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La Vigne américaine, le Congrès de Montpellier

Revue des Deux Mondes tome 57, 1883
Löwhenhjelm, duchesse de Fitz-James

La vigne américaine en 1883 - Le congrès de Montpellier


En 1880, le département de l’Hérault comptait 2,543 hectares de vignes traitées par les insecticides contre 2,624 hectares plantés en vignes américaines. En 1881, 6,260 étaient soumis aux traitemens chimiques et 5,162 avaient reçu des cépages américains, l’opinion inclinant en faveur des insecticides. En 1882, la vigne américaine regagnait le terrain perdu, car les documens officiels donnent 4,292 hectares pour les produits chimiques, et 10,918 hectares portant brillamment la vigne américaine !

Ces documens corroborent, ce me semble, les conclusions du congrès de Bordeaux : « La résistance désormais établie des vignes américaines pouvant aller jusqu’à l’immunité, ces vignes doivent être considérées comme un moyen sûr de reconstituer le vignoble français. » A la suite de ce congrès nous disions : « La vigne américaine s’étendra sur la France comme une marée montante ; elle n’a ni à lutter ni à vaincre, elle est, — et c’est parce qu’elle est forte de l’avenir que la lutte est si acharnée contre elle [1]. » L’expérience de deux saisons sépare ces documens de mes premières études ; pourtant le mot de M. Planchon est resté celui de la situation : « La résistance de la vigne américaine n’est que relative, mais la moins résistante des vignes américaines est plus résistante que la plus résistante des vignes françaises. » Si l’exactitude absolue de ces paroles ne se traduit pas toujours par des faits, c’est que l’adaptation en est encore à sa période expérimentale. Les incrédules croient que ce mot cache un piège, que c’est un manteau commode pour dissimuler les défaillances de la vigne américaine, mais ce préjugé tombera le jour où on recherchera la succession d’échecs qui a cantonné jadis chaque variété européenne dans la région qui lui est propre. Comme l’a fort bien dit M. Giraud-Teulon : « Il faut se rappeler que les espèces importées d’Amérique proviennent de différentes régions d’une aire géographique égale à celle qui s’étendrait de Moscou à Cadix, et de la Belgique à l’Algérie ; si la viticulture européenne, retombant en enfance, entreprenait de revenir sur cette adaptation consacrée par des siècles, la situation serait probablement plus grave que celle de la vigne américaine, quoique si nouvellement débarquée sur notre continent. »

Depuis la première étude publiée ici même [2], la vigne américaine a gagné la confiance de ceux qui la voient de près, et tandis que le professeur Husman éclairait la question en Amérique, le congrès de Bordeaux rendait le même service à la France. Les croyans de la vigne américaine y ont trouvé le baptême : le nom d’américanistes qui leur a été jeté à la tête, ils l’ont ramassé pour l’inscrire sur leur drapeau. En 1882, les preuves se sont accumulées en faveur de la vigne américaine et se rencontrent sur les points les plus étrangers les uns aux autres ; la remarquable étude de M. Giraud-Teulon confirme en 1882 ce qu’on pressentait en 1880, et cela avec tant de logique et d’autorité que je voudrais voir ces pages entre les mains de tous mes compagnons viticoles, car elles sont marquées au coin de la science vraie, de celle qui se le indissolublement à la pratique.

Un rapport de la commission d’enquête du comice de Béziers est venu l’année dernière réduire à néant les légendes funèbres sous lesquelles on voudrait ensevelir la vigne américaine pour la plus grande gloire de poisons et d’explosifs coûteux, tandis que les américanistes imprudens de la première heure ouvraient de nouveau leur magasin et apprêtaient la charrette enrubannée des vendangeurs. Pendant que le phylloxéra continue à étendre son voile sinistre sur le beau pays de France, la vigne américaine jette ça et là un rameau d’espérance. Heureuse la terre qui en l’accueillant saisit la fortune au passage ! c’est ce rameau qui fera reculer le désert et la stérilité sur les inconsciens qui défendent vainement un passé qui leur échappe, car les moyens chimiques, même s’ils étaient utiles, ne sont qu’exceptionnellement pratiques. Pendant que ces persévérans de la ruine poursuivent leur chimère, la vigne américaine recouvre de ses flots de verdure la dernière trace de nos malheurs ; mais, ne partageant ni l’inconstance des flots ni l’aveuglement de la fortune, elle s’étendra, rapide et bienfaisante, sur les clairvoyans qui auront volé à sa rencontre, laissant ceux qui l’auront repoussée se repentir dans la pauvreté. Ils s’apercevront trop tard que Time is money et jamais ces retardataires ne ramèneront sur eux les vagues d’or qui commencent à déferler sur les premiers vendangeurs. J’entends les incrédules me dire : « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse ! » Mais non, j’oublie sincèrement que je puis être parmi ces audaces heureux, lorsque j’appelle à la fortune ceux qui ne savent pas encore la voir dans la vigne américaine. Nous savons maintenant que même des espèces à résistance discutée ont résisté jusqu’ici ; que même les clintons de M. Pagézy, tués si souvent, prospèrent et produisent depuis 1873, et l’étude comparée d’une foule de renseignemens américains et français produit un ensemble de conclusions dont la vérité est chaque jour confirmée par des faits nouveaux.

On voudrait trouver l’immunité sous forme positive plutôt que sous forme comparative ; malheureusement elle n’est absolue pour aucun des cépages américains connus à ce jour, et ses différens degrés remarqués sur une même variété s’expliquent par le milieu comme par le voisinage. En effet, le phylloxéra préfère certaines espèces à certaines autres ; il abandonne celles qui lui plaisent le moins pour celles qui lui plaisent le plus : ainsi un riparia semble indemne s’il est entouré de vignes françaises ; par contre, il réunira tous les phylloxéras des environs s’il est entouré de mustangs, variété qui paraît jouir d’une immunité complète.

