La navigation dans l’Orient, dans l’antiquité


La navigation dans l’Orient, dans l’antiquité

UN
VAISSEAU À LA VOILE.

DE LA NAVIGATION

DANS L’ORIENT,

DANS L’ANTIQUITÉ, DANS LE MONDE MODERNE.

Voyez ce vaisseau surbaissant tout à coup aux extrémités de l’horizon, où pendant quelques instans il apparaît suspendu entre le ciel et la terre ; voyez-le déployer au vent ses larges voiles, bondir sur la vague écumeuse, et tracer dans l’espace un large et blanc sillage.

Existe-t-il un autre spectacle qui, autant que celui-là, parle à l’imagination, qui soit une plus féconde source d’impressions et de réflexions diverses, qui nous en dise davantage sur les destinées humaines, qui nous emporte et plus vite et plus loin dans le monde de la rêverie ?

Un assemblage informe de quelques troncs d’arbres a été l’origine de ce vaisseau. Comme la nature sait tirer le chêne du gland caché en terre, le génie de l’humanité a su le tirer de cet humble germe, immense et magnifique, tel que nous le voyons à cette heure. Mais aussi que d’efforts, que de découvertes, que d’inventions successives se sont enchaînés les uns aux autres pendant la durée des siècles, pour que ce résultat fût produit ! Tous les arts, depuis les plus naturels à l’homme, jusqu’aux plus exquis, jusqu’aux plus raffinés, toutes les sciences, depuis les plus élémentaires jusqu’aux plus sublimes, ont mis tour à tour et tout à la fois la main à la construction de ce navire. Dans l’innombrable multitude de parties diverses dont il est formé, toutes jusqu’au moindre clou, jusqu’à la plus imperceptible cheville, ont été scrupuleusement mesurées, rigoureusement calculées par rapport à l’ensemble. Chacune des phases du développement de cette grande œuvre a été de la sorte comme le résumé complet et le dernier mot d’un siècle, d’une époque du monde. À lui seul ce vaisseau nous raconte, par conséquent, l’histoire entière de l’intelligence humaine. Il est comme une vaste épopée, où se trouvent glorifiés et les travaux de l’humanité sur la terre et ses triomphes successifs dans sa grande lutte avec la nature extérieure, sur laquelle elle est appelée à régner un jour en souveraine absolue.

Expression complète, éclatante manifestation de la toute-puissance terrestre de l’homme, n’est-il pas déjà comme le symbole anticipé de cette glorieuse et définitive victoire ?

Par le commerce, unissant ensemble les nations du globe les plus éloignées les unes des autres, il va semant çà et là les germes féconds de la civilisation. Il est l’agent le plus actif de ces fréquentes et faciles communications au moyen desquelles tous les peuples semblent de jour en jour tendre à se confondre en un seul peuple. Il est le théâtre et l’instrument des combats les plus terribles que l’homme puisse livrer à l’homme. Heurte-t-il de sa proue quelque rivage inculte et désert jusque-là, de ce choc ne tarderont pas à naître de nombreuses cités destinées à devenir riches et florissantes. Loin de tout rivage, vogue-t-il comme perdu au sein de l’immensité, on le voit, par les savantes évocations de ses pilotes, arracher, pour ainsi dire, de la voûte du ciel les astres étincelans, et les contraindre à devenir ses guides au milieu des déserts de l’Océan.

Avant la génération où se rencontra le premier navigateur, bien des générations humaines durent probablement passer sur la terre. L’homme qui, le premier, se hasarda loin du rivage, au sein de la vaste mer, sur un frêle esquif, devait posséder une de ces ames fermes, un de ces cœurs haut placés qui ne se peuvent rencontrer fréquemment dans la foule. L’impression que nous éprouvons à la vue de l’Océan est en effet solennelle, religieuse, mêlée d’une sorte de vague terreur. À l’aspect de cette immensité sans limites, image et reflet de l’infini, nous nous sentons comme accablés de la conscience de notre petitesse et de notre infirmité.

Aux époques primitives du monde, l’homme ne donnait d’ailleurs encore aucune prise aux nombreux aiguillons qui plus tard le précipitèrent et l’excitèrent au sein de cette orageuse carrière.

La terre, dont six mille ans n’ont point encore épuisé la fécondité, naguère vierge encore, fournissait abondamment à tous les besoins de ses nouveaux habitans ; elle semblait se plaire à épancher presque sans culture tous les trésors de son sein. Le spectacle qu’elle étalait aux yeux de l’homme, nouveau pour lui, suffisait à ces instincts de curiosité, à ces désirs de l’inconnu, l’un des plus nobles instincts de sa nature. La science, dédaigneuse d’expérience et de voyages, s’enfermait dans la sainte solitude des temples ; on ne la voyait point aller çà et là, s’efforçant de peser, de mesurer, de décrire la terre, qu’elle ne foulait aux pieds qu’avec une sorte de dédain. Le mystère de la nature et de la destinée de l’homme, elle le demandait aux échos encore retentissans de la grande parole de la révélation primitive. Avant de s’attacher à la poussière où il venait d’être condamné à ramper pour tant de siècles, l’homme devait en appeler ainsi pendant long-temps de la terre au ciel, de la nature extérieure à un monde d’amour et d’intelligence, d’où peut-être il arrivait, dont il lui restait peut-être quelques vagues souvenirs.

Des multitudes d’hommes possédés de l’inspiration des combats ne tardent pas à se mouvoir en tous sens. On entend comme un grand bruit de chevaux, de chariots, de machines de guerre. Du sein des époques, pour ainsi dire, cosmogoniques, les héros primitifs de l’Inde nous apparaissent à la tête de leurs innombrables armées. À l’aurore des temps historiques, d’autres héros, d’autres conquérans, non moins merveilleux, se montrent encore, roulant çà et là, du nord au midi, de l’est à l’ouest, déracinant, emportant peuples, nations et races, et les laissant ensuite accumulés au hasard les uns sur les autres : masse informe, bloc immense, d’où le législateur sait pourtant retirer aussitôt ces magnifiques empires de l’Inde, de la Perse, de l’Égypte, qui, à la distance des siècles, nous étonnent encore de leurs étranges et colossales proportions. Il les façonne sur un type, sur un modèle en dehors de nos propres conceptions. Il les pose, pour l’éternité, sur la base de ces institutions de granit, auxquelles tient encore de nos jours le peu de leurs débris que le temps n’a pas encore achevé de dévorer.

À ces siècles appartiennent encore les plus grands, les plus imposans monumens de l’art. C’est Babylone avec ses prodigieuses murailles revêtues de fantastiques et merveilleuses peintures, avec ses jardins suspendus, avec ses portes et ses ponts innombrables ; c’est Ninive avec ses quinze cents tours, qui s’en vont porter jusque dans les nues des murailles assez larges pour donner passage à trois chariots de guerre dont le roulement imitera celui du tonnerre ; ou bien Persépolis, qui se balancera sur d’innombrables colonnes de marbre blanc au sein de la plaine d’où elle est sortie ; ou bien encore Bactres, qui au sommet de sa montagne apparaîtra comme un diadème artistement taillé ; ce sera encore la vallée du Nil, qui, avec ses pyramides, ses obélisques, ses labyrinthes, ses lacs creusés de mains d’hommes, le grand nombre de ses villes industrieuses, peuplées, florissantes, apparaîtra elle-même comme une seule cité, comme un magnifique palais. La surface de la terre se couvre en tous lieux des œuvres de l’homme ; ce domaine où il vient d’entrer, on dirait qu’il se hâte de l’orner et de l’embellir, comme pour en mieux assurer sa prise de possession.

Dans cet empressement, il exécute de ses mains d’enfant des œuvres devant lesquelles pâliront et s’effaceront à jamais les œuvres des siècles suivans, en dépit de leurs arts savans et de la puissance de leurs machines. Le granit et la pierre semblent dociles et légers pour ses doigts encore novices, la nature n’a point encore appris à désobéir à ce souverain qui vient de lui être donné. Les pyramides s’élèvent dans une plaine de sable, loin de toute carrière, loin de tout rivage qui puisse fournir des pierres ou des rochers ; c’est comme une création, une œuvre sortie d’une parole. Babylone se trouve-t-elle quelque peu gênée du fleuve immense qui gronde et se joue au milieu de ses immenses travaux, des ponts et des quais qu’elle se propose de bâtir, elle se baisse, le prend dans ses bras, et s’en va le porter dans ce lac qu’elle vient de creuser, et où il pourra désormais mugir et se débattre à son aise sans plus l’interrompre, tout puissant, tout impétueux qu’il soit. On dirait une prévoyante nourrice allant porter à quelques pas l’enfant mutin dont elle veut réparer ou orner à loisir la couche habituelle.

Tout entier à ces travaux, l’homme ne se hasarde point sur l’Océan. Si de temps à autre, et de loin en loin, l’histoire fait mention de quelques flottes, elles ne sont nullement en rapport avec les grands monumens, les gigantesques entreprises que nous avons cités. Ces flottes, en général, à la suite des armées, n’ont guère d’autre destination que celle de remonter les rivières et d’en favoriser le passage. La flotte de Darius, celle même d’Alexandre, se bornent à suivre les côtes, ouvrant des chemins qui doivent se refermer promptement derrière elles ; le sillage qu’elles ont tracé, bien vite effacé, ne deviendra point un fertile sillon destiné à se couvrir plus tard d’une riche moisson de nombreuses flottes et de hardis navigateurs. La flotte d’Alexandre, Alexandre lui-même, que sont-ce d’ailleurs, sinon de véritables, mais passagères apparitions du génie de l’Europe dans le monde de l’Orient ?

Quant à la pirogue même de l’Indou, c’est là un germe tombé dans un terrain où il ne doit pas prospérer. C’est un mot dont la signification, sublime peut-être, n’est comprise d’aucun de ceux qui l’écoutent. Aucune oreille n’entend cette voix qui, dans le bruissement des flots sur le rivage, appelle le navigateur vers d’autres rives encore inconnues, l’exhorte à prendre hardiment possession du vaste Océan.

