La Volière de Frère Philippe


Théâtre complet d’Eugène ScribeAimé André, Libraire-éditeurTome dix-huitième (p. 142-188).

LA VOLIÈRE


DE FRÈRE PHILIPPE,

COMÉDIE-VAUDEVILLE EN UN ACTE,

Représentée pour la première fois, à Paris,
sur le théâtre du Vaudeville,
le 15 juin 1818.

EN SOCIÉTÉ AVEC MM. DELESTRE-POIRSON
ET MÉLESVILLE.


PERSONNAGES

RAMIREZ, gouverneur de Fernand.

FERNAND, fils du duc d’Hermosa.

La comtesse ISABELLE.

BLANCHE, cousine de Fernand.

ISAURE, amie de Blanche.

LÉONARDE, gouvernante de Blanche.

PHILIPPE, cuisinier.

Quatre compagnes de Blanche.


La scène se passe dans les montagnes du duché d’Alentéjo.


Scribe - Théâtre, 18 - La Volière de Frère Philippe.jpg



Le théâtre représente la fin d’un enclos fermé par une baie. Au fond, du côté gauche, une trouée dans la haie. À droite, sur le second plan, la sortie figurée dans la haie. Plus loin, un rocher élevé qui domine tout le théâtre. À gauche, et toujours au fond, une grande et riche volière, garnie d’oiseaux de toute espèce.


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Scène PREMIÈRE.

RAMIREZ, PHILIPPE.

RAMIREZ.

Philippe… Philippe… Voyez s’il me répondra.


PHILIPPE, paraissant avec une oie grasse à la main.

Écoutez donc, on ne peut pas tout faire… j’étais à soigner le rôti.


RAMIREZ.

Ma mule est-elle prête ?


PHILIPPE.

Je lui ai mis son plus riche harnais, j’ai brossé votre beau manteau, j’ai arrosé les fleurs de notre jeune maître, et j’achève de plumer cette oie grasse que je destinais au dîner de votre seigneurie… Car, Dieu merci, je suis ici jardinier, écuyer, valet-de chambre et cuisinier !…


RAMIREZ.

Eh bien ! approche ici… j’ai une confidence à te faire.


PHILIPPE.

Là, me voilà confident à présent ; encore une charge de plus !


RAMIREZ.

Je vais faire un voyage.


PHILIPPE.

Dieu soit loué ! nous allons donc quitter ces éternelles montagnes où il n’y a je crois d’être vivant que nous et votre élève… Dans ce maudit pays des Algarves, un soleil, une chaleur, que le gibier y rôtirait en plein air !


RAMIREZ.

Écoute Philippe, j’ai un emploi bien important à te confier : pendant mon absence, c’est toi que je charge de veiller sur mon élève…


PHILIPPE.

Comment, vous me laissez tête à tête ? Tenez, seigneur, je ne suis qu’un frère servant, un pauvre frère coupe-choux ; mais on sent son talent et sa vocation… J’ai été élevé dans les cuisines du chapitre de Grenade, je m’y étais déjà fait une réputation par mes olla podrida et mes pommes à la portugaise… Je pouvais aspirer aux meilleures places, entrer chez quelque prince ou dans quelque confrérie, et au lieu de cela vous m’emmenez dans cette retraite, parce que vous ne détestez pas les bons morceaux… c’est trop juste… on peut être philosophe et gourmand ; … mais au lieu de recevoir des convives éclairés, depuis que j’y suis, nous n’avons vu paraître âme qui vive… Arrangez-vous, je ne veux pas rester plus long-temps dans cette solitude. Je suis décidé à jeter le froc aux orties… Moi, je perds en ces lieux mon beau talent.

Air de Julie.

Le souvenir de tant de renommée
Me poursuit jusqu’en mon repos ;
Environné d’une noble fumée,
Je revoyais cette nuit mes fourneaux.
D’un air pensif, tenant une lardoire,
Et méditant quelque ragoût nouveau,
Ma main piquait un aloyau,
Et je rêvais encor, la gloire.


RAMIREZ, gravement.

Philippe, nous ne pouvons quitter encore ces lieux.


PHILIPPE.

Et pour quelle raison ?


RAMIREZ.

Le prince le veut, et depuis que j’existe, il ne m’est jamais venu dans l’idée qu’il fût possible de résister à la force de ces quatre mots, le prince le veut.


PHILIPPE.

Eh bien ! le prince a là une singulière volonté.


RAMIREZ.

Tu ne sais donc pas qu’autrefois il a été trahi, par celle qu’il aimait, la comtesse Isabelle, à laquelle il avait tout sacrifié. Alors, dans son désespoir, il m’a dit : Ramirez, allez vivre au fond de mon duché, avec mon fils ; laissez-lui ignorer absolument l’existence des femmes… Je suis parti avec mon élève, il y a eu quatorze ans, le jour de la Saint-Ambroise, et j’attends les ordres de S. A… Si elle me dit : Ramirez, il y a assez long-temps que mon fils est exilé, il faut le ramener à ma cour, je le ramènerai. Pourquoi ? parce qu’il le voudra… Le prince le veut ; voilà la base de toute ma conduite.


PHILIPPE.

Et tout ça pour une brouillerie d’amour ; c’était bien la peine…

Air : Ces postillons sont d’une maladresse.

S’il faisait bien, il oublierait, je pense.
Cette inconstante et perfide beauté.


RAMIREZ.

Je blâme ici ta désobéissance,
Bien plus encor que l’infidélité.
Oui, je permets parfois qu’une autre belle
Change d’amant ; mais dans un pareil nœud,
On doit toujours au prince être fidèle,
Car le prince le veut.


PHILIPPE.

C’est fort bien ; mais, moi, je persiste à demander mon congé… je veux m’en aller… Philippe le veut.


RAMIREZ.

Tout à l’heure, Philippe, il ne tenait qu’à toi ; mais, maintenant, tu ne peux plus ; tu possèdes le secret de l’état.


PHILIPPE.