L’adaptation a des lois inflexibles, qui ne demeurent obscures que parce qu’on a cherché exclusivement celle des racines, en négligeant le rapport des feuilles avec la température, l’état hygrométrique de l’air et l’intensité de la lumière. Les labruscas périssent au Texas, parce qu’étant une variété du Nord, ils ne peuvent traverser le long été de cette région ; il en est de même dans le Languedoc. La nuance foncée de leurs feuilles aidant, le soleil les dessèche, et, de plus, leur origine les porte à hiverner au mois d’août, traversant ainsi septembre et octobre sans feuilles, dans un état incompatible avec la température ; dans leur habitat normal, l’absence des feuilles coïnciderait avec le froid et l’humidité. D’ailleurs, les feuilles flétries par la chaleur ne peuvent accomplir leurs fonctions, ni donner la réplique aux racines qui, sans elles, n’accomplissent pas leur évolution annuelle. A l’appui de cette théorie, on trouve des concords greffés très vigoureux à côté de leurs pareils chétifs et non greffés ; car, chez les premiers, la partie aérienne est en harmonie avec le milieu, et compense jusqu’à un certain point la non-adaptation des racines. Je remarque aussi que, plantés en terrain plat, élevé, exposé à tous les vents, ils résistent mieux que dans des vallées abritées et chaudes. Nous savons qu’on ne combat la sécheresse que par la profondeur et un ameublissement assez parfait pour détruire la conductibilité de la terre, en supposant, bien entendu, que les racines profitent de cette profondeur et de cet ameublissement en s’enfonçant profondément dans le sol. Ce n’est pas ainsi que se comportent les racines des labruscas, dont l’habitat normal, humide et froid, les dispose par un enracinement superficiel à profiter du peu de soleil accordé par une courte saison estivale et à éviter l’humidité excessive ; est-il surprenant que cette conduite tenue à quelques centaines de lieues au sud de leur pays d’origine leur soit fatale ?

Les défaillances des clintons s’expliquent aussi par la direction de leurs racines et par une texture de feuilles incompatible avec la zone où on veut les placer. J’entends par direction des racines l’angle qu’elles forment avec la souche. On se rend compte de l’effet de cet angle en comparant les racines du concord avec celles du clin-ton. Chez le concord, l’angle est presque droit et, par conséquent, la direction est horizontale, ce qui défend aux racines de chercher la fraîcheur dans la profondeur, même si elle s’y trouve, ce qui est rare dans le Midi.

Chez le clinton, des causes inverses amènent un résultat identique ; ses racines forment avec la souche un angle très ouvert ; elles descendent presque perpendiculairement, et, si elles ne rencontrent pas la profondeur qu’elles cherchent, elles se pelotonnent contre le sous-sol impénétrable plutôt que de s’étendre à sa surface ; c’est une première cause de défaillance ; nous trouvons la seconde dans l’exiguïté de surface et d’épaisseur de ses feuilles, qui, pas plus que celles des labruscas, ne peuvent contribuer à la circulation et à l’élaboration de la sève. On peut attribuer la durée. des clintons de M. Pagézy à ce qu’ils ont rencontré le sol profond et frais qui leur est nécessaire et à ce que la greffe les a dotés d’un feuillage apte à supporter le soleil du Midi. Les racines du riparia sauvage sont diversement inclinées, c’est-à-dire suivant des angles divers. Ceci explique l’égalité de leur bonne tenue, malgré des milieux dissemblables. Remarquons que cette vigne des rivières supporte des étés secs, pareils à ceux qu’elle traverse sur les bords de rivières desséchées, mais qu’elle souffre d’une sécheresse perpétuelle. Les racines du taylor tiennent le milieu entre l’horizontale et la perpendiculaire ; ce plant méconnu s’affirme vigoureusement dans les terrains silico-humifères et silico-argileux. Il existe déjà à Saint-Benezet 544,978 pieds de taylors de tout âge, plantés de 1876 à 1882 ; la plupart sont greffés, et pas un ne laisse à désirer comme végétation et fructification. Les greffes d’œillades, espars, terrets de 1881 ont produit, en 1882, 70 hectolitres d’excellent vin à l’hectare et les greffes d’aramon de 1882 promettent beaucoup plus.

La résistance du taylor ne soulève aucun doute de l’autre côté de l’Océan, et le processeur Husman dit, en parlant du fameux et rarissime montefiore, « qu’étant un semis de taylor, il résistera, non-seulement au phylloxéra, mais aussi à 27 degrés Fahrenheit au-dessous de zéro (33 degrés centigrades). Il ajoute que le taylor n’est pas assez fertile comme produit direct, mais que sa grande qualité a amené quelques viticulteurs, notamment M. Jacob Rommel, à essayer ses semis dans l’espoir de retenir sa résistance en lui ajoutant la fertilité et la grosseur du grain qui lui manquent. Ce cépage demande une terre profonde et suffisamment siliceuse ; mais ce terrain n’étant pas rare en Languedoc, on se demande pourquoi le taylor ne retrouve que dans le canton de Saint-Gilles l’estime dont il jouit en Amérique. Dans l’Hérault et dans l’Aude, on lui préfère le riparia, qui, greffé en aramon, est d’une fertilité merveilleuse. Aussi voit-on autour de Montpellier des routes bordées de jeunes vignes de ce cépage.

