La Vie littéraire/5/Taine et Napoléon

La Vie littéraire/5
La Vie littéraireCalmann-Lévy5e série (p. 36-55).

TAINE ET NAPOLÉON[1]

I

M. Taine vient de donner dans la Revue des Deux Mondes, en deux numéros, un Napoléon Bonaparte d’un travail à la fois minutieux et robuste, fait de pièces et de morceaux, et pourtant original, bourré de petites choses, et avec cela énorme. M. Taine déteste l’homme et condamne l’œuvre. Cette antipathie a surpris ceux-là seuls qui oubliaient combien l’auteur des Origines de la France contemporaine s’était montré ennemi de la centralisation administrative, de la codification uniforme, des victoires et des conquêtes, et généralement de tout ce qui n’est pas l’effet d’une évolution lente. Ce que M. Taine reproche à l’Empire, c’est à peu près ce qu’il reprochait à l’ancien régime et à la Révolution. Il est persuadé que, de tout temps, les Français ne surent point faire leurs affaires, et, non content de le leur dire, il veut le leur prouver. Il s’y prend patiemment, lentement, avec des faits, des faits, encore des faits, et toujours des faits.

Il les aime psychiques, physiologiques, naturels. Il les veut menus, petits, dociles. Il les choisit à sa convenance, comme des moellons, pour bâtir son mur, je veux dire sa philosophie. M. Paul Bourget a dit, dans une admirable étude, que M. Taine n’a jamais été et ne sera jamais qu’un philosophe. Cela est parfaitement vrai. Quand il semble occupé d’histoire, il ne s’attache en réalité qu’à construire sur des actions humaines un système philosophique. Sa méthode historique est une méthode expérimentale. Il l’applique à déterminer le plus grand nombre possible de faits.

Dans l’ordre intellectuel, une méthode vaut exactement ce que vaut l’esprit qui l’emploie. M. Taine est une des plus fortes intelligences de ce temps ; aussi obtient-il de sa méthode des résultats considérables. Je ne crois pas lui faire un mauvais compliment en disant qu’il manœuvre les faits comme Napoléon manœuvrait les hommes. Le malheur est que les mêmes faits qui lui obéissent aujourd’hui obéiront demain à ses adversaires intellectuels, s’il s’en trouve d’assez puissants pour les commander. Les faits sont à qui sait les prendre. On a cité l’autre jour ici même une parole de Benjamin Constant qui m’est revenue plusieurs fois à l’esprit pendant que je lisais les articles si bien documentés de M. Taine. Constant avait entrepris un livre contre les religions ; il voulait démontrer qu’elles sont toutes détestables ; chemin faisant, il changea d’idée et reconnut qu’au contraire elles sont toutes bonnes, du moins en quelque chose. « J’avais réuni, dit-il, trois ou quatre mille faits à l’appui de ma première thèse ; ils ont fait volte-face à mon commandement et chargent maintenant en sens opposé. Quel exemple d’obéissance passive ! » M. Taine n’a pas dans l’esprit l’ardente mobilité avec laquelle l’auteur d’Adolphe dévorait ses propres idées. Il ne retournera pas demain contre son système les faits qui le défendent aujourd’hui. Mais ce qu’il ne fera pas, un autre pourra le faire. D’ailleurs, il a laissé dans le magasin de l’histoire plus de faits encore qu’il n’en a pris. On opposerait aisément à chaque fait qu’il allègue un fait contraire.

J’ai bien envie d’en faire l’expérience sur quelques pages d’un de ses articles, du second, qui est justement le mieux nourri. Mal préparé, pressé par l’heure, renfermé dans mon cabinet de travail avec assez peu de livres, je me fais fort d’opposer aux principaux témoignages qu’il invoque des témoignages contradictoires. Ce ne sera qu’un jeu, bien entendu, mais un jeu sincère. Je ne tricherai pas. Je puiserai aux bonnes sources et je donnerai mes références. M. Robert de Bonnières a reproché à M. Taine dans le Figaro, d’avoir pris ses documents de toutes mains et d’avoir suivi, par exemple, les Mémoires de Bourrienne, qui sont apocryphes à partir de la neuvième feuille du tome premier. Un écrivain que pratique M. Taine, Stendhal, avait les mêmes défiances à l’endroit de Bourrienne. Je ne citerai pas ce témoin. D’ailleurs, il ne faut pas m’en faire un mérite, car je suis réduit aux livres qui sont dans ma bibliothèque, et Bourrienne n’y est pas.

