La Vraie Histoire comique de Francion/6

A. Delahays (p. 220-257).



LIVRE SIXIÈME



Depuis que je m’étois vu bien vêtu, continua Francion, j’avois acquis une infinité de connoissances de jeunes hommes de toutes sortes de qualité, comme de nobles, de fils de justiciers, de fils de financiers et de marchands : tous les jours nous étions ensemble à la débauche, où je faisois tant que j’emboursois plutôt que de dépenser. Je proposai à cinq ou six des plus galans de faire une compagnie la plus grande que nous pourrions, et de personnes toutes braves et ennemies de la sottise et de l’ignorance, pour converser ensemble et faire une infinité de gentillesses.

Mon avis leur plut tant, qu’ils mirent la main à l’œuvre et ramassèrent chacun bonne quantité de drôles qui en amenèrent encore d’autres de leur connoissance particulière. Nous fîmes des lois qui se devoient garder inviolablement, comme de porter tous de l’honneur à un que l’on éliroit pour chef de toute la bande, de quinze jours en quinze jours ; de s’entre-secourir aux querelles, aux amours et aux autres affaires ; de mépriser les âmes viles de tant de faquins qui sont dans Paris, et qui croient être quelque chose, à cause de leurs ridicules offices. Tous ceux qui voulurent garder ces ordonnances-là, et quelques autres de pareille étoffe, furent reçus au nombre des braves et généreux (nous nous appelions ainsi), et n’importoit pas d’être fils de marchand ni de financier, pourvu que l’on blâmât le trafic et les finances. Nous ne regardions point à la race, nous ne regardions qu’au mérite. Chacun fit un banquet à son tour : pour moi, je m’exemptai d’en faire un, parce que j’avois été l’inventeur de la confrérie, et, ayant été le chef le premier, j’eus après la charge de recevoir les amendes auxquelles on condamnoit ceux qui tomboient en quelque faute que l’on leur avoit défendu de commettre ; l’argent se devoit employer à faire des collations : mais Dieu sçait quel bon gardien j’en étois et si je ne m’en servois pas en mes nécessités.

Mes compagnons étoient si pécunieux et si riches, qu’ils vidoient librement leurs bourses et ne demandoient point compte de ma recette. J’étois le plus brave de tous les braves ; il n’appartenoit qu’à moi de dire un bon mot contre les vilains, dont je suis le fléau envoyé du ciel.

Le fils d’un marchand, ignorant et présomptueux au possible, arriva un jour en une compagnie où j’étois ; il étoit superbement vêtu d’une étoffe qui n’avoit point sa pareille en France : je pense qu’il l’avoit fait faire exprès en Italie ; à cause de cela, il croyoit qu’il n’y avoit personne qui se dût égaler à lui. Je remarquois qu’en marchant il envioit le haut bout, et que, quand on le saluoit fort honnêtement, il n’ôtoit non plus son chapeau que s’il eût eu la teigne : comme j’ai toujours haï de telles humeurs, je ne pus souffrir celle-là, et dis hautement à ceux qui étoient auprès de moi, en montrant au doigt mon sot : Mes braves, voici la principale boutique du sire Huistache (j’appelois ainsi son père par l’ancien titre), Dieu me sauve, s’il n’y a mis sa plus belle étoffe à l’étalage. Véritablement il y gagnera bien ; car on n’a pas besoin d’aller à sa maison pour voir sa plus riche marchandise : cette boutique-ci est errante, son fils la va montrer partout. Parlez-vous de moi ? me vint-il dire avec un visage renfrogné. Messieurs, ce dis-je en riant à mes compagnons, ne vous offensez-vous point de ce qu’il dit ? Il croit vraiment qu’il y a encore quelqu’un entre vous qui lui ressemble et qui mérite que l’on lui dise ce que je lui ai dit. Se sentant offensé tout à fait, il me repartit, après avoir juré par la mort et par le sang, qu’il ne portoit pas l’épée comme moi, et que ce n’étoit pas son métier, mais que si… Il en demeura là, n’osant pas passer plus outre.

Quant à moi, tournant sa fâcherie en risée, je recommençai à le brocarder : Certes, lui dis-je, c’est une bonne finesse de s’efforcer de couvrir d’autant mieux une chose qu’elle est plus infecte et plus puante ; néanmoins la mauvaise odeur parvient jusques à nous. Puisque vous vous efforcez de paroître en habillement, c’est bien un témoignage que vous n’avez rien autre chose de quoi vous rendre estimable ; mais, ma foi, vous avez tort, car vous avez voulu aller tantôt au-dessus d’un galant homme : toutefois sçachez que, si votre corps va au-dessus du sien, son esprit ne laisse pas d’aller au-dessus du vôtre.

Un de mes compagnons me vint dire alors que je le quittasse là. Aussi veux-je, repartis-je ; j’ai bien peu de raison de disputer contre un habit, car je ne vois rien ici autre chose contre qui je puisse avoir querelle : l’épée vaut beaucoup moins que le fourreau, et, pour dire la vérité, il a raison, ce beau manteau, d’avoir voulu être placé en un lieu plus éminent que cet autre-ci, qui ne le vaut pas. L’on lui pardonne, mais à la charge qu’il n’entrera jamais en contestation qu’avec des manteaux comme lui.

Mon vilain, craignant qu’après avoir affligé son badaud d’esprit de railleries, je ne vinsse à persécuter son corps à bons coups de bâton, enfila la venelle[1] plus vite qu’un criminel qui a des sergens pour ses laquais.

Comme les belles choses s’entresuivent, le lendemain, étant à la porte d’un conseiller avec ses filles et fort bonne compagnie, un enfant de ville bien pimpant vint à passer ; il avoit le pourpoint de satin blanc et le bas de soie fiammette[2] : bref, il étoit accommodé en gentilhomme, excepté qu’il n’avoit point d’épée ; il en avoit bien une, mais il la faisoit porter derrière lui par son laquais. Voici la coutume des enfans de Paris, ce dis-je ; ils veulent tous trancher des nobles et quitter la vacation de leurs pères, laquelle est pourtant la cause principale de leurs richesses ; mais certes encore celui-ci n’est-il pas trop désireux de paroître gentilhomme : il aime si peu les armes qu’il ne les veut avoir que derrière soi, et, outre cela, je connois qu’il veut montrer que son laquais est plus noble que lui, car il lui fait porter son épée.

Il n’y eut pas un brave qui n’admirât un si bon trait donné si à propos, lorsque l’on l’eut publié, et, parce qu’il y avoit en nos lois que nos belles paroles et nos remarquables actions devoient être récompensées, chacun ordonna que je prendrois la valeur d’un chapeau de castor sur les deniers de ma recette, pour le prix que je méritois, à cause de bien d’autres galanteries que j’avois mises en exécution.

Nous n’attaquions pas seulement le vice à coups de langue ; le plus souvent nous mettions nos épées en usage, et chargions sans merci ceux qui nous avoient offensés. Malaisément nous eût-on pu rendre le change, car nous allions ordinairement six à six, et quelquefois tous ensemble, quand nous sortions de la ville pour aller au cours[3] jusqu’au bois de Vincennes : je n’avois point de cheval à moi ; quelque riche et brave enfant de trésorier m’en prêtoit toujours un, quand il étoit question de faire de telles cavalcades.

La nuit, nous allions donner la musique aux dames, et fort souvent nous faisions des ballets que nous dansions aux meilleures maisons de la ville, où nous combattions toujours pour notre nouvelle vertu, à qui jamais l’on n’en avoit vu de semblable. Les bourgeois blâmoient nos galanteries ; les hommes de courage les approuvoient ; chacun en parloit diversement et selon sa passion. Au Louvre, au Palais et aux festins, nos exploits étoient les entretiens ordinaires. Ceux qui vouloient jouer quelque bon tour se rangeoient en notre compagnie ou réclamoient notre assistance. Les plus grands seigneurs mêmes étoient bien aises d’avoir notre amitié, quand ils désiroient punir de leur propre mouvement quelqu’un qui les avoit offensés, et nous prioient de châtier son vice comme il falloit. Néanmoins, avec le temps, notre compagnie perdit un peu de sa vogue : la plupart étoient forcés de s’en retirer, songeant à se pourvoir de quelque office pour gagner leur vie et épouser quelque femme ; étant sur ce point-là, ils ne pouvoient plus se mêler avec nous.

Il y en avoit bien quelques nouveaux qui parfaisoient le nombre ; mais ce n’étoient pas des gens qui me plussent. Leur esprit ne soupiroit qu’après une sotte friponnerie et une brutale débauche : pourtant je tâchois de supporter leur humeur, quand je me trouvois avec eux ; mais je ne les hantois que le moins qu’il m’étoit possible, et me tenois fort souvent chez moi, feignant d’être mal disposé, pour éviter leur fréquentation. En ce temps-là, j’étudiai à tout reste[4], mais d’une façon nouvelle, néanmoins la plus belle de toutes : je ne faisois autre chose que philosopher et que méditer sur l’état des hommes, sur ce qu’il leur faudroit faire pour vivre en repos, et encore sur un autre point bien plus délicat, touchant lequel j’ai déjà tracé le commencement d’un certain discours que je vous communiquerai. Je vous laisse à juger si cela n’étoit pas cause que j’avois davantage en horreur le commerce des hommes ; car dès lors je trouvai le moyen de les faire vivre comme de petits dieux, s’ils vouloient suivre mon conseil.

Toutefois, puisqu’il faut essayer d’étouffer le désir des choses qui ne se peuvent faire, je ne songeai plus qu’à procurer le contentement de moi seul. Me délibérant de suivre en apparence le trac[5] des autres, je fis provision d’une science trompeuse, pour m’acquérir la bienveillance d’un chacun. Je m’étudiai à faire dire à ma bouche le contraire de ce que pensoit mon cœœur, et à donner les complimens et les louanges à foison aux endroits où je voyois qu’il seroit nécessaire d’en user, gardant toujours néanmoins ma liberté de médire de ceux qui le méritoient. J’avois bien intention de rencontrer quelque grand seigneur qui me baillât appointement, pour rendre ma fortune mieux assurée, mais je n’avois guère envie de m’asservir sous des personnes qui ne fussent pas dignes de commander, car j’avois reconnu le mauvais naturel des courtisans.