La cosmographie des Indous trahit à chaque ligne toute l’ignorance, ou, pour mieux dire peut-être, toute l’indifférence de ces premiers habitans du monde sur la vraie forme de la terre, sur la situation respective de ses parties diverses. Faisant d’une montagne merveilleuse, qu’elle appelle le mont Mérou, la base et le soutien du monde, elle divise ce mont en plusieurs zones ou étages, qu’elle suppose habités par des êtres de différentes natures. L’homme occupe le sommet du mont ; au-dessous de lui se trouvent des créatures inférieures à lui dans l’échelle de la création ; au-dessus, des créatures supérieures, des dieux et des demi-dieux. Autour du mont Mérou sont d’autres montagnes habitées aussi par des héros ou demi-dieux, et toutes surchargées de palais où éclatent à l’envi l’or, les perles, les pierres précieuses. De côté et d’autre, des îles, des mers, des continens, sont jetés dans l’espace d’une façon tout arbitraire, toute fantastique, par rapport à leurs positions réciproques, mais qui, toujours habités par de saints brames, par des guerriers tout puissans, n’en réfléchissent pas moins avec la dernière exactitude la civilisation indoue, ou du moins l’idéal de cette civilisation : naïve démonstration que l’expérience et les voyages n’entrent pour rien dans ce bizarre échafaudage du monde ; qu’il n’était et ne pouvait être qu’une sorte de symbolisme encore inexplicable pour nous, et qui peut-être le sera toujours.

Le fond de ces idées ne s’est jamais complètement effacé de l’esprit oriental. Les Chinois, dont la civilisation a subi un développement de plusieurs siècles, sans jamais s’altérer par l’admission d’élémens étrangers, les Chinois, aujourd’hui même, placent encore le céleste empire au centre du monde. Les Persans ne se font pas des idées beaucoup plus justes de la forme de la terre. Tous ces peuples de l’Orient, au bord de leurs mers incessamment sillonnées par les vaisseaux de l’Europe, n’en ont pas moins une sorte d’horreur instinctive de l’eau ; le génie ne les appelle pas sur mer. La Providence réservait cette carrière à la bouillante activité des Européens que n’auraient pu contenir les limites resserrées de leur territoire, et qui, par ces mille chemins toujours ouverts, s’est épanchée sur le monde entier.

Le germe demeuré stérile au bord des mers de l’Orient, devait donc croître et se développer rapidement sur les rivages de la Méditerranée. De ce mot, de cette parole demeurée incomprise du monde oriental, devait sortir tout un poème merveilleux où brilleraient les plus nobles facultés de l’intelligence humaine.

Le plus ancien historien nous a conservé le nom de celui qui le premier, bégayant cette parole, se risqua sur mer : « Des ouragans, dit Sanchoniaton, ayant tout à coup fondu sur des arbres de la forêt de Tyr, ils prirent feu. Or, dans ce trouble, Ousoüs, s’étant saisi d’un tronc d’arbre, le dépouilla de ses branches, et osa le premier se hasarder sur mer. » La crainte du feu aurait ainsi aidé à la hardiesse du premier navigateur. La navigation des Phéniciens, c’est-à-dire leur civilisation tout entière, mœurs, arts, richesse, industrie, institutions, tout cela serait, ainsi, sorti du moment d’effroi éprouvé par Ousoüs au retentissement de la foudre. Vico, le grand philosophe napolitain, assigne la même cause à l’origine de la société chez les hommes, qui, depuis le déluge, auraient vécu dispersés. Dans tous les ordres d’idées et de spéculations, celui qui veut remonter jusqu’à ce commencement obscur des choses, où nul œil d’homme ne saurait pénétrer, ne se trouve-t-il pas toujours obligé d’avoir recours à quelque fait mystérieux et inattendu, tout semblable à ce coup de tonnerre de Vico et de Sanchoniaton ? Ou, pour mieux dire, ne faut-il pas toujours finir par en appeler à la main cachée qui lança ce tonnerre !

De nombreux imitateurs se précipitèrent bientôt sur les traces d’Ousoüs, perfectionnant son œuvre de jour en jour, Au lieu d’un seul tronc d’arbre, ils en mirent plusieurs ensemble, ils les surmontèrent plus tard d’un plancher, et le radeau fut créé ; radeau que le navigateur put alléger ou appesantir à son gré, selon qu’il espaçait ou rapprochait davantage les poutres grossièrement équarries qui étaient comme le fondement de l’édifice. Nous assistons dans Homère à la construction d’un de ces radeaux. « Calypso fait présent à Ulysse de divers instrumens pour construire le vaisseau qui devait le conduire à Ithaque. Elle lui donne une grande hache à deux tranchans : un morceau d’olivier travaillé avec beaucoup d’art servait à la manier avec facilité. Elle fit aussi don à ce héros d’une scie très parfaite, et le conduisit à la forêt située à l’extrémité de son île où croissaient les plus grands arbres. On y voyait des aulnes, des peupliers, des sapins, dont la tête semblait se perdre dans le ciel ; ils étaient d’une grande beauté et très propres à la construction des navires légers. La déesse, les ayant fait voir à Ulysse, le quitta et retourna dans son palais. Ulysse alors, commençant à travailler avec ardeur, coupa promptement les arbres. Il en abattit vingt en tout, dressa leurs faces à la règle et à l’équerre, et les rendit parfaitement lisses… Il les perce tous avec une tarière, les unit par des chevilles et par des liens ; puis, par la largeur qu’il donne à son radeau, en rend le contour semblable à celui qu’un savant constructeur donne au fond d’un vaisseau de charge… Il pose ensuite les planches, et les attache aux longues poutres placées d’espace en espace. » Ulysse se hasarde sur cette frêle embarcation pour revoir sa chère Ithaque ; mais le courroux de Neptune la brise et la disperse. C’est un magnifique navire phéacien, conduit par cinquante rameurs, qui ramène Ulysse aux foyers paternels ; le génie de l’humanité n’en était pas demeuré long-temps à l’informe radeau sur lequel s’était d’abord hasardé le fils de Laërte dans son impatience d’échapper à Calypso.

L’invention de l’aviron aplati par le bout, qui donna une facilité nouvelle à guider ces premières embarcations, celle de l’hameçon et de la ligne, qui donna un but d’utilité à ces courses maritimes, attirèrent de jour en jour, sur mer, un plus grand nombre de navigateurs encore novices. Tyr s’essayait de la sorte à prendre possession de l’élément où elle devait dominer, de cette mer qu’elle devait couvrir un jour de ses flottes. Ce sont les premiers efforts du jeune aigle aux environs de son aire.

Les troncs d’arbres équarris du radeau que nous venons de décrire étant sujets à se disjoindre, pour remédier à cela, on les lie plus fortement entre eux au moyen d’un second plancher, plancher inférieur et plongeant dans l’eau ; on unit ensuite les deux planchers par des planches et des bordages, dans le but de rendre la marche du radeau plus facile, en empêchant l’eau de pénétrer entre les poutres qui le forment. On a dès lors une masse flottante, où les vides et les pleins se combinent en proportions diverses ; on l’arrondit, on l’effile par les extrémités, pour lui donner la facilité de fendre les flots avec plus de rapidité. Plus tard, on supprime le plancher supérieur, dont l’élévation ne défendait qu’imparfaitement le pilote contre la vague, et le navigateur fut porté par le plancher du fond. Relevez alors quelque peu par la pensée les côtés de cette informe embarcation ; recourbez, à leurs extrémités, celles des poutres qui se trouvent perpendiculaires à l’axe du bateau, et vous aurez construit, dans ses parties essentielles, le navire de l’antiquité ; vous aurez sous les yeux ce vaisseau qui lui sembla trop merveilleux pour être sorti des mains et du génie de l’homme, et dont elle attribua l’invention aux Dioscures.

Les radeaux et les navires ne servirent pas tout d’abord à des usages bien distincts, ne se différencièrent pas les uns des autres par des propriétés essentiellement différentes. L’historien déjà cité nous apprend qu’avant que cela fût, bien des années durent s’écouler. « Dans la treizième génération, dit-il, les descendans des Dioscures, ayant construit des navires et des radeaux, naviguèrent. » Sans mature et sans voilure, le navire ne pouvait encore beaucoup différer, en effet, du radeau, dont il venait à peine de sortir. Avant de s’élancer dans les airs, brillant et radieux, le papillon rampe ainsi pendant quelques instans sous les débris de la grossière chrysalide qui naguère l’enveloppait tout entier.

Le premier navire de grande dimension qui apparaît dans les mers de la Grèce est monté par Sésostris ; le conquérant se rendait en Thrace. Des multitudes d’autres vaisseaux, construits sur ce modèle, ne tardent pas à sortir des industrieuses mains des Hellènes ; mais dans leurs mains il devient en même temps plus rapide, plus léger, plus propre à fendre rapidement les flots, pour fondre à l’improviste sur les riches vaisseaux marchands de l’Égypte et de la Phénicie. Dès son enfance, la Grèce trahissait ces instincts de guerre et d’aventures maritimes qu’après tant de siècles nous retrouvons en elle aussi vifs, aussi indomptables qu’aux premiers jours du monde. Les compagnons d’Ulysse, d’Achille et de Ménélas ne diffèrent guère, sous ce rapport, de ceux de Miaulis et de Canaris ; tant cette sorte de guerre, si remplie d’aventures et de périls, a plu de tout temps aux hommes de cette contrée ! Dans le palais de Ménélas, l’or, l’argent, l’ivoire, la pourpre, brillent avec une profusion dont s’étonne Télémaque sorti depuis peu de sa pauvre Ithaque : « fils de Nestor ! dit-il à l’oreille de son compagnon, ô toi le plus cher de mes amis ! quel éclat ! quelle magnificence ! Ainsi brille sans doute dans l’Olympe le palais où Jupiter assemble les dieux. » Mais la naïve exclamation du jeune homme a été entendue de Ménélas ; il se hâte de lui apprendre que c’est au prix de mille fatigues, de mille périls, de mille courses sur mer, qu’ont été conquis tous ces trésors.