C’est dit, j’ouvre la Revue des Deux Mondes à la page 7 et je prends ce jugement de M. Taine sur Napoléon : « Nul homme plus irritable et si vite cabré. » L’historien cite à l’appui Varnhagen d’Ense, Beugnot, madame de Rémusat, etc. Je dirai, au contraire : Napoléon ne s’irritait point de l’injure ; il ne se cabrait point ; et je ne manquerai pas de faits pour le prouver. Le 16 avril 1814, Augereau lança, de son quartier général de Valence, une proclamation royaliste dans laquelle il traitait Buonaparte avec horreur et mépris, lui reprochant de n’avoir pas su mourir en soldat. Huit jours après. Napoléon, se rendant à l’île d’Elbe, rencontra Augereau près de Valence. « L’empereur tendit les bras à Augereau, et tous deux s’embrassèrent. — Où vas-tu comme ça ? lui demanda-t-il en lui prenant le bras familièrement… Napoléon, d’un ton affectueux, fit au maréchal des reproches sur sa conduite envers lui et lui dit en finissant : — Ta proclamation est bien bête ; pourquoi des injures contre moi, toi, mon vieux compagnon ? Il fallait simplement dire : « Le vœu de la nation s’est prononcé en faveur du nouveau souverain, le devoir de l’armée est de s’y conformer. Vive le roi ! » Augereau se mit à son tour à lui faire quelques vives représentations sur son ambition et son entêtement à ne vouloir jamais écouter les avis de personne… Napoléon fatigué se retourna avec brusquerie ; puis, revenant au maréchal, il lui serra la main et lui dit : — Adieu, Augereau ; je trouve étonnant que ce soit toi qui me fasses ces reproches. Allons, embrasse-moi encore. » (Mémoires sur Napoléon et Marie-Louise, par la générale Durand, édit. Calmann-Lévy, 1886, in-12, pp. 221-222.) Napoléon n’est point irrité contre ses ennemis ; il ne veut même pas les connaître. Rentré en 1815 aux Tuileries, il trouve dans le cabinet, abandonné précipitamment par Louis XVIII, des papiers injurieux pour lui. Ils émanent de ses créatures, d’hommes accourus la veille près de lui et qui déjà tiennent ses faveurs. Il songe un moment et se dit : « Nous sommes si volatils, si inconséquents, si faciles à enlever qu’il ne demeure pas prouvé, après tout, que ces mêmes gens ne fussent pas revenus de bon cœur à moi. » Il ajoute en racontant cela plus tard : « Il valait mieux ne pas savoir et je fis tout brûler. » (Mémorial de Sainte-Hélène, édit. de 1842, gr. in-8o, t. II, p. 128).

Il ne demande compte aux citoyens ni de leurs opinions présentes ni de leurs actes passés. Il lui suffit qu’on serve la France.

« C’est, dit-il, parce que je sais toute la part que le hasard a sur nos déterminations politiques que j’ai toujours été sans préjugés et fort indulgent sur le parti que l’on avait suivi dans nos convulsions ; être bon Français ou vouloir le devenir était tout ce qu’il me fallait. » (Mémorial, t. Ier, p. 121.)

En 1814, entouré de complots royalistes, il ne pouvait se résoudre à faire un exemple nécessaire. « Dans de pareilles circonstances, l’autorité, toujours ombrageuse, punit quelquefois jusqu’aux apparences ; dans celle-ci, un prince foible ou cruel n’aurait eu que trop de prétextes pour faire couler des flots de sang !… Mais Napoléon s’était jusqu’alors refusé à sévir, tant le remède des supplices lui inspirait de dégoût. » (Manuscrit de mil huit cent quatorze, par le baron Fain, 1825, in-8o, p. 152.)

