La Vie à l’étouffée (Verhaeren)

Œuvres de Émile VerhaerenMercure de FranceIX. Toute la Flandre, II. Les Villes à pignons. Les Plaines (p. 272-273).


LA VIE À L’ÉTOUFFÉE


Les villages, l’hiver, vivent à l’étouffée.


Dans les enclos boueux et les pacages gras,
Autour des vieux fumiers que la fourche échafaude,
Les litières jaunes et chaudes
Se renversent par tas ;
Sitôt que s’entr’ouvre une porte,
S’échappe, des fournils malsains,
La molle et fade odeur des brassins
Que vers l’auge on transporte ;
On écoute grogner les porcs moites et lourds,
Et leurs pattes glisser sur les dalles visqueuses ;
Goutte à goutte, l’eau choit d’une gouttière creuse

Et son tintement flasque emplit toute la cour.


Près de la plaque en fer noirci des cheminées,

Le tison se consume et boude et sa fumée
Monte, nouant ou dénouant ses nœuds
Nombreux
Jusqu’au plafond de hêtre ;
Dans la chambre voisine on marche sur ses bas,
Tandis qu’au jour brouillé de la fenêtre,
Parmi l’ample vapeur et ses fades bouffées,
La servante savonne et lave à tour de bras
Et plonge dans la cuve, où leurs plis s’enchevêtrent,
Avec un bruit gluant et mat, les draps.

Les villages, l’hiver, vivent à l’étouffée.