Nous avons vu plus haut que les exigences de l’adaptation ne se bornent pas aux racines et que celles-ci subissent indirectement les conséquences de la non-adaptation du feuillage. En effet, les racines ne peuvent fonctionner d’une façon normale qu’autant que leur action est complétée par celle des feuilles, qui exposent la sève à la lumière et la renvoient aux racines sous la forme du suc nourricier qui dépose sur son trajet descendant les matériaux nécessaires à l’accroissement de la plante et à la production des racines. Il est évident que les feuilles ne peuvent accomplir leur mission qu’autant qu’elles sont saines. Par conséquent, un cépage n’est adapté qu’autant que, par leur texture, les feuilles sont à l’abri d’altérations de structure dues au milieu où elles se développent. Ces altérations set produisent de trois manières : 1° les feuilles jaunissent momentanément et partagent avec le reste de la souche une souffrance passagère ; 2° elles sèchent, tombent et produisent par leur absence une répercussion de sève toujours nuisible et certainement fatale si elle se répète ; 3° elles sont attaquées par le mildew, maladie qui s’établit d’une façon très inquiétante dans la Gironde et cause de grands ravages en Amérique, non-seulement sur les feuilles, mais aussi sur les fruits et sur le cep lui-même. Nous trouvons le mot mildew dans la Bible anglaise ; il y est prononcé par les prophètes Amos et Aggée comme une malédiction. En anglais, il exprime fort bien la nature de la maladie : moisissure humide, imprégnée de rosée (dew). Elle est causée par des écarts de température et par de brusques variations hygrométriques produisant des déchirures microscopiques de l’épidémie. Celui-ci, devenu incomplet, expose le parenchyme à l’air et le rend ainsi accessible à des sporules qui s’y multiplient d’autant plus rapidement que les circonstances atmosphériques continuent à lui préparer du terrain. Du mildew au rot et à l’anthracnose il n’y a qu’un pas. Les auteurs américains citent un espalier d’isabelle exempt de mildew pendant dix ans et attaqué du jour où il s’aventura hors de l’abri d’une corniche tutélaire. Le mal apparut sur la partie exposée, puis sur la partie abritée, la cause prédisposante préparant les voies à la cause accidentelle, celle-ci déterminant l’état contagieux, précurseur de l’état constitutionnel. Cet état constitutionnel stérilise et tue le cep si l’amputation immédiate du rameau attaqué (en un point situé au-dessous de l’attaque) ne prévient la diffusion de la sève altérée parmi les cellules saines ; la destruction totale des sporules latentes n’écarte le danger d’une nouvelle invasion qu’autant que les causes prédisposantes sont complètement écartées. Il est rare qu’une souche profondément attaquée revienne à la fertilité ; il y a des exemples, dans la Gironde, de vignes demeurées stériles après leur guérison. Le professeur Husman considère que cette décomposition du parenchyme est partiellement due à l’état miasmatique de l’air, et il ajoute que, là où la malaria et les fièvres règnent, la vigne semble subir leur influence autant que l’homme lui-même. Le mildew semble être une des causes aggravantes dont la présence ou l’absence rend le phylloxéra alternativement mortel ou inoffensif sur un même cépage, ce qui prouve une fois de plus l’influence des relations fonctionnelles entre feuilles et racines sur la résistance ; l’action incomplète des feuilles sur la sève descendante ne permet pas à la racine de réparer les lésions que lui infligent les piqûres de l’insecte à mesure qu’elles se produisent ; c’est alors que la pourriture, en désorganisant les tissus lésés, isole les spongioles, parties actives de la racine, et, par ce fait, affaiblit ou tue, selon que cette désorganisation est partielle ou générale.

Les catawbas de Kelley-Island luttent, souffrent ou prospèrent tour à tour depuis trente ans, selon que des années plus ou moins favorables les arment plus ou moins pour la résistance. M. Adelison Kelley affirme n’avoir remarqué aucun cas de mildew aux feuilles qui ne fût accompagné de lésions phylloxériques aux racines, et comme il n’y a pas d’anthracnose sans mildew, il se demande si ce n’est pas le phylloxéra qui amène ces deux hôtes funestes. Mon auteur a constaté le mildew sur des groseilliers à maquereaux, et nous avons vu dans une précédente étude qu’en 1850, lors des importations de Reemellin, les groseilliers à maquereaux et les vignes périrent, tandis que les autres arbres et arbustes fruitiers réussirent. On peut raisonnablement conclure de ces deux témoignages qu’à cette époque le phylloxéra et le mildew combinaient déjà leurs efforts malfaisans.

A ce propos, les auteurs d’outre-mer répètent que ce qui est bon dans les Pacific States est nuisible dans les Atlantic States, que le paillis, recommandé dans les régions sèches et brûlantes de l’Ouest, devient un danger dans le climat humide des côtes orientales ; et les déceptions qui, (de 1860 à 1875, ont frappé les états de l’Est nous avertissent que, si nos côtes méditerranéennes peuvent entrer sans difficultés dans la carrière nouvelle, les côtes atlantiques, à la fois chaudes et humides, auront à lutter avec des difficultés d’autant plus sérieuses que, par ignorance du danger ou difficulté à le combattre, le mildew et l’anthracnose ont envahi les espèces françaises jusqu’au point que Mead traiterait non-seulement d’accidentel et de contagieux, mais de constitutionnel, l’effet ayant aggravé la cause. Il découle de ceci que les Bordelais devront adopter les pratiques et les cépages des états atlantiques, tandis que les vignerons du Sud-Est devront opter pour les cépages des états Pacifiques et du Texas, dont les conditions climatologiques se rapprochent de celles de leur région. Cette invasion du mildew est assez inquiétante pour faire rechercher activement des feuillages solides qui lui résistent. On peut cependant espérer que les variétés qui y sont sujettes seront moins délicates sur racines résistantes qu’elles ne le sont actuellement sur leurs propres racines phylloxérées. Les estivalis du Nord, le norton’s-virginia, le cynthiana, semblent offrir une ressource, car ils demandent et supportent plus d’humidité chaude que les autres variétés de leur race.