M. Taine nous montre Bonaparte dominé par sa sensibilité nerveuse. « Deux fois, dit-il, quand le péril s’est trouvé laid et d’espèce nouvelle, il a été pris au dépourvu… Le 18 Brumaire, dans le Corps législatif, aux cris de : « Hors la loi !» il a pâli, il a tremblé, il a paru perdre absolument la tête… Il a fallu l’entraîner hors de la salle ; même on a cru un instant qu’il allait se trouver mal. » L’historien des Origines de la France contemporaine s’en réfère sur ce point à un rapport à Louis XVIII et à un récit de Lucien. L’autorité de Lucien est grande. Mais celle de La Valette n’est pas moindre ; La Valette était témoin et c’était un honnête homme. Or, dans le récit de La Valette, Bonaparte n’est pas pris au dépourvu par un péril laid et d’espèce nouvelle.

« Il (Bonaparte) se dirigea vers le conseil des Cinq-Cents. Dans le vestibule étaient les grenadiers, qui prirent les armes. Le bruit qu’ils firent jeta l’effroi dans l’Assemblée, et quand il s’y présenta, une foule de membres se précipita au-devant de lui avec des cris de fureur, au milieu desquels on distinguait le mot de dictateur. Il était tellement pressé entre les députés, son état-major et les grenadiers, qui s’étaient précipités à l’entrée de la salle, que je crus un instant qu’il allait être étouffé. Il n’y avait pas moyen d’avancer ou de reculer. Enfin ceux qui l’accompagnaient sentirent qu’il fallait lui ouvrir un passage, et ils y parvinrent après de violents efforts. Il redescendit alors dans la cour, monta à cheval… » (Mémoires du comte de La Valette, t. Ier, p. 352.) « Deux fois, selon M. Taine, sous l’orage parlementaire ou populaire, il s’est manqué à lui-même. » Nous venons de voir le premier orage ; le second l’assaillit à Saint-Canat en 1814. « Après l’abdication de Fontainebleau, dit M. Taine, devant les imprécations et les fureurs qui l’accueillent en Provence, pendant quelques jours son être moral semble dissous ; les instincts animaux remontent à la surface… Dans l’auberge de la Calade « il tressaille et change de couleur au moindre bruit » ; les commissaires, qui montent plusieurs fois dans sa chambre, « le trouvent toujours en larmes. » (Nouvelle relation de Vitinéraire de Napoléon de Fontainebleau à l’île d’Elbe, par le comte de Waldburg-Truchsess.)

La scène, telle que la générale Durand la décrit, ne confirme pas les conclusions de M. Taine. Sur ce point encore, nous opposons témoignage à témoignage :

« Arrivé à Saint-Canat, il (Napoléon) s’arrêta devant une mauvaise auberge appelée la Calade, située sur la grand’route ; il se mit à table avec Bertrand, sans proférer une parole, et, comme il n’était pas connu de l’hôtesse, qui les croyait tout simplement de la suite de ceux qui l’accompagnaient, il engagea plus tard la conversation avec elle.

» — Eh bien, lui dit cette dernière, que dit Bonaparte maintenant ? Y a-t-il longtemps que vous l’avez quitté ?

» — Non, répondit l’empereur.

» — Je suis curieuse de voir s’il pourra se sauver, continua-t-elle ; je crains que le peuple veuille le massacrer ; mais aussi, avouez qu’il l’a bien mérité, ce coquin-là ! Ah ! çà, dites-moi donc, on va l’embarquer pour son île ?

» — Mais je crois que oui.

» — On le noiera, n’est-ce pas ?

» — Je l’espère bien.

» L’hôtesse étant sortie. Napoléon se retourna vers Bertrand en lui prenant le bras :

» — Vous le voyez, mon ami, à quels dangers ne suis-je pas exposé ! Et vous !… » (Générale Durand, loc. cit., pp. 223-224.)

Quelques pages plus loin, M. Taine cite deux phrases de madame de Rémusat : « Cet homme a été si assommateur de toute vertu… Il ne pardonnait à la vertu que lorsqu’il avait pu l’atteindre par le ridicule. »

Cette documentation-là est pour établir que Napoléon croyait qu’on ne conduit les hommes que par l’intérêt. « Il était persuadé, dit M. de Metternich, que nul homme appelé à paraître sur la scène publique, ou engagé seulement dans les poursuites actives de la vie, ne se conduisait et ne pouvait être conduit que par l’intérêt. » Et M. Taine entre complètement dans cette pensée de M. de Metternich. Aussi ne cite-t-il aucun des nombreux textes dans lesquels Napoléon demande à la vertu des hommes ce que leur intérêt lui refuserait certainement.

