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Contes facétieux
Contes de Caliban (p. 125-135).

LA DAME DU SONNET


Si un sonnet ne vaut que par l’observance des lois qui règlent ce genre de poème à forme traditionnelle et immuable, le Sonnet d’Arvers, gloire des albums de nos mères, et sans lequel il n’y a pas de bonne anthologie lyrique, est est un assez pauvre sonnet, mais il est immensément célèbre. Il suffit, dans une réunion de gens ayant un peu lu, que l’un commence : « Ma vie a son secret…. » pour que l’autre continue : «… mon âme a son mystère…. » et l’on peut dire que le Sonnet d’Arvers est dans nos mœurs.

Ce « mystère », il m’a été donné de le percer. J’ai connu, à l’hiver de sa vie et au printemps de la mienne, la Laure anonyme du Pétrarque. C’était une bien aimable et fort spirituelle septuagénaire, et douce à voir comme une rose sous la neige. Voici, mais sauf la façon exquise, hélas ! comment elle contait le roman vécu du sonnet populaire :

« Quoique jeune encore à cette époque, j’étais mariée depuis quelques années et je bravais de mon mieux le ridicule d’aimer mon mari comme aux premiers jours. C’était un être excellent, à qui la plus légère fût aisément demeurée fidèle. Pour ma part, il réalisait tous mes rêves. Comme il n’avait pas à en douter, du reste, il me laissait le soin de me défendre moi-même, et toute seule, contre les entreprises amoureuses auxquelles la moins coquette est en butte. Je n’oserais pas vous assurer que le moyen est bon pour toutes les femmes « en puissance », comme dit le Code, mais, sur moi, il était le meilleur ; je ne m’en vante, croyez-le bien, ni ne m’en excuse, question de chance à la loterie des caractères.

« On était alors en plein Romantisme, et nous en recevions, dans notre salon, les principaux « ménestrels », style du temps, ou, si vous l’aimez mieux, les Jeune-France. Mon mari les avait connus presque tous sur les bancs, et, quoique simple homme d’affaires, il aimait leur turbulence, leurs échevèlements, leur joie exubérante subitement accablée et il participait à leurs batailles d’art retentissantes. Entre ceux qui nous étaient le plus fidèles, le samedi, mon jour, les préférés d’Adolphe étaient M. de Musset, M. Monpou et l’auteur de mon sonnet, M. Félix Arvers. Je me rappelle qu’ils arrivaient toujours ensemble. C’était un trio d’inséparables.

« De M. de Musset, je n’ai rien à vous apprendre. S’il a commencé comme lord Byron, il n’a pas fini aussi bellement que son modèle ; c’est dommage, car nul n’était plus gentilhomme, de race française et doué du charme, du génie. Comme il en tenait pour toutes les femmes, — mon mari l’avait appelé l’amoureux perpétuel, — il était le moins dangereux de mes agresseurs. Quand il me regardait trop obstinément, d’un œil un peu troublé, je le priais de nous chanter certaine chansonnette intitulée : Mon Bédit François, parodie du patois d’Alsace, où il était impayable, — et ça passait.

« La mode, d’ailleurs, nous avait, tous et toutes, affolés de romances, et notre salon, le samedi, tournait au temple de l’art de Garat. Chacun y apportait la sienne, qui de Masini ou de Loïsa Puget, qui d’Étienne Arnaud, de Labarre ou de Paul Henrion et, comme je disposais moi-même d’une voix assez puissante, c’était comme mon privilège de « créer » les nouveautés de M. Hippolyte Monpou, avec qui du reste j’avais suivi les cours de l’illustre professeur Choron. C’est moi, telle que vous me voyez, qui donnai à nos hôtes la primeur de L’Andalouse au sein bruni, dont M. de Musset avait composé le poème, « d’après nature », disait-il, ce qui était une calomnie, relevait gaiement mon cher Adolphe. Mais ce que M. Monpou aimait en moi et de moi c’était la musicienne, et, quand il s’en allait, le soir, loin des oreilles, loin du cœur, je ne durais pas dans ses insomnies d’artiste.

