La Vie d’un


L’Enclos (p. D-104).

La Vie d’Un



À Monsieur Henry BAUER



Monsieur, je vous dédie cet essai de drame pour la joie que j’ai eue par certaines de vos chroniques où, puissamment, vous blasphémiez les dieux modernes devant qui s’humilie une foule lâche : le Succès, le Pouvoir et l’Argent.
Louis LUMET.



— Puisque notre tâche s’achève, laissons là ces outils et ces blouses de travail ; amie, pare ta grâce de la robe pour les fêtes, nous irons à la ville où le peuple en joie commémore par des bals, des drapeaux et des lumières, la date de sa délivrance ; et comme la route est longue, et que peut-être tu souffriras des coudes de la foule, je te dirai l’histoire de celui qui mourut au mois de Mai par un clair matin d’espoir. —


Ils abandonnent la bêche, et la quenouille et l’enclos, car ils se priveront une nuit de l’habitude du berceau de chèvrefeuille sous lequel ils pensent à leur grave amour dans la paix aromale de l’ombre.

Avec un fracas de ferraille et de bois, une charrette les frôle presque ; fuyante la rondeur de trois dos insouciants des piétons ; et la verge du fouet frétille pointue comme un défi, jusqu’au disparaître.

Les bâtisses et les cahutes maussades en bordure des fossés déversent sur la pâleur poussiéreuse du chemin des groupes noirs qui vont suivant une cadence irrégulière ; ce sont de gourds paysans chassés des provinces vers les banlieues, des manœuvres belges, des terrassiers italiens, leurs femmes et leurs enfants, qui se hâtent afin de voir une première fois les pluies éblouissantes des feux d’artifice et les illuminations.

Mornes, les toits plats des fabriques se déroulent dans une bousculade envieuse ; ils s’étendent à l’est et à l’ouest, s’amincissent, et se tassent aux lointains comme un brouillard menaçant. Sur les tuiles écarlates de sang, sur les ardoises aux bleus foncés de haine contenue, sur les bitumes de deuil, du silence stagne, et les tubes de tôle qui se haussent autoritaires, et les galeries vides derrière ces vitres s’imprègnent d’une mélancolie rageuse de geôles qui n’auraient plus de prisonniers — plus jamais. Par les terrains stériles, sans arbres et sans herbes, s’amoncellent des gravats, du mâchefer, des scories, rebuts tristes d’un labeur géant.


— Il naquit, te dis-je, dans une ferme de la Brenne, pays qui produit en abondance du blé, du vin et des fourrages ; et parce qu’il était trop gros et qu’il se présentait mal, sa mère trépassa de ses couches. Le père, besogneux métayer auquel il fallait une ménagère, se remaria à une veuve économe qui avait deux filles.

Aux heures des fougueuses communions, il me révéla ses jeunes années d’indépendance farouche et meurtrie. Enfant taciturne, violent, il se perdait à travers les bois, il fréquentait les eaux, il cueillait des fleurs de pourpre, il se roulait dans les foins, il essayait ses mains frémissantes à conduire les charrues, il battait les plus forts du village, il pansait les bêtes malades. L’anguleuse face de la marâtre, l’indifférence préoccupée du père, les mines tracassières des belles-sœurs brusquaient son frénétique besoin de tendresse, et il croissait, solitaire, en unique attache pour ce qui ne parle point dans la nature, robuste et sain. —


« Rien à déclarer ? »

Des yeux sévères scrutent les boursouflures de leurs vêtements. Bien qu’il eût avoué « Non », les commis de l’octroi s’acharnent à leur question, et ils traversent la porte des fortifications devant leurs lippes encore soupçonneuses.

— Je peux lire « Liberté » sur cet hôpital, et il n’est pas une place dans notre patrie où nous posions le pied sans qu’un garde, un poteau, une affiche, ordonnât : Défense. Il est interdit. On ne passe pas. C’est un délit qui mérite des amendes, de l’emprisonnement même, que d’entrer dans une ville, des œufs, du beurre, des huiles. Vive la Liberté !


Un manège de piteux chevaux de bois lentement tourne à demi-désert selon les traînardes notes haletantes d’un orgue ébréché. Quelques visages de petites filles, anxieux, épient la roue qui distribue les macarons. Dans une boutique l’empressement allègre d’un charcutier qui coupe, pèse, et rend de la monnaie. Des vieillards sur un banc, respirent.

Sourde entre des maisons, une fanfare souffle une marche qui s’enfle et s’approche trébuchante ; les cuivres irruptent, brillent et strident, dominent et balafrent d’un éclat barbare toutes ces monotones choses paisibles. Tels qu’une emphase impérieuse ils ont traversé le faubourg. Ils s’engouffrent entre les parois des maisons, se balancent et se dissolvent. Et le régiment, lent, oscillant, traîne ses pieds douloureux, en rangs qui houlent et scandent un pas hésitant, dans une fatigue pesante. Sur les épaules qui se courbent vers le pavé, les fusils vacillent ainsi que des baguettes ivres. À cheval, le colonel parade, raide, il tient la lame de son sabre droite ; elle éclate d’une majesté terrible. Le fourgon des ambulances cahote à la remorque, et voici que les tambours comme étreints d’ombre roulent des bourdons funèbres, pour quelles dérisoires batailles !

Il dit :

— Dans l’hippodrome de Longchamp les troupes dès l’aube se sont massées. Elles ont attendu jugulaire au menton, sous le soleil perçant, que les tribunes fussent chatoyantes d’étoffes claires, et qu’un galop de plumes et d’or passât devant leur front. Avant que les mains gantées eussent jailli en applaudissements, à la charge, des hommes furent terrassés par les insolations, mais des bras rapides enlevèrent ces loques déplaisantes.

Polytechnique, Saint-Cyr, les artilleurs, la ligne, la garde, les dragons, toutes les armes ont défilé, drapeaux flottants, au pied de la Patrie. Le généralissime incline son épée devant le Président. Des chevaux se cabrent ; les cuirasses flamboient, les états-majors cavalcadent avec élégance, les musiques hurlent la Marseillaise, et la gloire s’éploie au-dessus des cuivres et des lances. Le peuple qu’exalte la pompe du décor flatteur pousse de longs vivats de joie. —

Idéa. — Hélas ! ne sauront-ils jamais, pourquoi cette armée, et ces canons, et ces lances ! Ils s’enfleront d’orgueil, en lisant demain que l’active et la réserve sont merveilleuses d’endurance, et que la cavalerie française est la première du monde ; et le cœur bondissant, ils penseront aux provinces perdues. Ah ! candeur et mensonges ! Active et réserve sont la défense de vos maîtres contre vous-mêmes, mes frères, et vous êtes soldats parce qu’il faut pour caser leurs fils qu’il y ait une hiérarchie de capitaines, de commandants, de généraux. N’est-ce pas une aimable vie que d’être un brave, et de porter des galons, et dites, l’uniforme de chasseur est une parure seyante sur des hanches rebondies ! Ah mensonges…


— Ses oncles, à lui, mon ami, les frères de sa mère, dont l’un était curé-doyen et l’autre instituteur, voulurent, en mémoire de la morte, que leur neveu fût un savant et quelqu’un de haut dans l’ordre social. Ils proposèrent au métayer de le faire instruire à leurs frais, et la marâtre fut soulagée d’une bouche de moins à nourrir. Mais le prêtre désirait qu’il entrât au séminaire afin de l’élever jusqu’aux dignités épiscopales, tandis que le civil, respectueusement à genoux auprès des grands corps de l’État, souhaitait le lycée. Comme le premier donnait davantage, il eut raison, et, il obtint par des protections, une demi-bourse à Bourges.

Quand ils lui annoncèrent ces destinées grosses d’honneurs, l’enfant baissa la tête sans répondre. Il souffrait d’une aiguë déchirure, et il chancelait dans le pénétrant soupçon de la servitude, d’une atroce terreur, qu’il ne laissait pas voir. La veille de partir, la nuit, il se sauva.

Idéa. — Leurs mains aveugles brisent un rythme, arrachent une fleur, mutilent la beauté. Tranquilles sacrilèges, ils dépouillent les sauges, les menthes, les étables, ils blasphèment les crépuscules qui l’ont doué du rêve, les grasses terres rouges qui l’infléchirent aux sillons, l’espace qui lui fit la poitrine large et les muscles solides, et ce site par lequel il s’épanouit harmonieux. —


Le père courut à sa recherche. Il le trouva tapi contre un chêne comme une bête rendue. Quoiqu’il fût opiniâtre, avec des larmes il supplia qu’on lui permît de rester à la ferme. En présence des laboureurs, son père le brutalisa, et la marâtre répandit des cris de recul qui maudissaient l’enfant ingrat. Les belles-sœurs aux doigts ornés de bagues, raillèrent le gas trop rustre qui avait peur des villes.