Les préjugés contre la greffe disparaissent avec ses difficultés : les greffeurs habiles ne sont plus rares, et ses avantages comme précocité et fertilité ne laissent plus de place à l’hésitation. La théorie et la pratique ont fait de grands progrès ; on ne cherche plus la multiplicité de surfaces de la double fente anglaise, mais seulement le contact parfait des couches génératrices du bois sur la ligne de juxtaposition, contact suffisant pour assurer la réunion latérale et complète des cellules, dont la propriété est de se multiplier en absorbant les fluides végétaux, d’emmagasiner ces fluides et de les transporter dans toutes les directions, surtout latéralement.

La greffe en place, en fente pleine ou partielle, selon l’âge, est celle qui donne les meilleurs résultats dans le Midi ; c’est en même temps la plus facile et la plus prompte. La bouture greffée réussit rarement ; cela n’a rien d’étonnant quand on pense à la manière dont la soudure et l’enracinement s’opèrent. L’un et l’autre sont produits par la couche génératrice qui fournit la matière nécessaire à la soudure et à la formation de nouvelles cellules ; celles-ci, s’ajoutant les unes aux autres, s’allongent et forment les racines et les spongioles qui les terminent. La sève descendante d’une bouture à sa première heure n’est que l’expansion des matières plastiques emmagasinées pendant l’aoûtement et mises en mouvement par la température et par l’eau absorbée, ces deux causes provoquant l’évolution des bourgeons. Aussi faut-il que la formation de nouvelles racines précède l’épuisement de cet approvisionnement, sinon, les vaisseaux vides se désorganisent au point de n’être plus aptes à transporter la sève puisée par les racines de la bouture lorsqu’enfin elles sont formées.

La greffe sur table de plants racines offre, au contraire, les plus grandes chances de succès, car les spongioles se reforment dès la mise en terre, la sève monte rapidement au travers des sections de la greffe et redescend de même, apportant abondamment à la couche génératrice les matériaux nécessaires à la soudure parfaite. Dans les grandes cultures de la région de l’olivier, la greffe en fente sur place est aussi généralement qu’heureusement appliquée, maison s’en abstient en Gironde, et pour cause ; les variations atmosphériques produisant des arrêts de sève pendant lesquels les surfaces des coupes s’altèrent. C’est pourquoi, même en Languedoc, la greffe tardive est préférable, parce que l’intensité de la lumière et de la chaleur, en activant la circulation, assurent une soudure rapide, tandis que l’intermittence de l’action des feuilles, causée dans le Bordelais par les printemps humides, froids et variables, compromet le résultat final.

M. de Mahy, étant ministre de l’agriculture, a souvent recommandé la transformation par le greffage des vignes françaises attaquées en espèces américaines à produit direct. Les préventions que l’irrégularité de ce procédé explique jusqu’à un certain point, tombent devant l’utilité de ce palliatif, qui, bien appliqué, présente trop d’avantages pour être repoussé légèrement. Partout où la vigne française est assez vigoureuse pour affranchir son greffon, il y a intérêt à cette transformation. Mais si ce procédé est appliqué à des racines trop affaiblies, l’affranchissement ne se produit qu’insuffisant et d’autant plus éphémère que le développement de la greffe sera disproportionné à cette faible racine. L’affranchissement ne s’opère que par le jeune bois, et un greffon de seconde année ne s’enracinera pas plus que ne le ferait une bouture de deux ans.

M. Im-Thurm possède [3] les plus beaux jacquez greffés sur aramon qu’on puisse voir. Les premières greffes ont été faites en 1876 sur sujets pleins de vie ; les suivantes sur des condamnés plus ou moins mourans. De même qu’à Saint-Benezet, les greffes de 1876 sont splendides et se comportent comme des francs de pied, tandis que celles des années suivantes sont de moins en moins prospères, et les dernières, qui n’ont trouvé que des sujets affaiblis, meurent ou luttent absolument hors de la loi viticole, qui veut qu’un cep produise ou périsse. La couche génératrice ne produit de racines que si elle est surabondamment nourrie par la sève descendante. L’abondance de ce suc nourricier dépend de celle de la sève montante ; donc la formation des racines est subordonnée à l’abondance de cette dernière, et si la souche française qui sert de porte-greffe a perdu ses racines, comment puisera-t-elle abondamment la substance nécessaire à la formation de celles qu’on désire voir émettre, au greffon ? La nourriture emmagasinée dans la vieille souche peut donner quelques illusions au vigneron, mais une année ou deux auront raison de ce dernier effort de végétation. Nous étudierons un jour les moyens d’utiliser ces fantômes de reprise, car cette étude peut avoir des résultats pratiques ; le temps seul décidera de la valeur des essais tentés en ce moment pour arriver d’une façon sûre et générale à transformer une vigne française mourante en une vigne américaine résistante, en ne perdant qu’une ou deux récoltes et en ne dépensant qu’une faible somme. En l’état de nos connaissances, le moyen le plus sûr, le plus prompt, le plus accessible à tous pour la reconstitution d’un vignoble, c’est l’achat de plants racines, greffés et soudés ; l’intérêt général demande que les grands propriétaires deviennent vendeurs à bon marché de ce produit, afin que la petite propriété bénéficie des expériences plus ou moins coûteuses de ces industriels d’un nouveau genre, expériences qu’ils font d’abord en vue de leurs propres plantations, mais qui profiteront ensuite à ceux qui ne peuvent perdre temps et argent à apprendre le métier de greffeur ou de multiplicateur.