À cette époque, douze cents vaisseaux de construction grecque vont aborder aux pieds de la cité d’Hector et de Priam. Les plus petits de ces vaisseaux, ceux de Philoctète, portent cinquante hommes, et les plus grands, ceux des Béotiens, cent vingt ; le reste tombe entre ces limites extrêmes. Cinquante rameurs font mouvoir les navires de cette seconde espèce, et le nombre des rameurs exprimera pendant long-temps les plus grandes dimensions qu’il soit possible de donner à aucune sorte de navire. Alcinoüs ordonne-t-il qu’on prépare pour Ulysse le meilleur et le plus grand de ceux qui se trouvent dans ses ports, ce sera cinquante rameurs que nous verrons s’asseoir sur les bancs de ce navire. Le poète n’en aura pas moins recours à toute la magnificence de ses comparaisons, pour nous peindre la vitesse et la rapidité de sa marche. « Tels, dans la vaste arène, quatre coursiers généreux excités par l’aiguillon partent à la fois, et, dressant leurs têtes altières, emportent rapidement un char au terme de sa course ; tel le vaisseau d’Ulysse court sur la plaine liquide, la proue élevée, tandis que derrière la poupe roulent et bouillonnent les flots écumeux avec un mugissement sonore. L’aigle lui-même est moins rapide dans les plaines de l’air. » Plus merveilleux encore devait être sans doute le vaisseau des Argonautes, monté qu’il fut par tant de héros, célèbre par tant de glorieuses aventures, chanté d’âge en âge par tant de poètes aux harmonieuses paroles ; mais à la construction de ce navire, le mythe et le symbole ont tellement mis du leur, qu’on ne saurait plus faire la part à la vérité historique. On ne sait trop comment, sous quelles formes se le représenter : on est plus disposé à le chercher dans les plaines azurées du ciel qu’au milieu des vagues qui bruissent contre nos rivages. Dans la guerre de Troie, au contraire, l’histoire, la réalité, bien qu’encore revêtue de la brillante robe du mythe, se laissent pourtant déjà voir assez distinctement.

Dans les siècles suivans, les rivages de la Méditerranée tout entière deviennent tributaires des hardis navigateurs de la Phénicie. Les premiers, franchissant les colonnes d’Hercule et pénétrant dans le grand Océan, ils s’en vont semer çà et là leurs colonies sur les rivages éloignés. Dans une de ces excursions, leurs vaisseaux se trouvent tellement surchargés de métaux et d’étoffes précieuses, qu’ils imaginent, dit-on, d’attacher à leurs ancres des lingots d’or et d’argent qu’ils ne savent plus où mettre ailleurs. Les premiers ils font le tour de l’Afrique, partant de la mer Rouge et revenant par les colonnes d’Hercule, après avoir vu le soleil se lever à leur droite. Après Tyr, Athènes, dont la démocratie turbulente devait se plaire sur ces flots agités, son emblème éternel et toujours vrai ; Corinthe, située entre deux mers dont elle était le lien, ouvrant tout à la fois un port à l’Asie et un autre à l’Europe ; Rhodes, à qui, du temps d’Homère, le commerce prodiguait déjà tellement ses richesses, que le poète les croit amoncelées par les mains de Jupiter lui-même ; la molle Ionie, tout inspirée du génie d’Athènes ; Samos et Syracuse, sous des hommes de génie qu’elles appellent leurs tyrans ; Marseille, qui a été implanter au sein de la Gaule encore barbare toutes les élégances de la civilisation grecque ; toutes ces villes, toutes ces colonies, se montrent tour à tour ou bien à la fois sur les eaux de la Méditerranée. Mais entre toutes, et toutes les effaçant, domine superbement Carthage, qui a reçu de Tyr, dont elle est née, le sceptre de la mer, sceptre qu’elle eût étendu sur le monde entier, s’il ne lui était arrivé de le heurter contre l’épée romaine.

À l’époque de la deuxième guerre des Perses, on voit apparaître sur les mers de la Grèce une espèce de vaisseau nouvelle, ou du moins peu connue : les trirèmes. Long-temps avant cette époque, un charpentier de Corinthe, du nom d’Aminoclès, avait imaginé de substituer trois rangs de rameurs à l’unique rang qui jusqu’alors mettait la galère en mouvement. Le moyen employé était fort simple : il consistait à étager les nouveaux rangs les uns au-dessus des autres. Sur chaque navire la force d’impulsion se trouvait ainsi tout à coup triplée. Deux siècles s’étaient écoulés avant que l’importance et l’utilité de cette invention, qui apparemment avait devancé de trop loin les besoins de son époque, fussent appréciées. Mais Thémistocle, qui, après la victoire de Marathon, n’en lisait pas moins dans l’avenir de terribles dangers pour la patrie ; Thémistocle, qui, dans les longues nuits que les trophées de Miltiade changeaient pour lui en cruelles insomnies, méditait sur les moyens de soustraire la Grèce au joug toujours menaçant des barbares ; Thémistocle eut assez d’adresse, se servit assez habilement de son crédit sur l’esprit de la multitude, pour lui persuader de faire construire, d’un seul coup, cent trirèmes du modèle inventé par Aminoclès, trirèmes que nous voyons combattre à Salamine.

La flotte des Perses, composée de douze cents gros vaisseaux, surpassait de cinq ou six fois celle des Grecs. Le peu de largeur de la passe préservait ces derniers du danger d’être enveloppés ; mais, au moment où les deux flottes vont s’aborder, un vent de mer soulève les vagues avec impétuosité à l’entrée du détroit. Les galères grecques, longues et faciles à manœuvrer, se jouent de la tempête, glissent avec agilité sur les flots amoncelés, et voltigent à l’entour des lourds vaisseaux des Perses qui demeurent immobiles, ou bien, roulant, tanguant au gré des vents et de la mer, ne peuvent se dérober par la moindre manœuvre à la grêle de traits dont l’ennemi les accable, à l’éperon d’acier qui sans cesse menace leurs flancs. Ils se heurtent, s’embarrassent, se brisent les uns contre les autres, laissant aux Grecs cette victoire que Simonide appelle la plus éclatante qui ait jamais été remportée. Xercès n’aura gravi une montagne élevée qu’afin d’apercevoir mieux, et de plus haut, toute l’étendue de son désastre ; les quatre secrétaires dont il s’est entouré n’auront servi qu’à enregistrer plus exactement toute la honte de sa défaite. Mais dans la balance où ont été pesées les destinées de l’Orient et celles de l’Europe, qui l’a emporté sur la puissance du grand roi entraînant à sa suite l’Asie tout entière ? Le génie de Thémistocle, et plus encore peut-être le génie d’un obscur charpentier de Corinthe !

Toutefois, qu’il s’en faut que les galères d’Aminoclès aient atteint les dernières limites du perfectionnement des constructions navales ! Elles ne sont bientôt elles-mêmes qu’un point de départ pour de nouveaux perfectionnemens ; elles ne sont qu’un germe dont la fécondité se développe presque immédiatement.

Chacune des rames donnant le mouvement à la galère corinthienne, n’était maniée que par deux bras, que par un seul rameur. Thucydide, en rendant compte d’une opération de la guerre du Péloponèse, en fournit une irrécusable preuve : « On résolut, dit-il, que chaque matelot, prenant sa rame, irait par terre de Corinthe jusqu’à la mer qui regarde Athènes. » Or, en raison de leur longueur et de leur poids, les rames de l’étage supérieur devaient être difficilement maniables, dans les gros temps surtout, par la force qui leur était appliquée ; d’autres rames, plus longues et plus lourdes eussent entièrement cessé de l’être. Pour remédier à cet inconvénient, on imagina de mettre plusieurs rameurs sur les bancs de l’étage supérieur ; puis on arriva bientôt à ce principe général, qu’il fallait proportionner le nombre des bras à la longueur et au poids des rames à manœuvrer, ce qui permettait de se servir de rames beaucoup plus allongées qu’on ne l’avait fait jusqu’alors, et aussi d’augmenter le nombre des étages de rames jusque-là borné à trois. On vit bientôt des galères qui en eurent quatre, cinq, six, sept, et jusqu’à huit et même dix ; nouveaux navires dont la capacité intérieure, la rapidité de marche, le tirant d’eau, les proportions de toutes sortes, se trouvaient tout-à-fait supérieures à ce qui avait existé jusque-là. C’était une révolution nautique tout entière. On avait trouvé le moyen de multiplier presque à volonté, presque à l’infini, la force motrice du vaisseau jusque-là resserrée dans d’étroites limites. L’inventeur de cette nouvelle espèce de navires fut, suivant toute apparence, Denis le tyran ; ce fut lui, du moins, qui le premier fit sortir du port de Syracuse des galères où se trouvaient combinées pour la première fois sa propre découverte et celle du républicain de Corinthe. Ainsi se bâtit incessamment sous nos yeux ce grand vaisseau de l’état dont nous sommes à la fois les constructeurs et les passagers. Ouvriers animés de passions, de volontés, de désirs, d’idées diverses, aristocrates, peuples et rois y travaillent incessamment ; mais dirigés par une invisible main, tous ces efforts épars et confus n’en concourent pas moins à un but commun, n’en tendent pas moins de jour en jour à la réalisation d’un seul et même plan.

Carthage montre la première au monde le phénomène d’une puissance uniquement maritime. Elle n’est, à vrai dire, qu’une immense flotte amarrée au rivage de l’Afrique. À quelques pas d’elle est le désert ; autour de ses murailles roulent çà et là, dans toute leur indépendance native, des tribus qui ne parlent ni n’entendent sa langue ; le désert la presse de ses sables stériles qu’elle dédaigne de féconder. Et pourquoi se courberait-elle péniblement sur le sillon, cette reine orgueilleuse des mers ? Pourquoi se dévouerait-elle à recueillir les fruits et les moissons de la terre, à force de sueurs, de douloureux travaux ? Les rivages du monde entier ne sont-ils pas ses tributaires ? Parmi eux, n’est-ce pas à qui sera le plus empressé de déposer à ses pieds ce qu’il produit de plus rare, ce qu’il possède de plus précieux ? Les mains de ses enfans ne seront pas davantage chargées d’armes pesantes ; elle ne prodiguera pas leur sang précieux au milieu des combats ; les hasards de la mer, les périls des tempêtes, sont les seuls dangers qu’ils seront appelés à braver. La mer ne lui fournit-elle pas assez d’or pour solder tout le sang de tous ces peuples qu’elle précipite sur les champs de bataille sans relâche et sans pitié ! Sa destinée, à elle, c’est de régner sur les flots, de porter le sceptre des mers, qui eût été celui du monde, si Rome ne lui eût fait face sur le rivage opposé.