On le vêtit de drap noir uni, et son oncle, le curé-doyen, l’accompagna. Lorsque la grille rude se ferma, il eut un brusque bond de fuite. Des gens vaguaient, dehors, dans le soir mélancolique. Les murs étaient hauts ; les cloches sonnaient. —


Sur le trottoir, et jusqu’au milieu de la chaussée, où les voitures ne circulent plus, les tables des marchands de vin aguichaient l’appétit des passants. Il y avait dans l’air rose et limpide une légère excitation d’absinthe, des effluves de victuailles et de rires expansifs. Des familles mangeaient à grands coups de mâchoires. Un homme jovial, à propos du mariage, débitait des plaisanteries bruyantes.


— Entrons, dit Idéa.

La salle était obscure.

Ils s’assirent près de la fenêtre, et le patron du restaurant accourut au timbre de la caissière à cause de leur tenue prometteuse. En présentant la carte d’une façon engageante :

« Que faut-il servir à ces dames et ces messieurs ? du rosbif bien tendre, du poulet chasseur, du canard aux olives ! poisson, potage ! Quel vin ? Bourgogne, Bordeaux ? Ces messieurs et dames permettent-ils que je fasse le menu ! »

Ils acquiescèrent d’un signe un peu las et lointain. Ces prévenances sournoises les obsédaient, et de la colère leur venait d’être captés comme dupes.

À la cuisine le maître ordonna :

« De la bonne eau, table quatre ! »

Et lui murmura, les lèvres obliques d’un sourire : — Ô Paris la Ville-Lumière, la ville du Génie, Paris centre du monde, foyer des Révolutions, ô Paris cité sans égale où l’eau pure est une faveur et un luxe ! Réjouis-toi, Paris, les savants travaillent à ta splendeur ; les usines aux toits plats grondent dans une incessante tourmente, les hautes cheminées dégorgent les fumées âcres des houilles, la vapeur lance les vertigineuses courroies, les engrenages grincent, les machines happent, hachent, déforment, les acides corrodent et décomposent ; et pour le lucre de plusieurs et ta splendeur, ô Paris, les fours énormément accélèrent leurs œuvres qui suppriment les fruits simples de la terre, car ce beurre, et ces liqueurs et ces vins sont mensongers, et bientôt tes industriels remplaceront le pain, la flamme du feu, la viande des animaux par des combinaisons économiques ; et ce sera ton apothéose, ô Paris, le triomphe du chimiste qui nourrissant l’homme de granules, dressera la superbe de son cerveau puissant dans tes mornes murs de briques et de fer ! —

Il but un verre de la bonne eau, et il continua : — Mon ami donc était pris. Quel désaccord entre la ferme et le cloître, les cours, le réfectoire, les salles d’étude, la chapelle ! Il se heurtait à des pratiques. La journée exiguë aux heures strictement définies l’enserrait et le blessait. Les exemples des autres, les ordres souverains du supérieur invisible l’incitaient à suivre docile la règle, puis une discipline cauteleuse, progressive, rigide, comprimait ses élans, sûrement. Cette existence et les leçons le dépouillèrent de ses frustes attributs. Il oublia les étangs, les foins et les blés, les poules, l’étable, la bergerie, et le soleil qui se couche au ras des terres rouges. Les aspects dont il était façonné s’émiettèrent dans les contacts, et il fut très lisse pour recevoir de nouvelles empreintes. Son être franc, issu d’une immémoriale lignée de paysans s’ouvrit aux semences des livres. Il accepta la grammaire, les mathématiques, le latin, l’histoire religieuse. Les mystères du tabernacle l’enivrèrent, et il se prosterna dans l’adoration de Marie et de Jésus. De fervents atours mystiques le paraient. Une brume illuminée l’isolait des turbulences : il fuyait ses condisciples, préférant aux récréations l’autel, et il vivait dans la compagnie des saints et des anges.

Des années s’écoulèrent. Il avait seize ans ; vigoureux, le sang lui battait les reins ; il implorait la grâce avec ardeur, avec désespoir, il voulait croire : toutefois des doutes indistincts le minaient et la brume illuminée qui était sa garde s’évaporait, subtile, sans qu’il pût la retenir. Et les actions de cet endroit se dévoilèrent à son inquiétude d’angoisse semblables à une courtisane vieillie qui rirait édentée devant le soleil de juin. Il eut le vertige de la solitude. À travers des espaces d’une hauteur insoupçonnée, mais d’une distance d’astre, il tombait effroyablement pesant dans le vide sinistre : ni une image, ni une idée n’éclairaient la désolation de sa chute, et le choc anéantissait les fragiles parures.

Il se releva frémissant de cette tromperie. Son orgueil saignait. Une rogue haine le soulevait contre ceux qui l’avaient séduit. Il perçait toutes ces âmes floches des élèves et des maîtres. Les uns et les autres s’accordent dans des subterfuges. Les prêtres récitent des leçons de mémoire qui se perdent au-dessus des têtes comme un vain bruit murmurant. Et si, ce vacher et ce fils d’âpre artisan s’agenouillent, croisent les mains, balbutient distraits, des sentences, ils attendent l’heure où la soutane les vêtant d’autorité et de respect, les délivrera du travail ardu et de l’insomnieux souci de vivre. Sa franchise s’indigna de ces consciences doubles, et, lorsque le lecteur, un soir, à la prière dit : « Je crois en Dieu », il cria : « Il n’y a pas de Dieu ! ». Des clameurs irritées protestèrent. « Qu’on éloigne l’impie ! » et les prêtres le chassèrent parce qu’il ne savait pas feindre des attitudes et des gestes.


Idéa. — Ô prêtres, vous avez tué la foi, vous avez tué votre Dieu ; prêtres, vous avez méconnu les paraboles du Christ, et les évangiles ne sont pour vous qu’une matière à trafic. Vous avez vendu votre mission, et vous exploitez la crainte et la lâcheté du faible au profit des convoitises du fort. Prêtres, vous êtes d’insensibles statues terrifiantes et doucereuses qui projettent de l’ombre sur la marche humaine, vous êtes les mailles du filet qui captura les énergies, vous êtes les colonnes de l’iniquité ; prêtres, vous prêchez la pauvreté, et vous êtes riches, vous prêchez la chasteté et vous êtes luxurieux, vous prêchez l’humilité et vous êtes bouffis d’orgueil, prêtres incrédules et hypocrites. Et toi l’Église qui depuis des siècles épouvante les âmes par tes monstres, qui subjugue par tes cérémonies insidieuses, toi l’Église qui nous étouffe sous tes dogmes, nous voulons nous débarrasser de ton cauchemar. —


Les nappes sont livides, souillées de taches violâtres et de débris, des pelures de pommes ou des os graisseux. Par une échancrure, un angle de ciel vert. Des vagues de marée montante rumorent striées de pétards et de cris. Un cor monotone chantonne un nocturne fond de bois, sourd de neige.

Le patron guette ses clients insolites qui se lèvent. Ils paient, et ils sortent sans un salut, car ils ont refusé le café et le dessert.

Dans la rue de Passy la foule descend vers les alentours du pont d’Iéna où sera tiré le feu d’artifice. C’est un cortège de silhouettes confuses qui glissent très calmes, posément. Des gens bavardent, discutent, racontent ; des jeunes filles papotent, des enfants piaillent et interrogent. Ils se mêlent au courant jaseur. Un monsieur fume un cigare, et chaque fois qu’il tire une bouffée, le brillant qui décore son annulaire scintille comme une étoile.


— En apprenant le renvoi de son fils, le métayer, gêné dans ses affaires, s’emporta avec violence. Il déclara qu’il ne recevrait pas un paresseux, une mauvaise tête, un propre-à-rien. L’instituteur non mécontent de la déconvenue du prêtre recueillit son neveu : il aurait sa revanche du séminaire. Mon ami ne s’excusa pas auprès de son père. — Qu’en dis-tu, des rubans mauves ? — Il lui gardait une sombre rancune de l’avoir livré, et parmi les désastres de sa chute, il avait développé le ferment de la passion des livres qui le guindait de trop de savoir pour qu’il s’inclinât à des paroles conciliantes. — Ne poussez donc pas ! — En outre les charrues lui apparaissaient ennuyeuses ; et les hommes de la ferme seraient des compagnons impossibles. Il étudia fiévreusement, et il gagna une bourse au concours du lycée de Châteauroux.