A propos de multiplication, revenons encore à la bouture à un œil, dont chaque saison confirme la valeur : c’est le plant le mieux constitué, le plus précoce, certainement le plus fertile. Il faut, il est vrai, une installation pour le produire et aussi de l’expérience pour faire sortir d’un fragment de bois et d’un bourgeon fragile une longue racine et une pousse vigoureuse. Quelques jours, quelques heures décident du succès ; un châssis ouvert intempestivement, quelques gouttes d’eau de plus ou de moins, peuvent anéantir le fruit de plusieurs semaines de travail, de veilles et d’attention, mais, malgré ces difficultés, ce genre de multiplication aura son heure et le one eyed cutting sera demandé et coté sur le marché, autant comme produit direct que comme porte-greffe ; enfin, comme racine greffé, il donnera des plants merveilleux à tous les points de vue ; mais il ne sera produit couramment à bas prix que par ceux qui auront acheté, chèrement et longuement, une théorie solide et la plus minutieuse des pratiques. N’étaient ces difficultés, il y a beau temps que la bouture à un œil aurait remplacé l’illogique bouture à plusieurs yeux, car elle est connue et pratiquée depuis 1817 en France et surtout en Angleterre, et ce sont ses difficultés qui l’ont jusqu’ici confinée aux serres à raisins de table.

Ce n’est pas à Paris que d’habitude on cherche des enseignemens viticoles ; pourtant, c’est au coin du Cours-la-Reine et de l’avenue qui relie le pont de la Concorde au Palais de l’Industrie que je prie mes lecteurs d’examiner un marronnier qui démontre, mieux qu’aucune explication ne pourrait le faire, comment agit la force expansive du tissu générateur qui soude ou affranchit les greffons. Ce marronnier est un vétéran solitaire du siège de Paris. Son aspect est bizarre, car il porte quatre excroissances que l’on serait tenté d’appeler branches si elles n’étaient privées d’axe terminal et si leurs deux extrémités ne rentraient dans le tronc après s’en être écartées sur une certaine longueur. Cet état singulier est dû aux lésions profondes que la dent affamée de chevaux jeûnant au piquet ou une serpette trop sévèrement réparatrice ont infligées à cet égaré des forêts indiennes. Les nouvelles couches de bois ne pouvant s’étendre sur une surface minéralisée par le coaltar, ont suivi les quelques vestiges de cambium qui existaient encore et ont formé des bourrelets longitudinaux à peu près cylindriques, forme obligée, car les nouveaux tissus engendrés par le cambium, ne pouvant s’étendre en largeur, se sont enflés en avant des lignes qui leur ont servi de point de départ. Le marronnier du Cours-la-Reine rend sensibles les phénomènes de la soudure et de l’affranchissement, car les lésions qu’il a subies ont créé à la descente des sucs nourriciers vers la racine un obstacle pareil à celui qu’aurait créé une greffe à juxtaposition imparfaite. Cette descente s’est produite quand même, mais avec une déviation telle que les bourrelets se sont isolés du tronc en se formant en dehors de la perpendiculaire. Si le point ou les bourrelets ont surgi s’était trouvé sous terre, les cellules se seraient organisées sous forme de racines et la partie supérieure de l’arbre aurait été affranchie, c’est-à-dire qu’elle aurait pu vivre sans le secours de ses racines primitives. Ces bourrelets sont sortis du tronc, parce qu’un obstacle les a rejetés en dehors de la direction normale ; mais arrivés près du collet, au lieu d’obstacle, ils ont rencontré des restes de couches génératrices qui leur ont permis de se souder à nouveau au tronc en reprenant une situation normale… Dans cette dernière action, la couche génératrice a accompli l’action qui caractérise la soudure d’un greffon puisque le suc nourricier a produit la multiplication de cellules dans l’intérieur de l’écorce, tandis qu’avant, le suc nourricier, rejeté hors de sa situation normale, a produit la multiplication des cellules en dehors de l’écorce. Si ces deux actions s’étaient accomplies sous terre comme dans une vigne greffée, la première aurait produit l’enracinement et l’affranchissement, et la seconde la soudure parfaite, telle qu’on la désire quand on greffe une espèce française sur une espèce américaine, moyennant la suppression répétée de racines naissantes.

C’est cette propriété des cellules de s’organiser et de se multiplier en tous sens qui explique le mécanisme de la soudure des greffes. La couche génératrice des deux coupes ayant des facultés d’accroissement égales, de nouvelles cellules gorgées de sucs nourriciers se forment et, allant à l’encontre les unes des autres, s’unissent et recouvrent rapidement les sections au point d’en faire disparaître la trace. C’est ainsi que les choses se passent dans les greffes, à juxtaposition de coupes parfaite, où la végétation s’établit avec activité et continuité ; mais, quelque parfaite que soit la juxtaposition générale des coupes, il y a forcément des points où elle laisse à désirer. C’est sur ces points que le cambium s’échappe pour s’organiser au dehors du sujet, et, se trouvant en contact direct avec la terre, il produit des racines au lieu de produire des soudures. On remarque que la soudure parfaite est incompatible avec une abondante émission de racines, mais on se demande si l’enracinement est la cause ou l’effet de la mauvaise soudure. En résumé, c’est l’enracinement accompagné de soudure qui constitue l’affranchissement, action aussi désirable quand il s’agit de substituer un cépage racine à un autre, que nuisible quand il s’agit de doter un cep à racine résistante d’une partie aérienne d’une autre espèce. Dans le premier cas, la sève descendante est dérivée aux dépens du sujet et au profit du greffon, qui, par cette formation de racines, se crée une vie individuelle. Dans le second cas celui de la greffe en espèces françaises sur racines américaines), cet affranchissement doit être évité par tous les moyens possibles, afin de concentrer les forces organisatrices vers la soudure parfaite. Dans les deux cas, toutes les repousses doivent être supprimées aussitôt qu’émises, afin d’éviter les déperditions de substance et l’étouffement du greffon par ces repousses. Dans le cas du greffon américain, il faut respecter les premières formations de racines, car c’est sur elles que s’appuie l’affranchissement qui se produit, immédiatement ou jamais, l’émission de quelques faibles racines ne pouvant constituer l’affranchissement.