Au moment où pour la première fois ces deux villes, jusqu’alors presque inconnues l’une à l’autre, se trouvèrent en présence, toutes prêtes à se prendre corps à corps, Rome n’avait pas un seul navire en mer, la mer elle-même était pour elle chose nouvelle. Elle n’hésite pas cependant à se confier à cet autre élément ; il lui apparaît comme un champ de bataille. À peine a-t-elle trouvé sur le rivage une galère carthaginoise poussée par la tempête, qu’elle transforme ses légionnaires en charpentiers, en constructeurs, en charrons. Les vieilles forêts sont abattues : leurs arbres roulent sur le rivage où, bientôt dégrossis, équarris, sciés, courbés de mille façons, travaillés en tous sens, ils se transforment en nombreuses galères. Dans l’intervalle de leurs travaux les guerriers se sont faits marins, comme ils venaient de se faire charpentiers et constructeurs ; au commandement d’un chef, placés sur le rivage dans le même ordre que le sont les rameurs dans une galère, ils s’étaient exercés à la manœuvre, au maniement de l’aviron. À peine en mer, on rencontre la flotte des Carthaginois, commandée par Annibal. La légèreté des vaisseaux de ces derniers, l’habileté de leurs marins, semblent d’abord leur donner la victoire ; mais elle reste en définitive aux Romains, qui prennent ou coulent cinquante galères ennemies, parmi lesquelles se trouve celle d’Annibal, et mettent le reste en fuite. Trois mois après, c’est-à-dire quatre mois environ après la publication du décret des consuls ordonnant la construction des galères, cent quarante mille Romains remportent une nouvelle victoire navale sur cent cinquante mille Carthaginois. On peut douter que la volonté de l’homme se soit jamais et nulle part manifestée avec plus de puissance et d’énergie que dans cet épisode de l’histoire romaine.

Disons encore qu’à ses premiers pas sur mer le génie de Rome avait débuté par se montrer inventeur. À la mise en mer des galères, les consuls remarquèrent que, lourdes, pesantes, difficiles à manier, elles ne pourraient tenir contre la rapidité des manœuvres des vaisseaux ennemis. Pour remédier à cela, ils imaginèrent une sorte de machine consistant en une poutre placée à la proue, se mouvant sur des charnières mobiles, et qui, se terminant par un crochet, saisissait tout à coup l’ennemi comme avec une main de fer, et le retenait immobile auprès du navire romain. Le combat dégénérait dès-lors en une mêlée sur un terrain solide où le légionnaire se retrouvait dans son élément. Les peuples, comme les hommes, mettent leur génie à toutes choses, aux plus petites comme aux plus grandes.

Alexandre aussi se tourna vers la marine. À l’époque où la mort le surprit, il méditait, comme on sait, de porter la guerre à Carthage, de longer le rivage nord de l’Afrique pour passer de là en Espagne, soumettre les Gaules et l’Italie, et revenir en Grèce. La Phénicie devait lui fournir pour cette expédition mille vaisseaux, construits sur un modèle de sa propre invention : c’était une galère à trois étages de rames, dont celles de l’étage inférieur étaient manœuvrées par deux rameurs, celles de l’étage du milieu par quatre, celles de l’étage supérieur par six. On les appelait dodécadères. Le projet d’Alexandre aboutissait à faire vraiment de la Méditerranée un lac européen, comme de nos jours le voulut Napoléon. Napoléon avait-il entrepris de réaliser la pensée d’Alexandre demeurée inaccomplie ? Alexandre avait-il eu, à travers les siècles, le pressentiment et comme la révélation anticipée de la pensée de Napoléon ? On ne sait que croire, que penser, quand il s’agit de tels hommes. Les empêchemens ordinaires du temps et l’espace peuvent-ils être appliqués à ceux qui remplissent le monde et l’éternité ?

Les galères d’Alexandre étaient montées par trois cent cinquante à quatre cent cinquante rameurs. Mais il en parut plus tard de bien autrement considérables : des navires de construction égyptienne en employèrent jusqu’à neuf cents ; toutefois, trop longues, trop lourdes, trop difficiles à manier, objet de luxe, d’ostentation, de curiosité, ces galères ne valurent pas pour la guerre la dodécadère d’Alexandre. Celle-ci, ne subissant plus que des changemens peu importans, ne recevant que des perfectionnemens de détail, marque, à peu de chose près, la dernière limite de l’art des constructions navales dans l’antiquité.

Imaginez un navire beaucoup plus bas ponté que nos frégates, mais de longueur à peu près égale, terminé en poupe et en proue par deux dunettes élevées qui dominent le pont ; les rameurs, assis sur des bancs rangés les uns au-dessus des autres, de l’arrière à l’avant du navire, comme des gradins dans un amphithéâtre, sont au-dessous du pont ; deux ou trois mâts, grêles et petits, s’élèvent au-dessus de ce pont, dégarnis de cordages et de gréemens, car la voilure était une chose accessoire et presque inutile ; à Actium, les pilotes d’Antoine remarquent, comme un présage de sinistre augure, l’injonction qu’il leur fait d’emporter les voiles : tel est le navire des anciens. Grâce à l’impulsion vigoureuse donnée par leurs nombreux rameurs, ces antiques galères n’en manœuvraient pas moins avec une facilité, une rapidité extrême, pour changer de direction ou pour virer de bord. Tantôt escaladant la vague écumeuse, tantôt se précipitant de son sommet au milieu d’un éclatant sillage, elles apparaissaient avec leurs éperons d’acier étincelant au soleil, semblables au serpent qui se tord, se route sur lui-même, ou bien dresse fièrement sa tête altière, prêt à s’élancer.

L’imagination ne les trouve point au-dessous de leur rôle, lorsque nous nous les représentons combattant à Salamine pour la liberté de la Grèce, ou bien à Actium pour l’empire du monde.

À Actium, les soldats romains s’indignent cependant que le dénouement du grand drame commencé à Pharsale se fasse sur mer. Au moment où Antoine, sur le point de s’embarquer, parcourt une dernière fois les rangs de son armée de terre, un vieux centurion, tout couvert de blessures, l’apostrophe de son rang : « Ô Antoine ! pourquoi, vous défiant de nos blessures et de nos épées, allez-vous mettre votre confiance sur un bois pourri ? Que les Égyptiens et les Phéniciens combattent sur mer, mais à nous donnez-nous la terre, à nous qui savons combattre de pied ferme, vaincre et mourir. » Le génie de Rome antique parlait une dernière fois par la bouche du vétéran.

Ses sinistres pressentimens n’étaient que trop fondés. Les vaisseaux d’Antoine, construits sur de gigantesques proportions, brillaient de toute la magnificence de l’Orient ; mais, dégarnis de rameurs et de marins expérimentés, ils ne pouvaient lutter avec succès contre ceux d’Auguste. Ceux-ci, de moindres dimensions, en étaient plus rapides et plus faciles à manœuvrer, avantages que ne pouvait contrebalancer le courage des vétérans d’Antoine. Aussi chacun des vaisseaux de ce dernier, pendant qu’il demeure presque immobile, est entouré de ceux d’Auguste, qui, autour de lui, décrivent mille cercles et voltigent rapidement en tous sens, l’inondant, l’accablant d’une grêle de traits, de flèches, de piques, de pieux enflammés, de pots de feu ; on dirait un corps d’archers assiégeant une citadelle. Les soldats de l’amant de Cléopâtre soutiennent bravement le choc ; loin que le cœur leur défaille, ils tiennent la victoire indécise en dépit du désavantage de leur position. Mais soixante vaisseaux égyptiens, sous les ordres de la reine, prenant tout à coup la fuite, s’éloignèrent à toutes voiles du lieu du combat. « Et Antoine, faisant manifestement voir, nous dit Plutarque, qu’il n’avait ni la prudence d’un général, ni le courage d’un homme, Antoine n’eut pas plus tôt vu la galère de l’Égyptienne s’éloigner, qu’oubliant tout et s’oubliant lui-même, que trahissant et abandonnant ceux qui combattaient et se faisaient tuer pour lui, il monta sur une galère à cinq rangs de rames, et suivit celle qui l’avait déjà ruiné et qui allait achever de le perdre. » Brave et joyeux compagnon pourtant, en faveur duquel s’élève, au fond du cœur, une pitié qui n’est pas dénuée de toute sympathie, quand nous le voyons, au milieu de ses amoureuses orgies, descendre au tombeau dans les bras de Cléopâtre, laissant le monde aux mains du froid, de l’impassible Octave.

De ce moment la marine prit un essor de plus en plus étendu. Les eaux de la Méditerranée furent incessamment sillonnées par d’innombrables galères. Des liens de commerce et des relations d’amitié ne tardèrent pas à s’établir entre les peuples les plus étrangers les uns aux autres, entre les rivages les plus éloignés. La facilité des communications s’accrut de jour en jour. Diodore, se plaisant à noter les différens climats qu’un navire peut traverser en un petit nombre de jours, en suivant une route alors fréquentée, s’exprime ainsi : « Des Palus Méotides, où habitent les Scythes, parmi les glaces, il vient souvent à Rhodes, en dix jours, des navires de charge, poussés par un bon vent ; quatre jours leur suffisent pour se rendre de là à Alexandrie, d’où ils peuvent arriver en Éthiopie au bout de dix autres jours. En moins de vingt-cinq jours ils ont donc passé des régions les plus froides aux plus brûlans climats. » Et aussi que de peuples, que de nations, que de races, que de civilisations diverses, avaient traversé le vaisseau arrivé au terme d’un tel voyage !

Par ces faciles communications, beaucoup des fausses idées qu’on s’était faites sur la situation respective de certaines contrées, sur les mœurs et les usages de leurs habitans, furent successivement rectifiées. Le nord, et peut-être une partie de l’intérieur de l’Afrique, furent aussi bien connus, mieux même qu’ils ne le sont aujourd’hui. Il en fut de même de la plus grande portion de l’Europe et de l’Asie. Mais au-delà, cependant, d’une certaine limite, partout se retrouvait la confusion des idées, partout reparaissait l’empire des fables. Au midi, à l’est de l’Afrique, les géographes plaçaient toute une multitude de peuples aux mœurs, aux usages les plus bizarres, les uns ne vivant que de poisson, d’autres que de tortues, d’autres que d’éléphans, d’autres que de sauterelles, ceux-ci étranglant annuellement leurs vieillards, à heure et à jour fixes, ceux-là périssant inévitablement à un âge donné, par la génération d’une foule d’insectes ailés qui naissaient tout à coup de leur propre sang. Au nord de l’Asie, c’étaient les Scythes, dont l’histoire était toute pleine de prodiges et de merveilles ; plus au nord encore, les Amazones, femmes guerrières, efféminant les hommes, et dont l’histoire tout entière n’était peut-être elle-même qu’un mythe ; au-delà, dans la même direction, l’île des Hyperboréens, tous prêtres du soleil, visités tous les dix-neuf ans par Apollon en personne ; puis, au midi, une île découverte par un nommé Yambule, et dont les habitans, presque immortels, se trouvaient doués, d’après les récits de ce voyageur, des plus étranges facultés : leur langue, fendue en deux, de la racine à la pointe, leur donnant, par exemple, la possibilité de parler deux langages divers à la fois, de soutenir en même temps deux conversations distinctes. On faisait de même de non moins bizarres récits ou de l’Éthiopie, ou des Amazones de l’Afrique, ou de cette Atlantide immortalisée par le génie de Platon, tout engloutie qu’elle fût, suivant la tradition, en un seul jour et une seule nuit, avec ses nombreuses villes et ses florissans royaumes.