« On dira ce que l’on voudra, nous sommes plus libres que sous la monarchie, que diable ! »

« Moi, je vous soutiens qu’Astier sera élu. »

« Mais les radicaux, mon cher monsieur, nous mènent tout droit au socialisme.

— Allons donc ! »

Tout fier de sa raison, il avait maintenant pitié de ses erreurs religieuses, et volontiers il me comparait naguère l’impression qu’il eut à celle qui vous désenchante lorsque vous découvrez la ficelle de jongleries qui vous ont émerveillé d’abord. Son esprit avide se pénétra de la morale que prodiguaient les professeurs de l’État. « Elle était fagotée, fagotée ! — La petite chose, Marcelline, ne se marie plus avec son jeune richard ?… — Pensez-vous, Madame, elle avait un amant » Des notions vibrantes le fleurirent. C’était l’honneur de la patrie, la volonté du peuple souverain, le progrès de la civilisation, le bonheur de l’humanité par la justice et la science, les bienfaits de la République. Il était radieux. Les situations les plus enviables étaient accessibles aux moindres citoyens pourvu qu’ils eussent de l’intelligence et du courage. Il s’assimilait les programmes à profondes lampées. Sa mémoire tressaillait de volupté, à chaque connaissance nouvelle. Il passa laborieusement ses classes depuis la troisième, et sa rhétorique étant finie, il subit l’examen du baccalauréat, et fut reçu. Encore une année pour la philosophie, et il aurait toutes les armes loyales, nécessaires au combat. Et les épaules larges, les yeux doux de joie sereine, il se tenait trapu et candide devant la Société qu’il allait conquérir. —


La foule compacte, bruissante comme une forêt sous la rafale, s’impatiente, l’espérance attentive vers l’ombre. Des remous penchent les masses.

Une voix partant d’un arbre annonce, stridente : « Ça y est », et ceux qui sont derrière se haussent au-dessus des épaules, le cou tendu, sur la pointe des pieds : une fausse alerte, une plaisanterie.

Rayant la nuit opaque une étincelle jaillit, entraîne un sillon lumineux qui serpente, se courbe en parabole, s’arrête, se balance, puis éclate avec un bruit mou, et d’un flocon de fumée blanchâtre projette une averse éblouissante d’étoiles multicolores. Une autre fusée, et d’autres, et d’autres surgissent comme des tiges vertigineuses à l’escalade de l’infini et secouent par l’éther obscur leurs floraisons d’astres. Des avalanches pourpres, émeraudes, bleues, croulent sur les cascades de poussière d’or pareille à quelque somptueux pollen. Une mitraille de pétards s’ébroue dans un ruissellement de perles. Les bombes tonnent ; les pièces s’allument et crépitent, des cercles de feu, des ellipses sifflent et tournent, se rétrécissent, s’allongent, se croisent, forment des figures ; il y a des chutes de métaux en fusion, des brouillards d’aurore, une furie de tourbillons, une lueur d’incendie et dans l’embrasement final, la République se dessine en traits brillants, calme, accoudée sur un lion. La terre s’entr’ouvre, et comme d’un cratère, une gerbe s’élance parmi des grondements de tonnerre, elle éclaire les ténèbres profondes, s’évase, s’éparpille et retombe avec grâce en corolles d’apothéose. Et tout s’éteint ; seule, une flammèche plus tenace, vacille sur la carcasse de l’allégorie qui grimace, lamentable.

La foule béante sous le charme hésite, lentement, à regret, se fendille, et s’écoule dans la nuit plus opaque.


Ils gravissent un sentier qui conduit à l’avenue du Trocadéro, et ils longent l’hôtel de Wilson, le gendre de Grévy qui fut président de la République.

Le spectacle de cette cohue extasiée l’agite de sentiments qui bouillonnent, et brusque, il s’épanche :

« Sais-tu qu’il est heureux que le peuple ait pris la Bastille ? Les tyrans ont été décapités, les chaînes ont été brisées ! Au milieu de la terreur des Rois et du sang des traîtres, les grands ancêtres héroïques ont promulgué les immortels principes, l’émancipation humaine ! Nous sommes libres, nous sommes égaux, nous sommes frères ! L’air pur qui circule sur les pics de la pensée a roulé comme une trombe sillonnée d’éclairs à travers une société futile, corrompue, et l’a nettoyée de toute souillure. La maison difforme, méphitique, aux recoins de douleur d’où s’échappent des gémissements s’est muée en un temple harmonieux auréolé de douceur et de bonté. Les esclaves sont sortis de l’ergastule, et parfumés de tendresse, vêtus de clarté, ils se sont assis à la table des maîtres. N’est-ce pas que les fils des géants ont bien compris comment il fallait poursuivre l’œuvre commencée ? Ils se sont agenouillés devant le peuple souverain, ce bon peuple, ce brave peuple qui avait pris la Bastille ; le front dans la poussière ils ont encensé sa vaillance, son âme magnanime, ils ont exalté sa grandeur épique, mais comme ils craignaient dans leur affection méticuleuse que ce bon peuple, à nul autre comparable, débile encore pourtant, et si naïf ! ne retombât dans les fers de quelque tyran, ils l’ont entouré d’innombrables étais, de maternelles précautions. Ils ont créé une légion de protecteurs qui se partagent amoureusement les soins de sa garde. Chaque ville a son tribunal et sa prison, car des méchants pourraient troubler la quiétude de ce bon peuple, de ce brave et généreux peuple, et ses dévoués serviteurs ont trop de souci de sa tranquillité pour la laisser à la merci de n’importe quel fauteur de désordre ! Il y a aussi les préfets qui surveillent et dirigent ce bon peuple souverain, il y a des casernes et des gendarmes, il y a le percepteur, mais en vérité n’est-il pas juste que celui qui est défendu paie sa défense, bon peuple ! Il y a des écoles où l’on t’enseigne ce que tu dois savoir, à l’exclusion de toute idée qui te tourmenterait, cher peuple ! Il y en a qui s’occupent de tes plaisirs, qui te fournissent du tabac, des cigares, de l’alcool à de gros prix, mais enfin ! Il y en a qui s’occupent de tes travaux, et si ta vigne ou ton champ suffisent juste à assurer ton existence, tu n’ignores pas qu’ils sont pleins de sollicitude pour l’agriculture, si l’usine ou la mine t’accablent d’un poids trop lourd, voyons cette vieille gaîté française ! tu te consoles en pensant qu’ils étudient la question ouvrière avec beaucoup de sympathie, je t’assure ! Et puis, peuple souverain, tu es le maître, je crois, et si quelques-uns, très peu sans doute, dis-je, te trompent, pourquoi ne les épouvanterais-tu pas, la dextre armée de ton arme légale et terrible, le bulletin de vote. Mais non cher peuple, tu es heureux, tu es grand, tu es superbe, le monde vit de tes exploits, et n’aurais-tu pas assez, bon peuple, brave peuple souverain, des mots magiques, des mots météores, des mots qui t’élèvent l’égal des dieux : Liberté, Égalité, Fraternité ! —


Le quartier de Chaillot s’enveloppe d’une solitude boudeuse. Les locataires aux gros loyers ont fermé leurs volets, et se sont enfuis dès le soir du Grand-Prix, loin du Paris torride, vers la fraîcheur des parcs, ou le vent iodé de la mer. Des domestiques débridés s’offrent des aises, rue Pierre Charron. Les cochers, une pipe tombant au coin de la bouche, se dandinent, simulent la démarche des jockeys ; les valets de chambre dignes, glabres, fument des conchas, et salivent à distance, d’un jet chic ; les cuisiniers réjouis, se pavanent. Papillonnantes, les femmes ont des allures évaporées ou bien, très comme il faut, elles épluchent les toilettes. Les couples se nouent, quelques-uns s’interpellent, et ils s’assoient à la devanture des débits de boissons. Avec impertinence ils boivent des consommations extra dry.

« Hé ! mastroquet, c’est pas du vrai ! »

Ah, là, là, c’est la purée, ça fait d’l’épate, et ça vous rogne dix sous !

« Pstt, baron, ton cocu de singe ira-t’y à Deauville ?

« Fauché !

« Nous prenons quelque chose !

« À la tienne, Étienne.

Des figures viles, ridées par la servitude mijaurent des élégances.

« Mon cher, hier…

« Je lui ai répondu, vois-tu…

« Encore une !…

« Non, je vous remercie… »

La ritournelle engageante d’un piston invite à la danse. Ils font des grâces, risquent des simagrées.

« Mademoiselle… »

Ceux qui ont des ventres trop incommodes et l’haleine courte gardent les verres et entament des prouesses de chevaux et d’alcôves.


