait été ramené face à face devant des réalités plus intérieures, et avait aperçu, en quelque sorte, l’essence secrète de toute cette splendeur du dehors ! Le pape escorté et servi par tous les princes de la terre, le pape agenouillé devant un moine aux pieds nus : c’étaient les deux pôles entre lesquels se déployait toute la splendeur de la religion.

Et le visiteur demeurait toujours fixé sur place, un peu tremblant, tâchant à ressaisir sa pensée tourbillonnante. Puis il passa la langue sur ses lèvres, brusquement devenues sèches, et se remit en marche dans le grand corridor, pour aller rejoindre ses amis.