Consacrons quelques lignes à la trop grande prudence et à ses conséquences fatales ; indiquons en même temps comment la greffe en fente sur place, dont nous venons de parler, est l’ancre de fortune des imprudens qui étudient l’adaptation en grand. Sans pousser mon raisonnement à l’extrême, sans lui faire franchir les limites du bon sens, je dirais : Évitons les erreurs si nous le pouvons, et, pour cela, renseignons-nous, Mais trompons-nous plutôt que de rester sans rien faire, plutôt que d’enfouir notre argent dans le sol avec des céréales, plutôt que de perdre des années ; car, admettant que nous nous soyons trompés, que de nouveaux renseignemens nous disent que l’espèce choisie ne résistera qu’un nombre limité d’années, ou qu’un point défaillant dans notre jeune vigne nous indique qu’elle va fléchir, il restera la ressource de greffer une variété sûrement résistante sur la souche condamnée ! : 37 fr, 50 par hectare et une année perdre, voilà le bilan d’une erreur possible, mais de moins en moins probable : est-elle à comparer avec la certitude du dommage attaché à chaque année perdue dans l’attente et dans l’incertitude ? et si l’année où le prudent se décide à planter coïncide avec celle où le plus malchanceux des imprudens sera réduit à greffer l’objet de ses erreurs, lequel récoltera le premier ? Sera-ce le soi-disant prudent qui, par une année sèche, mettra une pauvre bouture en terre en pensant aux remplacemens qu’il aura à faire, ou sera-ce l’imprudent qui, pour racheter une erreur, établit solidement un greffon dam une souche pleine de sève ? Il va sans dire que, dans ce cas, c’est un greffon d’espèce résistante à produit direct qu’on emploiera, et qu’on opérera la greffe très profondément de manière à obtenir l’affranchissement et à pouvoir, si la greffe devenait une passion comme chez certains Américains, regreffer encore, et cette fois avec un greffon français… Le raisonnement peut paraître excessif et le serait, si, d’une part, je ne mettais les choses au pire et si, de l’autre, on pouvait trouver quelque chose de plus fatal que l’abstention dans les pays où les céréales ruinent et où la jachère empoisonne la terre de mauvaises herbes des quatre saisons, qu’il faut des années pour détruire. Au congrès de Bordeaux, on a demandé une nouvelle enquête en Amérique, enquête dont le but était de démontrer que les Américains se passionnent pour le sulfure de carbone et qu’ils se considèrent comme nos maîtres en viticulture reconstituante, Cependant il ressort de leurs écrits que c’est la France qui leur a indiqué l’emploi du sulfure de carbone et l’emploi de leurs vignes sauvages comme porte-greffes ; donc nous ne trouverions au-delà des mers que le reflet tardif de pratiques françaises. Cela est si vrai que les Américains, satisfaits du taylor, se sont, à notre exemple, lancés à la poursuite du sauvageon des forêts et suivent l’école de Montpellier avec ardeur, tandis que ceux chez qui l’esprit de routine trouve un temple, réitèrent le vœu d’une seconde enquête en Amérique. Cette enquête aurait un bon côté ; les Américains, gens pratiques, feraient changer de rôle à l’envoyé, ils l’interrogeraient au lieu de lui répondre, et d’un enquêteur ils feraient un messager de la bonne nouvelle. Qui sait ? Ils le porteraient en triomphe en annonçant de par lui la résurrection viticole du monde entier. Au sujet de cette nouvelle enquête, M. le professeur Planchon a dit à Bordeaux que c’est en France qu’il faut étudier la vigne américaine, puisque c’est de la France qu’il s’agit.

Mes collègues en viticulture ne s’offenseront pas, je l’espère, si une réminiscence de vénerie me fait dire que quelques-uns d’entre nous font leur retour en avant, chassant la fortune le plus gaîment du monde, sans morsures ni querelles, tandis que d’autres, moins pressés ou moins sûrs d’eux-mêmes, font leur retour en arrière et semblent non-seulement tristes, mais tellement hargneux, qu’il faudrait craindre pour nos talons si nous nous laissions joindre par ces retardataires inquiets et mordans. Mais la fortune court vite, ce n’est pas le moment de nous arrêter autour de l’œuf d’hier, sujet de tant de querelles, prétexte à tant de retards !