Idéa. — « Ton ami était bachelier. »


Ils traversent les Champs-Élysées, contournent l’Arc de Triomphe, et s’engagent dans l’avenue de Wagram. De falotes lumières qui sautillent.

— « Charles était bachelier ; mais pendant ses vacances, il reçut un avis officiel qui l’informait du retrait de sa bourse. Des électeurs influents qui avaient des cancres comme fils étaient offusqués de ses succès.

Il sortait du séminaire, et il avait un oncle curé. On avait intrigué, et la faveur dont son mérite jouissait lui avait été supprimée.

Il fut quelque temps sans comprendre. Cet acte bouleversait les principes qu’on lui avait inculqués. Pourquoi était-il puni ? Une ombre obscurcissait sa joie. Il chancelait dans sa confiance. L’instituteur avait à Paris un cousin du côté de sa femme ; par son entremise, Charles eut une place de surveillant à l’école Fénelon pour la rentrée d’octobre. Il se courba, en serrant les poings de honte. À quoi lui servait son savoir ? Pion, être moins libre que le dernier valet de la ferme. Il réfléchit. C’était une mauvaise passe, une épreuve dont il sortirait victorieux. Il dissimulerait : plus tard il se vengerait. Malgré ses raisonnements, de l’aigreur subsistait, enfouie. Il était vaniteux, susceptible, et vindicatif. La culture de son intelligence avait ampoulé son amour-propre. Ses professeurs lui avaient tant répété que l’instruction le distinguait. Afin de masquer sa déchéance, il inventa une famille riche qui le persécutait, un patrimoine, une légende dans laquelle il s’entourait d’une intraitable fierté. Il avait besoin de s’énorgueillir de quelque chose, de ceci ou de cela, de n’importe quoi, devant ses collègues qui étaient ses égaux.

Entièrement pris par la passion des livres, il avait négligé la femme. Comme il ne pouvait être en rien inférieur aux autres, il choisit une maîtresse jolie, et huppée dans la galanterie. À Fénelon, il était logé, nourri, chauffé, et il recevait cent francs par mois. L’instituteur lui envoyait quelqu’argent. Sur la recommandation du cousin, un tailleur consentit du crédit. Il toucherait une petite somme de la succession de sa mère, à sa majorité.

Ses collègues l’incitèrent à des dépenses et à des plaisirs. Il crut les entraîner lorsqu’il était conduit. Il se livra aux cartes, aux cafés, aux filles. Il soignait sa toilette. C’était une façon de se montrer supérieur. Se fiant à la facilité qu’il avait d’apprendre, il négligea de préparer son examen de philosophie, et il fut retoqué. Sa foi en lui-même n’en fut pas ébranlée. Il avait des excuses ; il énumérait des noms de célébrités qui n’avaient pas eu leur première partie. Ils se flattaient d’un échec qui les avait menés à la fortune et à la gloire. Eh bien, lui aussi serait un de ceux-là. Il lutterait de front : la Société capitulerait.

Ah ! le pauvre Charles qui commençait à se croire très habile, très fort, l’innocent qui buvait avec ravissement le vin fallacieux des livres. Quand ils sont de l’Académie, ces messieurs, les chers Maîtres, ils écrivent pour l’enseignement des catéchistes l’histoire de leurs débuts. Et, c’est toujours un jeune homme misérable, courageux, qui a veillé, qui a couché dans un galetas, qui n’a pas mangé à sa faim, qui a triomphé par son énergie et sa persévérance. Ah ! Maîtres, Maîtres, soyez donc véridiques une fois, vous nous dévoilerez d’autres mémoires, vous nous dévoilerez que la platitude, la bassesse, la flatterie, les louches compromissions, les intrigues, ouvrent les portes dorées de la gloire présente, et que si un écrivain dénonce les turpitudes, s’écarte de la routine, demeure droit et ferme dans sa foi, et que ne succombant pas, seul, parmi tant de victimes, il trace un sillon fertile par les champs de la pensée, celui-là est un héros !

Son oncle, l’instituteur, cessa ses envois. Pour les vacances, Charles eut un préceptorat, et il conserva son élève pendant la seconde année. En orgueilleux timide, il tenta la chance des journaux. Il envoyait de la copie, et il attendait. Peu à peu il se découragea : il était méconnu. La fascination des cartes, des cafés, des filles, à nouveau, l’attira. Puisqu’il était dédaigné, il n’écrirait plus, bien qu’il eût pu donner des chefs-d’œuvre. Malgré son dépit, des désirs furieux le lancinaient, mais il était sans ressort. On lui avait dit que tout cédait à l’instruction ; les obstacles le rebutaient : sa volonté devint atone. Parfois il réagissait, les méninges envahies d’un ardent flot ambitieux ; ces crises étaient brèves : il retombait dans son inertie. Il s’était forgé un autel, et il s’adorait ; sa valeur serait un jour reconnue, pourquoi se heurter, on viendrait le prier de divulguer son génie. Il tira au sort, la conscription le saisit au moment où il s’abandonnait, l’âme veule.


« Une canette ?

— Oui, une canette »

Ils se reposent. Le boulevard de la Villette grouille. Sur une estrade drapée d’étoffe écarlate qu’assombrissent des branchages de sapin, cinq ou six musiciens dans une bigarrure de notes, accordent leurs instruments. Des formes qu’estompe un halo de poussière roussâtre, moutonnent confuses, et tour à tour, sous la lueur blonde des lampions s’avivent un sourire joli, des yeux cernés de fatigue, une peau blanche, des cheveux irradient. Encerclant les guéridons de zinc, les propos bourdonnent, éclatent d’un juron sonore, baissent, se calment, pépieurs. Les gens du quartier sont venus se distraire là, par occasion, sans cérémonie, en tous les jours ; des camisoles, des blouses et des bourgerons ; ils avalent du vin épais et de prétentieuses eaux-de-vie.

Peut-être voudraient-ils s’amuser, mais au milieu de la folie qui fermente des sueurs, des illuminations, de l’alcool et de la musique, ils restent soucieux, et avec des mots violents ils s’occupent de leur éternelle histoire, du travail et du pain.

« On s’foutra en grève !

Madame, cent sous, et le chômage !

Il s’est tué sur le coup.

Oh ! les sales bougres.

Pensez-vous que toutes ses ouvrières y passent, ce vieux saligaud !

Pour gagner quoi, je vous le demande !

Dans les cravates on peut se faire quarante sous.

Çà, c’est joli.

La revanche, oui la revanche de la Commune, les bourgeois, les patrons écartelés, écrabouillés. »

Dans la lumière du gaz, les mains ont des vols noirs, rapides, concis. Elles menacent, elles supplient, elles invoquent un maître invisible qui ne les entend point.

Idéa soupire :

— Oh, les mains qui travaillent ! Les mains des hommes, difformes et rugueuses, les mains qui bâtissent, les mains qui forgent, les mains qui fouillent la terre, les carrières, les mines. Oh ! les mains sanglantes, les mains de houille, les mains du grisou, les mains de plâtre et de chaux. Oh ! les mains qui créent l’abri, qui créent les villes, les mains du blé ; et les mains des femmes, les esclaves et les martyres, que rongent les lessives, que brûlent les poussiers du sucre, que sèchent les machines, les mains de grâce et de rêve, les mains durcies, les mains aux calus, les mains piquées, les mains paralytiques, ces mains de femmes, de grâce et de rêve, oh ! les mains froides et plaintives ; et ces mains des enfants blêmes, mains tendres, mains pâles de chlorose, mains tordues aux besognes rudes. Oh ! les mains qui travaillent, les mains de vie, les mains lugubres qui se tendent avec désespoir dans les ténèbres axphyxiantes, les mains de vie pour demander la vie. —


Maintenant, l’orchestre verse la valse des roses…

…Viens avec moi pour fêter le printemps.

Et l’allure langoureuse de la mesure entraîne les couples qui valsent et ceux qui écoutent au pays tant désiré de l’aventure sentimentale. Les primes rencontres, et l’émoi doux et poignant des yeux qui se devinent, les serments passionnés, la grande flambée d’amour. Ils se bercent de fleurs, d’azur et d’extase, et le désir qui perpétue mouille leurs lèvres.