Un de mes amis me mena un jour chez une demoiselle appelée Luce, me disant que c’étoit la femme du meilleur discours qui se pût voir, et que je ne manquerons point à trouver en sa compagnie des plus beaux esprits du monde, parmi lesquels j’aurois de l’honneur à faire éclater mon sçavoir : elle avoit aussi appris de lui qui j’étois, et que je la viendrois visiter ; de sorte qu’elle me fit un bon accueil, et me donna place près d’elle : il y avoit encore, pour l’entretenir, beaucoup d’hommes bien vêtus, qui, à mon avis, n’étoient pas des moindres de la cour. Je prêtai l’oreille pour ouïr les bons discours que je m’imaginois qu’ils feroient. De tous côtés je n’entendis rien que des vanteries, des fadaises et des contes faits mal à propos, avec un langage le plus galimatias et une prononciation la plus mauvaise que l’on se puisse figurer. C’est une étrange chose, mademoiselle, disoit l’un en retroussant sa moustache, que le bon hasard et moi sommes toujours en guerre : jamais il ne veut loger en ma compagnie ; quand j’aurois tout l’argent que tiennent les trésoriers de l’Épargne, je le perdrois au jeu en un jour. C’est signe que les astres, disoit un autre, vous décocheront une influence qui suppliera l’amour de métamorphoser votre malheur au jeu en un bonheur qu’il vous donnera en femme. Je ne sçais quel édit fera le ciel là-dessus, reprit le premier, mais je vous appelle en duel comme mon ennemi, si vous n’ouvrez la porte de votre âme à cette croyance que, pour être des favoris du destin en mon mariage, il me faut avoir une épouse semblable à mademoiselle. Que vous êtes moqueur ! lui dit Luce en lui serrant la main et en souriant. Je vous veux donner des marques plus visibles que le soleil, reprit-il, comme je vous chéris d’une amour toute idéale : mon cœœur flottera toujours dans la mer de deux cent millions de pensées, à l’appétit glouton de l’ouest et sud-ouest de mes désirs, jusques à tant que je vous aie fait paroître (belle beauté) que je vous adore avec une dévotion si fervente que… Il en demeura là-dessus, s’égarant en ses conceptions. Or il disoit toutes ces paroles à l’oreille de Luce, pour montrer qu’elles étoient fort secrètes ; mais, par une sottise admirable, il ne laissoit pas de les prononcer un peu haut, afin que chacun les ouït, croyant qu’elles fussent extrêmement bien arrangées.

Tôt après, changeant de discours, il vint à dire : Mon âme étoit dernièrement si grosse d’envie d’avoir une terre qui me plaisoit, que j’en donnai trois cent mille livres, encore qu’elle n’en vaille au plus que deux cent cinquante ; désormais je désire que l’on m’appelle du nom de cette belle possession. Mon Dieu, ce dis-je en moi-même, qu’est ceci ? Un homme, qui se croit des plus braves du monde, veut porter le nom d’une terre au lieu que la terre devroit porter le sien : quelle faquinerie ! Que ne s’acquiert-il plutôt un beau titre par sa générosité ! Me tournant alors vers un autre endroit, j’en vis deux qui parloient ensemble, et n’eus plus d’attention que pour leurs discours : Quel jugement faites-vous de mon habit ? disoit l’un, n’est-il pas de la plus belle étoffe pour qui jamais l’on ait payé la douane à Lyon ? Mon tailleur n’entend-il pas bien les modes ? c’est un homme d’esprit, je l’avancerai si je puis : il y a tel bourgeois qui a un office aux finances qui ne le vaut pas ; mais que me direz-vous de mon chapeau ? cette forme vous plaît-elle ? Hélas ! monsieur, répondit l’autre, je trouve tout ce que vous avez extrêmement parfait ; tant plus je vous contemple, tant plus je suis ravi d’admiration : je ne crois pas que les anges soient mieux vêtus dans le ciel que vous l’êtes sur la terre, quand ils auroient six aunes chacun de l’étoffe du ciel pour se faire un habit dont la broderie seroit faite avec des étoiles. Seigneur Dieu, vous êtes un Adon ! combien de Vénus soupirent pour vous ! que les charmes de votre rotonde[6] sont puissans ! que cette dentelle si bien retroussée a d’appas pour meurtrir un cœœur ! toutefois en voilà un côté qui a été froissé par votre chapeau, dont les bords sont un peu trop grands ; faites-en rogner, je suis votre conseiller d’État en cette affaire, je vous le dis en ami, ce n’est pas pour vous dépriser. Je sçais bien que vous avez assez d’autres rares vertus ; car vous avez des bottes les mieux faites du monde, et surtout vos cheveux sont si bien frisés, que je pense que les âmes qui y sont prises s’égarent dedans comme en un labyrinthe. Le plus cher de tous mes amis ! lui dit l’autre en le baisant à la joue, vous me donnez des louanges que vous méritez mieux que moi ; l’on sçait que vos braves qualités vous font chérir de la majesté réale : qui plus est, l’on a connoissance que vous êtes la seule pierre calamite[7] de tous ces courages de fer qui vivent à la cour. J’entends parler des dames qui, nonobstant leur dureté, sont navrées des flèches de vos yeux, et n’ont point de feux dont votre beauté n’ait été l’allumette. L’autre répondit là-dessus, avec une vanterie étrange, que certes il y avoit quelques dames qui l’affectionnoient ; et, pour le témoigner, il montra un poulet, que possible il avoit écrit lui-même, disant qu’il venoit d’une amante.

Cet entretien-là ne me plaisant pas, je retournai à celui des autres, qui n’étoit pas de beaucoup meilleur : ils jugeoient des affaires d’État comme un aveugle des couleurs, et, celui qui avoit parlé de sa terre, faisant extrêmement le capable, disoit que, depuis que le roi l’avoit démis d’une certaine charge qu’il avoit, il n’y avoit rien eu que du désordre dans la France, et que c’étoit lui qui avoit été cause qu’elle s’étoit longtemps maintenue en paix. Là-dessus l’on vint à parler de guerre, et chacun conta les exploits imaginaires qu’il y avoit mis à fin. Parfois il y en avoit qui disoient que l’on appelât leurs pages, d’autres leurs gentilshommes suivans, pour montrer seulement qu’ils en avoient, et, s’ils leur donnoient quelque message à faire, c’étoit pour paroître grandement affairés.

J’étois si las de voir leurs simagrées, et d’entendre leurs niaiseries, que j’eusse donné tout ce que l’on eût voulu pour être dehors. Enfin, tout le monde s’étant levé pour saluer un seigneur nommé Clérante, qui arrivoit, je trouvai moyen de m’échapper parmi la confusion, après avoir fait une petite révérence à la compagnie, qui, je pense, n’en vit rien.

Ayant rencontré, au sortir, celui qui m’avoit fait aller là dedans, je lui dis que véritablement tous ceux que j’y avois vus avoient beaucoup d’éloquence, mais que c’étoit à la mode du siècle, où parler beaucoup, c’est parler bien ; que rien n’étoit si sot ni si vain que leurs esprits ; que, si la cour n’avoit point de plus habiles personnages, j’étois content de ne la point voir, et que je m’étois toujours abstenu de parler, non point pour mieux entendre les autres et y apprendre davantage de leur sçavoir, mais afin de ne leur point donner occasion de me tenir quelques-uns de leurs discours, qui m’eussent été encore plus ennuyeux s’ils se fussent adressés particulièrement à moi. Je lui contai comme j’avois remarqué la sottise étrange qu’ils faisoient paroître, usant à tous coups de sept ou huit mots affectés entre eux, et qu’ils croyoient s’être montrés bien habiles hommes, quand ils disoient : Très-indubitablement, ils allarent, ils parlarent, vous avez bien de la propreté, vous êtes fort admirable, vous vous piquez déjouer du luth et de faire l’amour, vous avez tout plein d’habitudes chez les ministres des affaires de l’État, vous êtes en bonne posture chez M. le surintendant, vous êtes dans le grand commerce du monde, vous êtes un homme d’intrigues[8], et quelques autres inventés de nouveau. La réponse que j’eus de cet ami fut qu’il connoissoit bien, par le train qui étoit à la porte, quelles personnes étoient dedans la maison de Luce, et que c’étoient des seigneurs et des gentilshommes estimés pour les meilleurs esprits de la France. Je lui répliquai là-dessus qu’au royaume des aveugles les borgnes sont les rois.

Cependant Clérante, à ce que j’ai sçu depuis, me connoissant, parce que je lui avois été autrefois montré par quelqu’un, s’informa de Luce si elle avoit eu bien du plaisir en mon entretien ; car, disoit-il, j’ai ouï dire que ce jeune gentilhomme fait extrêmement bien des vers, a les pensées les plus belles, le langage le plus poli et les pointes les plus vives du monde. Je l’ai ouï dire aussi, lui repartit Luce, mais il ne m’en est rien apparu ; je pense que c’est plutôt sa statue envoyée ici par art magique que lui-même, car je n’ai rien vu auprès de moi qu’une souche sans parole, qui ne répondoit que par quelque signe de la tête aux demandes que je lui faisois quelquefois, et qui a fait sa sortie sans aucun compliment. Vous verrez, dit Clérante, qu’il y a quelque mécontentement en lui ; je le veux gouverner ; qui est-ce qui me donnera sa connoissance ? Luce lui répondit que ce seroit le gentilhomme qui m’avoit introduit chez elle. Clérante lui en parla quelques jours après, et, suivant sa prière, je l’allai voir, en intention de lui faire paroître ce que j’étois. Je l’abordai avec des complimens sortables à sa qualité, et l’entretins plus de deux heures sur divers sujets, sans qu’il se lassât de m’entendre. À la fin, je lui montrai de mes vers, qui, à son dire, lui plurent davantage que tous ceux qu’il avoit vus à la cour. Après cela, il me parla de Luce, me dit qu’elle se plaignoit extrêmement de ce que, l’ayant été visiter, je n’avois daigné ouvrir la bouche pour repaître ses oreilles des douceurs de mes discours. Le bon naturel de ce seigneur me convia à ne lui rien celer, et à lui dire que, quand j’eusse eu les rares qualités qu’il m’attribuoit, je n’eusse pas pu me résoudre à parler, d’autant qu’il y avoit des gens avec Luce à qui les bons et solides discours étoient comme le soleil aux aveugles. Il confirma mon dire, et m’avoua que ce n’étoient que des badins, mais qu’il me feroit discourir avec Luce, sans être interrompu par de telles gens, et que je trouverai bien en elle un autre génie. Comme de fait, m’y ayant mené peu de temps après, je reconnus que la louange qu’il lui donnoit étoit juste ; aussi vit-elle tout de même qu’il ne falloit guère que je ne fusse ce qu’on lui avoit dit.

Quelques jours après, il tomba entre les mains de Clérante une certaine satire qui médisoit librement de presque tous les seigneurs de la cour ; il y étoit aussi compris : mais tout ce que l’on avoit sçu dire, c’est qu’étant marié à une belle femme il ne laissoit pas de chercher la fortune ailleurs. Je m’amusai à philosopher sur cette pièce en sa présence, et fis dessus un admirable jugement.