Et pourquoi me l’avez-vous dit ? est-ce que je vous le demandais ?


RAMIREZ.

Et tu sens bien alors que cette retraite vaut encore mieux que la tour de Lisbonne, ou les prisons de l’inquisition.


PHILIPPE, effrayé.

Par saint Philippe, mon patron, où me suis-je fourré ?… Et quelle fantaisie vous prend de partir aujourd’hui et de me laisser une responsabilité… ?


RAMIREZ.

Un message secret m’ordonne de me rendre au prochain village… On doit, dit-on, m’y donner des instructions, j’ignore à quel propos ; mais me voilà prêt à partir, et tu seras prévenu de mon retour par la cloche du Val, Ne manque pas, quand tu l’entendras, de venir prendre ma mule au bas de la montagne.


PHILIPPE.

C’est convenu.


RAMIREZ.

Fais venir mon élève. Je sais que je confie à ta prudence des fonctions bien délicates… Mais obéis ponctuellement. Ne t’étonne de rien, et console-toi par ces mots : Le prince le veut !


PHILIPPE.

Tenez, le voici lui-même.


Scène II.

Les précédens, FERNAND. Fernand entre d’un air pensif. Philippe est dans un coin occupé a plumer son oie.

RAMIREZ, à Fernand, qui ne le voit pas.

Eh bien ! Fernand, vous ne nous voyez pas ?


FERNAND.

Ah ! vous voilà.


RAMIREZ.

Qu’est-ce donc ? Vous avez l’air triste, rêveur ?…


FERNAND.

C’est vrai.


RAMIREZ.

Que vous est-il arrivé ?


FERNAND.

Je ne sais.


RAMIREZ.

Mais enfin…


FERNAND.

Je m’ennuie…


PHILIPPE, à part.

Allons, je ne suis pas le seul au moins…


RAMIREZ.

Cependant je ne vous quitte presque jamais…


FERNAND.

Hélas ! oui…


RAMIREZ.

Votre jardin est rempli des plus belles fleurs de la contrée…


FERNAND.

Oui… Vous… Mes fleurs… Mais il y a si longtemps que je vois toujours la même chose…


PHILIPPE.

Pardi, c’est comme à dîner… toujours des oies aux olives. On finit par s’en lasser…


RAMIREZ, sévèrement.

Philippe, vous vous oubliez…


PHILIPPE, à part.

Ah bien ! aussi, si on ne peut plus parler, c’est, trop fort aussi… Il me prend des mouvemens de rage… (Il plume vite et avec humeur.)


RAMIREZ, à Fernand.

Et votre volière…


FERNAND.

Ma volière… Eh bien ! c’est ce qui me chagrine le plus…


PHILIPPE.

Est-ce qu’il vous manquerait quelque oiseau ?


FERNAND.

Au contraire… Il y en a toujours quelques-uns de plus. Ils sont petits, il est vrai ; mais enfin comment sont-ils là… car la volière est bien fermée.


PHILIPPE, tenant une plume en l’air.

Ah ! dame, s’il fait des remarques à présent !


RAMIREZ, embarassé.

Fernand, vous vous occupez d’une foule de futilités.


FERNAND.

Eh bien ! nous, pourquoi ne sommes-nous jamais que trois ?… Nous avons donc toujours été ici ?…


RAMIREZ, embarassé.

Non…


FERNAND.

Nous y sommes donc venus… et alors… tenez, ce n’est pas clair…

Air de Dominich.

Pourquoi de cette solitude
L’aspect est-il moins enchanteur ?
Pourquoi n’aimé-je plus l’êtude ?
Pourquoi suis-je triste et rêveur ?
Pourquoi… pourquoi… moi, je vois bien
Que l’on se cache en ma présence,
Et malgré toute ma science,
Je le vois bien… je ne sais rien.


DEUXIÈME COUPLET.

Au milieu des roses nouvelles,
Dont le printemps pare ces lieux.
Hier je vis deux tourterelles
Qui chantaient d’un air si joyeux !
Pourquoi… pourquoi chanter si bien ?
De leurs accens l’écho résonne…
Ils ne chantaient pas en automne…
Je le vois bien, je ne sais rien.


PHILIPPE.

Mon dieu, seigneur, il me semble qu’il devient très curieux.


RAMIREZ.

Fernand, pour répondre à toutes vos questions, je vous dirais bien : le prince le veut ; mais vous n’êtes pas encore assez sage pour comprendre la force de ce raisonnement… Mais laissons cela, je pars… venez avec moi jusqu’au bas de la côte, cela vous dissipera.


TOUS TROIS.
Air : Fragment de Joconde.
(Amour, seconde mon courage.)

Adieu, je me mets en voyage.
Adieu, mettex-vous en voyage.
Adieu ; mais pourquoi ce voyage ?


RAMIREZ, bas à Philippe.
Songe à bien remplir ton emploi.

PHILIPPE, bas.
Je m’ passerais bien d’un tel emploi.


ENSEMBLE.

RAMIREZ, bas.

Et pour achever mon ouvrage,
Montre-toi digne en tout de moi.


PHILIPPE, bas.

Car si ça tourne mal l’orage
Ne retombera que sur moi.


FERNAND, à part.

Pourquoi donc se mettre en voyage
Et s’éloigner d’ici sans moi ?


RAMIREZ, à Fernand.

Jusqu’au Val, venez pour me plaire ;
Je veux dissiper votre ennui.


PHILIPPE ET FERNAND.
Allez,
Allons,
cela
peut vous
doit me
distraire.
Oui, cela
peut vous
doit me
distraire.


ENSEMBLE.

RAMIREZ, bas à Philippe.
De la prudence… du mystère.

PHILIPPE, bas.
Je saurai bien (3 fois.) veiller sur lui.

FERNAND.
Quoi ! seul ici… rester ainsi. (bis.)

PHILIPPE, bas.
Je veill’  sur lui.

FERNAND, à part.
Ah ! quel ennui !…

RAMIREZ, bas.
Il faut veiller sur lui.


ENSEMBLE.