— Charles passa le conseil de révision. Il était très myope, mais comme il avait fait remarquer un peu vivement au major le défaut de sa vue, celui-là, afin de le disposer à l’obéissance le déclara bon pour le service. On l’envoya dans un régiment de ligne, au Havre. Il m’écrivait de longues lettres indignées, flambantes de révolte. Ah ! la délicieuse ironie, l’armée, l’honneur de la Nation, la défense de la France ! ce troupeau de trembleurs pliant sous des ordres indiscutables, terrifiés par le code rouge, mort ! mort !. Un caporal ordurier lui apprenait à remuer les bras et les jambes, une, deux, sacré nom de Dieu de cochon, fout dedans ! Il bondissait, cinglé par les injures ; on le nota mauvais soldat, et désormais, il fut constamment de corvée. Il déversait sa colère dans des phrases. Certes, c’était héroïque l’armée pour les flâneurs qui contemplaient avec une émotion béate le régiment en marche et le glorieux drapeau. Mais qu’ils entrent donc dans les casernes, à la chambrée, qu’ils suivent heure par heure l’existence de ce régiment superbe parmi la stridence des clairons. Les hommes déchus de leur dignité d’êtres, réduits au rôle d’automates, moins que des bêtes, aux mains de chefs durs.

Et les officiers, cette élite, des joueurs, des ivrognes, des ignorants et des paresseux. Et le régiment, ce morceau de la rigide machine dévoratrice, l’armée, livré au gaspillage, aux pots-de-vin ; le sergent, le lieutenant et les autres complices. Ah ! oui de la blague, tout ça du décor, et derrière de la pourriture. Puis ses lettres se firent plus calmes. Il me contait de grasses anecdotes, les bestialités des garnisons désœuvrées. Le métier n’avait toujours rien de gai, mais quand on était débarrassé de la manœuvre, on prenait enfin de riches moments. Les bombes en bande, la rapine chez les paysans, les tours joués aux civils, les soûleries. Il s’imbibait de l’esprit militaire : les tripots et les bordels étaient ses plaisirs. La correspondance de mon ami devint rare, et deux ans après qu’il fut parti, je restai sans avoir de nouvelles. —


Une barrière de dos serrés les arrête. Ils sont au carrefour de l’Opéra. Les journaux littéraires ont la coutume d’organiser chaque année au Quatorze-Juillet un bal où figurent les célébrités de la danse. Quatre femmes dans un étroit espace libre, deux par deux, en vis-à-vis, rient ; elles relèvent leurs jupes ; elles sautillent des pas fébriles ; elles roulent des hanches ; sur une jambe elles virevoltent, la tête renversée, et comme saisies de délire, elles miment les spasmes du coït. Le cercle se rétrécit ; des yeux ardent, les figures sont pâles, les mâchoires saillent pour mordre. Une âcre luxure s’envole des jupes, de ces sexes offerts ; elle se répand dans la foule, et les têtes houlent dans un grand frisson de rut.

Les journaux littéraires célèbrent à leur façon la fête nationale.

Rageusement, il bouscule les coudes pointus. Le quadrille trépide, échevelé, fou. Il entraîne Idéa en dehors de cette atmosphère puante, et sur la place du Carrousel, la poitrine dilatée, il respire à pleins poumons.

— Les plaisirs parisiens ? La grimace, le masque, la moquerie de toute beauté. Et la noce morose, plate, que n’amplifie pas la grandeur des somptueuses orgies ? Les viveurs hébétés sous les dentelles des filles, savatant leurs souliers vernis et leur morgue fade dans les alcôves et les cabarets hauts cotés ? —


— Charles me surprit un après-midi de février. Il était libéré de la veille. « Du rabiot, mon vieux », m’expliqua-t-il. Je fus effrayé de son maintien. Louche, les épaules fuyantes, les regards sournois, il tournait dans ma chambre de travail, mal à l’aise des bibelots et des tentures. Ses lèvres avaient un pli jaloux ; j’étais un ennemi.

Je lui demandai ce qu’il espérait entreprendre ; il me répondit qu’avant toute démarche il allait partir au Berry pour réclamer l’héritage de sa mère. Et brusquement, il me dit adieu sans me tendre la main. — J’ai appris les péripéties entre lesquelles il fut ballotté durant ces deux dernières années par les récits de camarades, et par lui-même aussi, lorsque le hasard nous mettant en présence, il m’étalait ses rancœurs dans des apostrophes furibondes.

Son père, affolé par une ruine lente, mais constante, dont il ne pouvait pas découvrir les causes mystérieuses, pourquoi la baisse des prix de vente et la hausse des fermages ? après des disputes acrimonieuses, lui jeta ses comptes de tutelle à la tête, et le chassa, furieusement.

Maître de quelques milliers de francs — la terre ne coûte plus rien — il revint à Paris, le port assuré, la parole brève et agressive. Jamais il n’avait eu devant lui pareille somme ; il entendait briller à son tour, éblouir et dominer. Il mena une existence fiévreuse et vide. Il dépensait avec exaspération dans un étourdissement de baisers, de flatteries, de cristaux. Une vibration continue le poussait à des extravagances, et il jouissait jusqu’à un paroxysme douloureux. L’héritage ne dura pas longtemps ; il fondit en moins de trois mois. Son instinct de race se réveilla, et il disparut avant d’avoir épuisé complètement ses ressources.


« Conspuez ! conspuez ! Bérenger ! conspuez ! ger…

Capricant et tapageur, un monôme traverse le boulevard Saint-Michel. Les brasseries regorgent d’étincelles et de bruits : elles rougeoient comme des forges. La jeunesse studieuse de nos écoles s’amuse. Pour exprimer leur ravissement, ces jeunes gens poussent des cris d’animaux. La parole est incolore. Des cocoricos, des hi-hans s’élancent éperdument. Il y a des rires nerveux de femmes. Les appels se choquent — Ohé ! Ohé ! — des noms voltigent légers — Camille ! Mairené ! — ou trouent très courts, massifs — Léon, hep ! Moure ! — ou se désarticulent, de syllabes mal jointes — Anatole ! par ici, Verdeheymer ! — des sifflets coupent le brouhaha avec un éclair de faux dans des brindilles embroussaillées. Au d’Harcourt, les clameurs, les poussières et les lumières sont plus intenses. Les figures, les satins, les soies luisent dans un tourbillon désordonné. Une fille se trousse et montre ses cuisses. Un tremblement secoue les mâles. Plus haut — et dans un geste de défi elle tire sa chemise jusqu’au ventre ovale qui émerge comme une comète pâle avec une hallucinante traînée d’ombre.

— La délicieuse jeunesse ! l’espoir ! l’avenir ! celui-ci qui empoigne de ses mains goulues les fesses de cette obèse blonde sera peut-être un juge austère, et certes il ne plaisantera pas avec les mœurs. Je l’imagine strict magistrat appliquant rigoureusement la loi aux attentats à la pudeur, aux adultères, aux crimes passionnels. Et celui-là suppliant auprès de cette modiste qui ne se défend plus, requerra-t-il véhémentement le maximum pour les infanticides ? Et cet autre qui bave dans son verre sera-t-il législateur ? Lesquels, dans cette cohue qui braille avinée, lesquels seront demain nos maîtres, les bons gardiens de la Société !


Ils atteignent le Luxembourg. Ils marchent vite comme s’ils fuyaient. Les bruits ne sont qu’une lointaine rumeur.

Idéa :

— Sa figure était maigre et blanche, et d’une façon naturelle, sans emphase, ni provocation, il portait la tête extraordinairement droite. Sa voix nette disait des choses implacables, et ses yeux regardaient très calmes les juges qui le condamnaient à mort. Le silence était énorme, et ses paroles paraissaient des siècles. Tous ceux qui étaient là frissonnaient d’angoisse. Des torrents de clartés les aveuglaient, un petit sanglot de pitié et de remord s’égouttait sur leur conscience. Et la voix nette disait des paroles extrordinairement vraies d’une façon aussi naturelle que le vent souffle et que la pluie tombe, et tous ceux qui étaient là s’entre-regardaient. Ces paroles, je les ai gravées dans ma mémoire et je vois encore la caresse de ses mains fines et diaphanes, de ses mains qui tuent, et voici ce que les paroles disaient : « Je ne me défends point ; je ne cherche en aucune façon à me dérober aux représailles de la société que j’ai attaquée.

D’ailleurs, je ne relève que d’un tribunal, moi-même, et le verdict de tout autre m’est indifférent.

Je veux simplement vous donner l’explication de mes actes, et vous dire comment j’ai été amené à les accomplir.

J’avais vécu dans des milieux entièrement imbus de la morale actuelle. J’avais été habitué à respecter et même à aimer les principes de patrie, de famille, d’autorité et de propriété. — Mais les éducateurs de la génération actuelle oublient trop fréquemment une chose, c’est que la vie, avec ses luttes et ses déboires, avec ses injustices et ses iniquités, se charge bien, l’indiscrète, de dessiller les yeux des ignorants et de les ouvrir à la réalité. C’est ce qui m’arrive comme il arrive à tous. On m’avait dit que, cette vie était facile et largement ouverte aux intelligents et aux énergiques, et l’expérience me montre que seuls, les cyniques et les rampants peuvent se faire bonne place au banquet. On m’avait dit que les institutions sociales étaient basées sur la justice et l’égalité, et je ne constatai autour de moi que mensonges et fourberies.