Nous sommes sûrs de l’existence très ancienne de l’insecte dans la vallée du Missouri et aussi de ce que les estivalis et les riparias lui résistent. Nous savons aussi que le labrusca ne se trouve pas à l’état sauvage dans cette vallée ; est-ce à dire qu’il n’a été exempt du rot et du mildew dans le Nord que jusqu’au jour où le phylloxéra, se généralisant, est venu attaquer ses racines, sinon mortellement, du moins de manière à le rendre accessible par sa faiblesse aux maladies cryptogamiques ? Étant donnés les échecs du vinifera en Amérique de 1600 à 1802 et ceux des labruscas et de ses hybrides de 1860 à 1875, par agglomération, invasion phylloxérique ou autres causes, les hybrides de vinifera et de labrusca semblent condamnés d’avance par leur double origine. Malgré cela, la présence du mildew dans la Gironde oblige à chercher des espèces résistantes à ce nouveau fléau, et les Girondins se résigneraient même à greffer des hybrides sur racines résistantes, s’ils croyaient échapper ainsi à leur nouvel ennemi.

Le congrès de Bordeaux est déjà loin ; si j’en parle encore, c’est pour montrer combien la marche suivie par nos grands chefs viticoles est droite et sûre, puisque tout ce qui a été dit par eux à Bordeaux nous a été redit à Montpellier, il y a quelques semaines, avec preuves matérielles à l’appui. Malgré quelques échecs, dus autant à des découragemens qu’à des erreurs d’adaptation, le flot monte toujours, marquant des étapes de plus en plus concluantes. M. Planchon nous a indiqué la ligne à suivre. Depuis cette époque déjà lointaine, elle a été suivie prudemment par les uns, audacieusement par les autres. Quelques-uns se sont découragés et se sont retournés vers les insecticides, mais ni les défections ni les attaques des adversaires chimistes n’ont pu arrêter la foule grossissante qui veut reconquérir la fortune.

Il ne faut pas nier absolument l’efficacité des insecticides, car, dans certains cas et dans certains milieux, leur application peut donner d’excellens résultats provisoires, et si leurs partisans étaient moins ardens à la lutte, ils seraient plus écoutés. Mais quelques-uns de leurs champions se servent d’armes si singulières qu’ils feraient douter de la valeur de leur système. Ainsi ils analysent et défigurent les paroles des américanistes, les traitent par amputations, résections, contractions et me rappellent enfin un épisode américain de la vie de Mgr de Cheverus. Étant missionnaire à Boston, il discutait publiquement avec un pasteur protestant qui trouvait dans la Bible, moyennant suppressions, adjonctions, oublis de pagination, toutes les munitions qu’il pouvait désirer, Mgr de Cheverus se leva impatienté et lui dit : « Il est aussi écrit dans l’évangile : Judas sortit et alla se pendre » et plus loin : « Allez et faites de même. »

Les apôtres de la chimie viticole ont tenté maintes fois de faire porter leurs bannières aux Américains ; mais voilà que M. Wetmore, le grand maître en viticulture des Californiens, écrit le 15 janvier 1883, « qu’il existe en effet des fabriques de sulfure de carbone, mais que ce produit est surtout employé à détruire les fourmis et les rongeurs, notamment une variété d’écureuils très importune qui habite sous terre ! »

Le congrès de Montpellier a mis en lumière la somme des connaissances acquises et confirmées par l’expérience depuis le congrès de Bordeaux. Aucun discours n’a été prononcé, mais chacun a répondu simplement aux questions d’un président qui en aurait remontré à tous. Trois séances ont été consacrées à la vigne américaine, une au greffage, deux à la submersion et aux insecticides. Comme renseignement général, disons sans commentaire qu’aux quatre premières séances, on comptait deux ou trois auditeurs par place, tandis qu’aux deux dernières, chaque auditeur en avait deux ou trois.

Le taylor a paru le premier dans l’arène : on tremblait pour lui, mais il n’a reçu que des éloges. Il a seulement été constaté qu’il partageait avec tous les cépages connus le défaut de mieux se comporter en certains milieux qu’en certains autres. Rien de neuf n’a été dit du riparia, le porte-greffe des bonnes terres. Ses grandes qualités ont été constatées une fois de plus et les merveilleuses greffes d’aramon, que le monde viticole vient admirer à Pignan et à Valeautre chez M. de Turenne, ont été citées comme preuves à l’appui. Le jacquez a pris rang comme porte-greffe avec la très belle réussite des greffes d’aramon et de carignane du Rocher, chez Mme Saint-Pierre. Plantés en simples boutures en 1881, greffés en 1882, le développement obtenu à l’automne de la même aimée était égal à celui de souches de trois ans. On a remarqué que ce cépage, tout en préférant les bonnes terres, s’arrangeait mieux que le riparia des sites par trop méditerranéens, si j’ose m’exprimer ainsi. Sa fertilité a été discutée ; il est loin de produire comme l’aramon, mais sa couleur et son degré l’appellent à améliorer ce producteur trop prodigue de vins trop légers. Il donne, dit-on, plus de fruits que de vin ; pour obvier à de défaut, un admirateur quand même a préconisé la macération, à outrance. M. Vialla, notre président, s’est justement inquiété du dépôt que ce procédé pouvait bien laisser dans les foudres et de la quantité de vin clair qui pouvait ensuite sortir des dits foudres. Il ressort des débats qu’il faut tirer d’abord un vin brillant et limpide, puis utiliser le marc, resté riche, à la fabrication de vins de sucre, loyalement vendus comme tels. L’herbemont n’est pas le plant de l’Hérault ; dans le Gard, il donne un vin léger, droit, abondant, et il est, de plus, un excellent porte-greffe. Le vialla, — son nom lui porte bonheur, — est bien accueilli partout ; il tire parti des terrains les plus ingrats et même des plus mauvais vignerons. Personne ne lui connaît de défaut ; il prend mieux la greffe qu’aucun autre cépage et réussit là où d’autres échouent. Le york-madeira a été nommé jadis « le chevalier sans peur et sans reproche. » Avec son feuillage sombre et son très modeste développement, il n’attire guère l’attention, mais on pressent en lui le porte-greffe cherché pour les petites espèces. On commence à l’admettre comme producteur direct, malgré un accent très américain. Le solonis prospère dans quelques terres inhospitalières à d’autres cépages.