RAMIREZ.
Adieu, je me mets en voyage.

PHILIPPE.
Adieu, mettez-vous en voyage.

FERNAND.
Adieu ; mais pourquoi ce voyage ? etc.


(Ramirez sort en tenant Fernand par la main.)

Scène III.

PHILIPPE, seul.

Bon voyage, et ne tardez pas à revenir ; ne voilà-t-il pas une belle commission dont il m’a chargé là ! Moi qui ne connais que ma cuisine, j’avais bien besoin de me lancer dans les affaires d’état… Sous-gouverneur et cuisinier diplomate… Comme ça me va !… Avec ça ce Fernand qui est déjà curieux en diable et qui vous fait des questions… Je commettrai quelques bévues, c’est sûr, et je vois d’ici la tour de Lisbonne… Oh ! Dieu !

Air : Vers le temple de l’Hymen.

Montrons-nous bien attentif,
Car s’il vient quelque anicroche,
L’ gouverneur s’ra sans reproche,
Et moi, je s’rai brûlé vif ;
Fuyez loin de ces parages,
Fuyez, féminins visages,
Jadis objet d’ mes hommages,
Maint’nant objet d’ ma terreur ;
La crainte a glacé mon âme,
Et j’ croirai dans chaque femme
Voir le grand inquisiteur.

Heureusement nous sommes si loin de toute habitation, qu’il est impossible qu’il en vienne jamais ici… Et c’est bien ce qui me rassure !


Scène IV.

PHILIPPE, ISAURE. Isaure parait par la trouée de la haie ; elle a l’air de faire signe a ses compagnes.

ISAURE.

Par ici… par ici… voilà un endroit habité.


PHILIPPE, se retournant et l’apercevant.

Grand saint François, qu’ai-je vu ?…


ISAURE, s’avançant.

Voilà, sans doute, le maître de cet ermitage. Par Notre-Dame de Bon-Secours, n’est-ce pas ici l’ermitage de Saint-Ambroise ?


PHILIPPE.

Oui, mais allez-vous-en.


ISAURE.

Oh ! qu’il est méchant ! Comment, vous auriez le cœur de nous renvoyer, nous qui tombons de lassitude et de chaleur ?


PHILIPPE.

Si je vous écoutais, j’aurais encore plus chaud que vous. Je n’ose la regarder !


ISAURE.

Monsieur le solitaire, nous avons besoin de tout, et surtout de bons conseils.


PHILIPPE.

Ah ! mon Dieu ! quelle situation. (Il se bouche les oreilles et ferme les yeux.) Pour des conseils, je n’en ai qu’un à vous donner, c’est de vous en aller. Quant au reste, je voudrais bien pouvoir… Mais vous me perdez, je grille, je suis sur les charbons.


ISAURE.

Allons, je vous en prie…


PHILIPPE.

Eh bien ! oui, oui, je vais vous donner tout ce qu’il vous faut ; mais allez-vous-en… (À part.) Je tremble qu’il ne revienne. Tenez, allez m’attendre sous les oliviers que vous voyez d’ici. Je vais vous porter des raisins, des figues, de quoi vous rafraîchir, ma belle demoiselle. C’est qu’elle est vraiment charmante, Mais aussi pourquoi s’exposer toute seule dans ces montagnes ?


ISAURE.

Seule ? oh ! non, nous sommes six.


PHILIPPE, plus effrayé.

Six demoiselles ensemble, et près d’ici : sans nous en douter, nous étions à côté d’un volcan !


ISAURE.

Mon Dieu ! n’ayez pas peur ; nous ne vous ferons pas de mal, puisque nous venions, au contraire, vous demander des conseils. Allez, c’est une histoire bien triste et bien longue.


PHILIPPE.

Eh bien ! voilà qu’elle s’asseoit à présent.


ISAURE.

Dame, je suis fatiguée et je ne puis pas parler debout. Je vais vous conter cela en deux mots.


PHILIPPE.

Dépêchons, dépêchons, je vous prie.


ISAURE.

Eh bien ! patience. Quand on me presse, je ne sais plus ce que je dis. Figurez-vous que nous étions six demoiselles, filles de gentilshommes les plus nobles de la cour du duc d’Alentejo.

Air : Adieu, je vous fuis, bois charmant.

Dès long-temps, par ordre formel,
La noble dame Léonarde,
Près d’ici dans un vieux castel
Nous élevait, et sous sa garde,

On n’apprenait rien, sur ma foi,
Et cependant sans fin, ni trêve,
Elle parlait, parlait.


PHILIPPE, à part.

Je voi
Qu’elle a pourtant fait une élève.

(Haut.) Mais achevez, je vous supplie.


ISAURE.

Nous vivions là heureuses et tranquilles ; mais voilà le malheur, c’est qu’on a voulu marier l’une de nous, la princesse Blanche…


PHILIPPE.

Eh bien !


ISAURE.

Eh bien ! on a voulu lui faire épouser un cousin qu’elle ne connaissait pas. Elle a résisté, c’est bien naturel. Nous avons juré à Blanche de ne pas l’abandonner. Nous nous sommes révoltées, et ce matin nous avons quitté le château de las Torrès.


PHILIPPE.

Pour aller où ?


ISAURE.

Pour aller jusqu’au bout du monde. Voilà déjà une grande demi-lieue que nous avons faite, et nous n’en pouvons plus !


PHILIPPE.

Là, voyager ainsi à marches forcées, ça a-t-il le sens commun !… Elle m’attendrit !… Quoique homme d’état, on n’a pas un cœur de rocher. Mais songez que je risque tout… Ah ! grand Dieu ! c’est lui !…


ISAURE.

Qu’est-ce que vous avez donc ?


PHILIPPE, troublé.

Partez, partez vite. Allez m’attendre sous les oliviers ; je suis à vous dans l’instant.

(Il la pousse et la force à disparaître.)

Scène V.

PHILIPPE, FERNAND, accourant.

FERNAND.

Philippe, Philippe, ah ! qu’ai-je vu ?


