Albin Michel (p. 145-160).



CHAPITRE VII


Fanny Thulette ayant pris une feuille de son luxueux papier à lettres (un peu trop luxueux peut-être) mordilla rêveusement le bout de son porte-plume et en trouva le goût détestable. Sans s’obstiner, elle abandonna ce produit de l’industrie allemande pour un stylographe anglais et, se caressant les lèvres de sa langue souple, elle commença d’écrire :

« On peut définir la vieille fille : une créature anguleuse, généralement disgraciée, aigrie et fanée par l’attente du mâle récalcitrant.

On reconnaît la jeune fille : une merveille d’innocence curieuse et de fraîcheur ingénue, éphémère comme une fleur.

Mais de quel nom appeler cet être intermédiaire qui n’a point la sécheresse de l’une, qui n’a plus la jeunesse de l’autre : la jolie fille célibataire qui a passé l’âge de l’ignorance sans perdre sa virginité, qui a vieilli sans enlaidir, toujours désirable, mais désirée comme la voluptueuse Aphrodite et non plus comme la chaste Psyché ?

À présent, que par la force d’une vérité mathématique, le quatrième lustre du vingtième siècle deviendra l’ère des vieilles filles (toutes les vierges bonnes à marier en 1914 se trouvant vouées au célibat dans une proportion de soixante-quinze pour cent) ne convient-il pas de considérer leur situation sous un autre jour ?

Les vieilles filles ne sont pas forcément ou des déshéritées de la nature, ou des indépendantes sans vergogne qui ont cherché leur bonheur clandestin en dehors du mariage.

Il en est qui, jolies, aimables, séduisantes, coifferont Sainte-Catherine sans perdre leurs attraits ni leur vertu, veuves avant d’être fiancées, obligées de vivre sans compagnon par la nécessité d’un temps où le sexe faible prédominera le sexe fort.

Ne montrerait-on pas une révoltante injustice en laissant peser une suspicion d’immoralité sur ces vieilles filles toutes spéciales sous prétexte que leur apparence n’offre point la laideur et les ridicules d’une virginité coriace ?

Dès aujourd’hui, et demain encore, de par la fatalité de la guerre, vingt fiancées se présenteront pour un mari. Or, ces dix-neuf laissées pour compte peuvent être charmantes, gracieuses… et chastes, oui, chastes, bien qu’elles soupirent comme les pèlerins d’Emmaüs : « Mon cœur est chaud en dedans de moi. »

La femme — sous notre latitude, du moins — la femme Anglaise ou Française, la Septentrionale est rarement une bête sensuelle. Elle s’accommode de vivre dans la continence. Plus sentimentale que matérielle, elle ne devient voluptueuse qu’après avoir connu l’amour.

Le nombre des vierges sages, quoique belles et adultes, est plus nombreux que ne le suppose la malice des hommes entraînés à juger notre sexe d’après leur tempérament : ils croient à la vertu des laides qui ne les tentent point, mais ils nient la frigidité de celles qui allument leurs sens. Et pourtant, j’en connais, moi, des beautés aux yeux troublants, restées honnêtes, pures comme la fumée de l’holocauste offert à Jéhovah par Jéthro.

Or, ces jolies vestales, ces vierges de trente ans, de quel nom les désigner pour les distinguer nettement des jeunes filles qu’elles ne sont plus, des filles qu’elles ne veulent pas être, des vieilles filles auxquelles elles ne ressemblent pas ?

« Mademoiselle » semble injustifié. « Madame » est une injustice…

Si on les appelait : les « Dames Blanches » ?

Cher Maître, c’est une vieille fille qui vous soumet ce sujet de méditation, une vieille fille qui va se marier grâce à vos conseils et qui désirerait savoir, avant de la perdre, quel titre mérite exactement sa virginité insoupçonnée mais réelle… »

Fanny Thulette demanda le Tout-Paris. Elle y lut plusieurs fois le nom de Bergeron. Mais un seul, celui du philosophe, importait à ses beaux yeux qui ne s’arrêtèrent pas sur les homonymes, ces parents pauvres de la gloire.