À mesure qu’on s’éloignait de la Méditerranée, dont les rivages opposés se trouvaient au dedans des limites de l’empire romain, les fictions des premiers âges reprenaient ainsi leur empire. La science n’avait pas été au-delà des limites où s’était arrêtée l’aigle des légions ; elle s’était contentée de décrire et de mesurer le champ des conquêtes fauché par l’épée romaine.

De là une grande incertitude, une grande ignorance chez les géographes et les philosophes des derniers siècles de l’empire, sur la forme générale de la terre. La terre, surface plane et unie, suivant Homère, était une île dont la Grèce faisait le centre, et qu’entourait de toutes parts le fleuve Océan. Ces idées durent se rectifier en partie par les voyages, les guerres, les conquêtes, mais elles ne furent jamais complètement abandonnées de l’antiquité. À la fin de la république romaine, on prêtait à la terre une forme demi-sphérique ; puis on concevait le firmament comme une autre demi-sphère, creuse, tournant sur elle-même par un mouvement de rotation continue, et emportant, dans ce mouvement, étoiles, planètes et soleil. On supposait que tous ces astres, s’éteignant en traversant l’Océan dont étaient couvertes les parties inférieures de la terre, se rallumaient le lendemain au côté opposé : Strabon, cité en cet endroit par Bailly, nomme des peuples qui entendaient, du moins prétendaient entendre fort distinctement le pétillement ou le bouillonnement que faisait l’eau au moment où la masse enflammée se trouvait en contact avec elle. Beaucoup de philosophes, dans les derniers siècles de Rome, n’admettaient qu’avec difficulté la rotondité de la terre. Long-temps on l’avait supposée plus longue que large, assez peu épaisse, et flottant dans l’espace, à la façon d’une planche qui se balancerait sur les eaux d’un lac, ou d’un ruban se jouant dans les airs et flottant au hasard. La possibilité qu’elle fut habitée dans toutes ses parties n’était nullement admise, même des philosophes. Cicéron dit positivement que deux zones seulement de la terre sont habitables ; et Pline, énonçant la même opinion, affirme, bien des années après, qu’on ne saurait pénétrer dans la zone torride à cause de l’incendie qui règne perpétuellement dans le ciel de ces contrées. Quant à l’idée des antipodes, c’est-à-dire, au point de vue vulgaire, de gens vivant, comme on le disait bien des siècles après, la tête en bas et les pieds en haut, elle ne pouvait alors se présenter à l’imagination de personne. Et, encore une fois, la science s’était renfermée dans les mêmes limites que la conquête.

Dans cette pensée devait se trouver pour le Romain une source inépuisable de vives et poignantes émotions ! Voyez-le à la proue d’un rapide vaisseau emporté sur les eaux bleuâtres de la Méditerranée : aucun cap, aucun rivage, aucun rocher ne pouvait se montrer du sein des flots où les aigles de Rome n’eussent abordé victorieuses ; au-delà de cet horizon qui se déroulait à ses yeux, partout, en tout sens, à l’est, à l’ouest, au nord, au midi, c’était toujours Rome. Que lui importait de ne pas connaître le gisement ni l’apparence d’une terre, d’un rivage où le jetait peut-être le caprice des vents et des flots ? Cette terre ne lui en appartenait pas moins par le droit de la conquête ; ses ancêtres ne l’avaient pas moins foulée en vainqueurs ; leur gloire consacrée élevait sur son passage comme des arcs de triomphe sous lesquels il pouvait hardiment s’avancer. Notre imagination ose à peine se représenter ces souverains du monde, accablés que nous sommes de leur grandeur et de leur majesté.

Et pourtant de plus magnifiques conquêtes n’en étaient pas moins réservées à la civilisation moderne. La croix du Christ, symbole de cette civilisation née à ses pieds, devait aller plus loin encore que l’aigle de Romulus. Si la civilisation antique avait fleuri tout autour de la Méditerranée, il appartenait à notre Europe de régner sur cet Océan immense et terrible qui couvre la plus grande partie du monde, et auprès duquel la mer intérieure ne semble qu’un magnifique lac de plaisance.

Au moyen-âge, après que l’invasion des barbares eut mêlé, broyé, pétri ensemble races, peuples et nations, il se fit au sein de cette masse un grand travail intellectuel. Ce travail, consistant dans l’assimilation à un principe uniforme et dans le classement respectif des élémens divers mis en contact les uns avec les autres, absorbait les forces matérielles et morales de l’Europe ; il ne lui en restait plus à consacrer à de lointaines et hasardeuses entreprises. Gênes, Venise, couvrirent la Méditerranée de leurs flottes, attirèrent à elles les richesses d’une partie du monde, rouvrirent avec les Indes les communications des Romains ; mais elles se contentèrent de suivre les chemins tracés par ceux-ci. Ce n’est guère qu’à la suite des croisades, ces grandes et poétiques guerres où vingt peuples vinrent se combattre autour du tombeau de Christ, que les relations nouées par les chrétiens avec l’intérieur de l’Asie mirent les imaginations sur la voie de découvertes nouvelles. Les récits d’un Vénitien, Marco Polo, qui s’était aventuré jusqu’en Chine, firent naître chez beaucoup d’esprits aventureux le désir de pénétrer dans les pays du Levant. Ses récits merveilleux enflammaient toutes les imaginations. Mille bruits circulaient en outre sur ce fabuleux empire du prêtre Jean ; c’était à qui raconterait le plus de choses étranges de ce mystérieux royaume dont aucun voyageur ne pouvait déterminer la position géographique, et qui flottait, pour ainsi dire, au gré du caprice de chacun, de l’extrémité de l’Afrique aux murs de la Chine. Mais ce vague même, ce manque de notions positives, était un attrait tout-puissant pour entraîner les esprits de ce côté. Aussi dès la fin du xiiie siècle, un grand mouvement commercial et industriel se dirigeait déjà vers l’Orient.

À cette époque, à une date demeurée incertaine, et dans une petite ville d’Italie, un phénomène singulier était observé. On remarqua qu’une aiguille aimantée, placée sur un pivot de manière à demeurer mobile, se tournait vers le nord ; l’écartait-on de cette direction, elle y revenait aussitôt qu’elle se trouvait de nouveau abandonnée à elle-même. Mille fois répétée, l’expérience amena mille fois le même résultat. La boussole était découverte. L’œil de l’observateur avait surpris quelque chose de ces innombrables affinités, de ces sympathies secrètes qui unissent par des liens invisibles toutes les parties de l’univers matériel ; l’une des plus grandes lois de la nature, l’un de ses mystères les plus cachés, les plus féconds, venait de nous être révélé. Un fil d’Ariane se trouvait tout à coup placé dans la main de l’homme, au moyen duquel il pouvait se hasarder, sans crainte de s’égarer, dans les détours les plus compliqués du labyrinthe du monde. Une voix s’élevait qui, jusqu’à la fin des siècles, ne cessant de s’écrier : Nord ! nord ! devait enseigner sa route au navigateur, au milieu de l’obscurité des nuits, des vagues en fureur et des vents déchaînés.

La puissance de ce merveilleux instrument n’en devait pas moins demeurer long-temps méconnue ; l’usage n’en commença à devenir quelque peu général, dans les voyages de long cours, que cinquante à soixante ans après la date présumée de sa découverte, à l’époque des grandes entreprises maritimes inspirées par le génie de l’infant de Portugal, don Henri. Le désir de s’illustrer dans la postérité, celui de répandre au loin la foi catholique, préoccupait l’esprit du jeune prince et l’enflammait d’une noble ardeur. Les mathématiques, l’astronomie, la navigation, étaient devenues l’objet de ses études pendant de longues années. Du milieu de son observatoire de Sagres, il conçut la pensée hardie d’exécuter le projet inachevé d’Hannon, et de se frayer un chemin par mer aux Indes orientales. De nombreux navigateurs, inspirés de son esprit, se livrant avec persévérance à l’exécution de ce vaste plan, s’avancent le long de la côte occidentale de l’Afrique, de cap en cap, de rivière en rivière, de station en station : après le cap Bojador, le cap Chevalier ; après le cap Chevalier, le cap Blanc ; après le cap Blanc, le cap Vert, d’où furent envoyés à Lisbonne quelques nègres, les premiers qui parurent en Europe ; ils y furent comblés de caresses et de présens : amère ironie de la destinée, qui datait de ce moment même la ruine et l’esclavage de leur race infortunée. Henri vit encore découvrir deux ou trois caps, les Açores s’étaient déjà montrées depuis long-temps ; mais il ne vit rien de plus de l’exécution de son projet, car les grands hommes n’assistent que bien rarement à la réalisation complète de leur pensée ; une loi fatale le veut ainsi. Heureusement que cette pensée n’en porte pas moins tous ses fruits. Après Henri, le mouvement qu’il avait imprimé à son peuple n’en continua pas avec moins d’activité que si lui-même l’eût encore dirigé. L’extrémité méridionale de l’Afrique fut bientôt reconnue. Le terrible cap des Tempêtes apparut armé de tous ses ouragans, défendu par le redoutable génie évoqué par Camoëns. Gama s’avance pour tenter l’aventure, une grande attente se manifeste, une sorte de religieux silence se fait dans le monde qui se livre pourtant à l’espérance.

Le cap des Tempêtes échange son nom contre le nom de meilleur augure qu’il a conservé ; des ambassadeurs de Jean Ier partent de Lisbonne pour se rendre, par terre, à la cour de ce mystérieux prêtre Jean dont on veut s’assurer l’amitié ; et déjà, sous les voiles épais qui depuis tant de siècles l’ont cachée aux yeux de l’Europe, se laisse entrevoir l’Inde mystérieuse, avec ses productions colossales, ses antiques traditions, et sa sagesse si renommée. Les adorateurs du soleil ne tournent pas les yeux avec plus d’anxiété vers le lieu où il se lève que ne le fait en ce moment l’Europe tout entière.