PHILIPPE.

Eh Bien ! qu’est-ce qu’il a donc ?


FERNAND.

Où est-il ? l’as-tu vu passer ?


PHILIPPE.

Qui donc ?

Air : Non so più
(Cavatine delle Nozze di Figaro.)

Je ne sais.. Ah ! quel trouble m’agite…
Quel est-il ?… Ah ! que mon cœur palpite…
Je l’ai vu… Mais une prompte fuite
À mes yeux l’a dérobé de suite.
Dis-moi vite
Dis-moi vitePourquoi donc a-t-il disparu ?
Dis-moi vite
Quel est donc cet être inconnu ?

Sa tournure à la mienne est semblable.
Mais son air est bien plus agréable ;
Son sourire est plus vif et plus doux.
Sa prunelle
Étincelle :

C’est fait à peu près comme nous ;
Mais sa grâce
Nous efface ;
Ah ! c’est mieux, c’est bien mieux que nous !

Je ne sais… Ah ! quel trouble m’agite ! etc.

PHILIPPE, à part.

Ah ! mon Dieu ! il en aura vu… (Haut.) Allons donc ; vous voulez rire, et vous n’avez rien vu. C’est quelque jeu de votre imagination.


FERNAND, apercevant Isaure qui parait pour traverser le rocher du fond.

Tiens, tiens. Cette fois je ne me trompe pas. Vois sur ce rocher.


PHILIPPE, à part.

Ah ! mon bon ange, c’est fait de moi.


FERNAND.

Ça a disparu. Qu’est-ce donc ? Philippe, réponds-moi, je t’en conjure. Je veux savoir ce que c’est.


PHILIPPE.

C’est… (À part.) Ah ! mon Dieu ! que lui dire ?


FERNAND.

Eh bien ! parle donc.


PHILIPPE.

C’est… des oiseaux.


FERNAND.

Des oiseaux. C’est singulier. Il n’y en a donc pas comme ça dans notre pays ? Voilà le premier que je vois. C’est donc un oiseau de passage ?


PHILIPPE.

Oui, oui, ça passe.


FERNAND.

Philippe, j’en veux un.


PHILIPPE, à part.

Nous y voilà !


FERNAND.

Ça ne doit pas être difficile à prendre.


PHILIPPE.

Au contraire… Diable, ne vous y jouez pas.


FERNAND.

Il me semble pourtant que ça ne vole point.


PHILIPPE.

Laissez donc ; c’est farouche, farouche. Moi, qui vous parle, je n’ai jamais pu en apprivoiser.


FERNAND.

Bah ! c’est que tu t’y es mal pris ; tu es si maladroit. — Écoute, nous irons ensemble à la chasse ; c’est-à-dire non. Avec une figure comme celle-là, tu leur ferais peur ; j’aime mieux y aller tout seul.


PHILIPPE.

Ne vous en avisez pas ; c’est si traître, c’est si méchant… (À part.) Allons, faut lui porter les grands coups, il m’interrogerait jusqu’à demain.

Air : Lise épouse l’beau Gernance.

Leur air calin vous abuse,
Mais c’est plein d’ finesse et d’ ruse.
Et ça dérout’ quelquefois
Les chasseurs les plus-adroits !
On croit les fuir, ils échappent ;
Ce sont d’s oiseaux dangereux
Qui presque toujours attrapent
Ceux qui courent après eux.


FERNAND.

C’est égal ; moi, je veux me risquer, arrivera ce qui pourra. J’aurais tant de plaisir à en avoir un dans ma volière.


PHILIPPE.

Oui, votre volière ! vous vous en occupez joliment. V’là vos oiseaux qui meurent de faim.


FERNAND.

C’est vrai ; je ne leur ai rien donné d’aujourd’hui.


PHILIPPE.

Et vous ne pensez pas non plus que voilà le moment le plus chaud de la journée, et que ces pauvres petites bêtes vont rôtir au soleil.

(Il baisse un store qui couvre la volière du côté du public.)

FERNAND.

Eh ! mon Dieu ! je ne sais plus ce que je fais, moi, qui les aimais tant… c’est égal ; je vais leur donner à manger. (Regardant toujours du côté où il a vu Isaure.) Allons, on ne voit plus rien.


PHILIPPE.
Air : Que ne suis-je la fougère ?
Quelle paresse est la vôtre ?

FERNAND.

Je vais suivre ton avis ;
Mais depuis que j’ai vu l’autre,
Ceux-là sont bien moins jolis ;
Ma folie est sans remède,
Car je donnerais, hélas !
Mille oiseaux que je possède,
Pour un seul que je n’ai pas.


(Il s’éloigne.)

Scène VI.

PHILIPPE, seul.

Ouf ! Nous l’échappons belle ; et il faut avouer que le seigneur Ramirez est bien heureux d’avoir un suppléant aussi intelligent. Des oiseaux. Heim ! c’est diablement adroit ce que je lui ai trouvé là. (Se retournant brusquement.) Qu’est-ce ? N’est-ce pas là encore quelque femme que j’aperçois ? Mon imagination troublée me fait voir partout des jupes et des guimpes. Et ces petites filles à qui j’ai promis… Et mon dîner donc… J’oublie jusqu’aux choses essentielles. Je crois que j’en perdrai la tête.


Scène VII.

PHILIPPE, BLANCHE, entrant d’un air effrayé
et comme quelqu’un que l’on poursuit.

BLANCHE.

Ah ! grands Dieux, sauvez-moi.


PHILIPPE.

Encore une ! Il est dit que nous ne verrons que des femmes aujourd’hui.


BLANCHE.

On me poursuit.


PHILIPPE.

Qui ?


BLANCHE.

Le voilà.

(Montrant Fernand qui accourt du même côté.)

PHILIPPE.

Cette fois, impossible de l’éviter. Rassurez-vous. Mais quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, soyez muette. Pas un mot, ou c’est fait de vous.


BLANCHE, tremblante.

Comment, c’est fait de moi ?


PHILIPPE.

Chut !