Je m’en vais gager ma vie, ce dis-je, que c’est Alcidamor qui a fait faire ceci. Pourquoi croyez-vous que ce soit ce seigneur plutôt qu’un autre ? repartit Clérante. Je m’en vais vous l’apprendre, lui dis-je ; vous ne me nierez pas qu’il est le plus vicieux de la cour, car même je vous l’entendis avouer hier. Or ceux qui ne sont point en cette satire-ci se sont exemptés d’y être par leur vertu signalée ; mais, pour lui, je ne sçais à quel sujet le poëte ne l’a pas mis sur les rangs, si ce n’est à cause qu’il n’a composé ceci qu’à sa persuasion. Ma conjecture sembla infiniment bonne, et Clérante eut opinion que je disois la vérité. Là-dessus, il tire encore d’autres vers de sa pochette, qu’il avoit trouvés à ses pieds dedans le Louvre, et ne les avoit pas lus tout du long. Tandis qu’il parloit à un sien ami, je les lus tout à fait, et vis qu’ils n’en vouloient qu’à lui : l’on lui reprochoit là dedans qu’il étoit stupide, ignorant et ennemi mortel des hommes de lettres. Monsieur, lui dis-je, je vous supplie de me permettre que je brûle ce papier-ci. Non ferai, répondit-il, jusques à tant que j’aie vu entièrement ce qu’il contient. Ce sont les plus grandes faussetés du monde, lui répliquai-je. Il n’importe donc pas que je les voie, reprit Clérante. Elles vous irriteront, lui dis-je. Nullement, me répondit-il ; si l’on m’accuse de quelque chose que j’aie véritablement commise, j’en tirerai du profit et tâcherai de me rendre désormais si vertueux, que je ferai enrager l’envie de n’avoir plus d’occasion de tourner ses armes contre moi ; et, si au contraire l’on me blâme sans cause, je ne me soucierai non plus de la médisance qu’un généreux lion se soucieroit de l’aboi des petits chiens qui courroient après lui : l’on ose bien crier à l’encontre de moi, mais personne n’ose me mordre. Cela dit, j’allai à part avec lui, et, connoissant la grandeur de son courage, ne feignis point de lui montrer le pasquil[9]. L’ayant lu, il me dit en riant : Eh ! ces gens-là sont bien menteurs de dire que je n’affectionne point les hommes de lettres ; ils ne sçavent pas la doctrine que vous avez, ou bien ils ignorent combien je fais état de vous. Je le remerciai de la courtoisie qu’il témoignoit envers moi, et lui demandai si jamais aucun poëte ne l’avoit prié de quelque chose qu’il ne lui eût point accordée : il songea quelque temps et me dit qu’il n’y avoit pas trois mois qu’un certain homme lui avoit présenté des vers à sa louange, pour lesquels il lui avoit promis de lui faire bailler cinquante écus, mais qu’il croyoit que ses gens avoient restreint sa libéralité. Pour le sûr, c’est donc celui-là qui a fait ces vers-ci en indignation, lui dis-je alors : je me doute bien qui est le personnage, et, qui plus est, je sçais qu’il s’est mis maintenant au service d’Alcidamor ; c’est lui aussi, sans doute, qui a composé l’autre pièce. Cela peut bien être, dit Clérante : quand il venoit ici, il ne me chantoit autre ramage, sinon qu’il me rendroit immortel, si je le favorisois de quelque honnête récompense. Ah ! Dieu, le pauvre vendeur d’immortalité, m’écriai-je, sa marchandise n’est pas de bon aloi ; les vers qu’il a faits, il n’y a pas six ans, sont déjà au tombeau ! Si est-ce qu’il se vantoit qu’il n’y avoit que lui qui eût des griffes assez aiguës pour monter sur la croupe du Parnasse, me dit Clérante. Monsieur, lui repartis-je, quand nous mangeons quelque croûte de pain, il nous est avis que nous faisons un bien grand bruit ; mais il n’y a personne que nous qui l’entende. Ainsi en est-il de ce pauvre rimailleur ; ses œœuvres ne paroissent bruyantes qu’à ses oreilles : examinons sa pièce sans prendre garde au sujet dont elle traite, nous l’avons déjà condamné en cela.

Après ces paroles, je montrai à Clérante toutes les fautes de la satire, et lui promis que j’y répondrois, afin d’effacer les mauvaises impressions que les courtisans pourroient avoir de lui : d’un autre côté, il s’efforça de rendre menteurs tous ceux qui l’accuseroient désormais d’ignorance, et se donna deux heures le jour, pour être seul avec moi dans son cabinet, et y apprendre à discourir en compagnie, sur toute sorte de sujets, bien d’une autre façon que ne font la plupart de ceux de la cour, qui tiennent des propos sans ordre, sans jugement et sans politesse. À n’en point mentir, il avoit auparavant un peu haï les lettres, et même avoit blâmé quelques personnes qui s’y adonnoient, ne croyant pas que ce dût être l’occupation d’un homme noble. Mais je lui avois ôté cette imagination-là, en lui remontrant doucement que ceux qui veulent commander aux autres doivent avoir plus d’esprit, non pas plus de force, ainsi qu’entre les bêtes brutes. Au reste, pour se venger un peu du poëte, qui avoit médit de lui, il lui fit épousseter le dos à coups de bâton.

Sa bonne volonté s’augmentant de jour en jour envers moi, il fut curieux de s’enquérir des commodités que j’avois : je me fis encore plus pauvre que je n’étois en effet, afin de l’induire à m’assister, et je me vis incontinent prié de demeurer avec lui. Il m’offrit un appointement honnête, que j’acceptai, pourvu que j’eusse toujours ma franchise, et qu’encore que je lui rendisse des services, que malaisément pouvoit-il espérer d’un autre, je n’eusse point la qualité de serviteur. Il me promit qu’il ne me tiendroit jamais que comme son ami : je me mis donc en sa maison, où je reçus des preuves infinies de sa libéralité, et m’assouvis entièrement des braveries. J’étois ordinairement monté sur un cheval de cent pistoles, en piquant lequel je faisois presque trembler la terre, et toujours j’étois suivi de trois ou quatre laquais. Ma mère fut comblée de contentement, recevant les nouvelles de ma bonne fortune, que je lui mandai par mes lettres. Je pris vengeance de ceux qui m’avoient morgué autrefois, en les morguant tout de même. De mes anciens camarades il n’y en avoit plus que deux ou trois de qui je fisse état ; pour les autres, que j’avois fait semblant de chérir, à cause du profit que j’en tirois (ce qui est une invention dont l’on se peut quelquefois servir sans devoir craindre un juste blâme), je ne traitois plus avec eux si familièrement, pour leur montrer qu’ils n’étoient rien au prix de moi, et qu’ils se rendoient désagréables par leurs imperfections. La bande des généreux se dissipa alors tout à fait, n’ayant plus personne qui eût assez d’esprit et assez de courage pour la maintenir en un état florissant. De petites coquettes, qui m’avoient autrefois méprisé, eussent bien voulu alors être en mes bonnes grâces ; mais je leur faisois la nique.

Mon coutumier exercice étoit de châtier les sottises, de rabaisser les vanités et de me moquer de l’ignorance des hommes. Les gens de justice, de finance et de trafic passoient journellement par mes mains, et vous ne vous sçauriez imaginer combien je prenais de plaisir à bailler des coups de bâton sur le satin noir. Ceux qui se disoient nobles, et qui ne l’étoient pas, ne se trouvoient pas non plus exempts de ressentir les justes effets de ma colère. Je leur apprenois que, d’être noble, ce n’est pas sçavoir bien piquer un cheval, ni manier une épée, ni se pannader[10] avec de riches accoutremens, et que c’est avoir une âme qui résiste à tous les assauts que lui peut livrer la fortune, et qui ne mêle rien de bas parmi ses actions. Il sembloit que, comme Hercule, je ne fusse né que pour chasser les monstres de la terre : toutefois, pour dire la vérité, il n’y avoit pas moyen que j’opérasse du tout en cela, car il faudroit détruire tous les hommes, qui n’ont plus rien maintenant d’humain que la figure. Je ressemblois aussi à cet autre Hercule gaulois[11] qui attiroit les personnes par les oreilles avec des chaînes qui sortoient de sa bouche ; je le puis dire sans vanité, et que ceux qui m’oyoient discourir, avec la modestie que je gardois quelquefois, étoient attirés à me vouloir du bien.

Que, si Clérante faisoit quelque chose dont je croyois qu’il méritât d’être repris, ma censure étoit si douce, qu’elle ne l’offensoit aucunement ; joint qu’elle ne se faisoit qu’en secret. L’on dit que Diogène, étant mis en vente avec des autres esclaves, fit crier s’il y avoit quelqu’un qui voulût acheter un maître, et que de fait celui qui l’acheta[12] souffrit d’être maîtrisé par lui, recevant les enseignemens de philosophie qu’il lui donna : ainsi j’étois au service d’un maître qui me nourrissoit et me bailloit bon appointement, et je prenois de l’autorité sur lui, et lui commandois qu’il s’abstînt de beaucoup de choses ; je m’y comportois aussi d’une façon qui ne lui étoit point désagréable, et tout autre que moi n’y eût pas réussi de la sorte.

Comme j’étois un matin dedans la cour, il vint un homme, vêtu assez modestement, demander à parler à lui. Les gens qui sçavoient que je possédois du tout Clérante envoyèrent celui-ci par devers moi, pour voir s’il auroit alors un libre accès auprès de lui. Ce personnage[13], de trente-cinq ans ou environ, ayant de très-bonnes raisons, et en gestes très-grave, fut pris de moi pour honnête homme : je le menai jusqu’à l’allée de la chambre de Clérante, et lui dis qu’il entrât hardiment, puis m’en retournai où j’avois affaire. Il fait à Clérante une très-humble révérence, et lui dit : Monseigneur, l’extrême désir que j’ai de vous rendre du service, joint à celui de me voir délivré des persécutions de quelques-uns de mes parens, me fait venir ici pour vous supplier de me mettre sous l’aile de votre protection, en me rangeant au nombre de vos sujets. Je ne vous demande ni gages ni récompense, pourvu que j’aie ma vie, c’est assez, et, si je me promets bien de vous rendre de bons offices que vous ne devez pas espérer de plusieurs. Je suis licencié ès lois et avocat en un siége royal, monseigneur, et ai autant de bonnes lettres qu’il m’en faut pour toute sorte d’occasions. Au reste, j’ai du courage, et, s’il est besoin de manier une épée, je m’en acquitterai aussi bien que pas un gentilhomme de votre suite. Je n’ai pas le loisir de parler à vous à cette heure-ci, répondit Clérante ; je vous remercie de la bonne volonté que vous avez de me servir ; si ma maison n’étoit point faite et remplie de tous les officiers qu’il lui faut, je vous emploierois au mieux qu’il se pourroit faire. Alors cet homme, avec des yeux égarés, lui repartit ainsi : Si vous connoissiez ma vertu, tant s’en faut que vous fissiez difficulté de me prendre, qu’au contraire vous me viendriez prier vous-même de me mettre en votre maison ; je vois bien que vous ne méritez pas d’être servi d’un tel homme que moi. Ces outrageuses paroles irritant Clérante, il commanda à ceux qui étoient autour de lui de le chasser : ils le prirent par le bras pour le mettre dehors ; mais jamais ils n’en purent venir à bout, tellement que Clérante dit que l’on le laissât là, s’il s’y trouvoit bien. Étant en liberté, il s’assit sur une chaire, et, après avoir quelque temps gardé le silence, avec des gestes extravagans, il prit ainsi la parole : Je veux parler à toi, seigneur magnissime, et te dire trois mots aussi longs que le chemin d’Orléans à Paris : tu sçais bien que le celivage[14] feu qui rote en haut environne la tête de l’antiperistase[15] de ta renommée, et que le serpent Python, qui couvroit toute la terre de telle sorte qu’il n’y avoit plus de place pour faire le domicile des hommes, a été tué par Apollon porte-traits. Ô le grand coup ! les corbeaux d’allégresse en ont dansé la bourrée au son d’une hallebarde de bois, et les trois hallebrans[16], qui étoient les conducteurs, ont joué d’une cimbale de cimetière, cependant, pour plaire en partie aux lièvres de delà les monts. Quant à toi, mon illustre, les anthropophages te font un grand tort, et jamais le feu élémentaire n’étanchera ta soif, encore que ton médecin, au nez rouge comme une écrevisse, t’ordonne d’écorcher une anguille par la queue et de lutter contre le vent avec la partie postérieure d’un sabot percé, qui s’en va droit en Allemagne protester à tous les protestans que les andouilles volent comme une tortue, et que l’année passée l’on vendra l’eau de Seine plus chèrement que le sang de bœœuf. Ayant enfilé cette belle harangue, il se prit à rire tant qu’il put, et vous pouvez croire que ceux qui l’écoutoient ne s’oublièrent pas à en faire de même. L’homme de chambre de Clérante rioit plus fort que pas un, et avec un si grand éclat, que l’avocat l’ouït, et, lui ayant baillé deux ou trois coups de poing, lui dit : Ne veux-tu pas te taire, ignorant ? penses-tu que je sois venu ici pour te faire rire ? Que chacun se taise, dit Clérante, en mettant la paix partout, je vois bien qu’il a quelque grande chose à me raconter. Je vous veux narrer une petite fable, reprit-il alors, elle vient de l’antérieure boutique de mon cerveau privativement ; ce cacochyme d’Ésope n’y a rien mis du sien. L’aigle, plus amoureux de proie que d’honneur, quitta un jour le foudre que le boiteux Vulcan a forgé tortu comme lui pour le tout-puissant Jupin. C’étoit un grand sot de faire cette folie-là, car chacun l’honoroit auparavant comme le porteur des armes dont le grand dieu punit les forfaits ; il fut plus aise d’être libre, et d’aller à la picorée sur les habitans de l’air : cependant Jupin, le méprisant, mit deux colombes au pareil état qu’il avoit été. C’est pour vous dire, messieurs, que la cour reconnoîtra, s’il lui plaît, que l’intimé a bon droit, étant fondé sur une hypothèque. Ce fut Saturne même qui fit l’exploit de ma partie au temps qu’il étoit sergent. Il vint un grand tonnerre qui troubla toutes choses. Le soleil chut dedans la mer, avec cinquante étoiles qui lui servoient de pages. Il fut tant bu, qu’en moins d’un rien l’on les vit à sec dessus le sable, et ce fut de ce lieu-là que depuis on reçut leur lumière ; en après, je jetai mon bonnet par-dessus les moulins, et je ne sçais ce que tout devint.

