La cause de Baptiste

Le Passe-Temps (p. 3-13).


THÉÂTRE CANADIEN

LA CAUSE DE BAPTISTE
COMÉDIE EN UN ACTE
— PAR —
RÉGIS ROY
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MONTRÉAL
« Le Passe-Temps »
ÉDITEUR


Enregistré conformément à l’Acte du Parlement du Canada,
en l’an mil neuf cent six, par J. E. Bélair,
au Ministère de l’Agriculture, Ottawa.







LA CAUSE DE BAPTISTE

COMÉDIE EN UN ACTE.

PERSONNAGES

M. Laloi, avocat.

Baptiste Latouche, habitant.



Scène 1

Le théâtre représente le cabinet de travail de l’avocat. L’avocat est assis à une table chargée de livres et de papiers ; il étudie un dossier.

l’avocat (seul). Je me suis levé trop tôt ce matin, j’ai devant moi un bon temps de travail avant l’arrivée des clients. Voyons, par quoi commmcer ?… Prendrai je l’affaire de l’entrepreneur ou celle de l’épicier ?… Ah ! le procès de M. Séligny auquel je ne songeais pas ?… mauvaise affaire… difficile à plaider. Où est son dossier ?… l’avoué me l’a pourtant remis hier. (On frappe à la porte.) Comment, déjà quelqu’un ?… Que peut-on me vouloir de si grand matin ?… Moi, qui voulais faire tout mon ouvrage, me voilà arrêté !


Scène 2

L’AVOCAT — BAPTISTE.

(Baptiste porte un panier à son bras ; mise d’habitant.)

baptiste (faisant la révérence). Ben, l’bon jour, m’sieu l’avocat !

l’avocat (avec humeur). C’est insupportable !… Brave homme ! je suis occupé ; pourquoi venez-vous me déranger, que diable ?

baptiste (d’un ton plaintif). Hélas ! mon cher m’sieu !

l’avocat. Allons ! quelque solliciteur ! Je ne puis rien pour vous, et mes instants sont précieux. Retirez-vous et laissez-moi la paix.

baptiste (d’un ton suppliant). J’ai grand besoin d’vous, m’sieu l’avocat !

l’avocat (sèchement). J’en suis fâché ! Adressez-vous ailleurs ; je ne suis pas riche ; les clients paient si mal et sont si rares !

baptiste (changeant de ton). Je l’cré ben, ma foi ! si vous les recevez d’la sorte ?… Alors, vous n’voulez point d’mon procès ?…

l’avocat (s’adoucissant). Mais si ! mais si ! Excusez-moi, mon cher monsieur, je n’avais pas compris qu’il était question d’un procès que vous faisiez appel à mon ministère.

baptiste. Pardine ! quand on s’adresse au cordonnier, c’est qu’on a besoin d’chaussures !

l’avocat (d’un air aimable.) Oh ! mais alors, c’est bien différent, du moment qu’il s’agit d’un procès ! Comme je vous le disais tout à l’heure, mon temps est précieux, parce que je le réserve à mes chers clients.

baptiste. E l’mien, don’? créyez-vous qu’j’ai rien à faire chez nous.

l’avocat. Non, certes !

baptiste. À c’t’heure, j’devrions être à soigner nos cochons, sauf vot’respect ; pauvres bêtes ! j’dois ben leur manquer !

l’avocat. Intelligents animaux !… Mais oubliez-les, un instant, pour songer à votre affaire. D’abord, aaseyez-vous, je vous en prie, et débarrassez vous de ce panier.

baptiste. Faites escuse ; mon panier, ça m’sert de contenance, et pis j’ons deux livres de beurre et un’douzaine d’œufs frais dedans.

l’avocat. Ah ! vraiment !

baptiste. Je m’su dit comme ça : « Baptiste, si tu trouves un avocat ben gentil, qui t’gagne ton procès eh ben ! tu lui en f’ra cadeau, à c’t’homme ! »

l’avocat. Excellente pensée ! mais avant de gagner un procès, il convient de l’étudier longuement, puis, il faut plaider, attendre que le jugement soit rendu, enfin, mille formalités légales, pendant lesquelles, votre beurre pourrait rancir, ce qui serait bien dommage.

baptiste. N’vous inquiétez pas : on l’f’ra saler, s’i’l’faut !

l’avocat. Le beurre salé ne vaut rien. Le plus sûr serait de me le donner tout de suite.

baptiste. Comme vous y allez !… Faut savoir d’abord si vous serez mon avocat ?