BLANCHE.

Oui, Monsieur.


Scène VIII.

Les précédens, FERNAND. Il entre en courant, et
voyant Blanche arrêtée, il s’arrête aussi,
comme craignant de l’effaroucher.

FERNAND, dans le fond, s’avançant avec précaution, et parlant à demi-voix.

Philippe, Philippe. Ne bouge pas, prends garde de l’effaroucher ; ne remue pas, te dis-je, ou il se sauve. Comme il est gentil ! Petit, petit.


BLANCHE.

Comment, il me prend pour un oiseau. Qu’est-ce que cela signifie ?

(Philippe lui fait signe de se taire.)

FERNAND.

Philippe, c’est celui que j’ai aperçu la première fois ; tu disais que c’était méchant, il a un air si doux. Sa vue me cause un plaisir que je ne puis te rendre. Petit, petit ; ça chante-t-il ?


PHILIPPE.

Oui, quand c’est en liberté ; et si vous voulez le laisser en aller…


FERNAND.

Non pas, je ne le quitte pas. J’en aurai tant de soins, que je finirai par m’en faire aimer.


PHILIPPE.

Eh bien ! j’ai fait là de joli ouvrage. (On entend sonner une cloche dans le lointain.) Ah ! mon Dieu ! c’est la cloche du Val. Notre gouverneur qui revient ; le voilà au bas de la montagne. Vite, seigneur Fernand, retirez-vous.


FERNAND.

Je ne veux pas, moi, je veux rester ici.


PHILIPPE.

Et que dira le seigneur Ramirez ?


FERNAND.

Il dira ce qu’il voudra ; j’ai fait jusqu’à présent vos volontés ; mais l’on m’ôterait plutôt la vie que de me priver de ce joli oiseau que j’aime tant ; je ne peux plus m’en passer.

(On entend encore la cloche.)

PHILIPPE, désolé.

Je ne puis pourtant pas le laisser à la porte… (À Blanche.) Tâchez de trouver quelque moyen de vous évader ; mais surtout pas une parole, ou je ne réponds plus de vous… (On sonne encore.) Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! comment tout cela finira-t-il ?

(Il sort.)

Scène IX.

BLANCHE, FERNAND.

BLANCHE, à part.

Quelle situation ! Me laisser seule avec lui ! Si je pouvais rejoindre mes compagnes !


FERNAND, courant vers la porte.

Est-ce qu’il voudrait s’échapper. Oh ! tu ne t’en iras pas. Le voilà tout effrayé à présent. Petit, petit ; n’aie pas peur, je ne veux pas te mettre en cage, tu auras ta liberté, je ne veux jouir que du plaisir de te voir. On dirait qu’il me comprend. Reste avec nous, tu ne manqueras de rien ; je partagerai tout avec toi ; tu seras mon favori ; n’est-ce pas ? Tu le veux bien ?


BLANCHE.

Ça me fait de la peine ; se peut-il qu’on l’ait abusé à ce point ?


FERNAND.

Tu ne seras pas méchant ; là, là. (Il approche.) Oh ! que je suis content, il n’a plus peur de moi. Mais quel nom lui donner ? Écoute, tu t’appelleras Chéri, Chéri ; entends-tu ? (Blanche tourne la ête vers lui en souriant.) Il Connaît déjà son nom ! C’est étonnant comme il a de l’intelligence.

Air des Artistes par occasion (de Satel.)

Non, non, jamais dans ma volière,
Rien de tel me frappa mes yeux !…
Combien sa démarche est légère,
Que ses contours sont gracieux !…
Viens, mon petit, mon petit, viens toi-même. (bis.)
Je ne puis trop te contempler,
Je veux toujours te contempler,
M’aimeras-tu comme je t’aime ?…


BLANCHE, à part.
On m’a défendu de parler.


DEUXIÈME COUPLET.

FERNAND, l’admirant.

Il paraît déjà moins farouche,
Et me permet de l’approcher ;
Il semble ému quand je le touche :
Par quel moyen me l’attacher ?
Viens, mon petit, mon petit ; quelle ivresse. (bis.)

(Lui prenant le bras et le caressant.)
Surtout ne va pas t’envoler. (bis.)
(Il l’embrasse sur le cou.)
Es-tu fâché qu’on te caresse ?

BLANCHE, à part.
Je crois qu’il est temps de parler.

On vous a trompé ; je ne suis pas…


FERNAND, très effrayé.

Hélas ! mon Dieu, le voilà qui parle ! Prenez pitié de moi ; le ciel m’est témoin que je ne voulais pas vous faire de mal.


BLANCHE.

Eh bien ! voilà qu’il va avoir peur de moi à présent. Fernand, rassurez-vous.


FERNAND.

Il sait mon nom ! (s’éloignant un peu.) Philippe m’a dit ce matin que vous étiez un être méchant et dangereux.


BLANCHE.

Au contraire, je suis une femme.


FERNAND.

Eh ! qu’est-ce que c’est qu’une femme ?


BLANCHE.
Air : N’est-ce pas d’elle (de madame Gail.)

Quoi ! d’une femme
Vous ignorer même le nom ;
Mais une femme
Est un être plein de raison.
Dans une femme,
Tout est parfait, et voyez-vous…
L’être le meilleur, le plus doux,
C’est une femme.


FERNAND.

L’être le meilleur, le plus doux, et vous êtes seule de votre espèce ?


Scène X.

Les précédens, ISAURE,
et les jeunes filles paraissant sur la montagne.

FERNAND, les voyant.

Ah !

Air de la Montagnarde (contredanse.)

CHŒUR.
(Les jeunes filles descendent de la montagne.)
Le ciel est sans nuage,

Reprenons le voyage,
Nous pouvons sans orage,
Du chemin
Voir la fin.


FERNAND.
Que mon âme est émue…

BLANCHE, faisant signe à ses compagnes.
Venez, venez ici.

FERNAND.

Ah ! quelle douce vue.
Comment, c’en est aussi ?


TOUTES.