Il croyait aux plus nobles énergies de l’homme. « Tant pis pour ceux qui ne croient point à la vertu. » (Correspondance, lettre du 14 vendémiaire an V, 25 septembre 1797). Il croyait à la vertu jusque dans ses ennemis. « Quand nous apprîmes la délivrance de La Valette, dit Las Cases, nous en tressaillîmes de joie sur notre rocher. Quelqu’un observant que son libérateur Wilson n’était apparemment pas le même que celui qui avait écrit tant de mauvaises choses sur l’empereur : « Et pourquoi pas ? dit Napoléon ; que vous connaissez peu les hommes et les passions !… » (Mémorial, t. Ier, p. 106.)

» Il n’a de considération pour les hommes que celle d’un chef d’atelier pour ses ouvriers », dit encore M. de Metternich. Et M. Taine, aggravant son auteur, ajoute : « ou plus exactement pour ses outils. » Pourtant, si l’outil s’appelle Drouot, Napoléon l’estime encore quand il ne s’en sert plus. « Drouot est un homme qui vivrait aussi satisfait, pour ce qui le concerne personnellement, avec quarante sous par jour qu’avec les revenus d’un souverain. Plein de charité et de religion, sa morale, sa probité et sa simplicité lui eussent fait honneur dans les plus beaux jours de la République romaine. » (Napoléon en exil, ou l’Écho de Sainte-Hélène, par Barry-E. O’Méara, in-80, p. 121).

« Par calcul et par goût, il ne se détend jamais de sa royauté. » C’est madame de Rémusat qui le dit. Et M. Taine le croit. Mais la générale Durand dit qu’au contraire il se détendait souvent de sa royauté.

« À la campagne, dit-elle, il jouait à différents jeux, notamment aux barres, exercice de jeunesse dont il avait conservé le goût… Je l’ai encore vu jouer aux barres depuis son mariage avec Marie-Louise, et, quoiqu’il fût déjà très ps, il courait encore assez légèrement. Un jour que la cour était à Rambouillet, il y eut une grande partie de barres, dans laquelle l’empereur tomba deux fois sans se faire aucun mal ; il s’élançait avec force pour saisir son adversaire, qui était le grand maréchal ; celui-là s’esquivait toujours ; ce qui fut cause que l’empereur alla deux fois rouler sur le sable à quatre pas de lui ; il se releva sans mot dire et continua la partie plus gaiement encore. » (Générale Durand, loc. cit. pp. 262-263.)

On voit qu’à ses heures, celui que M. de Talleyrrand, cité par madame de Rémusat, citée par M. Taine, appelait l’Inamusable s’amusait parfois comme un écolier. M. Taine ne parle pas de la partie de barres de Rambouillet ; il ne parie pas non plus de l’omelette des Tuileries. L’impératrice Marie-Louise eut un jour l’idée de faire une omelette. « Pendant qu’elle est occupée de cette importante opération culinaire, l’empereur entre sans être annoncé, soit que le hasard l’amenât, soit que, prévenu par quelque avis officieux, il voulût se donner le plaisir de surprendre l’impératrice ; celle-ci, un peu troublée de cette visite inattendue, cherchait à lui dérober la vue de ses préparatifs. « Que fait-on donc ici ? dit l’empereur ; je sens une singulière odeur, comme de friture. » Puis, passant derrière l’impératrice, il découvre le réchaud, la casserole d’argent dans laquelle le beurre commençait à fondre, le saladier et les œufs. « Quoi, dit-il, vous faites une omelette ? Bah ! vous n’y entendez rien ; je veux vous montrer comment on s’y prend. » D se fait apporter un tablier de cuisine et se met à l’œuvre avec l’impératrice, qui lui servait d’aide. L’omelette faite, restait le plus difficile, c’était de la retourner ; mais Napoléon s’était donné plus de talent qu’il n’en avait, car, quand il s’agit de faire sauter l’omelette, il fit comme le grand Condé, qui, au rapport de Gourville, voulant faire une omelette dans une auberge où il s’était arrêté, au lieu de la retourner dans la poêle, la jeta dans le feu. Napoléon cependant fit mieux, il ne la jeta que par terre. Obligé d’avouer son inexpérience, il remit à l’impératrice les insignes du métier, et la laissa recommencer sa cuisine. » (Napoléon et Marie-Louise, souvenirs historiques, par le baron Méneval, 1845, in-8o, t. Ier, pp, 360-361.) L’empereur s’était détendu de sa royauté en ceignant le tablier de cuisine.