Et sur une enveloppe, embaumée de « Quelques fleurs » elle traça l’adresse, appliquée comme une petite fille qui soigne son compliment de jour de l’an :


Monsieur François Bergeron
de l’Académie-Française
PARIS

— Chose singulière que les Postes ! monologua Fanny. Toute ma vie tient dans ce papier. L’enveloppe que rompra seul le juste mais sévère censeur postal, suffit à préserver de l’indiscrétion publique ces feuillets où je m’épanche tout entière… Dois-je signer ? Non. Le style c’est la femme. Bergeron saura bien qui lui écrit cette lettre anonyme.

Elle glissa la lettre dans l’enveloppe et sourit, avec la satisfaction un peu, un tout petit peu vaniteuse de pouvoir (sous le couvert de cette dissertation gravement puérile) apprendre son prochain mariage au philosophe, en guise d’épilogue à l’étrange confession qu’il avait reçue quelque trois mois auparavant.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Trop de Parisiens oublient la guerre ; au pays monégasque c’est pis : ceux qui s’en occuperaient avec excès passeraient pour des originaux. Le sage Thulette désirait passionnément tenir lui-même et ses affaires « au-dessus de la mêlée ». Mais cette attitude, possible pour un Jean-Christoboche, devient parfois difficile pour un hôtelier. Le père de Fanny constata non sans quelque ennui qu’un certain nombre de ses fidèles lui faisaient faux-bond. Quelques-uns devaient ne reparaître jamais : ceux qui avaient trouvé, en Argonne, ou en Champagne ou à Salonique, un domicile de tout repos. D’autres habitués attendaient que l’heure sonnât de reprendre leur petit commerce d’espionnage que, pour l’instant, ils faisaient fructifier plus près du front.

Il importait d’égayer ce qui restait de clientèle : pour éloigner d’elle les pensées noires causées, sinon par les pertes des Alliés, du moins par celles qu’occasionne la Roulette. M. Thulette décida la reprise des veglioni ; rien de mieux pour consoler son public que la suppression des réjouissances ordinaires à la Riviera risquait d’endeuiller. Pas de Corso au dehors, soit. Mais dans les salons encarnavalés de l’hôtel Thulette, on verrait s’agiter les masques… qui portent des crincrins et des tambours de basques.

— Que diable ! Il faut bien que les neutres s’amusent !

De ce veglione triomphal, dont il attendait beaucoup, sa fille surveillait les derniers préparatifs.

Harcelée par les ouvriers, les fleuristes, les électriciens, elle courait du haut en bas de la maison, preste comme un feu follet, jetant des ordres au passage : « Oui, oui… Des orchidées et des œillets, dans la galerie vitrée… Comme éclairage, dans le hall, une guirlande de lanternes persanes… »

Cette fête — le Petit Monégasque s’en portait garant, avec une éloquence persuasive qu’on lui payait 25 francs la ligne — cette fête « présenterait l’attrait d’un bal public, tout en conservant le décorum d’un divertissement privé ». Les hôtes du Palace y fusionneraient pour un soir, sous la protection du loup et du domino ; les femmes dites comme il faut goûteraient le plaisir, dont elles ne se rassasient point, de frôler des filles que le moraliste Dumas fils parquait dans le « Demi-Monde » et qui appartiennent en fait, à tout le monde ; les riches étrangères s’adonneraient à la joie d’intriguer des inconnus et de se promener au bras du premier venu dans la cohue grouillante d’une foule bariolée, pour accomplir impunément les inconvenances rituelles dont s’accompagnent les veglioni dignes de ce nom.

Au cours de ces incessantes allées et venues. Fanny passa par un appartement inoccupé pour gagner plus vite le corridor du second étage. Comme elle traversait la pièce, elle perçut des voix si distinctes qu’elle entendit plusieurs mots et aussitôt reconnut l’accent de Mme de Tresme. Elle s’arrêta net. Une rapide inspection des lieux lui fit constater que la chambre et le salon voisins étaient les pièces louées par la baronne. Cet examen lui inspira une envie irrésistible, une envie de fille mince…

Construit, comme tous les immeubles modernes, par un architecte plus soucieux de faire rapidement fortune que d’employer des matériaux de bonne qualité, l’hôtel Thulette, si majestueux d’aspect, n’offre à sa richissime clientèle que des appartements aux cloisons en papier à cigarette totalement impuissantes à défendre leurs habitants contre les curiosités ambiantes — et les incursions — problématiques en Riviera — des gothas.

Comme les dames de Tresme, dans l’ignorance de cette particularité, parlaient sans étouffer leurs voix, il suffit à Fanny de coller contre le mur son oreille indiscrète pour surprendre toute leur conversation.