Ensuite de cela, il dit encore mille choses sans raison, où l’on reconnoissoit combien il avoit le cerveau troublé. Clérante, ayant bien entendu que c’étoit moi qui l’avois introduit en sa chambre, s’imagina que je l’avois fait pour lui apporter du contentement ; mais, m’ayant fait appeler, il connut que je n’avois encore rien sçu de la folie du personnage. Pour mettre notre avocat en humeur de bien jaser, je chasse d’auprès de lui des badins qui lui font des questions cornues dont ils l’irritent ; je ne lui parle que de plaisir et de bonne chère, je lui rends du respect, je fais semblant d’admirer ses propos ; et cela le convie à m’en arranger de si plaisans, que je ne sçais quelle discrète retenue il faut avoir pour n’en rire point.

Dès le jour même, il vint de certains hommes le demander ; l’on les amena à Clérante, auquel ils dirent que c’étoit leur parent, qui avoit l’esprit troublé par la fâcherie qu’il avoit reçue de la perte d’un procès où il alloit de tout son bien, et, par charité, ils le retireroient en leur maison, encore qu’il leur fît beaucoup de maux lorsqu’il tomboit en sa plus grande frénésie. Je vous veux délivrer de peine, répondit Clérante ; il s’est venu offrir à moi, je désire le retenir et lui faire bon traitement. Les parens, aises d’en être déchargés, le laissèrent donc chez Clérante, qui, dès l’heure même, lui donna le nom de Collinet, et commanda que l’on l’habillât en gentilhomme.

Il étoit quelquefois des semaines tout entières, sans tomber dans l’excès de sa folie, et parloit, en ce temps là, fort subtilement, et quelquefois fort éloquemment, bien qu’à la vérité il y eût toujours de l’extravagance en ses discours. La défense que l’on avoit faite à tous les gens de la maison de ne l’irriter par des malices outrageuses empêchoit qu’il ne se mît en fougue et ne devînt méchant comme plusieurs autres fois.

L’on ne pouvoit recevoir que du contentement de sa présence, et n’y avoit pas un seigneur qui ne fût bien aise de l’entendre quelquefois et de lui voir faire quelques plaisantes actions.

Je le gouvernois tout à fait : aussi m’appeloit-il son bon maître, et Clérante son bon seigneur. Quand je voulois toucher vivement quelqu’un, je lui apprenois quelque singerie par laquelle il lui découvroit ses vices ; si bien que plusieurs, le voyant aucunes fois raisonner fort à propos, s’imaginoient qu’il n’étoit pas vraiment insensé, mais qu’il le contrefaisoit.

En sa jeunesse, il avoit eu l’esprit si beau, qu’il ne se pouvoit qu’il ne lui en demeurât encore des marques ; aussi faisoit-il parfois des admirables réponses sans aucun de mes préceptes. Oyant parler d’un seigneur qui avoit la réputation d’être aussi buffle que pas un de sa qualité, et voyant que l’on lui attribuoit au moins la vertu d’être affable et courtois, il soutint que c’étoit le plus discourtois homme du monde. Sa raison étant demandée, il dit qu’il avoit remarqué que le jour d’auparavant il avoit été si incivil que de ne se pas détourner dans une rue pour laisser passer un sien frère qui, à son avis, étoit plus âgé et plus méritant que lui. Ce seigneur n’a point de frère ; tu te trompes, lui dit-on. Je sçais bien, moi, qu’il en a plusieurs, repart-il, et que celui qui passoit en est l’un : c’est un âne de la plus belle taille que l’on puisse voir. Une autre fois il dit, comme l’on parloit de jouer au brelan, qu’il n’eût pas voulu y jouer contre ce seigneur-là, parce qu’il avoit toujours un as caché dans son pourpoint. Un jour même qu’il le rencontra dans le Louvre, il s’approcha de lui, et lui vint mettre du foin dans sa pochette. Ce seigneur se retourna, en lui demandant ce qu’il faisoit. Gardez bien ce que je vous donne, lui dit Collinet, cela vous servira d’un pain de chapitre[17], en cas de nécessité. Il n’eût pas eu d’honneur à se fâcher contre ce fol, si bien qu’il tourna ceci en risée ; mais néanmoins, quelque temps après, lui voulant faire quelque mal pour avoir sa revanche, il l’appela à soi, et lui demanda à tenir un petit braquet[18] qu’il portoit au côté. Collinet l’ayant tiré du fourreau, le seigneur le prit, et mit un pied sur la lame, comme s’il eût voulu la rompre. Alors Collinet s’écria : Venez voir, messieurs, le grand miracle que l’on fait à mon épée : je l’ai apportée ici avec une simple poignée et sans garde défensive, et voilà maintenant que l’on y met le plus beau pas d’âne[19] du monde ! Plusieurs gentilshommes accoururent à ce cri, ce qui fut cause que celui qui tenoit l’épée de Collinet la lui rendit, et s’en alla tout honteux, en résolution de ne le plus attaquer, puisqu’il avoit des gausseries si piquantes.

Comme l’on parloit d’une certaine femme qui faisoit tous les jours croître des cornes à son mari, il fit là-dessus mille plaisantes rencontres. Il disoit qu’elle devoit craindre que ce cornard ne la frappât avec les armes de sa tête lorsqu’elle l’offenseroit, et que, quant à lui, il seroit bien empêché à trouver des chapeaux qui lui fussent propres, et qu’il falloit rehausser les portes de son logis s’il y vouloit entrer aisément sans se courber ; et même, voyez sa subtilité, il dit pareillement que les cornes étoient venues à Actéon parce qu’il avoit vu Diane toute nue ; mais qu’au contraire elles étoient venues à ce cocu-ci parce qu’il n’avoit pas la curiosité de voir souvent sa femme dépouillée de ses habillemens.

Il entendit dire qu’une fille de notre quartier avoit eu un enfant dont le père étoit inconnu. Vous verrez, dit-il, que c’est qu’elle a passé par les armes, et que tous ses champions ont tiré contre elle en salve, si bien qu’on ne sçait qui a donné le coup.

Il dit encore, de la même, qu’il la comparoit à une personne qui se seroit piqué les mains en touchant à des épines, et ne pourroit dire laquelle ce seroit de toutes qui auroit fait la blessure.

Comme l’on lui parloit encore d’une autre fille qui étoit grosse, sans que l’on pût sçavoir qui c’étoit qui l’avoit engrossée, il dit : Ah ! vous verrez que c’est Hélène, elle est grosse de Paris.

Nous oyant une fois parler de pollutions nocturnes, il s’en vint nous dire : Sçavez-vous bien ce que c’est, vous qui faites les renchéris ? Apprenez que c’est recevoir des coups de bâton la nuit : le dos en est pollué d’une étrange façon.

Clérante avoit été tirer la bague à la place Royale, et quelqu’un, pour louer son cheval, disoit qu’il couroit si vite, qu’il laissoit le vent derrière soi. Ceci sembleroit peu vraisemblable, si je n’en donnois l’explication, dit Collinet ; c’est sans doute que le cheval de mon bon seigneur a peté quand il couroit dans la lice.

Quelquefois il se vouloit mêler de faire des vers, comme vous sçavez que c’est un grand avantage pour la poésie que d’être fol. Il avoit récité de ces beaux ouvrages à un gentilhomme qui hantoit chez Clérante, et, ayant appris qu’il s’alloit marier, il s’étoit offert à faire son épithalame. Ce gentilhomme, l’abordant donc peu de temps après, lui dit : Eh bien, monsieur Collinet, comment va la Muse ? Ma foi, répondit-il, nous ferions bien un bel instrument nous deux : vous fourniriez la corne, et moi la muse, et de cela l’on feroit une cornemuse. Ce gentilhomme, qui avoit été marié il y avoit quelques trois jours, fut bien fâché de se voir sitôt appeler cocu ; de sorte qu’il en demeura tout honteux.