Je m’arrête de peur de prolonger une gageure au-delà du terme convenable. Qu’on me permette seulement d’opposer un portrait à un autre. M. Taine note dans la première partie de son étude l’impression que produisit le général Bonaparte sur madame de Staël, quand elle le vit pour la première fois. C’était après le traité de Campo-Formio. « Lorsque je fus un peu remise du trouble de l’admiration, dit-elle, un sentiment de crainte très prononcé lui succéda… C’était plus ou moins qu’un homme… etc. » Un portrait que néglige M. Taine nous montre Bonaparte plus jeune de deux ans. Il est également tracé par une femme et a quelque chance d’être plus ressemblant. Du moins il est plus naturel. « C’était bien l’être le plus maigre et le plus singulier que de ma vie j’eusse rencontré. Suivant la mode du temps, il portait des oreilles de chien immenses et qui descendaient jusque sur les épaules. Le regard singulier et souvent un peu sombre des Italiens ne va point avec cette prodigalité de chevelure… Il avait l’air si minable que j’eus peine à croire d’abord que cet homme fût un général. Mais je crus sur-le-champ que c’était un homme d’esprit, ou du moins fort singulier. Je me rappelle que je trouvai que son regard ressemblait à celui de J.-J. Rousseau, que je connaissais par l’excellent portrait de Latour… En revoyant ce général, au nom singulier, pour la troisième ou quatrième fois, je lui pardonnai ses oreilles de chien exagérées ; je pensai à un provincial qui outre les modes et qui, malgré ce ridicule, peut avoir du mérite. Le jeune Bonaparte avait un très beau regard et qui s’animait en parlant. S’il n’eût été maigre jusqu’au point d’avoir l’air maladif et de faire de la peine, on eût remarqué des traits remplis de finesse. Sa bouche surtout avait un contour plein de grâce. » (Cité par Stendhal dans sa Vie de Napoléon, fragments, édit. C. Lévy, 1882, in- 12, pp. 73-74.) L’impression qui se dégage de ce portrait est favorable. Celle que produit le portrait un peu métaphysique de madame de Staël est une impression d’antipathie. M. Taine n’a pas hésité dans son choix. C’est ce que j’appelle l’art de se procurer des moellons à sa convenance. M. Taine a choisi ses matériaux avec une partialité sereine dont je suis étonné. Cette considération m’amène à me demander s’il peut y avoir une histoire impartiale. Et qu’est-ce que l’histoire ? La représentation écrite des événements passés. Mais qu’est-ce qu’un événement ? Est-ce un fait quelconque ? Non pas ! me dites-vous, c’est un fait notable. Or, comment l’historien juge-t-il qu’un fait est notable ou non ? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son caractère, à son idée, en artiste enfin ! Car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. Mais un fait est quelque chose d’infiniment complexe. L’historien présentera-t-il les faits dans leur complexité ? Non, cela est impossible. Il les présentera dénués de la plupart des particularités qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu’ils furent. Quant aux rapports des faits entre eux, n’en parlons pas. Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, ce qui est probable, par un ou plusieurs faits non historiques et par cela même inconnus, comment l’historien pourra-t-il marquer la relation de ces faits et leur enchaînement ? Et je suppose dans tout ce que je dis là que l’historien a sous les yeux des témoignages certains, tandis qu’en réalité on le trompe et qu’il n’accorde sa confiance à tel ou tel témoin que par des raisons de sentiment. L’histoire n’est pas une science, c’est un art. On n’y réussit que par l’imagination. Et personne ne peut contester à M. Taine l’imagination philosophique.