Le ciel est sans nuage,
Reprenons, etc.


FERNAND.

Quelle bonne fortune
Dans ces lieux les amena ?

(Courant de l’une à l’autre.)

Encore une… encore une…
Mon Dieu ! comme en voila.


TOUTES.

Le ciel est sans nuage,
Reprenons, etc.


FERNAND, sautant de joie.

Chéri, Chéri, vois-tu ? Oh ! là jolie petite nichée !


ISAURE.

Qu’est-ce que c’est donc ?


BLANCHE.

Mes sœurs, c’est une victime comme nous. Un jeune homme bien à plaindre, que l’on a trompé indignement.

Air de Voltaire chez Ninon.

Apprenez que son gouverneur,
Par la malice la plus, noire,
Des femmes lui fit toujours peur,
Et veut même lui faire accroire
Que nous n’avons rien d’attrayant,
Que notre âme est fausse et traitresse.


ISAURE.

Et voilà pourtant à présent,
Comme on élève la jeunesse.


TOUTES.

Fi ! l’horreur !


ISAURE.

Le vilain homme que ce gouverneur. Tenez, je vais vous donner un conseil, c’est de vous révolter comme nous et de faire le pèlerinage ensemble.


TOUTES.

Oh ! oui, venez avec nous.


FERNAND.

Ah ! quel bonheur.


BLANCHE.

Imaginez-vous qu’on voulait me forcer…


ISAURE.

Non, c’est à moi à raconter cela ; figurez-vous qu’on voulait forcer Blanche à se marier.


FERNAND.

Se marier ! qu’est-ce que cela ?


BLANCHE.

C’est prendre un mari.


FERNAND.

Et qu’est-ce qu’un mari ?


ISAURE.

Dame ! un mari, c’est quelqu’un qu’on aime, c’est-à-dire, qui vous aime, et qui alors vous donne de belles robes ; et puis il y a un grand repas, une noce, on danse ; et après cela, on vous appelle madame, et voilà à peu près tout. Demandez à ces demoiselles.


FERNAND.

Je n’entends pas beaucoup, mais c’est égal.


ISAURE.

Et comme Blanche ne voulait pas du tout de cet amant-la…


FERNAND.

Qu’est-ce que c’est qu’un amant ?


ISAURE.

C’est… dame ! un amant, tout le monde sait ça. Aussi on n’a jamais vu faire des demandes comme celles-là.


BLANCHE.

Par exemple, un amant, ça serait vous, si vous nous aimiez.


FERNAND.

Oh ! oui, je suis un amant ; j’entends mieux cela que le mari. Le mari n’est donc pas une bonne chose, puisque vous le fuyez.


ISAURE.

Mais si, c’est selon ; car il ne comprend pas ; l’amour vient d’abord, et puis le mariage après.


BLANCHE.

Et l’on épouse celle que l’on aime.


FERNAND.

Oh ! moi, qui vous aime bien, je vous épouserai donc ?


ISAURE.

Toutes ! ça ne se peut pas.


FERNAND.

Et pourquoi ?


ISAURE.

Pourquoi ? Il demande pourquoi ! mais c’est étonnant ; vous avez donc été élevé comme une demoiselle ? Enfin ne vous fâchez pas, nous vous expliquerons cela. Tant il y a que pour ne pas être tourmentées, nous sommes toutes parties ensemble, pour aller en pèlerinage à Notre-Dame-de-Bon-Conseil, et si vous voulez être du voyage, nous vous traiterons comme notre camarade ; car au fait, je ne vois pas la différence.


FERNAND.

Oh ! à la bonne heure ; pourvu que je ne quitte pas Chéri.


BLANCHE.

Eh bien ! ne nous quittons plus et partons.


ISAURE.

Partons toutes ensemble.


CHŒUR.

Le ciel est sans nuage,
Reprenons le voyage,
Nous pourrons sans orage,
Du chemin
Voir la fin.


Scène XI.

Les précédens, PHILIPPE. Il aperçoit Fernand
au milieu de toutes les petites filles.

PHILIPPE.

Par saint Polycarpe ! qu’est-ce que je vois là ?


FERNAND.

N’aie pas peur, Philippe, n’aie pas peur, elles ne te feront pas de mal ; vois plutôt.


PHILIPPE.

Il s’agit bien de cela ; votre gouverneur qui me suit.


FERNAND.

Que m’importe ?


PHILIPPE.

Il m’importe à moi, qui suis perdu si le seigneur Ramirez vient à découvrir…


BLANCHE.

Le seigneur Ramirez !


ISAURE.

Qu’est-ce que c’est que cela ?


PHILIPPE.

Un philosophe, un sauvage qui n’aime pas du tout les oiseaux, et c’est fait de moi s’il vous aperçoit.


ISAURE.

Bah ! ne soyez donc pas inquiet, laissez venir votre monde ; nous trouverons bien quelque petite cachette. Venez, Mesdemoiselles.


FERNAND.

Vois-tu comme elles sont bonnes ! (Voulant les suivre.) Philippe, je vais me cacher aussi.


PHILIPPE, le retenant.

Non pas, non pas.


FERNAND.

Si ; vois-tu, j’achèverai d’apprendre.


PHILIPPE.

Oh ! je petit démon, quel goût pour l’étude !


FERNAND, revenant.

Je les reverrai, Philippe ?


PHILIPPE.

Oui.


FERNAND.

Bientôt ?


PHILIPPE.

Oui ; sauvez-vous donc, vous autres.


FERNAND.

Prends bien garde qu’il ne s’en échappe quelqu’une.


PHILIPPE, impatienté.

Eh ! soyez tranquille.

(Les jeunes filles disparaissent d’un autre côté.)

PHILIPPE, poussant Fernand vers la maison.

Et vous, rentrez… Ah ! mon Dieu ! lui qui ne voulait qu’aucune femme ne pénétrât dans ces lieux ; rien qu’une demi-douzaine à la fois. Eh ! rentrez donc.

(Ils sortent tous les deux.)

Scène XII.