— Non, Thérèse ! disait la voix irritée de Louise de Tresme. Il ne faut pas me demander cela : je refuse de partir…

— Pourtant, maman, après l’affront d’Edvard…

— Cet affront, je l’ignore ; je veux l’ignorer ; en somme, est-ce à moi qu’il a écrit une lettre de rupture ?… Tu peux m’avoir dissimulé la chose…

— Oh ! maman… Dans quel but ?

— Je vais te l’expliquer, ma chérie… Et tâche de suivre intelligemment mes instructions…

— Jusqu’à présent, cela ne m’a guère réussi… Vous me conseillez de menacer Edvard : il en profite pour reprendre sa parole. Vous m’approuvez de feindre un flirt avec le marquis Yuerta : cet Espagnol, à ma grande surprise, s’éprend aussitôt de moi ; et mon fiancé exulte de recouvrer sa liberté…

— Nous nous y prenions mal… Edvard n’est pas un garçon comme les autres ; c’est un original qui se soucie peu de coquetteries. Pour lui plaire, il faut se jeter à sa tête. Eh bien ! tu t’y jetteras…

— Oh ! maman…

— Petite sotte ! crois-tu que c’est en répétant : « Oh ! maman » d’un air effarouché que tu feras la conquête d’un mari ?… Oui ou non, veux-tu devenir la comtesse Kolding ?…

— Mais…

— Pas de « mais ». Obéis-moi… et surtout ne te laisse pas paralyser par une honte déplacée : une fille ne commet rien de honteux lorsqu’elle obéit à sa mère, ne l’oublie jamais… Fais croire à Edvard que tu as déchiré sa lettre sans me la montrer, craignant que je ne me fâche et que je ne reparte pour Paris sans vouloir accepter ses excuses par la suite… Avoue-lui adroitement que la pour de te trouver éloignée de lui a surmonté ta colère et que tu lui pardonnes l’offense commise dans un moment d’aberration… Reproche-lui la peine dont tu souffres, plains-toi gentiment, avec une voix douce, avec des regards tendres…

— Je n’oserai pas, maman ; vraiment, je n’oserai jamais !

— Mais, petite godiche, naturellement, tu n’oserais pas s’il s’agissait de lui tenir ces propos sur l’heure, en plein soleil, sur la terrasse ou au jeu de tennis… Mais, par bonheur, il se présente une occasion exceptionnelle de risquer cette démarche sans la moindre gêne !

— Quelle occasion, maman ?

— Le veglione !… Il a lieu dans deux jours… Si tu ne profites pas de cette circonstance pour reprendre ton fiancé, tu seras bien maladroite… Sous le masque, on peut tout dire… L’incognito du loup et du domino excite les audacieuses, enhardit les timides… Initie-toi à l’esprit du bal masqué, exerce-toi à dissimuler tes manières, à parler d’une voix de fausset. Et, après-demain soir, sous prétexte d’ « intriguer » le comte Kolding, tu le bloqueras dans un coin de la salle et tu lui feras ta déclaration comme si tu parlais pour le compte d’une tierce personne… Ne m’interromps pas ; ce jeu est de rigueur durant le veglione… Chacun intrigue, provoque, ahurit ceux qu’il approche, grâce au déguisement qui le protège…

— Mais si Edvard est déguisé et masqué, comment le reconnaîtrai-je dans la foule ?

— J’ai tout prévu. Je sais qu’il s’est adressé, comme nous, au costumier Verani. Hier, pendant ton essayage, je n’ai pas eu grand mal à savoir, de l’ouvrière qui livre en ville, le signalement du comte Kolding… Ces fillettes ne s’étonnent jamais de ces questions indiscrètes et y répondent avec une précision qui leur rapporte de copieux pourboires en temps du carnaval… Edvard a commandé simplement un domino de soie rouge à revers de satin blanc, qu’il endossera par-dessus son habit. Le masque de velours noir, il ne le portera que s’il veut intriguer… Tu vois qu’il sera facilement reconnaissable.