l’avocat. Enfin, le beurre est bon ?

baptiste. J’cré ben !

l’avocat. Alors, la cause doit l’être aussi !

baptiste. Vous êtes un homme de confiance, J’vas vous conter mon histoire !

l’avocat. Parlez, je vous écoute. Il s’agit d’une clôture mitoyenne ?…

baptiste. I’n’y a pas d’clôture dans l’affaire.

l’avocat. Alors, d’un héritage ?

baptiste. Faites escuse ; mon défunt père qu’est mort, ne m’a laissé en mourant qu’un marmite et un couteau. Nous n’avons donc pas eu besoin d’notaire.

l’avocat. Vous êtes marié ?

baptiste. Mais oui, mon m’sieu ! À Marianne Latulippe.

l’avocat. Vous venez me voir alors, parce que vous avez peut-être du trouble avec les parents de votre femme ?

baptiste. Vous n’y êtes pas encore. Mais c’est Marianne qui m’a dit comme ça, parc’quelle a ben d’l’esprit, Marianne : « Baptiste ! qu’a m’dit, puisque c’t’affaire-là te tourne le sang, va don’ trouver un avocat, et pis, contes-y tout ; tout au long. J’voulais l’envoyer à ma place parc’que les femmes y savent mieux parler qu’nous, histoire de s’exercer d’avantage, mais elle a pas voulu. Fallait qu’à fisse son savon, aujourd’hui, sans faute. Alors, j’ai attelé la rougette et j’sui v’nu.

l’avocat. Et vous avez bien fait. Voyons ! avec qui avez-vous eu un différent ?

baptiste. C’est avec mon voisin, Poléon Lalonde ; un’ vraie peste, un grand noiraud, avec un nez crochu, des yeux perçants ; si vilain, qu’on dirait l’yâble !

l’avocat. Enfin votre voisin… (déclamant). « Ce nom aurait suffit, sans ce torrent d’injures »… Je pense que ce n’est pas à cause de sa laideur que vous lui en voulez ? Que vous a t-il donc fait ?

baptiste. Des misères ! des misères ! qu’c’est à n’pas l’croire !

l’avocat. Quelques discussions : vous aurait-il injurié ?

baptiste. (d’un ton digne.) Ma foi, non, on s’parle pas.

l’avocat. Des voies de faits, alors ; c’est plus sérieux. Ainsi il vous a battu ?

baptiste. (fièrement.) Battu, moé ! J’aurais voulu voir ça ! J’suis l’homme qu’a pas frette aux yeux et capable de s’faire aller ! (En parlant ainsi, il a déposé son panier, fait des poses de boxes, comiques, et reprend son panier.)

l’avocat. Il faut donc écarter les coups, blessures, et sévices graves ! c’est dommage.

baptiste. Marci d’moi, m’sieu l’avocat ; Je n’tiens pas a avoir été battu !

l’avocat. Ce que j’en disais c’était pour les besoins de la cause. Il vous a peut-être dérobé quelque objet ? Ah ! s’il pouvait y avoir vol avec effraction dans une maison habitée ! Le cas serait plein de ressources.

baptiste. À vrai dire, j’peux pas prétendre qu’il m’ait volé ; mais il a fait ben pire, le mirérable !… Quand j’y pense, j’voudrais le traîner d’vant la grand’cour, ousqu’on condamne les gens à être pendus.

l’avocat. Pendu ! Ce n’est pas tout à fait comforme aux prescriptions du code criminel ! Mais, revenons à votre voisin, vous ne pouvez pas soutenir qu’il vous assassiné, et s’il n’y a ni vol ni coups, ni injures ! Mais j’y songe, il a peut-être incendié votre domicile ?

baptiste. Vous l’avez dit ; et il s’en est fallu de peu que tout brûle.

l’avocat. Ainsi, vous êtes bien sûr qu’il a mis le feu à votre immeuble, lui-même, exprès ?…

baptiste, (avec impatience). Mis l’feu ! mis l’feu ! pas avec la main, mais c’est tout comme !…

l’avocat. Je ne comprends plus. Enfin, me direz-vous clairement ce que vous a fait le nommé Lalonde contre lequel voulez porter une plainte ? Encore faut-il savoir en quoi elle contiste.

baptiste. I’m’a j’té un sort !… Êtes-vous t’y content ?…

l’avocat (avec colère). Jeté un sort ! Vous vous moquez de moi, et je trouve la plaisanterie fort déplacée.