RAMIREZ, ISABELLE, LÉONARDE,
suite de la princesse.

CHŒUR.
Air de Monsieur Jean, que le repas s’apprête
(de Jean de Paris.)

Daignez entrer dans cet humble ermitage,
Que vos attraits viennent charmer ces lieux ;
Oui, votre aspect, dans ce séjour sauvage,
Grande princesse, y comble tous nos vœux.


Scène XIII.

Les précédens, PHILIPPE,
apercevant la princesse et sa suite.

PHILIPPE.

Encore des femmes ! au moins celles-là ne seront pas sur mon compte.


LÉONARDE.

Comme cette côte est escarpée ! Je n’en puis plus.


ISABELLE.

Voilà donc l’habitation du jeune Fernand ?


RAMIREZ.

Oui, Madame ; j’ai reçu, au hameau voisin, un message du prince qui me prévenait de votre visite, et je me félicite d’être arrivé à temps pour avoir eu l’honneur de vous servir de guide.


ISABELLE.

Le prince a de grands projets sur votre élève. La haine que le duc d’Hermosa avait vouée à toutes les femmes et à moi particulièrement, vient enfin de céder aux preuves de mon amour ; il m’offre sa fortune et sa main ; et abjurant à jamais ses erreurs, il rend à tout mon sexe la justice qui lui est due.

Air du vaudeville de La Robe et les Bottes.

Vous qui blâmant un sexe sans défense,
Sur lui lances des traits mordans,
Rappelez-vous qu’au temps de votre enfance
Il guida vos pas chancelans ;
Rappelez-vous que dans les jours d’orage,
Il fut sensible et courageux ;
Et que ce sexe, enfin, quand on l’outrage,
Se venge en vous rendant heureux.


RAMIREZ, s’inclinant.

C’est toujours ce que j’ai pensé, et qui mieux que la princesse Isabelle…


PHILIPPE, étonné.

Comment, cette méchante femme dont vous parliez ?


RAMIREZ.

Comment… je parlais… je parlais… vous devez vous rappeler, au contraire, que j’ai toujours défendu madame, que j’ai souvent gémi de l’erreur du prince ; mais mon devoir, l’obéissance…


ISABELLE.

N’en parlons plus ; j’espère qu’un nouveau lien va rapprocher les deux familles.


RAMIREZ.

Vous le voulez, le prince le veut ; il n’y a rien de plus aisé !


LÉONARDE.

Oui, aisé ! lorsque la future a disparu, et court les champs à l’heure qu’il est !


RAMIREZ.

J’en suis fâché pour vous, dame Léonarde ; mais c’est votre faute.


LÉONARDE.

Comment ! ma faute !


RAMIREZ.

Sans doute : elle était confiée à votre surveillance, et si vous l’aviez élevée comme j’ai élevé Fernand dans une retraite profonde, dans une ignorance absolue…


ISABELLE.

Au surplus, cette fuite est un enfantillage, et je suis persuadée qu’elle s’est réfugiée dans mon château, où elle m’attend pour me conter ses petits chagrins. Mais avant d’aller la rejoindre, je serai ravie, seigneur Ramirez, de connaître votre élève ; ce que m’a dit le prince, semble tenir du miracle : un jeune homme qui ignore jusqu’à l’existence des femmes !


RAMIREZ.

Oui, Madame ! et je vous prie de rendre compte au prince de la manière dont ses ordres ont été exécutés ; c’était contre mon gré ; mais enfin le prince le voulait.


ISABELLE.

Et vous dites donc qu’il n’a jamais vu de femmes ?


RAMIREZ.

Votre Altesse sera la première.


ISABELLE.

L’entrevue sera piquante, et je suis impatiente de juger de l’impression que ma vue lui causera.


LÉONARDE.

Moi de même.


RAMIREZ.

Philippe !


PHILIPPE.

Aye ! aye !


ISABELLE.

Quel est cet homme ?


RAMIREZ.

C’est notre pourvoyeur, frère Philippe, qui est à la fois à la tête de la cuisine, du jardin et de la volière ; car tel que vous le voyez, il se connaît beaucoup en oiseaux.


ISABELLE.

Ah ! il se connaît…


PHILIPPE.

Oui, Madame.


RAMIREZ.

Faites venir don Fernand ; mais le voici lui-même.


PHILIPPE.

Par Saint-Jacques de Compostelle, qu’est-ce que ça va devenir.


Scène XIV.

Les précédens, FERNAND, entre en rêvant.

CHŒUR.
Air : Le voilà le vrai modèle (de l’Ami de la Maison.)

Le voilà
Le vrai modèle
D’une innocence si belle !
Et son maître, le voilà !
Oui, son maître, le voilà !


ISABELLE.

Quel air timide ! Quel charmant embarras !


LÉONARDE.

Qu’il est gentil ! regardez donc, Madame ?


FERNAND, apercevant Isabelle.

Ah ! en voilà.

(Il court a elle, lui prend La main qu’il presse sur son cœur, et la regarde attentivement.)

ISABELLE.

Mais, seigneur Ramirez, il ne me semble pas si sauvage.


FERNAND, à Isabelle.

Oui ! je vous reconnais. Même regard, même langage. Ah ! mon cher gouverneur, que vous avez bien fait de l’amener ; nous la garderons avec les autres.


LÉONARDE.

Les autres ! Sainte Vierge ! la belle éducation.


RAMIREZ.

L’ai-je bien entendu ?


FERNAND, regardant Léonarde.

Quelle est celle-là ? je vois bien qu’elle en est aussi ; mais ça n’est pas de la bonne espèce.


LÉONARDE.

Hein !


ISABELLE.

Ah ! ça, pour qui nous prenez-vous ?


FERNAND.

Pour des femmes !


ISABELLE.

Comment, vous savez ce que c’est que des femmes ?


FERNAND.

Certainement ! c’est ce qu’il y a de meilleur et de plus doux au monde !


LÉONARDE.

Au moins, il a de bons principes.


ISABELLE.

Seigneur Ramirez, c’est très bien à vous.