13 mars 1887.
II

De tous les portraits qu’on a faits de Napoléon, et on en a fait beaucoup, le moins ressemblant est peut-être celui auquel M. Taine s’est appliqué avec tant de force. Ce n’est pas à dire que M. Taine soit un mauvais peintre. Loin de là. Mais c’est un peintre qui s’est trompé. Il est arrivé à M. Taine ce qui était déjà arrivé, vers 1810, à un élève de David, au peintre Pagnest, et précisément devant le même modèle. Pagnest, mort jeune, a laissé d’excellents portraits. Le Louvre en possède deux de sa main, celui d’un général et celui d’un administrateur. Ce sont des morceaux d’une exécution à la fois large et précise, que les connaisseurs ne se lassent point d’admirer. On ne peut douter qu’ils ne soient ressemblants. Tout ce que l’art peut retenir de la vie qu’il imite a passé dans ces deux toiles. L’une des deux, le portrait de M. de Laneuville, est une des œuvres les plus parfaites de l’école française. On ne saurait imaginer ce qu’elle a coûté à son auteur de temps, d’observation, d’intelligence et de raison. Eh bien ! ce docte Pagnest, cet imitateur si patient, si sagace de la nature, a fait un portrait de Napoléon, et ce portrait n’est pas ressemblant. Tout le monde a pu voir la toile dont je parle à l’exposition des Portraits du siècle. De plus heureux l’ont vue, entourée de chefs-d’œuvre, chez M. Rothan, qui la possède. On n’y trouve ni l’air de tête, ni l’expression, ni même les traits du modèle. Cette ressemblance, que de moins habiles nous ont conservée, Pagnest n’a pu la saisir. Il a commis des fautes manifestes ; le visage est sensiblement trop long. Je ne parle pas du regard : il est sans flamme et sans lumière. Cette fois, enfin, Pagnast s’est trompé. Ce serait à M. Paul Mantz, et non à moi, de déterminer les diverses raisons d’une telle erreur. Mais il en est une qu’on découvre tout d’abord et qui paraîtra sans doute suffisante : Pagnest ne connaissait pas Napoléon.

Or, M. Taine est, comme Pagnest, un bon peintre. C’est, de plus, un peintre philosophe. Il nous a donné de Tite-Live et de Shakespeare, de La Fontaine et de Stuart Mill, des portraits savants et solides. Et, comme Pagnest, M. Taine a fait de Napoléon un portrait qui ne ressemble pas. M. Taine s’est trompé. Je ne dis point que ce soit tout à fait pour la même cause. Je ne dis point que M. Taine ne connaissait pas Napoléon, mais je crois qu’il ne le connaissait pas depuis assez longtemps et qu’il a été étonné. J’imagine qu’il l’a découvert tout d’un coup, au détour de son chemin laborieux, et qu’il en a crié d’effroi, comme un berger heurtant par mégarde l’orteil de Polyphème. Nous avons de ces effarements, nous autres bibliothécaires et archivistes, quand des images de guerre, quand des figures irritées jaillissent à nos yeux des dossiers jaunis et des bouquins poudreux. Nous sommes paisibles et prompts à nous étonner. Notre cabinet de travail s’emplit de visions fantastiques, ainsi que le laboratoire du docteur Faust. Et, si nous n’y prenons garde, tous les diables et toutes les sorcières du sabbat s’échappent de nos grimoires dès que nous les ouvrons. C’est que, voyez-vous, nous sommes des bénédictins. Comme nous avons (toutes les vertus des bons moines, nous avons aussi quelques-uns de leurs défauts. Nous sommes sceptiques et nous sommes crédules. Nous ne croyons à rien, cela nous mène à croire à tout. La crédulité fait la joie du sceptique, qui mord avec délices à ce fruit défendu. Il faut nous comprendre et nous pardonner : nous sommes curieux parce que nous sommes reclus. Notre curiosité n’est pas toujours bienveillante. Nous qui ne faisons jamais le mal nous y croyons volontiers. Nous savons que le siècle est plein de violences et d’impuretés. C’est pourquoi il n’est tel régal pour un philosophe que les cancan d’une femme de chambre.

Je ne dis pas cela pour M. Taine. Mais son idée de Napoléon semble avoir été conçue dans un coup de surprise horrifique et nourrie ensuite sous l’aiguillon d’une curiosité bizarre. C’est par là que je lui trouve un air monacal. Je sens bien que j’ai besoin de m’expliquer et qu’on n’entrera pas volontiers dans ma pensée. Mais qu’on songe à nos vieux hagiographes, aux pieux légendaires qui travaillaient loin du monde. Ils présentaient avec infiniment moins de talent sans nul doute, mais dans un sentiment assez semblable, le caractère des puissants de ce monde, de ces empereurs de Rome qui, possédés par le démon, tourmentaient les chrétiens et se déchiraient eux-mêmes comme des furieux. Ainsi que M. Taine, ils écartaient les considérations politiques les vues d’ensemble, les raisons d’État, et ne faisaient figurer leurs personnages que dans des scènes intimes et secrètes. Là, il est vrai, où M. Taine fait voir le jeu des nerfs, ils montraient l’action du diable mais la psychologie n’était pas bien différente.