Pas un mot n’a été dit du phylloxéra, ni de la résistance des cépages dont nous venons de parler, ni des œufs d’été, ni d’hiver, qui jusqu’ici jetaient le trouble et le désordre dans les congrès. Ce fait donne la mesure du terrain gagné par les américanistes depuis le congrès de Bordeaux. On a pensé à la résistance pour la première fois lorsque celle de l’otello à été mise en doute. M. Sabatier a vivement intéressé l’assemblée en parlant des sentimens généreux et humanitaires qui l’avaient porté à se dessaisir, en faveur d’un acheteur ardent, de mille otellos boutures second choix au prix modéré de 1,500 francs le mille ! Il est vrai qu’il avait gardé pour lui son premier choix ; il n’a, dit-on, planté trois cent milieu. M. le docteur Despétis a contesté la résistance de cet hybride, mais son terrain ingrat est la pierre de touche des résistons. Les otellos de M. Guiraud ont déjà neuf ans et, en général, les gens qui en possèdent peu voudraient en posséder davantage. Étant de ce nombre, je n’ai pas craint de le dire, car, de ma place, j’oublie le Taceat mulier qui me domine dans les grandes assemblées, où la majesté d’une tribune me rappelle cet article de foi que la femme est née pour travailler, servir et se taire.

M. Gaillard (du Rhône) a, selon son habitude, donné sur les hybrides des renseignemens précieux, et cela avec simplicité et concision ; aussi sa place a-t-elle été honorablement marquée au congrès de Montpellier, comme elle l’avait déjà été à celui de Bordeaux. Tous les hybrides connus ont été passés en revue. On a fait plus pour le montéfiore, car les quelques boutures disponibles ont été achetées à des prix fabuleux. J’en ai emporté une comme trophée et comme souvenir, — trophée, parce que le montéfiore est un semis du taylor si honoré à Saint-Benezet, — souvenir, parce qu’elle m’a été donnée par un aimable compagnon de route et voisin.

La séance consacrée à la greffe peut se résumer ainsi : la greffe en fente sur place convient à la région de l’olivier parce qu’étant tardive, elle coïncide avec une saison chaude et lumineuse. Le plant raciné greffé sur table et soudée en pépinière convient à la Gironde, où le temps humide et couvert protège ses premières feuilles, tout en menaçant son âge mûr de mildew et d’anthracnose. On peut dire d’une façon générale que ce qui fait réussir un système fait échouer l’autre, leurs conditions de prospérité étant diamétralement opposées. La greffe-bouture semble plus théorique que pratique ; chez elle il y a cumul de difficultés, sinon d’improbabilités. La greffe anglaise est plus solide que la greffe en fente simple. Par contre, les languettes trop minces de la greffe anglaise se désorganisent au centre du cep sans nuire à la soudure irréprochable de la circonférence. La greffe en fente simple, vue en coupe, semble plus rassurante, mais on peut supposer que la petite caverne centrale de la greffe anglaise perd beaucoup de ses terreurs quand elle est emprisonnée dans une soudure extérieure aussi parfaite que celle examinée au congrès. L’engluement semble inutile ; pourtant je réclame une couche d’argile autour de la greffe en fente sur place, car la lenteur avec laquelle l’argile cède ou absorbe l’humidité tempère l’abondance comme la pénurie d’eau et prévient la désorganisation des coupes, ainsi que les desséchemens qui séparent les couches génératrices aux dépens des soudures naissantes ; ceci n’a pas été dit au congrès, j’en prends personnellement la responsabilité, car j’ai probablement employé plus de terre glaise à cet usage que la majorité de mes collègues. Les ligatures qui se pourrissent vite et qui recouvrent peu les coupes sont les meilleures, car leur rôle doit se borner à lier solidement les greffons ; bref, leur utilité est voisine de la nuisance.

La séance des insecticides a suivi celle du greffage. A cette séance, les orateurs étaient presque aussi nombreux que les auditeurs et n’ont rien dit de neuf, sinon que les insecticides pouvaient préserver les grands crus en attendant qu’on les greffe sur racines résistantes.

Les succès de la submersion ont été simplement constatés partout où elle est possible, c’est-à-dire partout où une couche d’eau de 0m,50 peut être maintenue pendant quarante jours, — avec assez peu d’eau pour ne pas charrier trop d’air. — Si la porosité du terrain obligeait à une trop grande dépense d’eau, l’air s’accumulerait en argentant les sarmens, les racines, les brins d’herbes pour la plus grande satisfaction du très petit animal, qui échapperait ainsi à l’asphyxie qu’on lui aurait préparée à grands frais. M. de Castelnau, qui, plus que personne, a qualité pour parler de la submersion, dit qu’elle sera pratiquée dans sa région tant qu’il y aura de l’eau dans la rivière.

L’assemblée s’est séparée après la sixième séance avec l’espoir de se réunir bientôt et souvent autour de l’aimable président, qui sait si bien faire jaillir la lumière autour des questions qu’il pose et mettre en valeur les modestes vignerons, hésitans à donner un avis devant la docte école que M. de Montlaur a si justement nommée l’école de viticulture de France.


LÖWENHJELM, duchesse de FITZ-JAMES.


  1. Congrès de Bordeaux ; Dubois, Nîmes.
  2. Revue du 15 juin 1881.
  3. Aux Sources, près Bellegarde (Gard).