— Mon Dieu, maman, pourquoi tous ces tracas ?… Nous échouerons encore. Il est trop amoureux de cette Fanny Thulette… On prétend maintenant qu’il l’épouse ! le bruit en court tout l’hôtel…

— Il devait bien t’épouser, toi aussi ! C’est un monsieur plutôt volage qu’on peut amener aisément à changer d’avis. Quand il le verra en jeune Grecque, avec cette tunique échancrée qui dégage le cou, la gorge et les épaules… Une gamine de ton âge possède rarement cela dans un état présentable… Je ne comprends que trop tard combien ces avantages sont appréciés d’un prétendant, beaucoup plus que les vertus d’une éducation accomplie… Voyons, Thérèse, montre-moi tes épaules. Bombe la poitrine. Souris en découvrant tes petites dents… Tu seras ravissante. »

Fanny aurait beaucoup donné pour voir à travers la cloison. Elle prenait un plaisir imprévu à se représenter la transparence de cette chair délicate de vierge que la timidité devait pastelliser de rose… Mais elle sursauta quand la baronne reprit avec véhémence :

— Quant à mademoiselle Thulette, celle-là, j’en fais mon affaire !… Cette effrontée se trompe du tout au tout si elle imagine son mariage réalisable…

Fanny étouffa un cri de colère : quelle abomination, pensait-elle, que ces conseils maternels, dispensés avec le cynisme familial des lessives faites à huis clos !

Quelques instants encore, elle écouta. Mais les dames de Tresme n’échangeaient plus à présent que ces lieux communs lénitifs par quoi s’adoucit, entre gens comme il faut, la conclusion des discussions un peu âpres.

On frappa à leur porte : une femme de chambre entrait chez elles.

Alors Fanny, songeuse, se retira lentement.

La griserie de sa récente victoire se dissipait. Il faudrait lutter encore, vaincre le charme trop réel de cette fillette dont une mère, pourtant irréprochable, dénudait la joliesse frêle pour séduire un fiancé sensuel, avec des audaces éhontées de procureuse.

Elle médita longuement, les sourcils froncés, le regard assombri…

Mais bientôt son visage s’éclaira et reprit son expression d’énergie coutumière. Délibérément, elle entra dans le bureau où son père travaillait. Immédiatement, M. Thulette comprit qu’elle venait réclamer son appui ; sa fille l’intéressait énormément, depuis quarante-huit heures ; il la surveillait comme une affaire en train. Tout de suite, Fanny, un peu nerveuse, entra dans le vif du sujet.

— Papa il ne faut pas qu’Edvard assiste au veglione

Le soir venu, M. Thulette abordait son futur gendre. Et, d’autorité, il lui disait :

— Nous partons.

— Au café ?

— Plus loin.

— Au Casino ?

— Encore plus loin.

M. Thulette souriait d’un air à la fois inquisiteur et furtif. Le jeune homme soupçonna des intentions très vagabondes.

— Vous voulez aller à Nice ? Plus loin ? À Paris, peut-être, pour vos affaires ?

— Pour mes affaires, en effet. Mais pas à Paris. À Roscoff.

— Où est-ce ?

— En Bretagne. Je veux planter là les jalons d’un nouvel hôtel Thulette. Entreprise fort intéressante, croyez-le. Vous déplairait-il d’effectuer ce petit voyage en ma compagnie ? Nous gagnerons ainsi à nous mieux connaitre.

Redoutant l’opposition de sa mère, à laquelle il ne s’était pas encore décidé à écrire, Edvard s’excusait à l’avance des complications qu’il prévoyait en témoignant au père de mademoiselle Thulette une extrême complaisance.

Il n’osa refuser et s’inquiéta seulement de savoir si Fanny serait de la partie.

— Impossible, fit M. Thulette, catégorique. Et les préparatifs du veglione ?

Puis il ajouta, très aimable :

— Vous aurez toute la vie pour voir celle que vous aimez.

Le comte Kolding, trouvant dans cette assurance une consolation, répondit :

— Je vous suivrai avec le plus grand plaisir.

Et il s’en fut, un peu mélancolique, boucler sa valise, en songeant : « Jamais je n’ai été plus séparé de Fanny que depuis le jour où j’ai cru me rapprocher d’elle ». Pour se réconforter il ajoutait : « Elle est à moi ». Mais il proférait cette affirmation sans énergie, sans éclat, marri de constater que propriété n’implique pas forcément possession — quoi qu’on dise.

Cependant, l’hôtelier resté seul se frottait les mains avec une vivacité joyeuse. M. Thulette adorait les voyages.