Je vous ai tantôt parlé de Mélibée, qui aimoit la gentille Diane : il venoit aussi chez Clérante ; et, bien qu’il tâchât de se mettre en mes bonnes grâces, je ne le pouvois aimer, quand je me souvenois qu’il m’avoit traversé en mes jeunes amours, qui me revenoient toujours en l’esprit avec une infinité de douces pensées ; car, comme vous sçavez, les premières impressions ne se perdent guère. Je parlois donc souvent de lui à Collinet en fort mauvaise part, si bien qu’il l’alloit toujours attaquer plutôt qu’un autre, à quoi Clérante prenoit beaucoup de plaisir ; car Mélibée ne passoit que pour bouffon dedans la cour, et il falloit qu’il répondît à notre fol malgré qu’il en eût, ou autrement l’on se fût moqué de lui. Leurs dialogues n’étoient remplis que d’injures et de reproches extravagans, selon les sujets qui se présentoient ; tellement qu’il seroit difficile de m’en ressouvenir particulièrement. Je vous dirai seulement la plus plaisante et la plus naïve chose qui se soit passée entre ces deux personnages, qui étoient presque aussi sages l’un que l’autre. Mélibée, dînant un jour à la table de Clérante, on y avoit fait mettre aussi Collinet, afin qu’ils disputassent ensemble ; Collinet dit tout ce qui lui vint à la bouche contre Mélibée, à quoi il ne répondit que fort froidement, étant alors en une humeur plus sérieuse que de coutume. Le repas fini, Collinet, voyant qu’il ne lui vouloit pas tenir tête, quitta la compagnie, et se retira dedans sa chambre, où il étoit alors contraint de demeurer tout le jour par pénitence, si ce n’étoit quand il venoit en la salle pendant que son maître y étoit, parce que deux jours auparavant il étoit descendu dans la cuisine, où il avoit battu un petit page que Clérante aimoit fort. Mélibée, alors se ravisant, voulut avoir raison de quelques attaques qu’il lui avoit données, si bien qu’il monta jusqu’à sa chambre, qui étoit au-dessus de la salle. Il s’en vint le pincer et lui donner des nasardes, et lui dit des choses qui le mirent en une si grande colère, qu’il prit un bâton et commença à charger dessus lui. Mélibée, qui n’avoit rien pour se défendre, crut que le plus sûr pour lui étoit de prendre la fuite : il sortit de la chambre vitement, et se mit à sauter les montées trois à trois ; mais Collinet le suivit le frappant toujours, et, comme il fut au droit de la salle, il s’arrêta, et, faisant une profonde révérence le chapeau à la main, il lui dit : Monsieur, je vous supplie de m’excuser si je ne vous reconduis jusque là-bas, l’on m’a défendu de passer plus outre ; sans cela, je m’acquitterois de mon devoir. Ayant dit cela, il s’en retourna en sa chambre, et Mélibée acheva de descendre avec autant de vitesse qu’auparavant, sans songer à ce compliment agréable. Tous ceux qui étoient dans la salle avec Clérante accoururent au bruit qu’ils firent, si bien que nous vîmes la plaisante façon de reconduire le monde que Collinet avoit inventée. Je ne fus guère fâché de voir Mélibée traité de la sorte, et, dès qu’il fut sorti de la maison, voyant son ennemi en bonne humeur, je lui appris à dire par cœur les complimens d’amour dont il avoit usé autrefois envers Diane. Il ne les mit pas en oubli, et, à la première fois qu’il revint, il fit asseoir le petit page de Clérante dans une chaire, lui commandant de faire la fille, et commença à lui tenir les mêmes discours. Que s’il manquoit quelquefois, ou s’il extravaguoit, suivant son caprice, je lui remontrois comment il falloit dire, ou bien je faisois son personnage au lieu de lui. Mélibée crevoit de dépit, voyant que je jouois ainsi des farces de ses anciennes amours ; mais il ne m’en osoit dire mot, parce que Clérante trouvoit cela très-agréable. Enfin, ne pouvant plus supporter nos railleries, il se retira petit à petit de notre fréquentation, et ne vint plus du tout chez nous.

Voilà comme Collinet me servit à tirer vengeance d’un homme qui véritablement m’avoit autrefois offensé en la plus sensible partie de mon âme. Ce fol, qui avoit de si bons intervalles, nous étoit utile en beaucoup d’autres choses, et quelquefois il tenoit des discours qui nous pouvoient servir de conseils en nos plus importantes affaires ; aussi dit-on que les sages apprennent bien plus des fols que les fols ne sçauroient apprendre des sages. Qui me pourra nier que ses paroles ne fussent autant d’oracles, quand l’on aura ouï ce que je vous vais raconter ?

Un jour, étant dans la chambre de Clérante, il vit un courtisan flatteur qui importunoit son bon seigneur, avec des prières très-humbles de lui faire avoir certaine chose qui étoit en sa puissance. Il tire un biscuit de sa pochette, et le montre à un petit chien qui étoit là ; le chien saute dessus lui, le flatte et le festie en branlant la queue, comme pour lui demander le morceau qu’il tenoit. Il hausse son bras tant qu’il peut, et, avec une voix extravagante s’écrie à tous coups : Que gagnes-tu de me faire fête ? tu ne l’auras pas. Donnez-le-lui, Collinet, dit Clérante en le regardant, il l’a bien mérité par ses caresses. Je vous imite, mon bon seigneur, je vous imite, repartit Collinet. En quoi m’imites-tu ? reprit Clérante. En ce que vous vous laissez bien prier et bien flatter auparavant que d’accorder quelque chose à cet homme qui parle à vous, répondit Collinet : c’est un plaisir très-doux que de se voir caressé ; je ne suis pas d’avis que nous nous en privions sitôt : le moyen qu’il faut garder pour nous y maintenir, c’est de ne donner ce que l’on nous demande que le plus tard que nous pourrons ; dès que nous l’aurons donné, l’on ne nous courtisera plus, je m’en vais vous le faire voir. Aussitôt il jette le biscuit au chien, qui s’enfuit le manger sous un lit, puis il revient comme pour en demander encore. Il retourne à ses mêmes caresses, dit Clérante, tu l’as à tort accusé d’ingratitude. Après avoir reconnu que je n’ai plus rien à lui bailler, il me laissera incontinent, repartit Collinet. En disant cela, il ne lui donne rien qu’un coup de pied, qui le fait éloigner de lui, sans avoir de l’envie de le venir caresser encore, combien qu’il le rappelât doucement. Considérez tous ces gens-ci qui vous viennent voir, dit-il après à Clérante, ils sont de l’humeur de votre chien, prenez-y bien garde. Celui qui étoit là n’étoit pas bien obligé à Collinet, qui fut cause que son maître, sçachant qu’ordinairement les fols prophétisent, fit beaucoup d’estime de son avertissement et devint extrêmement bon ménager.

Des troubles s’élevèrent en ce temps-là en France ; Clérante[20] fut des principaux d’un parti que firent plusieurs malcontens. Collinet ne se plaisoit point parmi la guerre, où l’on l’avoit attiré ; il découvrit ce qu’il en pensoit à Clérante, comme il sortoit d’une chambre où l’on venoit de tenir conseil avec des hommes d’État. Mon bon seigneur, dit-il, ces conseillers sont des personnes de robe longue, qui n’ont jamais vu les batailles qu’en peinture et par écrit ; s’ils s’étoient trouvés en personne à quelqu’une, ils ne vous persuaderoient pas, comme ils font, d’éviter la paix : ils sçauroient les désolations qui arrivent en un combat ; l’un a les bras coupés, l’autre a la tête fendue, quelques-uns sont foulés aux pieds des chevaux, et la plupart meurent comme enragés. Je vous le représente d’autant que je ne crois pas que vous vous soyez trouvé non plus qu’eux en ces affaires-là : vous n’en êtes pas à blâmer pourtant ; car quelle gloire y a-t-il ? Le plus brave homme du monde est souvent jeté par terre avec un coup de mousquet qu’un coyon a tiré pour faire son apprentissage. Si César, Alexandre, Amadis et Charlemagne vivoient maintenant, ils n’iroient pas si volontiers au combat comme ils ont fait autrefois. Aussi leurs sujets, ayant affaire de leurs personnes, les empêcheroient de se mettre en un si grand hasard. Pour moi, j’aime mieux voir tuer des poulets que des hommes : retournons-nous-en à Paris faire bonne chère ; il vaut mieux voir des broches que des piques, des marmites que des timbres[21], et tous les ustensiles de cuisine que ceux de la guerre. Votre exercice est d’aller voir si le canon est bien placé, et si toutes les troupes sont bien campées ; mais, à la ville, vous irez voir les dames, avec qui vous prendrez des passe-temps bien plus aimables.

Encore que Clérante tournât en risée tout ce discours à l’heure, si est-ce que depuis il en fit son profit, comme d’un secret avertissement que lui donnoit le ciel par un homme qui, au milieu de sa frénésie, avoit des raisons aussi preignantes[22] que celles des plus profonds philosophes.

La paix étant faite, nous nous en revînmes à Paris, où Clérante, allant voir la belle et bien disante Luce, trouva en elle des charmes plus puissans que jamais, et, son humeur étant alors fort susceptible de passion, il devint éperdument amoureux d’elle ; si bien qu’il ne bougeoit plus presque de son logis. Il lui amena un jour Collinet, l’ayant fait mettre en ses goguettes par le moyen de deux ou trois verres d’un vin de singe[23], qu’il lui avoit fait boire.

Il contemploit tantôt cette beauté, qui lui plaisoit infiniment, et tantôt son maître, qui la contemploit encore davantage : il voyoit que Clérante jetoit les yeux de travers sur le sein de Luce, afin de voir ses tetons entre la petite ouverture d’un mouchoir de col, qui lui causoit beaucoup d’ennui. Collinet, le reconnoissant, prend les ciseaux d’une fille de chambre, et, s’étant approché tout doucement de Luce, il lui coupe les cordons, dont le mouchoir étoit attaché, et le lui ôte après. Elle se retourne pour le blâmer de son impudence, et tout aussitôt il lui dit : Vous avez tort, mademoiselle, de cacher à monsieur ce qu’il a tant d’envie de voir ; laissez-le regarder tout son saoûl. Davantage, si vous me croyez, vous souffrirez qu’il y touche. Vous voyez, dit Clérante, je ne manque point d’avocat, car ma cause est si bonne, qu’il y a presse à la défendre ; néanmoins je ne suis pas assuré de la gagner, d’autant que vous êtes juge et partie. Si ferez-vous bien, repartit Luce, car votre avocat use de la rude violence de ses mains plutôt que de la douce persuasion de sa langue. Clérante, qui voyoit bien que Luce n’étoit pas contente de cette action, lui dit à l’oreille l’humeur du personnage, à qui les plus grands princes pardonnoient bien d’autres excès. En un moment elle fut rapaisée, et fut très-aise d’avoir l’entretien du bon Collinet, dont elle avoit déjà ouï parler à plusieurs personnes. Clérante, lui en voulant donner du plaisir, lui commanda de faire quelque discours pour entretenir la compagnie, qui avoit ouï estimer son bien dire. Ayant pris une chaire pour s’asseoir, il commença incontinent de cette sorte, avec des actions et des tournoiemens d’yeux admirables : Mademoiselle, votre mérite, qui reluit comme une lanterne d’oublieux[24], est tellement capable d’obscurcir l’éclipse de l’aurore qui commence à paroître sur l’hémisphère de la Lycantropie, qu’il n’y a pas un gentilhomme à la cour qui ne veuille être frisé à la Borelise pour vous plaire ; votre teint surpasse les oignons en rougeur ; vos cheveux sont jaunes comme la merde d’un petit enfant ; vos dents, qui ne sont point empruntées de la boutique de Carmeline[25], semblent pourtant avoir été faites avec la corne du chausse-pied de mon grand prince ; votre bouche, qui s’entrouvre quelquefois, ressemble au trou d’un tronc des pauvres enfermés ; enfin Phébus, étant à souper à six pistoles pour tête, chez la Coiffier[26], n’a pas mangé de meilleurs pâtés de béatilles[27] que ceux dont j’ai tâté tantôt : aussi dit-on que, comme Achille traîna le corps du fils de Priam à l’entour des murailles de Troie, ainsi maint courtisan, afin d’être installé en la faveur, donne maints coups de chapeau à tel qui mériteroit plutôt les étrivières. Je ne sçais pas ce que vous voulez conter, dit Clérante ; dites-moi, Collinet, n’avez-vous pas entrepris de discourir sur les perfections de mademoiselle ? que ne parachevez-vous votre dessein ? Je m’y en vais, répondit-il : Or bien donc, belle nymphe, puisqu’il vous faut louer, je dis que vous m’avez captivé, c’est assez ; car vous ne me captiveriez pas, si vous n’aviez plus d’appas que la Normandie n’a de pommes. Hélas ! je puis bien confesser tout, car je me meurs. Le diable vous emporte par avancement d’hoirie, mademoiselle, si je ne suis plus amoureux de vous qu’un gueux ne l’est de sa besace : quand je vous vois, je suis ravi comme un pourceau qui pisse dans du son. Si vous voulez, malgré Roland et Sacripant, vous serez mon Angélique et je serai votre Médor ; car il n’y a point de doute que la plupart des seigneurs sont plus chevaux que leurs chevaux mêmes. Ils ne s’occupent à pas un exercice de vertu, ils ne font que remuer trois petits os carrés dessus une table, et je ne dis pas tout. Dernièrement, avec une lunette d’Amsterdam, je vis jusqu’à une île où vont les âmes de tous ces faquins, métamorphosés en monstres horribles. Quant aux demoiselles, elle se font fretinfretailler sans songer à pénitence ; l’on les culbute dans les antichambres, dans les galetas, sans songer si le plancher est dur, et l’on leur fourre je ne sçais quoi sous la cotte, c’est leur buse que je veux dire.