baptiste. Ah ! Sainte Vierge ! j’veux être damné si j’plaisante sur un pareil sujet ! Je n’oserais seulement pas.

l’avocat. Mais, enfin !…

baptiste. I’ma’j’té un sort, comme je vous l’dis ; qu’c’est un’ abomination, quoi ! Peut-on faire un’ plus grande nuisance à quéqu’un, j’vous l’demande ?

l’avocat. Qu’entendez-vous par un sort ?

baptiste. Ma fine ! vous l’savez ben ! tout le monde sait ça ! un sort c’est c’qu’il y a d’plus mauvais, et quand on n’a un sur soi par la malice de quéque mal intentionné ; i’faut s’attendre à tout : à la maladie, aux chicanes, aux accidents, à la pauvreté ; il faut craindre l’feu, l’soleil, l’eau, et la pluie ; tout est dangereux pour celui qu’a un sort ; qu’il sorte ou qu’i’ entre ; qu’i’ voyage où qu’i’ s’tienne chez eux ; qu’i’ dorme ou qui veille, i’ est jamais en sur’té. Un sort, ça s’attaque à tout : aux moissons, aux bâtisses, aux enfants aux bêtes, aux hommes et aux femmes : rien ne lui échappe. I’n’y a pas de r’mède cont’c’mal là, et mieux vaut la peste ou l’choléra, l’épizootie ou la clavelée, auxquels les docteurs font quéquefois, quêque chose. Ah ! bon Dieu ! si on peut s’en guérir, on ne peut pas s’en défendre. I’n’y a pas à compter su’ les juges ou su’ les avocats. J’cré que m’sieu l’curé peut rien y faire, lui-même, quoiqu’il en dise. Enfin, pour tout dire, c’est l’plus grand des malheurs qui puisse atteindre un chrétien, puisque dans c’malheur là, i’s’trouve tous les aut’malheurs ensemble.

l’avocat, (avec une ironie contenue.) Mon Dieu ! mon pauvre homme, pour être vrai, je crains que la loi elle-même ne soit désarmée devant ce terrible fléau que vous nommez un sort, et qu’à tous ces autres inconvénients, si bien décrits par vous, il joigne celui d’être insaisissable.

baptiste. Ah ! m’sieu l’avocat ! j’pense ben qu’la justice n’empêchera pas qu’un sort m’ait été jeté, pauvre de moi !

l’avocat. Mais alors, que lui demandez-vous ?

baptiste, (avec éclat.) De punir ce méchant homme !

l’avocat, (ironiquement.) Je crains qu’elle ne veuille s’y prêter.

baptiste. Alors, à quoi qu’ça sert les juges et les avocats ?…

l’avocat, (piqué.) Ça sert à plaider et à juger des causes raisonnables : la vôtre ne l’est pas.

baptiste, (résolument.) Puisque vous l’prenez su’c’ton-là, j’vas voir un aut’avocat ! (Il prend ion panier.)

l’avocat. Là ! là ! calmez-vous, mon cher client, et surtout posez votre panier : une omelette est bientôt faite.

baptiste, (avec humeur.) En tout cas, c’est pas vous qui la mang’rai !

l’avocat. Mon Dieu ! Ne nous emportons pas, Monsieur Latouchade ! (à part) Ne laissons point partir l’affaire et les provisions. (Haut.) Je n’ai peut-être pas assez creusé votre dossier. Ainsi, vous ne m’avez pas encore dit en quoi s’était manifesté la diabolique influence de votre coupable voisin ? Voyons, voyons : racontez-moi cela.

baptiste, (avec conviction.) Ah ! c’est un’histoire qui vous f’ra frémir, allez !

l’avocat. Je vous écoute avec la plus grande attention.

baptiste. C’est la veille d’là St-Michel que j’l’ai rencontré pour la première fois, car il est étranger au pays, et viens, de j’sais où ! J’allais justement porter d’l’argent à not’propriétaire : je l’trouvai au bas d’la montée qui mène su’l’seigneur Dumont. Il était assis sur un’grande pierre plate au bord du ch’min, et m’attendais pour le sûr, puisqu’il n’avait pas d’affaire là. Comme j’portions un grand panier et deux paires de poules à la main, j’étais fatigué, et j’posai un instant, ma charge su’la pierre à côté d’lui pour reprendre haleine ; j’aurais ben mieux fai’, de m’en aller tout drette su’l’seigneur Dumont ousqu’on m’donne toujours d’quoi m’rafraîchir, mais j’y pensais pas p’en tout’, quand j’m’arrêtai près de c’t’homme là. Stapendant, i’ s’était r’tulé un p’tit brin pour m’faire d’la place, et comme j’ai d’l’usage j’y dis bonjour et merci, pour reconnaître sa politesse, alors, y m’répond en me regardant dans les yeux, ben comme i’ faut, en face : Comment est-ce que vous vous app’lez d’vot’nom ? L’effronté, voyez-vous ça ?