« Il n’en était pas de même pour M. Félix Arvers, et j’étais bien forcée de reconnaître que j’exerçais, bien malgré moi, sur cet ami une attraction plus profonde. Cet homme d’esprit, et il en avait à revendre, ce boulevardier impénitent, dont les mots couraient la ville, ce vaudevilliste abondant en trouvailles de drôleries semblait perdre, sur notre seuil, toutes ses qualités brillantes. Retiré dans les coins de pénombre, immobile, silencieux, il s’effaçait comme volontairement devant ses deux rivaux peu redoutés ni redoutables, et il leur laissait sans lutte l’avantage de la soirée.

« — Est-ce que tu t’ennuies chez nous ? lui demandait Adolphe.

« — Au contraire… était la réponse, pour moi fort claire.

« L’art d’être honnête femme est plus complexe que l’autre, toutes les vraies filles d’Ève vous le diront. Je me sentais plus flattée que de raison de cette passion muette, qu’en dépit du défi du sonnet j’avais d’instinct devinée. M. Arvers était fort beau, se savait tel et passait pour délibéré dans les conquêtes. Or il était le seul du trio des masques qui n’eût pas dénoué le sien, je veux dire ne se fût pas déclaré, et de cela surtout je commençais à me sentir assez inquiète.

« Le jour où je reçus le sonnet a certainement été le plus tourmenté de ma vie.

« Je vous ai dit, je crois, que mon mari s’en remettait aveuglément à moi de la garde de son honneur conjugal, mais cette fois, la responsabilité me parut si lourde que je dus me débattre contre l’idée de lui montrer la pièce. L’amour s’y exprimait avec une telle vérité, dans sa discrétion éloquente que j’eus peur, oui, peur, je l’avoue…. Aujourd’hui encore, au bout de quarante-cinq années, lorsque j’entends réciter ce Sonnet d’Arvers, dont je fus l’objet dans ma jeunesse, je me surprends à penser que si, au lieu de l’écrire, il l’eût parlé, je ne m’en serais pas tirée sans y laisser quelque chose au diable.

« Ce fut à force de le relire que le moyen me vint, soufflé par le dieu des maris peut-être, de vaincre le trouble où il me jetait, et ce moyen était de prendre le sonnet, dans sa teneur même, au pied de la lettre, voici comme.

« Le samedi suivant, je le priai de s’asseoir à mes côtés et, tandis qu’accompagnée au piano par M. Monpou, une charmante Italienne, à qui M. de Musset tournait les pages, soupirait : Plaisir d’amour, de Martini, je lui tins, sous l’éventail, ce langage :

« — J’ai reçu, j’ai lu, vous m’aimez, ce n’est pas douteux, mais….

« — Mais ?

« — Mais je ne crois pas au secret douloureusement éternel qui, de votre beau sonnet, est le thème.

« — Pourquoi, madame ?

« — Toute femme aimée par un poète a pour rivale la muse avec qui il cohabite, et cette rivale le paie d’un bien qui lui est plus cher que l’amour.

« — Quel bien ?

« — La gloire. Je ne me sens pas de force à entrer en lutte contre une telle ennemie.

« — C’est-à-dire ?

« — De deux choses l’une : ou votre sonnet est pour moi, ou il est pour elle. En d’autres termes, et sur la foi même du mystère qu’il chante, mon sonnet, à jamais inédit, n’aura sonné que pour moi, ou, fatalement publié, il volera sur les lèvres des hommes. Point de partage, choisissez ?

« M. Félix Arvers baissa la tête, me prit la main, et, d’une belle ardeur, il fit :

« — C’est dit, madame, il ne sera qu’à vous. Mais à combien de temps fixez-vous l’échéance ? Un mois ?… Deux ?… Trois ?…

« Et, devant la flamme de ses yeux, je crus prudent d’allonger la corde :

— Ah ! donnez-m’en six ?…

« Et comme la diva italienne achevait sa romance, je m’échappai pour courir la complimenter.