Napoléon, tel que le voit M. Taine, est un malade et un fou. Ce singulier chapitre d’un livre qui reste, après tout, un des livres les plus considérables de ce temps, devrait s’appeler : les petits secrets du monstre. Je dis que ce Napoléon n’est pas vrai, parce qu’il n’est pas possible. Quelque jugement qu’on porte sur l’œuvre de Napoléon, qu’on l’estime bonne ou mauvaise, il faut reconnaître qu’elle est immense. Je mets de côté toute politique. Je m’en tiens à l’histoire et à la philosophie. Napoléon fut un grand pasteur d’hommes. Or, les monstres ne sont jamais de ces pasteurs-là. Les Néron et les Héliogabale ne fondent point les empires et ne conduisent pas les peuples. Ceux que les nations suivent, ce sont les César, les Cromwell, les Louis XI, les Henri IV, les Richelieu, ce sont les grands politiques. deux-là peuvent se montrer inflexibles et durs. Ils peuvent faire du mal ; on n’agit qu’à ce risque. Mais ils ne sont pas des monstres. Ils sont des hommes. Que de choses il faut avoir en commun avec le peuple pour le conduire !

Il faut épouser son orgueil et ses amours, ses espérances et jusqu’à certaines de ses faiblesses. Un homme, si intelligent et si actif qu’il soit, ne fait de grandes choses avec une grande nation que s’il l’aime et s’il sent son cœur battre à l’unisson du sien. Soyez sûr que Napoléon partageait plus d’un sentiment et plus d’un rêve avec le dernier de ses grenadiers.

Les contemporains ont vu en lui le jeune consul, le petit caporal et le vieil empereur. M. Taine n’a vu qu’un épileptique poltron. Il fallait au moins rendre compte de l’illusion d’un peuple.

Il fallait reproduire l’image qu’avait imprimée dans l’âme de la France le vainqueur de Marengo et le vaincu de Waterloo. Vaulabelle a bien moins de talent que M. Taine. Mais Vaulabelle a montré ce qu’était Napoléon en 1815, en face de la Sainte Alliance et des Bourbons. Vaulabelle est un moins bon peintre, pourtant il a fait un meilleur portrait.

Le prince Napoléon a répondu à M. Taine par un livre dont le Temps a donné, il y a huit jours, avant même qu’il parût, une longue analyse et de nombreux extraits. Ma tâche s’en trouve bien allégée, et il ne me reste qu’à présenter sur ce livre, Napoléon et ses détracteurs, quelques observations très courtes qu’on me pardonnera de jeter sans ordre et comme elles me viendront à l’esprit.

Dans ce petit volume, le prince Napoléon parle tantôt comme un critique qui discute les textes pèse les témoignages, oppose les faits aux assertions tantôt comme l’interprète de la tradition napoléonienne, dont il est le dépositaire. Il est clair que dans les deux cas son autorité n’est pas de même nature. Dans le premier, elle repose sur des documents et relève des sciences historiques. Dans le second, elle s’appuie sur une doctrine particulière et dévient purement métaphysique. Ce double aspect ou, si l’on peut dire, ce double personnage en un même auteur jette quelque trouble dans l’esprit du lecteur et nuit à l’unité du livre, qui n’est, à vrai dire, qu’une suite d’articles fort différents de manière et de ton.

La partie critique, celle où le prince Napoléon s’appuie sur l’histoire, semblera juste et solide dans son ensemble. Du moins elle me paraît telle, et bien sincèrement, car j’en avais un peu, ce me semble pressenti l’esprit et la méthode dans un article qui parut ici même, lors de la publication des études de M. Taine, et que je n’ai point à regretter.