La fin de ce beau discours fut la chanson de : Tant vous allez doux, Guillemette, et celle de : Vous me la gâtez, avec Pimpalo, qu’il chanta à gorge déployée ; tellement qu’il étourdit de telle sorte Clérante, qu’il le fit taire, et lui commanda de se servir d’un autre entretien plus modeste. Il recommença donc des discours à perte de vue, où il entremêloit toujours quelques vérités de la cour qui faisoient rire la compagnie. Il y eut un je ne sçais qui d’homme de ville, vêtu de satin noir, qui survint, et ne reçut pas volontiers quelques injures qu’il lui fit, comme de dire à Luce qu’il avoit la mine d’une médaille antique de cocu, et que son nez étoit fait en tresse ; il le tira à l’écart, et lui dit tout bas, de peur que Clérante, l’oyant, ne s’en irritât : Maître sot, vous contrefaites l’insensé ; si vous aviez affaire à moi, je vous ferois bien retrouver votre esprit à coups de verges. Il fallut qu’il s’en allât aussitôt, autrement Collinet, qui entroit en fougue, lui eût fait un mauvais parti. Dès qu’il fut de retour, il me conte son aventure que j’entendois bien du premier coup, encore qu’il y eût bien du coq-à-l’âne en ses discours. Je lui promis, sur ma foi, que je lui ferois tirer vengeance de son ennemi, encore que je ne connusse pas celui à qui il en avoit. Tout à propos, un soir que j’étois à pied dans les rues avec mes gens, et lui aussi à ma suite, j’aperçois de loin un trésorier qui depuis peu m’avoit retenu la moitié d’une somme que j’avois à prendre sur lui. Pour le faire accommoder comme il méritoit, je le montre à Collinet, et lui dis que c’est infailliblement son homme. Lui, qui me croit, se met promptement en armes, prenant deux œœufs à une fruitière, qu’il lui jette à la face, et lui en gâte sa digne rotonde, qui étoit redressée comme la queue d’un paon ; davantage il lui baille un demi-quarteron de coups de poing dans le nez, qui le font saigner comme un bœœuf que l’on assomme. Je passai tout outre sans regarder seulement derrière moi, afin que l’on ne jugeât point que j’eusse part à cette folie-là. Mes laquais ne me suivirent pas de si près, ils n’avoient garde ; ils aimoient bien mieux assister Collinet, contre qui le financier prenoit le courage de se revancher : ils assaillent l’ennemi à coups de bâton, tandis que notre fol, se reposant, les regarde faire, et dit : Vous ne me menacerez plus de me faire fouetter qu’il ne vous en souvienne, maître vilain. Les bourgeois, qui connoissoient le trésorier, s’assemblent et sont prêts à se jeter sur mes laquais, qui, pour éviter leur fureur brutale, qui leur a fait prendre la hallebarde enrouillée, disent : Messieurs, ce coquin a offensé ce gentilhomme de Clérante, que vous voyez. Oui-da, dit Collinet, je suis gentilhomme de Clérante. Au nom de ce seigneur fort respecté, l’on s’arrête un peu, et mes gens s’écoulent doucement, laissant leur ennemi tout en sang.

Collinet me servoit ainsi à punir plusieurs faquins qui se venoient plaindre en vain de lui à Clérante ; car ils n’avoient autre réponse, sinon qu’il ne falloit pas prendre garde aux actions d’un insensé. Il y en eut une fois un qui lui dit, comme par réprimande, qu’il devoit le tenir enfermé dans la maison, afin qu’il ne fît plus d’affront à personne dans les rues ; j’étois présent alors ; et, voyant que Clérante, n’ayant pas ce discours-là agréable, songeoit comment il y pourroit répondre, je lui dis : Monsieur, quoi que l’on vous dise, n’enfermez jamais votre fol que chacun ne soit sage ; il sert merveilleusement à combattre l’orgueil de tant de viles âmes qui sont en France, lesquelles il sçait bien connoître, par une faculté que la nature a imprimée en lui. Clérante, approuvant ma raison, méprisa l’avis que l’on lui donnoit, et Collinet, plus que jamais, rôda les rues avec un vêtement fort riche, qui ne le faisoit prendre que pour quelque baron. Ainsi l’on étoit bien étonné, lorsqu’il tomboit dans le centre de sa folie.

En ce temps-là, les attraits de Luce, captivant de plus en plus Clérante, le forcèrent à chercher du remède, et d’autant qu’il sçavoit que j’étois des mieux entendus en matière d’amour, il me voulut découvrir librement sa passion, que j’avois déjà assez connue. En après, il me dit que ce qu’il avoit envie de m’employer en cette chose-là n’étoit pas qu’il ne fît estime de mon mérite plus que de celui de tous les hommes du monde ; qu’il ne vouloit pas imiter la plupart des courtisans, qui mettent de telles affaires entre les mains de personnes abjectes et ignorantes ; qu’il sçavoit qu’il étoit besoin d’être pourvu d’un grand esprit en une pareille entreprise, et que les amans doivent estimer comme leurs dieux tutélaires ceux qui les font parvenir au bien qu’ils souhaitent. Ces propos, qui étoient à mon avantage, me convièrent à lui promettre de l’assister en tout et partout ; car je ne soupirois qu’après les doux plaisirs auxquels j’étois bien aise de le voir s’occuper. D’ailleurs Luce avoit une demoiselle à sa suite, appelée Fleurance, belle par excellence, dont j’étois devenu infiniment passionné, ce qui me faisoit plaire à aller souvent dedans leur maison. Véritablement cette suivante avoit, à mon jugement, plus d’appas que sa maîtresse, qui étoit fort noire au prix d’elle. Je ne sçais comment Luce la gardoit, si ce n’est qu’elle se fioit sur les gentillesses de son esprit, qui étoient assez capables d’empêcher qu’elle ne fût la moins prisée par ceux qui parleroient à toutes deux.

Je conseillai à Clérante de n’aller plus chez cette demoiselle jusques à tant qu’elle fût prête à lui accorder la faveur qu’il désiroit ; d’autant que, pour se maintenir en bonne réputation envers chacun, il ne falloit pas qu’il fît paroître quelque chose de ses amours, vu que la sottise des hommes est si grande, qu’ils prennent tout d’un autre biais qu’il ne faut et croient que les plus visibles marques d’une belle âme soient celles d’une difforme. Il n’avoit garde de me contredire, car j’étois son seul oracle, et, malgré tous les hommes du monde, il se délibéroit toujours de suivre mes conseils.

Ayant donc résolu de se priver pour quelque temps de la fréquentation de Luce, comme je vous ai tantôt dit, il fut question de trouver des expédiens pour manifester sa passion davantage qu’il n’avoit fait par le passé. Il trouva bon de lui envoyer une lettre d’amour, qu’il me donna charge de dicter, parce que, pour ne le flatter aucunement, ses discours n’étoient pas assez polis pour les envoyer à Luce, dont l’esprit étoit la politesse même : je lui dis que je ferois ce poulet d’une telle façon, qu’en l’adressant à sa maîtresse sa grandeur ne recevroit point de tache, et qu’il témoigneroit une affection plus gaillarde que sérieuse, parce qu’il ne seroit pas séant qu’il s’asservît jusques à faire paroître les transports qui se trouvent ordinairement dans les paroles des vrais amoureux. Je m’en vais vous dire le contenu de la lettre :

« Si vos beautés n’étoient extrêmement parfaites, vous n’auriez pas pu me charmer, vu que j’avois fait vœœu de garder toujours ma franchise. Reconnoissez, rare merveille, le gain que vous avez fait, et en rendez grâce à vos mérites. Songez aussi que les dieux ne vous ont pas départi cette prérogative, d’embraser tous les cœurs d’amour, sans en voir jamais une seule étincelle dedans le votre. J’ose bien dire qu’ils seroient injustes, s’ils l’avoient fait. À quel sujet vous auroient-ils donné tant de perfections, s’ils ne vous avoient pas enseigné les moyens d’en jouir ? Il faudroit donc que ce fût pour gehenner les mortels, en leur faisant voir un chef-d’œœuvre de leurs mains, et leur ôtant quand et quand l’espérance de le posséder, combien qu’il engendrât en eux beaucoup de désirs. Ne soyez point cruelle à vous-même, en perdant le temps que vous pouvez extrêmement bien employer. Vous n’avez fait jusqu’ici l’amour que de paroles ; faites-le maintenant par effet avec moi, qui soupire après l’heure que vous en prendrez la résolution. Vous goûterez de nouvelles délices, dont possible vous ne faites point d’état, ne les ayant point encore expérimentées. Nous passerons les journées en caresses, en accolades et en baisers ; vous recevrez de moi des hommages qui vous empliront de gloire et de plaisir. Je me montrerai si prompt et si vif à vous rendre les plus grands services que les amoureux puissent promettre, que vous serez plus contente que je ne vous puis figurer. Suivez mon conseil, chère Luce, ma lumière ; résolvez-vous, comme je vous ai dit, à essayer des voluptés de l’amour, afin de ne point garder inutilement les présens de la nature. Si vous avez tant soit peu de connoissance de l’affection que je vous porte, je ne doute point que vous ne me choisissiez pour vous faire sentir quelles sont les douceurs dont je vous parle. »


Avec cette lettre, je donnai encore des vers à Luce, qui représentoient si naïvement les mignardises de l’amour, que la plus bigotte femme du monde eût été émue des aiguillons de la chair en les lisant. Je vous laisse à juger si cette galante demoiselle en fut touchée : elle se mordoit les lèvres en les proférant tout bas ; elle sourioit quelquefois, et les yeux lui étinceloient d’allégresse. Moi, qui remarquois toutes ses actions, j’avois une joie extrême, croyant qu’elle dût rendre quelque réponse favorable à Clérante ; mais, au lieu de le faire, elle tourna tout en gausseries, et ne mit point la main à la plume pour récrire à son amant. Néanmoins elle prisa grandement ce qu’il lui avoit envoyé, comme une pièce très-bien faite, et, connoissant au style, qui ne lui étoit pas nouveau, et par beaucoup de conjectures, que j’en étois l’auteur, elle m’affectionna au lieu d’affectionner celui qui soupiroit pour elle. Puisque Clérante n’a pas l’esprit de me représenter lui-même les plaisirs de l’amour, disoit-elle à part soi, c’est signe qu’il ne sçauroit me les faire goûter ; quant à Francion, dont la veine me les a tracés, je crois qu’il entend des mieux ce que c’est ; les preuves que je vois de sa gentillesse me charment infiniment. Par les choses qui avinrent depuis, je présume qu’elle raisonnoit ainsi.