« Le jeu ne laissait pas d’être périlleux, et j’eus d’abord quelque souci d’en avoir risqué l’aventure. Le regard brûlant du poète attestait d’un sentiment sérieux, qui menaçait d’être durable et de survivre au semestre d’expérience. J’aurais dû, oui, j’aurais dû exiger l’année entière. Je ne reconquis mon assurance qu’au regard calme, lumineux de paix intérieure, plein d’amour éternel, celui-là, de l’homme qui berçait mon âme dans la sienne…. C’est de mon mari que je vous parle.

« Le premier mois, puis le deuxième et le troisième encore, le poète fit bonne contenance. Non seulement le sonnet restait enseveli dans son « mystère » et scellé dans son « secret », mais quand on le pressait, son tour venu, de dire de ses vers à nos réunions d’artistes, il s’en excusait de toutes manières. Il n’était qu’un vaudevilliste… Il avait renoncé à rimer… Il avait brûlé tous ses essais… C’était l’affaire d’Alfred de chanter les Andalouses, et celle d’Hippolyte d’attacher des ailes aux poèmes… Quant à lui, il se tenait coi pour toujours et pour cause….

« En ce temps d’effervescence littéraire ou la course au laurier était à peu près universelle, un tel renoncement laissait peu de crédules, surtout parmi ceux qui savaient pertinemment que « les grelots de Momus » n’étourdissaient pas en Arvers le chagrin d’être rejeté dans le métier de Scribe. Je me rappelle qu’un soir, sur l’insistance un peu railleuse de M. de Musset, il le menaça d’un coup d’épée.

« — C’est très bien, releva ce dernier. Mais tu fais des sonnets, où d’ailleurs tu m’imites ; j’en ai de ton encre, je les apporterai la semaine prochaine, je les lirai moi-même, et nous irons ensemble nous couper la gorge, au clair de lune, sous les arcades !

« — Et moi, ajouta M. Monpou, je les musiquerai sur ce piano même et j’irai les bramer sur vos deux tombes.

« Mais mon Pétrarque tenait bon, et je voyais s’avancer l’heure où, prise à mon propre piège, il me faudrait solder le prix de mon triomphe sur la muse.

« Il est bien entendu, lui disais-je, que vous n’avez pas conservé le brouillon et que après comme avant il sera lettre morte, même pour la postérité.

« — Soit ! soupirait-il. Mérite-t-il d’ailleurs de nous survivre ?

« — Il le mérite, et c’est pour cela que mon intention est de le brûler.

« — Quoi ! le brûler, madame ! Oh ! jusque-là ?

« — Ne le sais-je point par cœur, et vous aussi ? Cela suffit, point d’autre public, c’est mon sonnet !

« — Et l’autographe ?

« — Vous m’y faites songer, l’autographe, c’est une preuve !

« — Eh bien ?

« — Comment, eh bien ?… Et mon mari !…

« Et feignant une vive crainte à ce sujet, je courus chercher le manuscrit dans mon coffret et je revins le jeter dans la cheminée, où il flamba et, calciné, il s’envola au pays des fumées.

« A la grimace que fit l’auteur, je me raccrochai à l’espérance. Il ne m’avait pas sacrifié tout le poète.

« Mais venons au dénouement, car je ne veux pas vous lasser par mon babillage de femme. A dater de ce jour de la « crémation », M. Arvers se fit plus rare à nos samedis. Puis j’appris de ses inséparables que son coeur s’était accroché sous le lustre à une étoile de la constellation théâtrale.

« — Que devient donc Félix ? interrogeait Adolphe. Il ne nous donne même plus de ses nouvelles.

« Nous en reçûmes pourtant, huit jours avant l’échéance, par le feuilleton du Journal des Débats, où Jules Janin publiait le sonnet, mon sonnet, et lui délivrait son brevet d’immortalité.

« Le poète m’avait préféré la gloire. »

C’est ainsi que l’aimable septuagénaire nous narrait le roman du célèbre Sonnet d’Arvers, et je me disais en l’écoutant que si le goût des proverbes dramatiques reparaissait sur la scène française, il en fournirait un bien amusant, sous le titre de : La Proie et l’Ombre.

Mais il y faudrait Alfred de Musset lui-même, voire ce Carmontel, créateur du genre, et l’écrivain que j’admire le plus au monde, car il est le seul qui ait obtenu du Mont-de-piété un prêt sur de la littérature.