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Bibliothèque de l’Action française (p. 123-126).


LA VIEILLE FEMME




Jour d’été radieux. Une vieille tremblante
En robe grise sur la blanche véranda,
Pâle, se penche en respirant l’odeur troublante
Qui monte de la tige où s’ouvre un réséda.

Elle était autrefois la belle du village,
Teint rose, œil enflammé, rire clair et sonnant.
Mais la vie et ses deuils, les épreuves et l’âge
L’ont faite, voyez-vous, ce qu’elle est maintenant :


Une vieille courbée, à la faible démarche,
Avec des yeux éteints aux regards effacés,
Qui n’a plus de vigueur, qui se traîne et qui marche
Par petits pas menus, lents et rapetissés.

Hélas ! elle n’est plus maintenant qu’une vieille
Qui s’éloigne, qui lasse, va pliant le cou ;
Une lampe épuisée et fidèle qui veille
Et que le vent du soir éteindra tout à coup !…

Au fond de sa pensée — image passagère —
Souvent elle revit ses beaux jours d’autrefois,
Où dès l’aube au rouet, inlassable et légère,
Elle faisait danser la laine entre ses doigts !


Comme ces jours sont loin ! Sa chair est devenue
Le jouet du déclin dont nul ne se défend.
Ses bras, si doux jadis à l’enfance ingénue,
Ne pourraient plus porter un tout petit enfant !…

Qu’il est triste, ô mon Dieu, ce déclin ! Triste même
Avec la foi vivace et l’espérance en vous ;
Triste lorsque l’on voit des petits fils qu’on aime,
S’en aller rayonnants dans le jour clair et doux !

Ils jouent. Comme ils sont beaux ! Ah ! son vieux cœur
Dans le flot des regrets ardents à le blesser. [se noie
Ils jouent. Le ciel est pur et leur groupe tournoie…
— Ah ! songer que bientôt il faudra les laisser !…


Songer que, descendant sur ses faibles épaules,
La mort est là, guettant dans les ombres du soir !
— Ah ! songer qu’ils joueront encore sous les saules
Et que ses yeux éteints ne pourront plus les voir !