Les premiers navigateurs qui abordèrent à l’île de Corvo, la plus occidentale des Açores, avaient pourtant trouvé, suivant la tradition, une statue, qui, tournant le dos à l’orient, étendait les bras vers le soleil couchant. Au milieu de l’agitation générale des esprits, personne ne songeait à pénétrer la signification de ce geste ; le sens des hiéroglyphes qui couvraient la base de la statue demeurait de même voilé pour des yeux et des imaginations préoccupés de toute autre chose, et cependant un homme que le lecteur a déjà nommé, Christophe Colomb, regardait aussi du même côté que cette statue, que cet homme de pierre des Açores.

Occupé, comme tous les hommes importans de ce temps, de la grande œuvre de l’époque, c’est-à-dire de la découverte d’un chemin par mer aux Indes orientales, l’esprit et l’imagination incessamment tendus vers ce but commun, il n’en tournait pas moins le dos, dans ses spéculations pour l’atteindre, à la route où se précipitait la foule de ses contemporains.

Les excursions des pirates ou des pêcheurs de la Norwège, poussés, dit-on, par la tempête, dans le nord de l’Amérique, étaient-elles connues de Colomb ? Avait-il confiance dans ces traditions grecques et romaines qui plaçaient à l’occident du monde une terre immense et inconnue, dont Platon fit son Atlantide ? Avait-il eu connaissance des pièces de bois curieusement travaillées, mais empreintes d’un art étranger à l’Europe, et portées, dit-on, par le vent et les courans, des rivages de l’Amérique à celui des Açores ? Les géographes anciens, à force de reculer vers l’est les Indes orientales, en étaient venus à les placer à l’ouest, presque au lieu où se trouve en réalité le continent de l’Amérique ; cette monstrueuse erreur fut-elle la base du projet de Colomb ? Le geste et le langage de l’homme de pierre des Açores, inintelligibles pour tous, eurent-ils un sens pour lui seul ? L’histoire n’a pour tout cela que des conjectures appuyées de plus ou moins de probabilité ; mais ce qui semble en avoir davantage encore, c’est que toutes ces circonstances ne devaient être aux yeux de Colomb qu’autant d’incidens d’assez peu d’importance, propres sans doute à le confirmer dans sa résolution une fois prise, nullement à la lui inspirer. La source d’où découlait cette résolution appartenait à un tout autre ordre de faits, d’idées ou de sentimens. Colomb se disait que la terre étant bien réellement ronde, ainsi que la science l’enseignait, il n’y avait nul doute à faire qu’en naviguant à l’Occident, on ne finît par arriver aux contrées de l’Orient ; il se disait encore qu’avec le secours de l’aiguille aimantée, le navigateur cessait d’être astreint à ne pas s’écarter des côtes, et que cette indication perpétuelle du nord ne pouvait manquer de lui enseigner la route à suivre au milieu des mers désertes et inexplorées, aussi bien que si ces mers eussent été sillonnées par des milliers de navires. Ces choses, tout le monde les savait sans doute, mais nul que Colomb n’avait eu jusqu’alors l’audacieuse pensée de tenter de les faire descendre de la sphère spéculative où elles étaient reléguées dans celle de l’expérience et de la pratique. Cette pensée ne pouvait venir qu’à l’un de ces hommes dont l’intelligence habite un ordre d’idées et de sentimens singulièrement élevé. Il fallait aussi que cet homme put apporter dans les régions de la science humaine ce don merveilleux de la foi qui, dans un ordre de choses, fait croire non pas seulement ce que l’on voit et ce que l’on touche, mais bien, au contraire, ce qui confond notre raison et ne tombe sous aucun de nos sens ; sublime et toute puissante faculté, qui fut l’un des traits distinctifs du génie de Colomb, et qui donne à tout son caractère une majestueuse et magnifique unité. On sait qu’en Colomb la foi religieuse ne le cédait point en ardeur et en sincérité à la foi scientifique.

Ce Colomb, que le xviiie siècle se représentait comme une espèce d’esprit fort et de philosophe, dans la grande entreprise qu’il conçut, se proposait, avant toutes choses, la gloire et la propagation de la religion catholique. S’il se montrait impatient de débarquer en Orient, c’est qu’il l’était réellement d’ouvrir au zèle des missionnaires une carrière et des chemins nouveaux. Faisant aux peuples des deux presqu’îles indiennes l’application de ce que plusieurs voyageurs racontaient des nations tartares du centre de l’Asie, il écrivait à Isabelle : « Quelle misère ! ces pauvres gens n’ont cessé de demander au pape des missionnaires, et ils n’en ont point encore. » L’or et l’argent, les richesses provenant des pays découverts ou conquis, il les consacrait, au fond de sa pensée, à solder une nouvelle croisade ; il se voulait mettre en quête d’un monde dans l’espérance de délivrer un tombeau.

Que d’obstacles avant de faire un seul pas, avant seulement de descendre dans cette glorieuse carrière ! La pauvreté presse de ses plus rudes étreintes celui qui devait quadrupler la quantité d’or et d’argent qui alors existait en Europe. C’est en copiant, en coloriant des cartes de géographie, qu’il gagne long-temps son pain au jour le jour, celui qui a placé tout un monde sur nos cartes actuelles. Les savans, quand ils daignent lui répondre, combattent par mille et mille objections, qu’un de ses historiens, Herrera, nous a transmises, les plans qu’il obtient parfois de soumettre à leur jugement. Occupés du siège de Grenade, ce dernier et superbe épisode de la domination européenne des Maures, les ministres, les hommes d’état n’ont pas un moment à donner à des projets d’avance déclarés chimériques. Les guerriers, les marins surtout, peuvent-ils prêter l’oreille à un obscur et pauvre pilote qui, loin de vouloir s’avancer timidement, comme il lui conviendrait, sur les pas de tant de navigateurs qui marchent au levant en côtoyant l’Afrique, commence par émettre la bizarre prétention de suivre une route précisément contraire à celle où tant d’illustres amiraux marchent depuis tant d’années de découvertes en découvertes, d’exploits en exploits ? Au milieu de ce délaissement général, de cette réprobation universelle, il arrive cependant qu’une femme, la reine de Castille, la grande, la noble Isabelle, comprend seule tout le génie de Colomb ; seule elle a pour cela l’esprit assez ouvert, l’intelligence assez vaste. Mille témoins en déposent, dont nous ne citerons qu’un seul : « Observons, dit le père Charleroy, que la couronne d’Aragon n’entra pour rien dans cette entreprise, quoique tout parût se faire également au nom du roi et de la reine. » Écoutons encore ce cri sublime, cet alleluia de Colomb : « Et tous s’étaient montrés incrédules, et le Seigneur daigna donner à la reine ma maîtresse l’esprit d’intelligence. » Le bruit du canon battant en brèche les murs de Grenade n’avait point empêché Isabelle de prêter une oreille favorable à la parole de Colomb. À peine les portes de cette dernière citadelle des Maures ont-elles été ouvertes aux chrétiens, à peine de solennelles actions de grâces ont-elles été rendues au ciel dans la principale mosquée conquise à la foi catholique, qu’Isabelle, élevant Colomb à la dignité de grand amiral, met à sa disposition trois caravelles qui se trouvaient armées dans le port de Palos. On aime à se la représenter du sein des appartemens et des bosquets de cet Alhambra si nouvellement conquis, suivant d’une inquiète pensée le navire de Colomb au milieu des mers inconnues où il vient de s’aventurer.

Des Açores, où il avait à peine touché, Colomb s’était hâté de se précipiter dans la carrière qu’il venait de s’ouvrir. Sous la proue de son vaisseau se déroulait un océan immense, sans limites, tout rempli de l’accablante majesté de l’inconnu, de l’infini. Pendant bien des jours, toujours le ciel et l’eau, toujours des flots qui, se brisant au flanc du navire, ne lui apportent aucune nouvelle de la terre. Les eaux, la lumière, le ciel, se revêtent d’apparences nouvelles pour les plus vieux matelots, et qui leur semblent de mauvais présages ; des tempêtes et des ouragans pareils à ceux qu’ils avaient déjà bravés, leur auraient paru moins terribles. Chose étrange ! de ces marins, ceux qui par hasard ont quelque teinture des sciences physiques, quelques notions de la géographie de l’époque, sont précisément les plus effrayés de tous. Parmi eux, les uns affirment qu’en raison de l’étendue de la terre, trois ans et demi au moins sont nécessaires à l’exécution du voyage commencé ; d’autres, renchérissant sur ces idées, prétendent que le monde est infini, sans limites ; d’autres expriment des terreurs plus bizarres encore : selon eux, la terre ferme n’occuperait qu’une petite portion du globe du monde, le reste serait couvert par l’Océan, et ils croient qu’une fois certaines limites dépassées, il leur deviendra également impossible ou de revenir sur leurs pas ou d’achever le tour du globe ; dans les deux cas, il leur semble qu’il s’agit d’escalader à la voile une gigantesque montagne d’eau, et ils se voient par avance se consumant, périssant inévitablement dans ces efforts sans résultat. C’est là le sujet de toutes les conversations, aux heures où la manœuvre des vaisseaux cesse d’employer tous les bras, où l’on peut causer librement de la grande, de l’immense entreprise commencée. Les fables populaires, les effrayans prodiges dont l’imagination des peuples a rempli ces mers éloignées, se représentent à tous les esprits. Les vieilles cartes du monde plaçaient à l’ouest, au-delà de certaines limites, une main noire, celle de Satan, qui, suivant certaines traditions, se saisissait des navires, les fracassait, les entraînait au fond. Les yeux de tous les marins, errant sur l’immensité, cherchent partout cette main terrible qu’ils s’imaginent à chaque instant voir sortir de l’abîme.