Le prince Napoléon établit sans peine que l’auteur des Origines de la France contemporaine puise les faits à des sources souvent empoisonnées et qu’il ne tient aucun compte des témoignages contradictoires apportés par des hommes honnêtes et dignes de foi. Rien n’est plus vrai. Il n’écoute point La Valette, Méneval, le baron Fain, qui sont de fort honnêtes gens. Il n’a d’oreilles que pour des coquins tels que Bourrienne et l’abbé de Pradt. Il accorde aux espions de la Sainte-Alliance une confiance dont notre patriotisme s’alarme.

Pourtant cette partie du livre du prince Napoléon n’est pas sans reproche. On voudrait en effacer des pages injustes et violentes.

M. Taine y est suspecté dans ses intentions, attaqué dans son caractère, soupçonné dans sa probité d’écrivain. C’est dépasser de beaucoup les droits sacrés de la défense.

Il est permis sans doute de discuter les procédés historiques de M. Taine et d’en contester les résultats. J’ai cru pouvoir le faire moi-même, et non sans chaleur, bien que j’eusse personnellement des obligations à M. Taine.

J’ai cru, je crois encore que je lui dois la vérité aussi bien que ma gratitude. Mais il n’est pas plus possible de nier la sincérité de sa pensée que la force de son talent. Qu’a-t-il fait dans ce grand ouvrage des Origines de la France contemporaine, que se brouiller tour à tour avec toutes les opinions qui se partagent la France ? Et comment s’imaginer qu’il cherchait son intérêt en se faisant des ennemis dans tous les camps ? Je ne crois pas qu’il ait été juste ni envers l’ancien régime, ni envers la Révolution, ni envers Bonaparte.

Dans tous les temps la France fut belle, elle fut digne dans tous les temps de l’amour de ses fils. J’aime la Révolution parce que nous en sortons, et j’aime l’ancienne France parce que la Révolution en est sortie. Il n’est pas si difficile qu’on croit de réconcilier les pères et les enfants : il n’y faut que de l’intelligence et de la sympathie. Je crois que M. Taine n’a pas été juste, mais je crois qu’il a voulu être juste. Je crois, je sais qu’il n’a cherché que la vérité.

Et avec quelle patience héroïque il l’a cherchée. Il est entré jeune encore dans le travail immense et malheureux, et il en sort aujourd’hui malade et vieilli, méconnaissable. Ce n’est pas là le fait d’un pamphlétaire. Les pamphlétaires ne s’épuisent pas à fouiller les archives et à entasser les documents pour de vastes constructions philosophiques. Il faut prendre garde enfin que M. Taine compte parmi les trois ou quatre grandes intelligences qui règnent actuellement dans notre pays et reconnaître que puisque de tels hommes se trompent, c’est que l’erreur, attachée à notre condition terrestre, enveloppe parfois les sommets de l’humanité, comme les nuages couvrent les montagnes. Nous sommes tous sujets à l’erreur, et le monde, comme dit l’Écriture est livré à nos disputes.

Quelques citations altérées ou tronquées, quelques fausses références, comme celle qui se rapporte à l’absurde histoire du coup de pied dans le ventre de Volney, ne sauraient constituer des preuves de mauvaise foi. Le prince Napoléon, qui a pratiqué les recherches historiques et présidé la commission de la Correspondance, sait combien il est difficile d’éviter les erreurs dans l’indication des sources. Il a relevé plusieurs fautes de M. Taine. Que ne l’a-t-il fait avec autant de courtoisie que d’habileté ? Hélas ! il a traité M. Taine comme M. Taine avait traité Napoléon. On voudrait plus de sérénité dans ces luttes d’idées, dans ces « combats d’esprits », comme les nomme le vieux Corneille, qui les conduisait si majestueusement. Mais la passion a des droits éternels, qu’elle ne perd jamais. Elle est l’âme des choses humaines. Avec elle, il est impossible de rester dans la mesure et dans l’équité. Ajoutons que sans elle on n’échangerait plus d’idées, car le monde finirait : il n’existe que par elle.

En attendant, les sages et les pacifiques y font une étrange figure. Et voici que tout à coup j’éclate de rire en m’avisant du ridicule personnage que je joue en ce moment même pour vouloir être juste.

2 octobre 1887.
  1. À propos des pages de Taine sur Napoléon, publiées en 1887 dans la Revue des Deux Mondes. (Cf. Origines de la France contemporaine. Le régime moderne, livre premier.)