Son intention ne me fut point découverte qu’une autre fois, comme je lui parlois de Clérante. Quoi ! Francion, me dit-elle en riant, avez-vous fait quelque vœœu au ciel de ne parler jamais pour vous, et de ne procurer que le bien d’autrui ? Non, mademoiselle, je vous en assure, lui répondis-je ; mais ce me seroit une folie de viser au but où mes défauts m’empêchent de parvenir. Il n’y a point de lieu si élevé, répliqua-t-elle, où vous n’acquériez une avantageuse place, si vous en avez envie. Et si je tâchois d’atteindre jusques à vos bonnes grâces, lui dis-je alors, viendrois-je à bout de mon dessein ? Ah ! mon Dieu, répondit-elle, ne parlez point de moi, il ne me faut pas mettre pour exemple ; je ne suis pas de ces grandes beautés qui se rendent dignes de vous blesser de leurs attraits.

Quoiqu’elle déguisât sa volonté, je connus bien où elle vouloit tendre, et lui donnai tant d’assauts qu’à la fin elle se rendit et me confessa qu’elle auroit pour moi la bienveillance que je la suppliois d’avoir pour un autre. Bien que je n’eusse point de passion pour elle, comme pour Fleurance, trouvant une occasion de jouir d’un contentement très-précieux, je me chatouillai moi-même, et, me faisant accroire qu’elle étoit plus belle qu’elle ne m’avoit toujours semblé, je me blessai le cœœur pour elle de ma main propre.

Je la poursuivis de si près, que, me trouvant un soir tout seul avec elle dans sa chambre, elle permit que je la baisasse, que je la touchasse, et que je lui montrasse enfin combien étoit judicieuse l’élection qu’elle avoit faite de moi pour être son serviteur. Quand nous eûmes le temps de recommencer ce doux exercice, nous l’employâmes avaricieusement.

Si quelque réformé m’entendoit, il diroit que j’étois un perfide, de jouir ainsi de celle dont j’avois promis à Clérante de gagner la volonté pour lui ; mais quelle sottise eussé-je faite, si j’eusse laissé échapper une si rare occasion ? J’eusse mérité d’être moqué de tout le monde : mon plaisir ne me devoit-il pas toucher de plus près que celui d’un autre.

Vous pensez, je m’assure, que la jouissance que j’avois de Luce m’empêchoit de songer davantage à sa gentille suivante ; mais vous êtes infiniment trompé : j’avois encore autant de passion pour elle que l’on sçauroit dire, et, en quelque lieu que je la rencontrasse, je ne cessois de le témoigner. Son humeur rétive fut vaincue par mes soumissions et par des présens que je lui fis en secret. Néanmoins elle ne pouvoit trouver, ni moi aussi, la commodité de me rendre content, car elle ne bougeoit d’auprès de sa maîtresse.

Le ciel voulut, pour mon bonheur, qu’un jour Luce se mit à deviser dans sa chambre avec quelques-unes de ses parentes qui ne la devoient quitter de longtemps. J’étois entré au logis, et, ayant trouvé Fleurance sur les degrés, elle me fit monter à sa garde-robe, où je la baisai tout à mon aise. Je la jetai sur son lit et fis tant d’effort, que je passai bien plus outre : mais la chance se tourna, et le destin se montra incontinent notre adverse partie. Luce, ayant envie de pisser, sortit de sa chambre, et s’en vint à la garde-robe où nous étions, dont elle ouvrit la porte avec un passe-partout. Elle vit sa demoiselle qui, en ravallant sa cotte, sauta de dessus le lit : un vermillon naturel lui couvroit les joues, autant pour la véhémence de notre action que pour la honte qu’elle avoit ; outre cela, ses cheveux étoient tout désordonnés. Luce, en la regardant, lui demanda si elle venoit de dormir. En achevant la parole, elle tire un rideau du lit pour chercher le pot de chambre, et m’aperçoit à la ruelle comme je rattachois mon haut de chausse : elle me demande ce que je fais là, et je lui réponds, sans m’étonner, que je viens de faire recoudre un pli de mon haut de chausse par sa demoiselle. Vous deviez aller plus au jour qu’en ce lieu-là, dit-elle, et à d’autres ; à qui vendez-vous vos coquilles ? D’un autre côté, elle prend garde que sa demoiselle a le sein tout découvert et le collet tout détaché, parce que j’avois voulu baiser son teton : cela lui fait reconnoître entièrement notre forfait. Comment, petite effrontée, dit-elle à Fleurance, vous faites ici entrer des hommes pour prendre vos ébats ! vous déshonorez ma maison ! Ah ! qu’il vous faudroit bien frotter ! Si l’on punit pour ce péché-là, répondit résolûment Fleurance, étant en cette extrémité, vous avez mérité un aussi grand supplice que moi ; et, s’il déshonore les maisons où l’on le commet, vous avez autant que moi déshonoré là vôtre : je n’en veux rien dire pourtant, car il ne m’appartient pas, et ce n’est pas à moi à songer comment tout va céans. Je n’ai rien fait toutefois que vous ne m’en ayez donné l’exemple ; et, au pis aller, tout ce que vous sçauriez dire, c’est que, n’étant pas de si grande qualité, il ne m’est pas licite par aventure de prendre les mêmes libertés que vous.

Cette hardie réponse rendit Luce plus honteuse que n’étoit celle à qui elle vouloit faire des réprimandes ; et, m’ayant regardé de travers, elle sortit de la garde-robe, dont elle referma rudement la porte. Je ne laissai pas, malgré sa jalousie, de bien employer mon temps, et ne quittai Fleurance qu’une heure après : je lui remontrai qu’il falloit achever l’ouvrage que nous avions commencé, et que, quand nous n’eussions rien fait du tout, on n’eût pas laissé d’avoir autant de soupçon de nous. Sa maîtresse, depuis, ne l’osa crier, de peur qu’elle ne découvrît qu’elle étoit coupable du crime dont elle accusoit les autres.

Clérante, qui m’importunoit autant que jamais de la solliciter, par quelque manière que ce fût, de donner du remède à son amour, me contraignit de lui écrire une lettre plus passionnée que la première ; mais je n’osai pas la lui donner moi-même, je la lui fis tenir d’une autre main. Pensant retirer de moi une notable vengeance, elle récrivit à Clérante, avec les paroles les plus courtoises du monde, qu’elle reconnoîtroit son affection par des faveurs signalées ; et de fait, quelques jours après, l’ayant été voir, il jouissoit d’elle à son souhait, de quoi je fus plus aise qu’elle n’avoit pensé.

Je ne pouvois mettre entièrement mon amour en pas une dame, parce que je n’en trouvois point qui méritât d’être parfaitement aimée ; et néanmoins presque toutes celles qui s’offroient à moi me charmoient la raison, encore qu’au jugement de tout le monde elles eussent fort peu de beauté. Si quelque ami me disoit, me voyant regarder une fille : Vous êtes amoureux de celle-là, je le devenois le plus souvent tout à l’heure, bien qu’auparavant je n’eusse pas seulement songé si elle étoit attrayante : mais toutes mes affections n’étoient pas de longue durée, et un objet m’en faisoit oublier un autre. J’avois toujours la connoissance de quelque femme qui étoit de bonne composition, avec laquelle je passois toutes mes envies. Il y avoit pour lors sur les rangs une certaine demoiselle de la ville de Tours, qui étoit venue à Paris pour un procès : c’étoit une galante et une délibérée ; si bien que son mari, qui avoit les gouttes, l’avoit laissée aller solliciter ses affaires. Un de mes amis me l’ayant fait connoître, je la trouvai fort à mon goût, et, pour l’obliger à me vouloir du bien, j’employai tous mes amis à lui faire rendre bonne et briève justice. Cette courtoisie, accompagnée de mes cajoleries, la gagna facilement, si bien que je fis d’elle à mon plaisir, sans qu’il m’en coûtât beaucoup de chose. Véritablement elle étoit fort gentille ; mais, depuis que je connus qu’elle n’étoit pas contente d’un seul ami, et qu’elle commençoit à se laisser aller à d’autres qu’à moi, je ne fis plus d’estime d’elle, et me retirai petit à petit de sa conversation, sans songer si ses affaires étoient vidées, et si elle s’en retourneroit bientôt ou non.

Il y avoit déjà trois mois que je n’en avois point eu de nouvelles, lorsqu’un matin, comme j’étois encore couché, je la vis entrer dans ma chambre, assistée de deux bourgeoises, qui sembloient être des plus anciennes prêtresses du temple de Vénus. J’étois logé dans un petit corps d’hôtel de la maison de Clérante, qui avoit une petite montée sur la rue, si bien qu’elles étoient venues hardiment jusqu’en haut. Je leur fis une réception fort honnête, et, leur ayant fait donner des sièges proche de mon lit, je leur demandai quelle affaire si pressée les avoit obligées à me venir voir de si bonne heure, vu qu’elles n’avoient qu’à me mander que je les allasse trouver, si je leur pouvois rendre du service. Mon ancienne amie, usant de sa familiarité accoutumée, prit la parole pour les autres, et me dit : Monsieur, l’occasion qui m’amène ici, c’est qu’étant pressée de m’en retourner à Tours je ne veux pas partir sans vous dire adieu, ayant reçu de vous tant de témoignages d’affection. Je suis bien contrainte de vous venir trouver, puisque vous ne me venez plus voir et qu’il semble que vous ayez oublié celle que vous avez bien daigné aimer autrefois ; que, si j’ai amené avec moi ces deux honnêtes dames de ma connoissance, ç’a été pour être plus assurée dedans cette maison-ci, où l’on rencontre diverses sortes de gens. Je la remerciai au mieux qu’il me fut possible de la bienveillance qu’elle me témoignoit, et, pour m’excuser de ce que j’avois discontinué de la voir, je tâchai de lui faire accroire que j’avois été longtemps malade : mais elle me changea bientôt d’entretien, et, me tirant hors des complimens, elle me dit : Monsieur, afin que je ne languisse plus parmi les inquiétudes que j’ai, permettez-moi que je vous dise en un mot ce que j’ai sur le cœœur : vous sçavez que, dès les premiers jours que je fus arrivée en cette ville, vous eûtes ma connoissance ; je vous accordai toutes les faveurs que peut désirer un homme, et, s’il se pouvoit encore imaginer quelque chose au delà, vous l’eussiez eu aussi facilement. Néanmoins vous n’avez jamais fait autre chose pour moi que d’employer un peu vos pas et vos prières à la sollicitation de mon procès, que je n’ai gagné qu’à demi. Où est-ce que vous penseriez trouver des femmes à si bon marché ? Qui plus est, j’ai dépensé mon bien avec vous, au lieu de gagner quelque chose. Vous ne m’êtes guère venu voir que je ne vous aie fait apprêter la collation ; et, si j’ai dépensé de l’argent à me bien vêtir, ce n’a été qu’afin de vous plaire. Tout cela m’a fait résoudre à vous venir trouver, pour vous prier que vous récompensiez en un coup toutes mes pertes, maintenant que je suis sur mon départ. Mon mari sçait le compte de l’argent qu’il m’a baillé et de la dépense que je devois faire : que dira-—t-—il, s’il voit que j’ai beaucoup plus employé qu’il ne m’étoit besoin, et que je me suis ici endettée de tous côtés ? Ce sera par là qu’il commencera à soupçonner que je me suis mal gouvernée, et de ma vie je n’aurai de bien avec lui. Vous, pour qui j’ai faussé la foi que j’avois promise à un autre, et qui avez été cause que j’ai si mal ménagé mon bien, n’êtes-vous pas obligé de m’acquitter envers mes créanciers ? et, outre cela, sans que je prenne les choses à la rigueur, ne faut-il pas que vous me donniez quelque honnête récompense, pour vous avoir tant favorisé comme j’ai fait ? C’est une chose où il n’eût pas même fallu manquer, quand vous eussiez eu affaire à ces vilaines qui se laissent aller au premier venu. Plaindrez-vous ce que vous donnerez à une femme qui ne s’est jamais abandonnée qu’à vous, et à laquelle vous ne sçauriez reprocher aucun vice dont vous n’ayez été la cause ? Je me rapporte de ce que vous en devez faire à ces dames que voici ; elles sont si sages, qu’elles ne vous ordonneront que ce qui est juste.