Pendant ce temps, à la proue de sa caravelle, dans sa cabine isolée, au milieu du silence de la nuit, à la lueur de sa lampe solitaire, Colomb fait, refait mille fois dans son esprit tous les calculs qui ont occupé sa vie. Leur infaillibilité lui apparaît long-temps hors de doute. Il s’est pourtant trompé sur l’évaluation des distances, plus de possibilité de se le dissimuler ; la terre qu’il cherche, si vraiment elle existe, se trouve être bien au-delà du lieu où il la supposait. Long-temps aussi il s’en est fié sans réserve à la boussole ; n’est-ce pas le guide dont la parole lui a donné l’audace de se hasarder sur l’immensité ? Mais un moment arrive où ce guide, jusque-là si fidèle, se trouble tout à coup ; son langage cesse d’être intelligible, il cesse de crier : Nord ! nord ! La pointe de l’aiguille aimantée dévie d’un degré, d’un degré et demi, plus tard de cinq et de six degrés à l’ouest. Au moyen d’un mensonge ingénieux, Colomb expliquera bien ce phénomène étrange à ses marins ; lui-même n’en est pas moins troublé jusque dans l’intimité de sa pensée. Dans ses équipages, des murmures on est passé aux complots, et pour passer des complots à l’exécution, on n’attend plus que l’occasion ; des menaces de mort lui sont incessamment redites par quelques bouches restées fidèles. Les plus fiers courages sont ébranlés, il n’est personne qui conserve quelque espérance. Au milieu de tous ces obstacles qu’aucune prudence humaine ne pouvait prévoir, Colomb seul demeure inébranlable. Au plus fort de leur découragement, il s’efforce de rendre quelque espoir à ses compagnons ; il réveille leur énergie, il leur affirme que trois jours ne s’écouleront pas avant que la terre soit découverte. Qui ne sait le reste ?

Avant l’expiration de ces trois journées, la terre nouvelle émergeait peu à peu du sein des flots, à la vue de Colomb debout sur le pont de son vaisseau. Ses marins naguère mutinés, maintenant agenouillés autour de lui, croyaient voir un dieu dans celui dont ils avaient si long-temps machiné la mort. Le but de sa vie entière, il l’avait atteint, il le touchait pour ainsi dire déjà. Cette terre qui surgissait de l’abîme, il en était comme le créateur ; la vaste pensée qu’il avait si long-temps méditée, il la voyait tout à coup prendre corps et se réaliser dans le monde extérieur. Colomb ressentit peut-être alors quelque chose de ce qu’éprouva Dieu lui-même, lorsqu’au son de sa toute puissante parole, l’univers nouvellement créé s’élevait à ses yeux des profondeurs de l’abîme.

Les rivages de San-Salvador, où l’on était abordé, se montrent bientôt tout couverts de vastes forêts, d’arbres chargés de fruits, d’eaux transparentes, tout embaumés de parfums, étalant comme à plaisir toutes les beautés de la luxurieuse végétation de ces climats. Ils se peuplent d’indigènes qui, d’abord effrayés, se sont retirés dans les forêts, d’où ils sortent peu à peu maintenant pour contempler de plus près les merveilleux étrangers qui viennent les visiter. Colomb descend dans sa chaloupe, et se dirige vers la côte, accompagné des commandans des deux autres navires de l’expédition. Il s’est revêtu d’un riche habit de couleur écarlate, et porte en main l’étendard royal. Arrivé à terre, il se jette à genoux, embrasse le rivage, rend à Dieu de ferventes actions de grâces ; en se relevant, il tire son épée, déploie l’étendard royal, et, remplissant les formalités alors en usage, prend solennellement possession du nouveau continent. On était au 11 octobre 1492 ; le 2 janvier de la même année, ce même étendard royal avait été arboré sur la tour de l’Alhambra, en présence de Ferdinand et d’Isabelle, et de leur armée triomphante. Quelle époque ! et quelles choses accomplies ! Les hommes de ce temps et ceux d’aujourd’hui appartiennent-ils bien réellement à la même race ?

De hardis aventuriers, d’intrépides marins, se lancent incessamment sur les traces de Colomb. Jean de la Cosa, Ojedo, célèbre dans toutes les relations de ce temps par sa force et son adresse prodigieuses ; Améric Vespuce, qui, par un singulier caprice de la fortune, devait laisser son nom à la conquête de Colomb ; bien d’autres encore, se précipitent sur le nouveau continent. L’un des Frères Pinçon, compagnon de Colomb dans son premier voyage, est le premier Castillan qui passe la ligne équinoxiale, il aborde au Brésil. C’est néanmoins un Portugais, Alvarès de Cabral, qui prend définitivement possession de cette vaste contrée, asile futur de la maison de Bragance. D’autres explorateurs se dirigent vers le midi, d’autres veulent continuer à cheminer sur la terre dans la direction qu’a suivie Colomb ; ils s’avancent vers le couchant ; quelques-uns, mais en plus petit nombre, remontent déjà vers le nord : d’autres errent çà et là, et il y a place pour tous ; car cette terre semble s’étendre au gré des insatiables désirs de ceux qui viennent de l’envahir. Sous leurs pas elle se déroule longuement et comme à plaisir, avec ses royaumes du Mexique et du Pérou, avec ses antiques civilisations dont l’histoire devait nous demeurer inconnue, avec ses mines d’or et d’argent, avec sa fécondité qui devait se trouver infatigable ; puis elle apparaît tout à coup non plus seulement comme une île isolée dans la mer des Indes, ou bien une portion des terres orientales, mais comme tout un continent, comme tout un monde. C’est Nunez de Balboa, qui, du haut des montagnes de Panama, découvre le premier ce mystère. Presque au sommet de ces montagnes qu’il a gravies à la tête d’une bande d’aventuriers, comme lui en quête d’or et d’argent, il fait faire halte à sa troupe, s’élance au dernier sommet qui lui cache encore ce qui se trouve de l’autre côté, et de là, seul et palpitant, il contemple à loisir les forêts, les savannes, les plaines immenses, les fleuves majestueux qui se déroulent à ses pieds en un immense tableau, en un gigantesque amphithéâtre, et au-delà l’Océan pacifique apparaissant aux limites de l’horizon dans sa sombre majesté.

Aux rivages opposés à ceux découverts par Balboa, cet Océan voyait en ce même moment d’autres prodiges. Devant les vaisseaux de Gama s’était enfui le génie des tempêtes, laissant un nom de meilleur augure au cap qu’il défendait. L’Orient s’ouvrait comme une arène immense devant les Portugais. Les royaumes de Mozambique, de Mélinde, les côtes de la mer Rouge, celles du golfe Persique ; Ceylan, théâtre des primitives et gigantesques épopées de l’Orient ; ces deux presqu’îles de l’Inde, si renommées dans l’antiquité, école, berceau, patrie de toute poésie, de toute histoire, de toute philosophie ; cette presqu’île de Malaca, dont les peuples semblent avoir épuisé leur génie à former leurs poignards, et où se rencontraient alors tous les navires de l’Orient ; cette Chine, qui apparaît dans nos temps, garrottée des mille liens d’une civilisation qui lui ôte tout mouvement, et semble plutôt une momie de peuple qu’un peuple animé et vivant ; toutes ces contrées si distinctes les unes des autres, tous ces climats si divers, toutes ces nations de mœurs, d’histoires, de destinées si peu semblables, devenaient tributaires et sujets d’une petite et pauvre province, jetée à l’extrémité de l’Europe, et qui elle-même ne devait briller que d’un éclair de gloire avant de rentrer à jamais dans son obscurité primitive. La péninsule ibérienne semblait vouloir embrasser le monde entier en étendant à la fois ses bras à l’est et à l’ouest, et en se saisissant en même temps, par l’Espagne et le Portugal, et des Amériques et des Indes-Orientales : Carthage était ressuscitée.

Des espaces qu’aucune main n’avait encore mesurés s’étendaient entre ces deux continens. Dans son vol le plus hardi, la pensée osait à peine planer sur ces effrayans abîmes ; c’étaient comme deux univers reposant sur les bords opposés d’un gouffre infranchissable.

Mais un jour vint pourtant où les voiles des vaisseaux de Magellan se déployèrent dans ces immenses solitudes. Après avoir traversé le détroit qu’il a immortalisé, Magellan se hasarde le premier sur cette mer qu’il salua du nom si peu mérité depuis lors d’Océan pacifique. Aucun moyen n’existait, pour ce navigateur, d’apprécier, même approximativement, l’étendue de la masse d’eau qui se déroulait devant ses vaisseaux ; les flots sur lesquels ils se balançaient, battaient à la fois et les côtes de la Chine et celles de l’Amérique. Cet abîme inconnu, absolument inconnu, ne pouvait-il pas receler d’effroyables tempêtes ? N’avait-il pas des rochers, des bas-fonds, des courans, des trombes, des ouragans ? Ne recélait-il pas encore grand nombre d’autres périls inconnus, mais, par cela même, plus terribles à l’imagination ? Entreprise inférieure en sublimité de génie, mais nullement en hardiesse d’esprit, en courage de cœur, à celle de Colomb, et qui, malgré mille obstacles, obtint un succès complet. Après avoir surmonté d’innombrables difficultés, des quatre vaisseaux de Magellan, un seul, après quatre ans et demi de navigation, un seul revit les côtes d’Espagne ; et celui-là, placé aussitôt dans un bassin creusé pour le recevoir, chargé d’inscriptions qui racontaient son glorieux voyage, fut consacré à en perpétuer le souvenir. Ce vaisseau était la preuve physique, irrécusable, palpable, et, pour ainsi dire, vivante de la rotondité de la terre. Magellan avait fait entrer dans le monde extérieur et visible cette même vérité que Colomb avait été chercher dans un autre ordre de choses et d’idées.

Par ce navigateur avaient été unis, liés, rattachés ensemble et le monde découvert par Colomb, et le monde retrouvé par Vasco de Gama ; de sa main puissante il avait sillonné mille chemins l’un à l’autre ; il avait jeté comme un pont sur l’abîme qui les séparait.

Aussi des Anglais, Drack et Thomas Cavendrich ; des Hollandais, Olivier de North, Lemaire et Schonton ; d’autres encore, ne tardèrent pas à suivre la route qu’il venait de leur ouvrir.