Chaque jour m’enlevait une illusion. Partout où j’allais, j’étais témoin des mêmes douleurs chez les uns, des mêmes jouissances chez les autres.

Je ne tardai pas à comprendre que les grands mots que l’on m’avait appris à vénérer, honneur, dévouement, devoir, n’étaient qu’un masque voilant les plus honteuses turpitudes.

J’ai apporté dans la lutte une haine profonde, chaque jour avivée par le spectacle révoltant de cette société, où tout est bas, tout est louche, tout est laid, où tout est entrave à l’épanchement des passions humaines, aux tendances généreuses du cœur, au libre essor de la pensée »

D’autres paroles, de ses lèvres hautaines, s’échappaient comme des flèches. Et tous ceux qui étaient là dans la nuit venue, attentifs et sombrement rêveurs, croyaient entendre l’écroulement formidable d’un monde.

Il répondit :

— Mon ami ne sut pas mourir. Trop d’égoïsme le confinait dans son existence misérable. Il lutta en désespéré pour l’air, la nourriture et la joie de se sentir aller, respirer, souffrir, jusqu’à ce que la mort le touchât, pauvre être émacié et pourri.


Ils tournent la rue de la Gaîté, mais ils sont las. Ils chancellent, bousculés sur le trottoir étroit ; des bandes d’enfants les empêtrent ; avec peine ils se frayent un passage, et à bout de force, ils s’affaissent à la terrasse d’un bar, avenue du Maine.

La chaleur est suffoquante. Un manège de vélocipèdes nazille le « Chant du Départ ». Des artistes fument leurs pipes. Ils énoncent des théories qu’ils enfoncent à coups de poings. Des femmes frôlent les hommes. Presque toutes sont en cheveux. Celles qui sont osseuses ont les yeux inquiets, fureteurs, celles qui sont bouffies ont l’indolence des graisses jaunes.

Mal vêtues, elles circulent, muettes à travers l’inflexible désir qui hoquette dans la chaleur suffoquante, avec l’attirance de leurs croupes onduleuses, comme investies d’un pouvoir mystérieux.

Une femme vieille, aveugle, qu’une enfant dirige par la main, s’avance près des premières tables. Elle chante, et elle offre aux personnes sensibles la bonne aventure. Des bribes de sons parviennent jusqu’à eux, mais ils ne distinguent pas les paroles. La bouche de la vieille s’ouvre à peine, et sourit d’un grave et puéril sourire. Que chante-t-elle ? L’amour des mères ! la tendresse de l’enfant ! Ou quelque romance d’inespoir, l’amante pleurant le cruel absent ! La mélodie, tantôt rauque, précipitée, tantôt monotone ainsi que des eaux dormantes, se déroule dans ce vieux sourire candide. Et la petite fille qui conduit la vieille, coule entre les tables, présente la sébille et les feuilles légères qui révèlent les destinées, et de sa claire voix d’avril propose « vous saurez la personne qui vous aime ». La mélodie continue plus mince, comme un fil de lumière dans d’opaques ténèbres, et sur ces notes qui l’émeuvent par bonds, il développe une autre romance d’une âcre saveur.


Ô ventres des femmes fécondes,

Ventres, qui dès l’Origine,

Portez les semences du monde.

Ventres féconds comme l’immémoriale mer, et la Terre ;

Qui portez les semences du cerveau du monde,

Rond comme le générateur soleil au ras de la profonde mer ;

Ô ventres des femmes fécondes,

Ventres de souffrance qui enfantez de la souffrance,

N’êtes-vous point là des souffrances du Monde,

Et jusqu’au grand silence

De la Terre moribonde

Enfanterez-vous !

Ô ventres des femmes fécondes,

Soyez plutôt les ventres de fleurs stériles,

Les ventres gemmés de pierreries, les ventres

Idoles, les ventres pervers,

Si jamais

Dans une aube de jeune Soleil au ras de la profonde mer,

Vos vulves en joie n’émettent une tête ronde,

Le neuf cerveau du monde ! —


Ils pensent au retour, et ils s’en vont par les quartiers de misère, Montrouge et Grenelle. C’est la nuit. Les lampions sont éteints, et seules des rampes géométriques éclairent rigides la façade des édifices de l’État. De rares passants dans les rues.


— Charles, vers ses derniers jours de noce, avait rencontré une bonne sans place qui errait.

Elle était timide avec des yeux de bête battue. Elle s’était collée à lui, passionnément. Il l’emmena dans sa retraite. Ce furent alors les poursuites acharnées après une place, une sinécure de scribe. Il avait abandonné l’espoir du journalisme. Du reste, être reporter, échotier, ne lui convenait point. Il aurait dérogé. Qu’il trouvât du pain, et il ferait des poèmes. Il montrerait ce dont il était capable.

Quelques lettres de recommandation le conduisirent chez des personnages influents.

Il grimpait les escaliers, hargneux, la bouche aux réponses cassantes. Les protecteurs éventuels considéraient ce garçon qui ne savait pas se faire une tête de suppliant, semblant réclamer un dû plutôt que de la bienveillance, et ils le congédiaient avec des gestes évasifs. — Ils ne connaissaient rien pour le moment. Ils prenaient note de l’adresse. Dès qu’ils apprendraient que… il pouvait être certain. Voici un mot pour M. X. — Il s’assombrissait. Ses souliers s’éculaient. Les valets le dévisageaient lorsqu’il attendait dans les antichambres. Il exhibait un air insolent. Monsieur n’était plus jamais là. Chaque soir il comptait sa monnaie. Quand sa maîtresse s’approchait caressante, il entrait dans des colères terribles. Il la battait et il serrait des dents pour ne pas pleurer. En consultant le Bottin, il releva des adresses de sociétés anonymes et il envoya des demandes d’emploi.

Jadis on s’engageait parmi les hommes d’armes qui rançonnaient les voyageurs au profit du baron, seigneur du territoire.

Aujourd’hui c’est plus compliqué, mais moins brave. On s’embauche comptable, commis, caissier, expéditionnaire dans une des pullulantes associations qui paisiblement, sans danger, prélèvent des dîmes sur les citadins et les ruraux. Les mercenaires ne meurent pas d’un coup d’épée ; ils dépérissent doucement par la phthisie, plantes sans air.

Et encore, pour obtenir de prendre la plume faut-il agréer à un des administrateurs qui sont en quelque sorte les généraux de ces nouvelles bandes… Il s’offrit au Gaz, aux Eaux, aux Banques ; pas même un refus, du silence.

Il s’adressa aux intermédiaires, aux agents louches. Les portes de leurs cabinets poisseux étaient encombrées de candidats. Il fallait payer d’avance afin d’avoir la faveur de postuler à être esclave. L’horizon se fermait. Plus d’issue. Hagard, il fonçait sur les moindres lueurs.

Il suivait les offres à la quatrième page des journaux, il courait aux notes manuscrites qui sont apposées rue d’Aboukir, rue St-Denis et rue Montmartre. Partout c’était l’exploitation des misérables. On versait un dépôt ; on devait s’abonner à une feuille de renseignements. De places, point, ou bien des situations déchues qu’il refusait brutalement quand on osait les lui proposer. Un bachelier, un savant, distributeur de prospectus, homme sandwich ; il rougissait ; son veston se décolorait en verdâtre dans le dos.

Il rasait les murs, tremblant de honte lorsqu’une femme belle levait les yeux sur son accoutrement ; et si quelque jeune homme, de mise soignée, le heurtait par inadvertance, il le regardait d’un tel noir regard de haine, que l’autre en avait un choc d’étonnement et de crainte. Les oncles ? Il leur écrivit, mais ils ne répondirent point. Pourquoi lui auraient-ils répondu, puisqu’il n’avait pas voulu être évêque, et certes il n’avait plus aucune chance pour devenir préfet ! Ses joues se creusaient : une fièvre latente luisait dans ces yeux embusqués derrière d’épais sourcils. Depuis la veille ils n’avaient pas mangé, et comme leur quinzaine au garni était impayée, l’hôtelier les chassa en retenant la malle qui contenait leurs meilleurs habits. Ils étaient prisonniers dans la rue. J’ai su l’atroce soirée par Charles, plus tard, longtemps plus tard. Il l’aimait cette fille qu’il avait eue, affirmait-on, le premier, et il la sentait sa chair à lui vraiment, sa chose à lui qui ne possédait rien, et il y tenait âprement. Ils allèrent sans but dans du noir sinistre, pendant des heures, et tout à coup, il la regarda. Le sang lui battait aux tempes à violentes volées de cloches. Elle dit : « Oh !… la gorge serrée, car elle l’adorait comme son maître, comme son sauveur, puis courbant les épaules, résignée à d’irréfutables fatalités, elle ajouta : « C’est vrai ! » Elle l’embrassa de toute sa passion, de tout son sexe pour s’anéantir dans ce baiser.