Cette subtile femme n’eut pas sitôt fini sa harangue, que la plus vieille des bourgeoises me dit : Mademoiselle a raison, vous ne lui devez rien refuser de ce qu’elle vous demande : reconnoissez les plaisirs qu’elle vous a faits ; et, quand vous n’y seriez pas obligé, que la compassion de sa nécessité vous touche. Il faut qu’elle s’acquitte de ses dettes avant que de s’en aller : vous avez été pour le moins six mois à la voir journellement ; qu’est-ce que ce terme ne mérite point ? Là, donnez-lui seulement trois mille francs, je crois qu’elle s’en contentera.

Comme je vis que ces matoises de femmes étoient venues si hardiment pour m’attraper, je me résolus de me moquer d’elles, et, faisant néanmoins le sérieux, je leur dis : Je confesse que je suis beaucoup obligé à mademoiselle ; toutefois je pouvois bien recevoir d’elle plus de faveurs que je n’ai reçu : il y a environ trois mois que je ne l’ai vue, et possible a-t-elle bien fait d’autres connoissances que la mienne ; mais cela n’est rien, il n’a pas tenu à elle que je ne l’aie vue, et je ne me puis exempter de la récompenser de ce qu’elle a fait pour moi. Je suis tout prêt à la contenter, si vous voulez un peu retrancher de la somme que vous me demandez. Eh bien, ce me dit la plus jeune des bourgeoises, je sçais bien qu’elle ne vous veut pas tyranniser. Elle n’oseroit plus même ouvrir la bouche pour parler de la récompense qu’elle vous demande ; elle sera satisfaite si vous lui donnez deux mille francs. Deux mille francs ! ce dis-je, et à quoi pensez-vous ? Croyez-vous que je puisse gagner comme les trésoriers, en faisant un trait de plume ? Considérez que je suis un pauvre gentilhomme qui n’a que l’épée et la cape ; et, puisque mademoiselle veut bien se ranger à la raison, qu’elle modère un peu la taxe. Eh bien, ce dit la première bourgeoise, donnez donc mille francs ; mais, ma foi, vous n’en serez pas quitte à moins. Ah Dieu ! ce dis-je, c’est me vouloir ruiner, que cela ; j’appelle de votre jugement. Alors mon ancienne maîtresse me dit : Puisque vous vous faites si pauvre, je vois bien qu’il faudra que je me contente de cinq cents livres ; mais je les veux avoir tout promptement, et nous ne vous donnerons pas seulement la licence de sortir de cette chambre ; vous avez bien ici de quoi nous payer.

Comme je vis qu’elles en vouloient venir ainsi à la rigueur, je me voulus défaire d’elles, et, ne leur pouvant rien faire retrancher de cinq cents livres, je leur dis : Bien donc, vous serez payées tout maintenant. Et, appelant mon petit laquais, je m’écriai : Basque, viens-t’en ici compter tout à cette heure avec moi. Dis-moi ta recette et ta dépense. Combien est-ce que je te donnai d’argent l’autre jour ? Vous me donnâtes une pistole, monsieur, répondit mon Basque. Or j’ai dépensé quatre quarts d’écus que j’ai donnés à votre blanchisseuse ; j’ai baillé huit sols à un faiseur de luths, chez qui j’ai été querir une demi-douzaine de cordes pour votre luth, et il m’a fallu donner dix sols au savetier qui a mis des bouts à mes souliers, et puis trois testons à votre empeseuse. Eh bien, ce dis-je, combien te reste-t-il ? fais-moi compte rond. Le Basque, tirant l’argent de sa pochette, me répondit : Il me reste une pièce de cinq sols, monsieur, un demi-teston avec une pièce de trois blancs, un carolus[28], et quelques doubles. Voyez, mesdames, ce dis-je alors, voilà tout l’argent que nous avons, mon laquais et moi, il est bien à votre service, si vous vous en voulez contenter ; autrement, je ne sçais pas quel bien vous faire. Mes galantes, se voyant ainsi moquées, commencèrent à m’appeler gueux, pendard et vilain, et me dirent toutes les autres injures qui leur vinrent en la bouche ; et, les ayant aussi appelées garces et maquerelles, je fus tout prêt à me lever pour les aller chasser ; mais elles ne m’attendirent pas, car elles avoient peur qu’il ne leur avînt pis. Elles descendirent promptement de ma chambre, et ne s’en retournèrent pas toutefois si paisiblement comme elles étoient venues : mon Basque les suivit avec les laquais de Clérante, qui leur firent une infinité d’algarades pendant les chemins ; depuis, je n’ai eu aucune nouvelle de pas une d’elles, et, pour me divertir, j’ai fait diversement l’amour d’un côté et d’autre.

Ce que je recherchois surtout, c’étoient des femmes que peu d’hommes vissent, afin de ne point gagner de mal. Pour les βορδελς, je les ai toujours haïs ; et, de vérité, n’est-ce pas un appétit de chien de s’en aller prendre son plaisir avec la première fille que l’on rencontre, laquelle l’on n’a jamais vue, et l’on ne verra possible jamais ? J’y allois quelquefois pourtant, par compagnie avec mes amis, et quelquefois aussi moi tout seul, de temps en temps, pour voir comment il y faisoit, et pour me récréer par une diversité de contentement. Un soir, ne sçachant donc que faire, je m’en allai chez une maquerelle qui ne laissa pas de me dire : Desquelles voulez-vous ? encore qu’elle n’eût point alors de filles en sa maison : elle envoya sa servante pour en amener une, qui étoit, à ce qu’elle disoit, la perle de toutes les autres. Il faisoit alors un froid très-rude, et néanmoins la bonne dame n’avoit ni bois ni chandelle ; elle se chauffoit à songer aux flammes de ses premières amours. Pour moi, je voulois avoir du feu : je donnai de l’argent à mon laquais pour aller acheter un cotret et un fagot. Cependant la dame du logis m’entretint de mille choses les plus agréables du monde ; elle me juroit sa foi naïvement que, depuis que les jours de dévotion étoient venus, elle n’avoit rien gagné. Elle me demanda si je voulois qu’elle me fît voir quelque jour une des plus belles bourgeoises de Paris. Je lui répondis que j’en serois fort aise, et voulus sçavoir à quel jour cela se pourroit faire. Ma foi, me dit-elle, j’aurai bien de la difficulté à vous tenir ce que je vous promets : mais quoi, vous êtes galant homme, il vous faut contenter. La dame que je vous dis a un mari bien jaloux ; il ne la laisse guère sortir que les fêtes et les dimanches ; j’irai lui parler de vous, et possible viendra-t-elle ici vous voir l’un de ces jours (Dieu me pardonne, s’il lui plaît), au lieu d’aller à la messe ou à vêpres. Je m’étonnai d’ouïr le discours de cette femme, qui vouloit paroître dévote et mauvaise en même temps, et cela me toucha l’âme, de sorte que je ne voulus point qu’elle fît venir sa bourgeoise. Ainsi je vous assure que, comme il n’y a rien qui guérisse tant un vicieux que le dégoût qu’il a quelquefois de son propre vice, l’on trouve souvent en ces lieux-là des choses qui vous font plutôt haïr les péchés que de vous les faire rechercher ; tellement que, lorsque je suis touché de quelque dévotion, à peine me puis-je repentir d’y avoir été. Je vous en dirois davantage, n’étoit qu’il faut que j’achève mon conte, qui n’est pas des pires. Mon laquais étant revenu avec du bois, je ne voulus point le faire allumer que celle que l’on étoit allé querir ne fût venue, afin qu’elle eût sa part de ma joie. J’attendis pour le moins deux heures avec impatience : la maîtresse de la maison ne sçavoit plus quel conte me faire, pour me divertir. Enfin, voyant qu’il se faisoit nuit, je ne me voulus plus tenir là pour si peu de chose, et, ne regrettant que l’argent que j’avois employé en bois, je dis que je n’entendois pas que la gueuse qui m’avoit tant fait attendre s’en chauffât quand elle seroit venue ; et aussitôt, ayant commandé à mon laquais de l’emporter, je m’en allai tout fâché. Au premier coin, je lui fis décharger son fagot et son cotret, bien qu’il passât encore par là quelques personnes de qualité ; j’y fis mettre le feu par mon Basque avec un flambeau qu’il alla allumer à une taverne, et je me chauffai là, moi troisième, ayant pour compagnie mon laquais et un filou qui s’y arrêta.

Il a fallu que je vous fasse ce conte-ci, puisqu’il m’est venu en la pensée : je vous en ferai beaucoup d’autres, où vous remarquerez de semblables galanteries que je n’ai mises à exécution que pour avoir seulement le plaisir de me vanter hardiment de les avoir faites : ce n’a pas toujours été néanmoins dedans les lieux infâmes que je me suis plu à ces choses ; car je vous assure que je ne suis guère retourné depuis aux académies d’amour, parce que l’on trouve ailleurs assez d’occasions de se donner du passe-temps.




  1. S’enfuit.
  2. Couleur de flamme.
  3. Ce cours était situé près de la porte Saint-Antoine.
  4. Le dict. de Trévoux écrit à toute reste, —— ajoutant : « Il est féminin dans ce seul exemple, totis riribus, toto impetu. »
  5. Pour : les traces.
  6. Collet empesé, monté sur du carton.
  7. Pierre d’aimant.
  8. Sorel ne pensait guère que plusieurs de ces locutions viendraient jusqu’à nous.
  9. Pour : Pasquin, satire courte et plaisante.
  10. Synonyme de pavaner.
  11. Hercule-Ogmion. Voy. Lucian. In Hercule Gallico.
  12. Ce maître était un riche Corinthien du nom de Xéniades.
  13. Ne s’agirait-il pas de Dulot, ce fou qui passe pour l’inventeur des bouts-rimés et qui avait de si étranges lubies ?
  14. Adjectif forgé par Sorel (cœœlivagus).
  15. Que vient faire ici ce grand mot, qui sert à déterminer l’action de deux qualités contraires, dont l’une, par son opposition, excite et fortifie l’autre ?
  16. Jeunes canards sauvages.
  17. Pain blanc, distribué chaque jour aux chanoines.
  18. De brae pointe (étym. celt.).
  19. Garde d’épée qui couvre la main.
  20. C’est évidemment le masque de Gaston d’Orléans.
  21. Cordes à boyau placées sous la caisse du tambour, et qui servent à en bander la peau.
  22. Pressantes.
  23. Vin qui fait gambader, mais non grimacer, comme on le pourrait croire.
  24. Marchand d’oublies.
  25. Dentiste qui opérait sur le pont Neuf, en face du cheval de bronze.
  26. « Célèbre pâtissière qui, la première, s’avisa de traiter par tête. » Tallemant.
  27. Petites viandes délicates.
  28. Monnaie qui datait de Charles VIII et valait dix deniers.