Les communications de l’est à l’ouest devinrent de jour en jour plus fréquentes. Aucun moyen n’exista bientôt plus d’assigner aux peuples de l’Europe les limites où devaient se renfermer leurs conquêtes. La fameuse ligne de séparation tracée par le pape, pour livrer le couchant aux Espagnols, l’orient aux Portugais, n’avait pas tardé à être brisée, franchie sur tous les points. Les Espagnols allèrent visiter aux Indes les Portugais, qui, eux-mêmes, les étaient d’abord venus chercher en Amérique : Espagnols, Portugais, Anglais, Français, Hollandais, se trouvèrent mêlés, confondus sur tous les points du globe, enveloppant dans leurs intérêts d’autres nations situées aux extrémités de la terre, et dont elles ne savaient pas les noms peu de jours avant de décider de leur sort. Des phénomènes politiques, étranges et nouveaux, apparurent au monde. Le principe, l’élément de la force et de la prospérité d’un état, purent exister parfois à des milliers de lieues de la contrée qu’occupait cet état. L’or et l’argent du Mexique et du Pérou rendirent l’Espagne le plus riche état du monde. La puissance, la prépondérance maritime de la Hollande, eurent leur source dans ses possessions des Philippines ; quelques milliers de girofliers, de caneliers, de poivriers, situés aux extrémités de terre, furent peut-être les seules causes du salut de la république et de l’humiliation du grand roi. Aujourd’hui encore, la grande puissance de l’Angleterre repose sur ses possessions dans l’Inde. De toutes parts tombèrent ainsi, et s’effacèrent à jamais les barrières géographiques au-dedans desquelles les peuples avaient été contraints de renfermer jusque-là leur activité industrielle, commerciale et politique. Ils prirent possession de l’espace ; ils cessèrent de puiser nécessairement, comme la plante, leur nourriture au lieu même où ils étaient nés ; comme l’animal, comme l’homme, ils purent, pour ainsi dire, se transporter, en tant que peuples, sur le globe entier.

Enfermée dans les limites de la conquête romaine, la civilisation antique avait eu, pour théâtre de son développement, les rivages de la Méditerranée ; mais un théâtre bien autrement vaste fut nécessaire à celui de la civilisation moderne. Les colonies européennes couvrirent le continent et les îles de l’Amérique ; sur le rivage occidental de l’Afrique d’autres colonies prirent pied, au milieu même de cette race noire dont le sang et les sueurs devaient inonder toutes ces conquêtes de l’Europe. Le Cap, Calcutta, Benarès, Bombey, Batavia, devinrent des capitales qui n’eurent plus rien à envier à Londres, à Paris, à Amsterdam ; sous des mains industrieuses, les déserts du Nouveau-Monde se couvrirent de riches moissons, de villes commerçantes et libres ; cent vingt millions d’Indous passèrent sous la domination de quelques milliers d’Anglais ; la terre de Van-Diemen semble aspirer à reproduire sous nos yeux ces prodiges des temps antiques, où l’on voyait de grands et puissans états sortir de l’association fortuite de quelques malfaiteurs. Les vaisseaux de l’Europe ne courent pas avec moins d’activité ni en moindre nombre sur les immenses abîmes de l’Océan, que ne le faisaient les galères anciennes sur les vagues moins terribles de la Méditerranée. La facilité et la fréquence des communications ont annullé les distances ; les points les plus éloignés du globe se sont trouvés en contact. Dans les grands centres du commerce, toutes les races, toutes les nations, toutes les contrées, incessamment en présence par l’organe de leurs représentans, participent déjà à un même mouvement de civilisation, obéissent à une même impulsion sociale ; et de quelque côté que vous tourniez les yeux, du milieu de la mer de Magellan, partout vous retrouvez la civilisation, ou en germe, ou déjà développée. On a déjà comme une vue anticipée de l’état futur de l’univers, lorsqu’au terme de son développement définitif, l’humanité, ayant achevé de prendre complète possession de la terre, se reposera au sein d’une civilisation toute remplie d’harmonie et d’une majestueuse unité, ne formant vraiment plus qu’un peuple, qu’une nation, qu’une cité.

Instrument principal de ce grand développement social, le navire moderne a dû subir de nombreuses transformations pour se trouver en harmonie avec le rôle qu’il avait à remplir. La galère perfectionnée des derniers siècles du monde antique ne surpassait pas plus les informes radeaux dont elle était sortie, qu’il ne surpasse cette galère elle-même. Ce navire s’est dépouillé de ses rames trop fragiles pour lutter contre les vagues montagneuses de l’Océan ; ses flancs épaissis sont devenus de puissantes murailles ; des canons, savamment combinés, le défendent par une double et triple ceinture de feux ; ses batteries et ses entreponts se sont élargis de manière à pouvoir receler dans leurs nombreux compartimens de quoi suffire aux besoins, jusqu’aux recherches d’une civilisation perfectionnée ; jadis bas et rapproché du niveau de l’eau, le pont s’élève fièrement aujourd’hui au-dessus des plus hautes lames et des plus menaçantes ; la cale s’est en même temps plus profondément enfoncée sous l’eau, ainsi que doivent le faire en terre les fondemens d’un édifice, à mesure que les parties supérieures en sont plus élevées ; la mâture basse et presque dégarnie de gréemens de l’ancienne galère s’en va maintenant jusque dans le voisinage des nues, toute chargée d’un labyrinthe de cordages où se meut un peuple entier de matelots ; des voiles immenses, ailes rapides et infatigables, se ployant et se déployant avec un art infini, font voler le navire à la surface de l’Océan avec plus de vitesse que ne le fait l’aigle dans les plaines de l’air, pour parler la langue d’Homère. C’est tout à la fois une citadelle, une grande ville, un palais ; c’est un magnifique instrument de science et de civilisation, c’est un instrument de guerre et de destruction non moins magnifique, permettant aux hommes de se combattre sur des champs de bataille de plusieurs lieues d’étendue, en dépit des flots soulevés et des vents déchaînés. Déjà l’imagination s’étonnait et se troublait à vouloir saisir dans son ensemble et ses détails cette œuvre merveilleuse ; mais voilà que tout à coup un nouveau fiat de la toute-puissance humaine vient de la transformer, sous nos yeux, en un être vraiment doué d’intelligence et de volonté, et lui a donné comme une âme, en l’emplissant de la vapeur motrice ? À ce spectacle, ne se trouve-t-on pas tenté de se rappeler Jehovah animant de son souffle le limon que sa main vient de pétrir ?

Les notions bizarres que s’était faites l’antiquité sur la forme de la terre, ne pouvaient persister dans les esprits, après ce grand mouvement d’exploration et de colonisation ; elles furent promptement rectifiées. Les populations fantastiques dont les géographes couvraient certaines contrées lointaines et alors inconnues, se sont enfuies au grand jour de la science, comme font les fantômes de la nuit à l’approche du soleil. Le globe entier n’a plus maintenant un seul rivage où nous n’ayons abordé, un seul coin de la terre qui ne porte la trace de nos pas, un seul grain de sable que nous n’ayons en quelque sorte décrit et mesuré. Et bien plus, cette même terre que nous foulons aux pieds, ne l’avons-nous pas, pour ainsi dire, créée nous-mêmes et de nos propres mains ? La nature nous l’avait livrée sous la forme d’une surface plane, limitée en tous sens ; nous l’avons courbée à ses extrémités ; nous l’avons arrondie en un globe qui, construit pour ainsi dire pièce à pièce, partie par partie, dégagé des trompeuses apparences sous lesquelles il se montrait à nous, est devenu notre propre ouvrage, tout aussi bien que la statue tirée du bloc de marbre par le ciseau du sculpteur, ou le navire savamment et péniblement construit sur nos chantiers.

Puis voilà qu’à son tour cette terre, ne suffisant déjà plus à l’immensité de nos désirs, ne devient bientôt plus dans nos mains qu’un instrument de découvertes nouvelles, ainsi que l’avait déjà été ce navire auquel nous venons de la comparer. À peine sa surface a-t-elle été connue et mesurée, qu’il nous a fallu connaître non moins exactement la courbe de son évolution autour du soleil ; nous en avons saisi les moindres détails, les plus légères inflexions. Le chemin parcouru par les autres planètes a été décrit de même, avec un égal degré de précision. Les passagères apparitions de quelques fugitives comètes, qui semblaient errer au hasard dans l’espace et ne reconnaître aucune loi, n’ont point échappé elles-mêmes aux sévères investigations de la science. Armés de leurs savans instrumens, nos astronomes voient s’amoindrir, s’effacer devant eux les espaces du ciel, ainsi que, sous, les pas de nos navigateurs, se sont effacés et amoindris les espaces de notre globe terrestre. Un télescope de récente invention[1], et de puissance vraiment prodigieuse, vient de nous montrer la lune à une distance qui, même sur la terre, ne serait pas fort considérable, celle d’Athènes à Constantinople. Encore un pas, et nous pourrons toucher ses montagnes de nos mains, et nous plongerons à loisir nos regards au sein de ses profondes vallées, de ses volcans enflammés. Les taches dont se trouve souillée la splendeur du soleil ne nous sont pas moins visibles que les légers nuages flottant dans notre propre atmosphère ; son poids, sa densité, ses dimensions de toutes sortes nous sont aussi familières que celles du caillou qui roule sous nos pieds. Les étoiles semées dans l’immensité, comme le sable sur nos rivages, ont été nommées et comptées. Du sein des profondeurs de l’espace, où les va chercher notre avide curiosité, d’où elle les a, pour ainsi dire, arrachées, elles nous ont d’abord apparu comme autant de faibles points lumineux, à peine visibles, presque imperceptibles. Mais à l’aide de l’instrument déjà cité, ces étoiles qui naguère n’étaient encore que de simples points lumineux, à leur tour nous les décomposons : chacune d’elles se brise en plusieurs autres étoiles, qui doivent être, suivant toute probabilité, autant de soleils, autant de centres de systèmes planétaires semblables à celui auquel appartient notre terre : à cet appel de la science humaine, soleils et mondes sortent incessamment de l’abîme, en myriades aussi nombreuses qu’ils en jaillirent autrefois au son tout-puissant de la parole créatrice.

Ce n’est pas moins vainement toutefois que s’élargissent ainsi presque indéfiniment les limites de l’univers matériel. Tout vaste, tout immense qu’il soit, il ne saurait emprisonner nos désirs et nos pensées. De notre globe, navire emporté çà et là par un souffle inconnu dans l’océan de la création, nous ne cessons de chercher d’un œil inquiet, d’appeler de nos ardens désirs, ces rivages de l’infini et de l’éternité où nous savons qu’il nous sera donné d’aborder un jour.

Barchou de Penhoën.
  1. Le télescope dont il est ici question, construit à Leipzig, surpasse en grandeur et en puissance les plus grands télescopes connus jusqu’à présent : il grandit les objets plus de mille fois.