Il dit, bégayant : « je t’attendrai là ».

Elle fit signe de la tête qu’elle reviendrait là : et il attendit. Tout un vol d’aubes et de sérénités graves l’assaillit, des vierges, des fiancées, de la pudeur, des mères, des amantes. Ces visions narquoises le harcelaient, acérées, et il grinçait des dents, crispé dans un aigu désir de meurtre. Il tuerait un mâle, un de ces mâles menteurs qui proposent à l’ingénuité des amours neuves la fleur des idylles, un de ces mâles hideux, bavant de luxure, reniflant les jupes, comme des chiens au cul des chiennes. La rue, les passants tourbillonnaient ; il défaillait, la langue sèche, collée au palais ; ses yeux faisaient de prodigieux efforts pour fixer un cou gras, rond, un cou de jouissance afin d’y enfoncer un couteau et venger sa vanité, son désespoir, sa dignité d’homme et savourer sa vengeance par un délicieux petit hoquet effaré !… Elle le toucha au bras et elle dit : — Tiens ! — Sa figure rayonnait du sacrifice. Il sursauta, frissonnant. Il sortait d’un cauchemar. Avidemment il saisit la pièce. Une chance, dix francs. On allait manger. De la hardiesse lui dressa la tête, conquérante. Elle n’en valait ni plus ni moins, avant qu’après, n’est-ce pas, eh bien ! Un doux vent de paix lénifia son trouble et il eut l’esprit lucide comme le soleil de mai clair levé sur un affreux orage évanoui. Ils dînèrent, et il lui acheta des souliers. Charles me raconta cette soirée à peu près en ces termes, un soir de neige devant une taverne, et quand il eut fini, il se sauva avec un rauque sanglot de mort. — Ce fut sa suprême révolte. — Il habitait un garni rue de Larochefoucauld, et béatement il s’habituait à des journées de flâne dans les arrière-boutiques où il trônait en citant des distiques latins. Mais la pauvre fille, sa marmite, était inhabile au métier, gauche et timide. La veine épuisée, les clients étaient maintenant rares. Des pingres, des vilains jeunes gens, solides et hardis, la besogne accomplie, la jetaient dehors, et ne la payaient point. Enfin, elle gagna une maladie, et elle dut se résoudre à l’hôpital.

Il était seul. La grande détresse commença. Le logeur perdant la garantie de son lit, lui refusa la chambre qu’à eux deux ils occupaient. Il s’en alla sans discuter : la justesse de cette mesure l’écrasait de son évidence. Comment aurait-il acquitté sa semaine ? Les voies s’allongeaient, se coupaient, s’enchevêtraient, et toujours des maisons s’ajoutaient à des maisons sur des parcours halétants qui n’aboutissaient jamais. Son âme de terrien, de sédentaire lancé à travers l’agitation des villes, le privait des ressources qu’ont les vagabonds, les nomades de naissance. Il n’aurait pas filé la carte au bonneteau, ni subtilisé une bourse, ni déchargé des légumes. Les portes closes avaient des visages impénétrables. Aucun parmi ceux qui s’affairaient vers leurs intérêts n’alliait sa destinée à la sienne. Il était un étranger. Les êtres et les choses lui étaient hostiles. Les rues n’avaient point d’issues. Il marchait parmi des ombres dans une bruyante solitude. Les feux rouges des tramways bondissaient quand il traversait la chaussée, terrifiants. Il tomba sur un banc, avenue des Champs-Élysées, et il s’endormit. Et des jours s’écoulèrent. Il fréquenta la puanteur et la vermine des asiles au globe bleu ; jusqu’à la fermeture des gares il se traîna sur les dalles des halles. Les agents le secouaient ; il descendait les marches, soumis, et il allait vers quelque coin obscur, s’accroupir. Il s’emplissait de nuit. Ses forces se détendaient ; nulle résistance. La réalité ne le touchait que comme un rêve d’épreuve dont il allait sortir. Un détail le tirait de cet assoupissement, la fringance d’une voiture de maître, des poires chez un marchand de primeurs ; et le ventre vide il mâchonnait des soliloques amers. Il avait une vue excessivement précise. Sa logique s’appliquait à des besoins immédiats. Des chaussures s’alignaient dans les éventaires tentateurs, et ses souliers prenaient l’eau ; les viandes pendaient aux crocs des boucheries, les pains rutilaient ; derrière les glaces des restaurants il percevait des gens qui mangeaient avec de vifs gestes d’appétit ; des guipures aux salons cachaient des gourmandises intimes. Les maximes dont sa jeunesse s’était vivifiée pourrissaient comme des cadavres. Soyez honnêtes, soyez bons, soyez loyaux. La Société est basée sur la justice et l’égalité. Honneur au travail ! Le mérite est seul récompensé. Il étouffait sous des décombres qui lui pesaient sur la tête, énormément. Dix sous le nourrissaient une semaine. Il enviait des hommes et des femmes qui parlaient. Le silence lui était cruel. Il monologuait à haute voix. Des couples le frôlaient, enlacés. Les caves des cuisines le raillaient de leurs odeurs irritantes. Il rôdait, rue Montmartre, devant l’immeuble de la « France », l’oreille au guet, souhaitant que quelqu’un dît : « C’est un journaliste pauvre ! » Pour cette méprise, il eût sacrifié son croissant. Parfois il pénétrait dans le vestibule du 104, et, la mine insolente il feignait d’attendre un ami, près des rouleaux de papier. Il dévisageait les camelots d’un air entendu et il se mêlait à la foule, maugréant : « Ce sacré Jaurès, n’était pas encore là. » Et il s’en allait les épaules méprisantes. Mais son instinct de mangeur de chair l’arrêtait, fixe, devant les boutiques où il y a des viandes étalées ; depuis des semaines, il ignorait la saveur des morceaux tendres des animaux juteux, et, les dents crissantes, il enviait l’opaque sang coagulé. La salive lui humectait la langue, surtout à l’acide parfum des salaisons, et, une maison célèbre : « J. Poiré et fils » le tentait douloureusement. L’estomac avide, comme une terre calcinée crie après la pluie, le jette sur les lards apaisants, et de ses doigts trop précipités, maladroits, il ravit ce jambon, là, à gauche, impératif. Une main rude le saisit à la gorge : on le coffre. — Il paraît que le vol est un crime. Les législateurs ont écrit que le vol est l’action de s’approprier les biens d’autrui : Qu’est-ce que le bien d’autrui ? Ô toi, l’Être pensant qui peut palpiter de toutes les forces du monde, pourquoi as-tu affirmé : ceci est à moi, ceci est à toi ! Quand tu peux jouir des montagnes, des fleuves, des plaines, des nuages, de cette aubépine, quand tu pourrais jouir de l’effort commun des hommes, des habitations, des poèmes, du pain et du vin, quel maléfice t’a poussé à décréter telle chose m’appartient à l’exclusion des autres, ô toi dont la vie frêle à la merci d’un grain de sable, n’est pas même une seconde dans l’éternité ? — Des juges distraits le condamnèrent à quinze jours de prison. Les événements se vêtaient d’un aspect fantômal. Il avait tremblé des robes rouges qui avivaient ses peurs d’enfant : le bourreau maudit qui lançait à la brune dans des puits sans fond les beaux gas qui parfois avaient plu à la châtelaine. Des trames invisibles se rétrécissaient. Il haletait. Ces merveilleux rouages dont il devait être le maître lentement l’avaient broyé. Dans un candide élan d’audace, il avait voulu dompter la machine, et la machine sournoise qui exige être obéie par ses maîtres punissait son audace. Comme il quittait la prison, sa maîtresse quittait l’hôpital. Son casier judiciaire le flétrissait à jamais du titre de voleur plus sûrement que la marque du fer chaud. Il était banni à vie de la société des honnêtes gens. Quel marchand lui eût confié sa caisse ? Quel financier lui eût serré les mains. — La fille était maigre et blême. Ses jupes traînaient. Elle n’avait plus de cheveux. Aucun désir n’émanait de ses seins flasques. Ils émigrèrent dans les faubourgs près des boulevards extérieurs où il y a des rouliers, des carriers, des hères goulus qui ne peuvent pas choisir. Elle subit les hommes pour des sommes minimes : Un franc, dix sous, moins. Charles buvait, buvait. Avec des délices inouïes il s’enfonçait dans l’inconscience ; il avait hâte de tuer sa raison, définitivement. Farouche, il rôdait parmi les cabarets crasseux, parmi la pingre cauteleuse, et parfois au milieu d’une ivresse morose, il avait la vision chancelante des arbres de la forêt, du fumier odorant, des poules, d’une fourche. Il chassait ces vies confuses qui méchamment venaient le tourmenter ; et Charles buvait. Il ne fut pas un assassin parce qu’il n’en eut pas la force. —