l’avocat. Eh bien !

baptiste. Eh ben ! s’que vous savez pas qu’ça porte malheur de d’mander aux gens leurs nom su’l’grand ch’min. ?

l’avocat. J’avoue mon ignorance à ce sujet.

baptiste. C’est pourtant un’chose ben connue chez nous, et qu’tout l’monde tient pour vérité !

l’avocat. Ma foi, pour ma part…

baptiste. J’vas vous l’prouver. J’arrive su’mon propriétaire qu’est l’meilleur homme du monde, et i’  augmente mon bail de 100,00 $.

l’avocat. C’était son droit, si votre bail était expiré, de changer les conditions de votre fermage.

baptiste. Ah ! pauvre cher homme ! j’lui en veux pas, j’sais ben qu’c’est d’là faute de Lalonde.

l’avocat. Hum ! hum ! (à part.) Il est fou, l’habitant !

baptiste. Le lend’main, en ouvrant mon châssis, l’matin, j’vois ce diable d’homme planté d’l’aut’côté d’la clôture, qui r’gardait not’maison, comme s’il voulait la dévorer des yeux ; j’en ai eu frette jusqu’au cœur, et c’était comme un avertissement, parceque l’soir même, incendie était chez nous.

l’avocat. Allumé par lui ? Revenons à ce point important.

baptiste. Non, c’est mon p’tit gars qu’a mis l’feu à sa paillasse, mais c’est ben pareil…

l’avocat, (d’un ton irrité.) Point du tout ! point du tout distinguons ; un enfant désobéissant…

baptiste, (avec attendrissement.) C’est un chérubin, pauvre p’tit ! Mais que vouliez vous qu’il fit contre un sort ?… J’l’ai pas grondé, allez !…

l’avocat, (éclatant.) Vous avez eu tort. Et tout cela n’a pas le sens commun.

baptiste, (avec animation.) Et si j’vous dis qu’un d’nos bœufs est mort, parc’qu’il a touché la pauvre bête avec le bout d’un’gaule ; vous n’me crérez point peut-être ? Et qu’toutes mes saucisses sentent la souris c’t’année ! Et qu’jai pas pu réussir ni un’ couvée d’poulets, ni un’ couvée d’canards ! Que m’direz-vous à la fin, m’sieu l’avocat ?

l’avocat, (furieux). Que vous êtes le plus grand extravagant que j’ai vu de ma vie !

baptiste, (furieux). Entendez-vous, l’polisson !

l’avocat. Depuis une heure vous me débitez des sornettes.

baptiste. Qu’est-ce que c’est qu’ça des sornettes ?

l’avocat. Des choses qui ne signifient rien.

baptiste, (résolument.) C’est comme ça ? j’m’en vas !

l’avocat. Auparavant, payez-moi ma consultation. C’est une piastre.

baptiste, (vivement.) Allons donc ! des choses qui n’signifient rien, vous l’avez dit ous-même, ça n’vaut pas un’ piastre.

l’avocat. Mais mon temps, malheureux !

baptiste. Pis l’mien ? Vous voyez ben qu’nous sommes quittes !

l’avocat, (prenant le panier.) Au moins, laissez-moi pour honoraires, le beurre et les œufs.

baptiste. Voyez-vous l’saffre ! Voulez-vous t’y lâcher mon panier ?

l’avocat, (retenant le panier.) Mais, non.

baptiste, (tirant sur le panier.) J’vous dis d’le lâcher !

l’avocat. Ne tirez pas si fort, vous allez casser les œufs !

baptiste. Rendez-moi mon panier, vilain chicaneur !

l’avocat. Gardez le maintenant : l’omelette est faite pour de bon, cette fois.

baptiste, (d’un ton désolé). Mes œufs cassés ! mon beurre perdu ! C’est encore un effet du mauvais sort qu’m’a j’té Lalonde. Tiens ! c’est pas ni ci, ni ça : j’m’en vas l’trouver, et si y r’tire pas son sort, j’y bougre la volée, ou ben y m’fiche un’ claque. (Il sort furieux.)


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