RAMIREZ.

Madame, je vous jure… Je tombe de mon haut. (À Fernand.) Comment, petit serpent, vous osez…


ISABELLE.

Laissez-le dire… Eh bien ! Fernand, puisque vous savez si bien apprécier les femmes, je veux vous en donner une. Serez-vous content d’être marié ?


FERNAND.

Oh ! ça ne se peut pas ainsi. Il faut d’abord que je sois amant ; parce que l’amant vient d’abord, et le mari après.


LÉONARDE.

Ouf ! quelle innocence ! Comment, seigneur Ramirez, il sait ce que c’est que le mariage, tandis que mes élèves à moi ne s’en doutent seulement pas ?


FERNAND.

Pardi, le mariage ! ça n’est pas difficile. On donne de beaux habits et de belles robes, et puis il y a un repas, et puis une noce, et puis on danse, et puis…


LÉONARDE, l’interrompant.

Chut ! Monsieur, quel scandale !


RAMIREZ.

Je demeure confondu !


CHŒUR.

Quoi ! c’est là
Ce beau modèle
D’une innocence nouvelle ;
Et son maître, le voilà ;
Oui, son maître, le voilà.


ISABELLE.

Je vous promets, seigneur Ramirez, de rendre compte au prince de la manière dont ses ordres ont été exécutés.


RAMIREZ.

Madame, je puis vous attester qu’il n’a jamais vu d’autres personnes que frère Philippe et moi ; qu’il n’a eu d’autre passe-temps que ses fleurs, ses oiseaux…


PHILIPPE.

Une volière superbe, que j’ai pris plaisir à composer moi-même ; voyez plutôt.

(Il court à la volière, tire le store sans regarder à l’intérieur ; le rideau se lève ; on voit toutes les petites filles, qui s’étaient cachées dans la volière, groupées les unes auprès des autres.)

TOUS.

Ah ! ah !


Scène XV.

Les précédens, BLANCHE, ISAURE
et leurs compagnes.

BLANCHE et TOUTES LES JEUNES FILLES, elles sont dans la volière.
Air : O Poscator dell’ Onda. (Barcarolle vénitienne.)

Las ! à notre prière
Rendez-vous,
Monsieur le solitaire,
Ouvrez-nous !
Calmez votre courroux.
Calmez votre colère,
Ne soyez pas sévère ;
De grâce, ouvrez-nous.


LÉONARDE.

Comment, ce sont là les oiseaux de frère Philippe ?


ISABELLE.

C’est Blanche, votre cousine.

Air du vaudeville de Turenne.

Eh quoi ! Fernand, celle qu’on vous, destine,
Chez vous-même vient se cacher.


RAMIREZ.
Ouvre donc, vite à sa cousine.

PHILIPPE.

L’ jolis oiseaux à dénicher !
J’ les crois pourtant plus malins que les nôtres ;
Et si j’ leur donn’ la clé des champs,
La liberté que je leur rends
Va compromettre cell’ de bien d’autres.

(Il leur ouvre la porte de la volière.)

LÉONARDE.

Vous voilà donc enfin, mesdemoiselles.


BLANCHE ET LES AUTRES, à Isabelle.
Air : O Peacator dell’ Onda.

Vous nous voyez confuses
Devant vous,
Et demandant excuses
À genoux.

(Montrant Léonarde.)

Ah ! calmez son courroux,
Calmez, calmez notre maîtresse.
Vous voyez notre détresse ;
Priez tous
Pour nous.


ISABELLE.

Relevez-vous, mes bonnes amies, je me charge d’obtenir votre pardon, et vous emmène toutes à la cour, pour assister au mariage de Blanche et de Fernand.


PHILIPPE.

Je demande à travailler au repas de noce, et l’on reconnaîtra, j’espère, les principes de la bonne école.


FERNAND.

Comment, il serait vrai. Elle est pour moi. Ah ! Madame, je vous en supplie, que tout le monde en ait aussi. (Montrant Léonarde.) Donnez celle-là à mon gouverneur.


LÉONARDE.

Eh ! de quoi se mêle-t-il ?


ISABELLE.

Quant à vous, seigneur Ramirez, quoiqu’on ne puisse trop payer une aussi belle éducation, son Altesse m’a chargée cependant de vous offrir mille piastres fortes de pension.


PHILIPPE.

Mille piastres fortes pour un philosophe ! dites donc, est-ce que vous accepterez ?


RAMIREZ.

Philippe, Monseigneur le veut !


VAUDEVILLE.
Air : Del Signor Crescendo.

ISABELLE.

Vous qui gardez de jeunes filles
Pour les tenir sous le scellé,
Employez les clés et les grilles
Tant que leur cœur n’a pas parlé !
Mais, dès que l’amour les engage,
Adieu les grilles et les clés :
C’est songer à fermer la cage
Quand les oiseaux sont envolés !


LÉONARDE.

Jadis, aux jours de ma jeunesse,
Moi, des oiseaux je raffolais ;
Je puis dire qu’avec adresse
J’en pris plus d’un dans mes filets !
Maintenant, hélas ! je l’éprouve,
Ces jours heureux sont écoulés ;
Et dès que j’arrive, je trouve
Que les oiseaux sont envolés.


PHILIPPE.

Qui me rendra ces jours prospères.
Ces gros prieurs que j’ai servis ?
Comme on dînait chez ces bons pères !
Quels festins et quels appétits !

J’ voyais sur leur table féconde
Cailles, perdreaux amoncelés,
Et crac… en moins d’une seconde,
Les oiseaux étaient envolés.


FERNAND, aux loges et aux galeries.

Vous, qu’en mon erreur passagère,
Je pris pour des oiseaux charmans,
Sexe aimable, dans ma volière,
Puissé-je encor vous voir long-temps !
Jugez ici, vous que j’admire,
Combien nous serions désolés,
Si, dès demain, l’on allait dire
Que les oiseaux sont envolés.


FIN DE LA VOLIÈRE DE FRÈRE PHILIPPE.