L’air est lourd, et leurs têtes sont lourdes de ces courses et de ces aventures dans la ville. Des nuages écrasants annoncent l’orage. Les péripéties se choquent, lumineuses et sombres. Ils ont soif de simplicité, de candeur. Ce drame les enfièvre. La Seine roule des flots noirs. L’eau frappe les arches. Ils s’accoudent au parapet, sous la statue de la République à la torche, et leur pensée suit le fleuve qu’attire la mer. Et il dit :

— Ah ! tous ceux-là furent d’une logique rigoureuse ! qui se conforme à son destin ? Les laboureurs ambitionnent le tumulte des cités, les artisans méprisent le travail de leurs mains. De détestables philosophies ont rompu l’hymen de l’homme et de la terre. On a perdu le sens de la vie. Il y a quelque chose de mort dans le monde. Les pèlerins n’ont plus de guide. C’est l’âpre mêlée qui rampe vers des mirages. Ils veulent jouir : de quoi jouir ? Ils ne savent pas. Des subterfuges les égarent. L’ennui les accable. Violemment ils luttent ; pourquoi ? Ils furent logiques, dis-je, et lui seul mon ami manqua de conduite. En vérité, ses oncles souhaitèrent qu’il conquît sur les naïfs et les faibles une place haute, mais ils oublièrent d’éclairer sa marche, ils oublièrent de lui enseigner que les préceptes ne s’accordent pas aux faits, et que la morale prêchée ne sert que de voile décent. Le prêtre qui avait gagné une cure productive aurait dû lui dire que dans l’église la foi n’est pas nécessaire, et que les apôtres flamboyants sont suspects et dangereux. Il aurait dû lui dire qu’un prêtre peut être athée, que la débauche est permise, pourvu qu’elle soit couverte, et qu’il importe seulement de se montrer souple, onctueux et patient. Et comme un autre, ainsi muni de ces conseils, il serait devenu un parfait évêque concordataire. L’instituteur qui parlait de savoir, de vertu civique, de noble désintéressement, n’avait qu’à regarder comment s’obtiennent les inspections, les riches sinécures, les décorations pour l’avertir de l’erreur des paroles. Ils crurent ces conventions si naturelles qu’ils négligèrent de les lui indiquer, et il se trouva qu’il avait l’âme droite ; il se fia aux paroles et les faits le broyèrent. Mais puisque la Société afin de l’asservir, qu’il fût maître ou qu’il obéît, lui a volé sa force d’homme, je le préfère victime, raté, marlou, qu’évêque concordataire, pourrissant ses fidèles, que ministre concussionnaire méprisant cette foule qui l’enrichit. —

L’eau frappe les arches, les nuages bondissent, pèsent. De l’angoisse plane. Le bronze de la République est un obstacle insurmontable. Leurs coudes s’engourdissent sur le parapet. L’eau noire est un abîme.


— Par hasard, un camarade rencontré me dit : « Charles est très malade, il te demande. » — Qu’a-t-il ? dis-je. — La faim, le froid, répondit le camarade, et une vérole attrapée au régiment, mal rechampie par le major. — Où pourrais-je le voir ? — À Lariboisière. — Oh ! ces hôpitaux ! la synthèse, la pierre angulaire de notre époque. Ces murs froids, mathémathiques, où se résume toute une organisation. Il délirait. L’interne me dit : « Il était fini, plutôt il s’en irait, mieux ça vaudrait. » Ils l’avaient aidé à partir, d’autres postulaient son lit. Il était un embarras. Je lui serrai la main. Il me considéra longuement avec des yeux troubles, et il pleura. — Vieux, je vais mourir, dit-il. Et il entra en agonie. Il avait une grappe de raisin qu’il mordait avidemment, et des grains roulaient sur ses draps. Il sentait qu’ils lui échappaient et sa figure se tirait dans un impuissant désespoir. Ses yeux s’éclaircirent et des lueurs d’enfance les illuminèrent. Il bégayait, il tendait les bras dans le vide. Il demandait de l’aide. Il appelait d’une voix rauque de péril, et sa mère, et la Noiraude, sa vache, et Berthe, la putain. Un soleil clair inondait l’indifférence de la salle. Des soubresauts violents le découvrirent, et son ventre se montra, vert de pourriture. Il râlait : « La Gloire ! la Gloire ! » et il mourut en pressant sur sa bouche la grappe sèche du raisin. —


Il se tait. L’eau frappe les arches comme une cloche de deuil. Les nuages l’étouffent. La vie est morte. Les berges, le fleuve, les peupliers, ont une attitude raide d’éternité de silence ; son sang ne bat plus qu’imperceptible, léthargique.

Ils s’en vont la tête basse, courbés sous des siècles. Ils suivent une route caillouteuse, déserte. Et dans la crispante blancheur de la route coupée de bandes nettes, noires ainsi qu’un voile mortuaire, il se rémémore.

— On l’avait entouré d’un drap jusqu’au menton. Sa figure grimaçait. Je suppliais pour lui fermer les yeux, mais le gauche avait résisté à toutes mes prières. Il dédaignait le repos. Il était acide, sarcastique entre les paupières. Il ne voulait ni oublier, ni pardonner. Ils le mirent en bière, et comme nous avions payé le droit de le soustraire à l’anéantissement de la dissection, nous suivîmes à trois un corbillard, par un clair matin d’espoir. —

Devant eux la passerelle étage ses marches qui ne finissent qu’à l’horizon profond. Des coups de vent brefs balaient des débris de lampions, des feuilles. Par delà les maisons, un chœur hoquète la Marseillaise :

Allons enfants… trie
Étendard sanglant…
… … … tyrannie…

Les voix titubent et tombent, et c’est le calme lourd de l’orage qui surplombe.

Et vers Grenelle, enfoui dans un sommeil de suie et de moisissures, il dit :

— Hélas ! que faire ? Ils se battent dans les ténèbres pour de ternes trophées.

Ils sont aveugles et ils croient voir. Ils se plaisent parmi les basses acrimonies et la laideur des relations. Comprendront-ils jamais l’incohérence de cette existence ? Les commerçants estiment légitime le commerce, l’officier proclame l’armée, l’école de l’honneur, et le soldat balbutie qu’il faut faire son devoir. Ce mot repoussant appliqué au meurtre méthodique, la Guerre ? Dis que le commerce est le vol embusqué derrière un comptoir ou des balances, et ces gens te cracheront à la face. Les domestiques, dans la haine de l’effort, chérissent la servitude et raillent l’homme qui peine. Et celui-là, le héros muselé qui porte de ses robustes épaules le monde, celui-là s’abandonne à des mains pernicieuses. Il épuise son énergie à résoudre de vaines utopies, et bientôt il n’aura plus le courage de la Révolte, et ce sera toujours des races qui ne sentiront par la Beauté. Hélas ! que faire ? —

Ils gravissent péniblement les marches, plus hautes, plus nombreuses, qui semblent s’accroître. Idéa s’arrête, et elle dit :

— Dans l’infini, les astres suivent leurs routes prescrites ; et les nuages sans cesse montent de la mer, et les sources coulent vers la mer. Les saisons succèdent aux saisons, après l’hiver, le printemps, et les blés poussent, et les feuilles poussent au tronc rugueux des arbres : et les hommes qui sont la pensée de la terre sauront que leur bonheur est dans l’amour de la terre. Et parce qu’aujourdui, hier, il y a des siècles, les nations furent en guerre, parce que l’homme fut l’ennemi de l’homme, et parce que nous n’abordons pas au hâvre, ne désespérons pas des antiques destins. —


Maternelle, Idéa se pencha vers le poëte et lui baisa le front. Et ce baiser lui fit au front comme un trou d’étoile. Elle posa ses mains sur ses yeux inquiets et de ces mains s’éveillèrent des lumières calmes. Le poëte, pieusement, lui baisa les lèvres et, défaillant, demanda :

— Que faire ? —

Idéa lui rendit son baiser sur les lèvres et elle dit :

— Croire. —